‹ Nature et surnaturelChapitre 52 sur 89 · CIIAP. X — LA CONSTATATION DU SURNATUREL · texte numérisé non relu

CIIAP. X — LA CONSTATATION DU SURNATUREL

les llicologiens prennent ce moi : c'est pour eux une manière vague et indéterminée de désigner tout ce qui est en rapport avec Dieu, avec l'infini, avec la cause première et transcendante. En ce sens, il est évident cju'il y aurait en nous exigence du surnaturel, aspiration au surnaturel, désir efficace du surnaturel, etc. Mais ce n'est pas en ce sens que les théologiens repoussent ces formules ou ne peuvent les accepter qu'avec les distinctions et explications que nous avons indiquées. Peut-être celle remarque eût-elle suffi pour calmer j)arfois des discussions bruyanles, qui tenaient pour une bonne part à un malentendu sur ce point.

Il reste à indiquer en quelques mots les principales applications ou conséquences de ces principes par rapport à nos raisons de croire et aux méthodes apologétiques.

Et d'abord les chrétiens ne croient pas sans raison, comme on le leur reproche sans cesse; et leurs raisons de croire sont des raisons que ne saurait récuser ni la science ni la critique. En effet, nous savons que Dieu est intervenu d'une façon spéciale dans l'histoire du monde ; il a parlé, il a envoyé son Fils, il a institué une religion po-

sitive et une Eglise. Gomment le savons-nous?

Nous avons la certitude historique des miracles et des prophéties. Il n'y a pas de faits mieux prouvés, il n'y en a pas de plus probants. Nous n'en appelons pas seulement pour cela à des livres dont plusieurs offrent plus de garanties que les livres profanes les plus autorisés. Nous avons pour les faits capitaux un témoignage pour ainsi dire palpable qui nous met comme en contact avec eux : car par l'Eglise nous touchons aux apùtres, et par les apôtres à Jésus-Christ vivant, mort et ressuscité.

Nous avons ensuite la vue de ce miracle permanent qui est l'Eglise catholique. L'Eglise en effet n'affirme pas seulement ces faits miraculeux et prophétiques — et certes elle est un témoin digne de foi — ; elle n'est pas seulement, comme nous l'indiquions tout à l'heure, une sorte d'affirmation vivante nous mettant comme par elle-même en présence des faits qui sont une partie d'elle-même ; elle est pour qui sait voir un miracle perpétuel, « un signe élevé parmi les nations pour inviter ceux qui ne croient pas et pour fortifier ceux qui croient par des raisons invincibles (i) o. Ainsi elle affirme avec une autorité incontestable un passé miraculeux et prophétique : elle est elle-même ce

(l) Ce sont les mots mêmes du Concile du Vatican dans la constitution Dei Filius, c. 3.

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passé miraculeux, comme elle est le présent, nous montrant les miracles d'aujourd'hui avec ceux des premiers siècles ; elle est la vivante réalisation de plusieurs prophéties, et elle est un miracle vivant, ayant au front le signe divin de son unité dans le temps et dans l'espace, de sa durée et de sa fermeté inébranlable en face de toutes les causes de ruine, de sa continuité doctrinale et de son identité avec elle-même dans une vie vingt fois séculaire, toujours jeune et toujours féconde, sans jamais se contredire tout en évoluant, sans jamais cesser d'être elle-même tout en s'adaptant à tous les temps, à tous les peuples, à toutes les circonstances (i). A ces preuves positives et directes, s'en ajoutent pour nous d'indirectes et de négatives. La religion n'est pas pure affaire de sentiment religieux ; il doit y avoir une religion vraie. Comme, d'autre part, la religion est objet de première nécessité pour tous, elle doit être facile à reconnaître. Dès lors, il faut que le catholicisme soit cette religion vraie. En termes à peu près équivalents : sans religion tout croule ; or, il n'y a qu'une religion qui tienne, le catholicisme. Il y a mille manières de présenter et de prouver ces mêmes idées, qui reviennent toujours à ceci : Il faut qu'il y ait une vraie religion, et il ne saurait y en avoir qu'une.

(i) Ces preuves, on le sait, sont indiquées par le Concile du Vatican, Le.

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Donc le calliolicisme est vrai. C'est à peuples l'argumentation d'Ozanam dans cette belle lettre à laquelle j'ai déjà fait allusion.

Enfin il y a les arguments internes, comme on les appelle, tirés des spleîideurs du catholicisme (dogme et morale), de ses harmonies merveilleuses avec la nature humaine, de la façon dont il explique tout, répond à toutes nos aspirations, supplée à toutes nos insuffisances, etc. Tout cela est fait, sinon pour convaincre absolument et pour prouver de façon péremptoire la vérité du catholicisme, au moins pour montrer combien notre religion est belle, et, comme disait Pascal, pour « faire désirer qu'elle soit vraie ».

Ces splendeurs, cependant, ne brillent de tout leur éclat que pour ceux qui les voient du dedans. Et de même l'admirable efficacité du catholicisme, sa correspondance parfaite à toutes les lois de la vie, le plein épanouissement de toutes nos énergies, la satisfaction de tous nos désirs et de toutes nos tendances légitimes, tout cela se prouve moins que cela ne se sent et se touche : on n'en comprend bien la vérité profonde et la réalité qu'en vivant cette vie.

Remarques du même genre à propos des constatations douloureuses de notre insuffisance, et de l'impossibilité pratique où nous nous voyons de vivre tout notre être, de réaliser toutes nos puis-

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sanccs. Certes, il y a là de quoi nous réveiller d'un fatal engourdissement, secouer nos illusions de paix et de contentement, nous pousser à la recherche, nous orienter vers la vérité. Mais on ne peut agir par là que sur ceux qui sentent euxmêmes leur insuffisance, qui constatent en eux quelque chose d'anormal, qui touchent le vide des vaincs satisfactions et l'instahilité d'une paix trom- 2)euse. Mais il en est qui ne sentent ou ne paraissent sentir rien de semblable ; de même que plus d'un ne voit ni les beautés du catholicisme, ni le doigt de Dieu au front de l'Eglise ; de même que d'autres semblent avoir une répugnance aussi invincible à reconnaître un miracle, ou même à l'étudier, que nous en aurions nous-mêmes pour ceux du Bouddha ou de Mahomet.

Et ceci nous met en face d'un fait formidable, dont il faut ici dire un mot. quitte à en parler ailleurs plus au long. Comment, avec de telles raisons de croire, y a-t-il, en face de l'Eglise et du christianisme, tant d'incrédules, les uns n'arrivant pas à la foi, les autres la perdant }

Le problème n'est pas d'aujourd'hui, car il y a toujours eu beaucoup de païens et d'idolâtres, en

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face des chréliens et tics adorateurs du vrai Dieu ; il y a toujours eu beaucoup d'hérétiques, en face des orthodoxes. Cependant il semble avoir pris un caractère plus aigu dans notre siècle.

Qui n'a, jusque parmi ses amis ou ses parents, des jeunes gens, des hommes, des femmes quelquefois ou des jeunes fdles, cpii n'ont pas ou qui n'ont plus la foi ?

Autrefois, on ramenait le problème à une question de morale : « Vous ne croyez plus? Votre cœur est perverti. Vivez bien et vous croirez. » Mais celte solution simpliste ne suffit plus. L'axiome n'est plus vrai s'il l'a jamais été : Foi perdue, cœur dépravé ; cœur pur, foi intacte. Sans doute, la Cjucstion de la foi reste, en bonne partie, une question morale ; mais tout autrement complexe que ce que l'on appelle la question des mœurs. Pour quelques-uns, elle semble se ramener tout entière à une question intellectuelle. C'est ce côté intellectuel du problème que je veux regarder uniquement.

Il faut tenir compte d'abord de l'atmosphère intellectuelle, des idées courantes et des préoccupations ordinaires, du milieu où l'on vit. Quoi d'étonnant qu'un enfant grandisse, vive et meure sans la foi, qui n'a jamais entendu parler de Dieu, de la religion, de l'Eglise, que pour blasphémer, pour en rire, pour en dire du mal ?

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D'autres ont eu la foi dans leur enfance. Mais le premier usage qu'ils font de leur raison et de leur liberté, c'est de tout rejeter avec une légèreté et une présomption inexcusables, sans étude sérieuse, pour des objections futiles, pour ne s'en rapporter qu'à soi, pour faire comme tel ou tel, pour secouer le joug. Ainsi fit Taine à i5 ans. « L'orgueil et l'amour de la liberté m'ont affranchi », écrivait- il lui-même quelques années plus tard. Emancipation folle et prématurée, dont beaucoup porteront la peine toute leur vie. Du plus au moins, il y a de cela chez la plupart des jeunes gens qui perdent la foi, depuis Taine jusqu'à Jouffroy ou à Renan. Cette présomption se complique, chez un grand nombre, d'études sérieuses et d'effort intelleclucl puissant. On veut juger de tout, sans avoir acquis encore les matériaux suffisants ; on se met en face des objections les plus subtiles, sans avoir l'esprit assez préparé pour voir la valeur de la réponse ; on veut entrer en lutte, et tout seul, sans être encore armé ou exercé. Qui aime le péril, risque fort d'être victime. Bien des femmes sont ainsi faites. Elles saisissent très bien la difficulté ; elles sont incapables de voir la solution : ce qui est spécieux a plus d'action sur elles que ce qui est solide. Plût à Dieu que les femmes fussent seules dans ce cas. Beaucoup d'hommes, grâce en partie aux défauts de la première formation,

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sont frappés de cette incurable faiblesse en face de l'objection. Ils devraient le savoir et ne pas s'exposer à une lutte inégale. Ils n'en tiennent pas compte : ils s'exposent et ils tombent. L'imprudence et la présomption ne sont pas moins funestes à la foi qu'aux mœurs.

Il peut arriver que l'esprit même soit faussé, déformé, par une culture trop étroite, trop exclusive. Un tel en viendra à ne plus admettre que la démonstration mathématique — et il est clair qu'il ne l'aura pas en matière religieuse et morale.

Un autre est d'un scepticisme incurable en fait de métaphysique : il ne pourra être logiquement que sceptique sur Dieu ou sur l'âme.

Quelquefois on se fait une mauvaise métliode ou une fausse idée de la vraie méthode. Ne vouloir rien admettre dont on n'ait l'idée claire et distincte, c'est s'exposer à rejeter bien des vérités précieuses; car ni l'idée n'atteint tout le réel, ni l'idée claire n'est le seul mode de posséder la vérité. S'arrêter à ne regarder que les difficultés empêche de voir la réalité substantielle et solide. Une difficulté insoluble ne peut rien contre une vérité acquise ; mais en s'attardant autour de la difficulté, on peut perdre le sens de la vérité possédée et la sécurité de la possession. Ainsi trop de critique peut éloigner du vrai.

Il en est qui veulent refaire à eux seuls tout le

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travail de l'humanitc. Ils n'admetlenl rien sur la parole d'un autre ; ils veulent tout voir par euxmêmes. C'est s'exposer à rester pauvre : nous ne pouvons guère être riches que de l'acquis des autres. En voulant se suffire et ne rien devoir qu'à soi on mourra de faim.

Il en est qui font de tout pure matière d'observation et de critique : dilettantisme intellectuel qui se complaît à voir, à étudier, à comprendre ; qui ne cherche pas le vrai, mais le plaisir de la recherche et de l'étude. A ceux-là le vrai se dérobe, du moins le vrai qu'il importe d'avoir. La religion est affaire sérieuse.

D'autres ont fait leur siège à l'avance. Il est entendu cpi'il n'y a pas de miracles. Pourquoi se gêner à découvrir une imposture dont on est sûr avant examen ? Il est entendu que la foi ne saurait aller avec la critique et avec la science : à quoi bon examiner les raisons des croyants ?

Jusqu'où va, en tout cela, la responsabilité mo raie de chacun, je ne veux pas le rechercher ici. J'ai voulu seulement montrer par cjuelques exemples combien il importe, pour ne pas perdre la vérité, et plus encore pour y arriver, de ne pas se soustraire aux conditions normales de l'activité humaine.

Il faut tenir compte surtout de notre faiblesse d'esprit, de notre multiple insuffisance, et de notre

dépendance nécessaire ; tenir compte aussi du développement normal et progressif de notre vie intellectuelle : en voulant aller seuls, en voulant aller trop vile, en voulant braver les obstacles, en voulant aller par nos voies à nous, nous risquons de nous perdre ou de ne pas arriver.

Après les explications qui précèdent, quelques mots suffiront à propos des méthodes apologétiques.

Il faut distinguer entre la valeur objective et absolue d'une méthode et sa valeur relative, ad hominein : tel argument est excellent en soi, qui n'a pas de prise sur tel esprit ; tel autre est moins bon absolument, qui peut être plus efficace. Il faut distinguer aussi les temps et les phases. Autre chose est la préparation de l'àme à recevoir les preuves ; autre chose la proposition même des preuves. On n'intéresse à la démonstration chrétienne qu'en dégageant lésâmes des préoccupations frivoles, en secouant l'indifférence et la torpeur. On n'amène à s'occuper du problème religieux ou du problème chrétien qu'en faisant sentir aux âmes que ce problème les touche de près, qu'elles n'y sauraient échapper, que la solution s'impose et qu'il est

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