‹ Nature et surnaturelChapitre 53 sur 89 · CHA.P, X. LA CONSTATATION DU SURNATUREL · texte numérisé non relu

CHA.P, X. LA CONSTATATION DU SURNATUREL

d'intérêt capital de le bien résoudre. On a beau donner d'excellentes raisons : elles seront sans prise sur des cœurs mal disposés, décidés d'avance à la résistance : la vérité, d'ordinaire, ne se donne qu'à ceux qui la cherchent et qui l'accueillent en amie.

Il faut préparer les âmes à recevoir la démonstration qui paraît devoir être efficace pour elles, tout comme il faut adapter la démonstration aux dispositions de celles sur lesquelles on veut a^ir.

Il y a donc, dans l'apologétique, quelque chose d'immuable et d'absolu, et quelque chose de changeant et de relatif; il y a, pour employer le mot de M. Brunetière, des raisons de croire, et des raisons actuelles de croire. Et voilà pourquoi la démonstration chrétienne, si souvent refaite, est toujours à recommencer ; elle se refait autant de fois qu'une âme arrive à la foi, ou prend conscience de la foi qu'elle avait sans l'avoir raisonnée encore.

On a prêté quelquefois aux théologiens la prétention absurde de forcer à la foi, comme si les théologiens n'enseignaient pas unanimement que la foi est essentiellement libre ; elle suppose des raisons, mais nulle raison ne fait la foi, ni ne l'impose : il Y faut le vouloir de l'homme avec la grâce. Ils savent même, et ils le rediscuta satiété, que, pratiquement, au moins en matière religieuse et morale, et sauf exceptions que l'on peut regarder

338 KATURE ET SURNATUREL

comme miraculeuses, la conviction de l'esprit (jui doit précéder la foi ne s'impose pas non plus : la vérité vivante, pratique, concrète ne force pas brusquement les portes de l'àme. Et voilà pourquoi la bonne volonté, le désir de voir, et l'on peut dire, en un sens, le désir de croire est indispensable. Quand même la théologie ne nous parlerait pas du pieux mouvement vers la foi, piiis credulitatis affectas, une psychologie tant soit peu éveillée nous conduirait à constater cette nécessité de la bonne volonté pour arriver à la conviction raisonnée et à la foi raisonnable. D'autre part, l'action sur la volonté ne suffît pas : il faut à l'esprit des raisons de croire, objectivement valables, capables de fonder une certitude morale : car la foi est raisonnable, et nul ne peut faire un acte de foi, qui n'ait la certitude morale que ce qu'il croit est une vérité dite par Dieu. La grâce et la bonne volonté nous aident à voir la force des motifs, à nous y rendre, mais elles ne sauraient y suppléer : une foi sans motil suffisant de croire n'est pas une foi raisonnable.

Qu'est-ce donc qu'une bonne méthode apologétique ? C'est celle qui va prendre l'cime où elle est, qui la prépare à recevoir la vérité, en la lui faisant désirer, qui l'aide et la dirig-e dans sa recherche, qui la met enfin devant une preuve objectivement suffisante et qui en même teni^js lui convienne

CHAP. X. LA CO>STATATIO^i DU SURNATUREL SSq

et lui soit adaptée ; qui lui mette cette preuve à portée, qui l'y afTectionne dans la mesure où il le faut pour la lui faire étudier, qui enfin l'aide à la comprendre, tant en agissant sur l'âme qu'en travaillant à montrer la vérité sous le jour qu'il faut.

Les théologiens, ayant surtout à faire de la théorie, et ne pouvant procéder qu'en général et dans l'ahstrait, doivent s'attacher à mettre en relief la valeur absolue des raisons, et à présenter les arguments qui valent en eux-mêmes : à ceux qui font œuvre de science le souci de ce qui est immuable et universel. Les prédicateurs, les écrivains qui veulent agir immédiatement sur les âmes, ceux pour qui l'apologétique est un art plutôt qu'une science, s'occuperont surtout de préparer les âmes et de les conduire, de leur choisir les preuves qui vaudront pour elles et de les leur présenter sous la forme où elles seront comprises et accueillies : à eux de prendre dans l'arsenal théologique ce qui vaut hic et mine ; à eux de présenter le vrai aux âmes et les âmes au vrai.

N'oublions pas, d'ailleurs, que l'apologétique ou la démonstration chrétienne n'a pas pour unique objet d'amener à la foi, ni même de créer la conviction préalable sans laquelle il n'y a pas de foi possible. Apprendre aux croyants à raisonner leur loi, leur faire prendre conscience de

la solidité inébranlable des fondements de leur foi, les affermir ainsi dans leur foi, les préparer à rendre raison de leur foi, leur montrer qu'elle n'a rien à craindre de la science et de la critique et que, bien au contraire, la science et la critique ne sauraient que lui rendre hommage, les aider à repousser les attaques et à défendre leurs propres positions, n'est-ce pas une bonne moitié de l'apologétique ?

Page 1