CHAP. I. LA CONCEPTION CATHOLIQUE
Bains n'osa pas se révolter ouvertement contre la décision papale ; mais il ne voulut pas non plus reconnaître liuiuLlcmcnt et franchement qu'il s'était trompé ; et que, clans le contact avec les hérétiques, et sous prétexte de positions favorables pour les convertir, c'est lui qui avait perdu le sens catholique, lui qui s'était laissé imprégner des idées luthériennes ou calvinistes.
Il écrivit une Apolo'jie, habile ethypocriie. Rel)rcnant le jeu déjà joué par Luther et par Calvin, il essaya de montrer qu'en le condamnant c'est saint Augustin qu'on avait condamné, saint Augustin tenant de l'Eglise contre la grande hérésie du V' siècle, contre le pélagianisme.
En effet, les formules sont souvent fort semblables, parfois les même identiquement. Avant Baius, Augustin, dans sa lultc contre les Pélagiens, avait dit que les vertus des païens ne sont que des vices déguisés ; il avait dit que l'homme en usant mal du libre arbitre s'était perdu et avait du même coup perdu ce libre arbitre ; il avait dit bien des fois, soit textuellement soit en termes équivalents, que la condition d'Adam était la condition naturelle et normale de riiumanilc, et que la nature laissée à elle-même était incapable de tout bien. Bref, 13aiiis, dans son rly>û/o^/c, arrivait à mettre un grand nombre des propositions condamnées sous le patronage de celui que l'Eglise
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avait proclamé depuis des siècles le représentant de ses docirines, le fidèle interprète de sa pensée en face du pélagianisme.
Devant ce fait curieux, des protestants ont dit que l'Eglise est devenue pélagienne.
Nous, catholiques, nous savons d'avance qu'elle n'a pu se tromper ni quand elle faisait siennes les idées du grand Augustin, ni quand elle condamnait celles de Baius. Mais comment nier aussi qu'il y ait là un problème théologique, une énigme, si l'on veut, qui demande solution:'
Et ce problème, nous le rencontrons à chaque pas dans la question de la nature et du surnaturel. Telle page de saint Jean Ghrysostome sur la bonté naturelle de l'homme semble le contre-pied d'une page de saint Paul — ce qui faisait dire dernièrement à un historien, d'ailleurs intelligent et bien informé, que la sérénité naturaliste du génie grec avait corrigé le sombre mysticisme de l'Apùfre et ses vues pessimistes sur l'homme. — De fait, l'on peut dire en général, pourvu qu'on ne l'entende pas avec trop de rigueur, que les vues des Grecs sur l'état présent de l'homme sont plutôt optimistes, tandis que le regard des Latins, grâce en partie à l'influence du grand docteur d'IIippone, s'arrête plus volontiers sur les aspects sombres et tristes.
Cette opposition apparaît jusque dans le même
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aiUeur, jusque chez Augustin lui-même. Saint Augustin, quand il discute contre les Manichéens, défend lui aussi la bonté de la nature et l'intégrité du libre arbitre, même dans l'état présent. Dans saint Thomas, les deux vues se coudoient à chaque instant : ici, c'est le robuste optimisme, — qui fit peur un jour à Bossuet — affirmant hardiment que la nature est bonne Pt bonnes toutes les tendances vraiment naturelles, prenant pour règle de la moralité la conformité avec la nature et la raison naturelle ; là ce sont les formules ordinaires sur la déchéance et la corruption de la nature^ sur l'affaiblissement du libre arbitre, etc.. etc. Sans aller si loin ni sans remonter si haut, nous trouvons des traces de la même opposition de langage entre nos catéchismes et le haut enseignement religieux, entre les ascètes et les apologistes, entre la prédication courante et l'étude philosophique du dogme ; nous la trouvons jusque chez le même homme, selon qu'il parle en prédicateur et en auteur ascétique préoccupé sans cesse de nature corrompue et de tendances mauvaises, ou qu'il parle en philosophe chrétien et en apologiste montrant l'accord du dogme non seulement avec les faits d'expérience, mais encore avec les principes de la saine philosophie sur la justice et la bonté de Dieu.
Quelques rationalistes ont constaté ces volteface, Sainte-Beuve déjà et Harnack après lui ; et
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ils ont mis la queslion qui nous occupe parmi celles rpii demandcnl un chapitre clans l'histoire à écrire clos \ariations de la doclrinc catholicpie. Ils les e\pli([Lient par la pénétration do la [)hilosopliie et dn rationalisme dans l'ancien dogme, par le désir de plus en [)his impérieux de justifier sa foi, et de la mettre, fût-ce en la transformant dn tout au tout, d'accord avec la raison — à peu près, pensent-ils, comme Plularcpic et les derniers philosophes païens purifiaient les anciens mythes et les rendaient supporlahles en y mettant des sens profonds et spirituels. Car pour eux il ne saurait faire doute c|ue le dogme du péché originel et de l'incapacité naturelle de l'homme à faire le bien, — tel qu'il est exposé clans saint Paul, par exemple, — est intenable aux yeux de la raison.
Quant à nous, nous voyons déjà ou nous entrevoyons cpi'il doit y avoir dans ces op[)ositions apparentes pluté)t des différences de point de vue cjue des contradictions. En fait, les explications données en commençant ont pu nous mettre sur la voie d'une réponse qui fait évanouir à la fois et la difficulté tirée de l'histoire du dogme et la difficulté créée par la prétendue antinomie entre la raison et la foi. Quelcjnes mots suffiront pour achever de tout éclaircir.
C1I\P. I, LA CONCEPTION C.VTIIOLIOLE Ol
Oa peut considérer l'hommo en philosophe, et on peut le consitlércr en théologien. Le philosophe regarde la nature, ses lois, ses exigences. Il sait que Dieu peut intervenir dans cet ordre naturel, qu'il peut le subordonner à un ordre supérieur ; il sait, pour parler clairement et au concret, que Dieu en créant l'homme peut ajouter, s'il le veut, des dons gratuits d'un ordre plus élevé aux dons qui lui sont dus selon les lois et les exigences de sa nature ; il doit même, s'il saisit, dans l'homme qu'il étudie avec les seules lumières de sa raison, des traces d'une intervention spéciale de Dieu, des iniluences de cet ordre supérieur, en tenir compte dans ses conclusions et laisser au moins la voie ouverte à une science plus haute qui, avec d'autres moyens d'investigation et pour ainsi dire avec des instruments plus puissants d'étude et d'observalion, aura son mot à dire sur le même sujet, et, sans contredire en rien les conclusions légitimes du philosophe, montrera que ces conclusione ne sont que la moitié de la vérité et qu'elles ne valent que dans l'ordre où ont
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été observés les faits et les lois d'où elles ont été déduites. Mais l'étude de cette intervention spéciale et de ces influences supérieures ne lui appartient pas : c'est le domaine du théologien. Celui-ci a une source nouvelle d'information, la révélation divine; par elle, il sait des choses que Dieu a faites pour l'homme et que le philosophe ne peut lire, au moins d'une façon distincte, dans la nature même de l'homme. Dieu, disent les documents de la révélation, ne s'est pas contenté de faire l'homme roi de la création visible, prêtre de ce grand temple tout rempli de Dieu, qui est le monde; il lui a fait, en outre, avec une libéralité divine, des dons auxquels sa nature ne pouvait avoir aucune prétention, quelques-uns d'un ordre si haut qu'elle n'eut même pas soupçonné leur existence ; il lui a donné une vie supérieure semblable à la sienne, des principes d'action versés pour ainsi dire des trésors mêmes de l'activité divine, une destinée enfin qui dépasse toutes ses ambitions, le partage du bonheur et de la perfection de Dieu par la vision bé^tifique et l'amour filial. C'est ce qu'on nomme l'élévation surnaliirelle.
D'après les mêmes sources, le premier homme avait reçu ces dons pour lui et pour ses descendants. En les perdant pour lui-même par le péché, il les perdit du même coup pour ses descendants,