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comme un père en se ruinant ruine aussi toute sa famille.
C'est dans cette hypothèse, l'hypothèse historique et réelle, que le théologien parle de l'homme, — j'entends quand il parle en théologien, c'est-àdire à la lumière de la révélation.
On conçoit que cette différence du point de vue entraîne bien des différences de langage entre le philosophe et le théologien. Supposons que l'humanité déchue soit ou à peu près l'humanité ramenée par la perte des dons surnaturels aux conditions mêmes de la nature ; et regardons l'homme dans cet état, en dehors de la réparation par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le philosophe, — mettez, si vous voulez, Platon ou Aristote, — le philosophe qui regarde la nature et l'ordre essentiel des choses, trouvera des misères et des faiblesses à côté des grandeurs, tout ce que Pascal a si admirablement décrit ; il trouvera des inclinations basses et viles à côté des élans vers le vrai et vers le bien, — ce que Platon appelait les coursiers qui tirent le char vers la terre^ près de ceux qui s'élancent vers les hauteurs ; mais tout pesé, il devra conclure que l'homme est un chef-d'œuvre admirable du divin artisan ; les misères et les faiblesses qui, après tout, ne sont pas le mal moral, lui apparaîtront comme la condition même de cette nature complexe, comme la rançon, si vous
Sf^ NATUnK ET ST RNATUREI.
voulez, des secours immenses que la nature inférieure prèle à l'àmc spirituelle, comme une matière à lutte, sans doute, mais par là même à triomphes féconds — et il dira que, somme toute, la nature est belle et bonne et grande. Et s'il rencontre çà et Kl quelques énigmes, s'il voit des points inexpliqués, il conclura seulement que même le pliilosoplic ne saurait voir le tout de rien, et que c'est, suivant le mot d'un ancien, « une grande partie de la sagesse de savoir ignorer quelque chose d .
Mettez maintenant le théologien, saint Augustin, par exemple, devant le même spectacle. L'esprit tout rempli de l'idéal que Dieu a voulu réaliser en créant l'homme, comme la réalité lui paraît triste et misérable ! La souffrance et la mort, l'homme n'était pas fait pour cela : c'est la suite du péché. Les instincts bas et honteux, la révolte de la passion contre la raison, l'homme, dans le premier plan du Créateur, ou, si je puis dire, selon le rêve de Dieu, ne devait pas connaître cela. Le travail pénible et peu profitable, la lutte contre le monde inférieur, quelle triste condition pour celui à qui le travail ne devait apporter que joie et noble occupation de son activité, à qui le monde devait obéir comme à son maître incontesté ! Ainsi, tout lui parle de déchéance, de dégradation, de peine du péché ; et il a raison, car
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il s'est mis dans l'hypothèse historique, il compare ce qui est à ce qui, en fait, aurait dû être. Est-il en contradiction avec le philosophe? Nullement. Mais ils ne regardent pas du même point de vue. Pour l'un, l'état naturel et normal, c'est celui que Dieu voulait faire ; pour l'autre c'est celui qui répond aux hesoins et aux exigences de la nature. Dès lors, l'un dira que les misères présentes ne sont pas naturelles, et il aura raison ; l'aulio soutiendra qu'elles sont naturelles, et il n'aura pas tort. C'est que l'un parle dans l'hypothèse historique, l'autre dans l'absolu philosophique. Est-ce que le même morceau de pain sec, qui est pour le petit vagabond mourant de faim un régal exquis, n'est pas pour l'enfant de la maison éloigné de la table tle famille le pain amer du châtiment ? Il y a donc différence de point de vue entre le théologien et le philosophe ; il n'y a pas contradiction entre le dogme et la philosophie. Et ainsi s'évanouit k première difficulté, que le ratioi'ialismc opposait à la conception chrétienne de la nature humaine.
La seconde difficulté disparaît de même quand on étudie les faits. On signalait des variations dans l'explication chrétienne. Il y a eu simplement changement du point de vue et double orientation de la pensée catholi([ue, selon qu'il a fallu affimer et maintenir la vérité philosophique sur l'homme
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OU la vérité théologique. Dans le premier cas, l'Eglise a dû parler comme les philosophes et se mettre à leur point de vue, pour regarder la nature en elle-même, et comme en dehors de l'ordre historique et réel. Dans le second cas, elle se rappelait que l'homme avait été, de fait, élevé par Dieu à im état surnaturel, et que, par sa faute, il en était tombé. Déjà saint Paul, dans la même épître aux Romains, avait pris tour à tour l'une ou l'autre position ; l'Eglise fit de m?me. C'est ce que montre l'histoire du dogme.
En Orient, le Gnoslicisme rêvait des déchéances et des dégradations successives qui tendaient à faire de l'homme un composé contre nature, une œuvre où le principe mauvais avait autant ou plus de part que le bon, un être livré, sans volonté libre, à la fatalité implacable. Los saints Pères maintinrent que la nature est bonne, que l'homme est libre ; ils durent nier, surtout quand le grand Origène lui--même fut tombé dans cette erreur, qu'il expie ici-bas je ne sais quelle faute commise, on ne sait comment, dans une existence antérieure ; car cette prétendue faute n'a rien de commun avec le péché originel.
Et telle fut, à peu près, la position de saint Augustin lui-même, tant qu'il n'eut à lutter que contre les Manichéens. Mais vint Pelage, un moine breton, habile et disert, qui se mit, en un
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langage séduisant et captieux, à nier la grâce, sous prétexte de défendre la nature et le libre arbitre, à rejeter le dogme du péché originel, à supprimer toute diftérence entre l'éfat actuel et l'état primitif, tel que Dieu l'avait fait. C'était le rationalisme avant la lettre. Augustin entra en lice pour défendre la grâce et la réalité de la chute, pour défendre, en un mot, la vérité tliéologique sur l'homme. Si le rhéteur des années de jeunesse inspira parfois le grand évêque et lui souffla quelques formules ou quelques procédés d'argumentation ad homineni qu'il ne faudrait pas prendre dans l'absolu, on comprend qu'Augustin luttant contre Pelage ne devait plus parler comme Augustin combattant le manichéisme. Lui-même s'en expliquait à l'occasion, quand ses nouveaux adversaires lui reprochaient d'avoir varié.
Le moyen âge, vous le devinez sans peine, parla le plus souvent le langage de la théologie. Mais la Scolastique, théologie à la fois et philosophie, c'est-à-dire science rationnelle du dogme, sut faire les parts et distinguer de l'homme tel qu'il est et doit être par nature, l'homme tel qu'il devait être dans Tintention divine et tel qu'il est devenu par sa faute. Saint Thomas unit Aristote et saint Augustin ; et de là, en partie, les fureurs de Luther, de Calvin et de Baius contre les scolastiques, en fait, contre saint Thomas.
OO NATURE ET SUR^iATLiREL
Rome jusque-là n'avait pas eu l'occasion d'intervenir dans ces qucslions ; et les Papes, quand ils parlaient de ces clioses, parlaient le langage de leur temps, d'ordinaire celui de l'hypothèse théologique. Contre Baius, qui, sous le couvert d'Augustin, ramenait, en les mitigeant à peine, les erreurs de Luther et de Cahin. il fallut virer de bord. Pic Y n'hésita pas. Mais il faut reconnaître que le coup de barre était hardi, d'autant plus hardi que l'Eglise est plus attachée au langage traditionnel. Le Pape savait qu'en condamnant des formules perfidement empruntées à Augustin, c'est la doctrine d'Augustin qu'il défendait, avec la vérité catholique.
Pour des raisons trop longues à dire, la Bulle de Pie A ne fit sentir que peu à peu son action bienfaisante. Des luttes d'école, un rerlain pli des intelligences dû aux habitudes,, d'ailleurs légitimes, du langage catholique, [)li dont Bossuet lui-même resta toujours marqué, surtout les résistances opiniâtres du jansénisme, en retardèrent l'eifet. Les papes durent frapper à coups redoublés : Clément XI, notamment, par la Bulle Uni- (jcnilus contre Quesnel, en lyiS., et Pie M, par la Bulle Aiictorcm fulci, contre le Synode de Pistoie, en i~()\- Les meilleurs esprits ne comprirent qu'à moitié la portée des documents pontificaux. Joseph de Maistre. dans une note des Soirccs,
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cite assez timidement comme une opinion de quelques théologiens une doctrine qui est comme l'esprit même des actes portes contre Bains et les Jansénistes. A part cela, il parle à peu près comme Pascal et Bossuet. Ainsi fait Donoso Certes. Ainsi, jNI. Auguste Nicolas. Ainsi même M. l'abbé Bougaud. Seuls ou presque seuls, les théologiens de profession ont compris que la conception philosophique de la nature humaine n'était ni une simple invention de la subtilité scolastique, abstraction sans fondement et sans portée, ni, dans ce qu'elle avait de concret et de pratique, une tendance quasi-pélagienne de certains corps religieux à exalter la nature, fût-ce aux dépens de la grâce ; c'est un second aspect de la doctrine même de l'Eglise.
Je n'ai pu donner qu'une idée sommaire de la conception calholique sur la nature humaine, je n'ai pu qu'en esquisser l'histoire.
Mais nous en avons vu assez pour conclure, en pleine connaissance tie cause, que la foi, en celle matière comme ailleurs, dit parfois aiilrc chose que la raison, mais elle ne dit pas le contraire; assez pour conclure que la pensée catholique a écokié pour prendre peu à peu conscience plus nette de la vérité dogmatique tout entière et de ses rapports avec la vérité philosophique, mais, en évoluant, elle n'a pas chanrjé ; assez pour conclure
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enfin que ceux-là se trompent qui accusent l'Eglise soit d'être sur ce point en opposition avec la raison, soit d'être devenue pclagienne pour se mettre d'accord avec elle.
Il faut reconnaître que bon nombre de catholiques n'ont encore de ces questions, délicates, il est vrai, et difficiles, qu'une idée un peu confuse. Et de là parfois des inexactitudes ou des incohérences de langage, de là un certain désarroi chez quelques-uns devant l'attaque imprévue.
Le langage courant est et doit être celui de l'hypothèse. Aussi les catéchismes, les prédicateurs, les ascètes parlent-ils sans cesse de liberté amoindrie, de nature viciée, de passions mauvaises. Il suffit de s'enlendre pour voir qu'ils parlent bien et juste. Les philosophes sont tenus parfois à veiller davantage sur leurs paroles. Pour ne l'avoir pas fait, Donoso Cortès, dans son Essai siw le libéralisme, fut vivement pris à parti par l'abbé Gaduel, comme entaché des erreurs deBaius. Il soumit son ouvrage à la décision du pape ; et Rome, qui connaissait le sens catholique de l'auteur et l'orthodoxie de sa pensée, se contenta de faire remarquer que le philosophe chrétien donnait la main, non à Baius, mais à saint Augustin.
Ce qui ressort de tout ce qui précède, c'est qu'il faut avoir des idées nettes sur la distinction de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel, non
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moins que sur la vraie situation de l'homme à l'égard de l'un et de l'autre. Nous tâcherons d'y arriver dans le cours de ces onze leçons. Nous aborderons la matière en étudiant lundi prochain l'idée du siirnalurcl.