CHAPITRE II
L IDEE DU SLRNATUREL
Uisloire et thcologie (i).
Qu'est-ce que le surnaturel ? C'est ce dont nous devons commencer par nous l'aire, autant quejDOSsible, une idée exacte.
La chose ne va pas sans difficulté. Car nous ne
(i) Depuis que CCS pages ont été écrites (elles ont paru dans les Etudes, octobre 1901), la rjucstion traitée ici a été reprise de divers eûtes : dans la Revue tlioniisle, par le I^. Mercier, mai, juillet, novembre 1902 ; dans la Revue du CUrcjé, par ^I. Morlais, 1""^ août iyo2 (campagne contre ridée du surnaturel absolu pour revenir à ce que Ripalda liasardait sur la possibilité d'un être créé à c|ui la vision de Dieu serait naturelle) ; ibid., i5 octobre 1902, par M. Duchemin, prêtre de la Mission (réponse à M. Morlais^^ ; dans 'es Études, par M. Ilarcnt, 20 octobre 1902 (soutient l'opinion contraire à Ripalda et à ^I. ^lorlais, mais en recourant à des raisons morales ex parte Dei, plutôt qu'à des raisons
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voyons pas le siirnalurcl en lui-même ; et si nous en pouvons saisir les manifestations en nous et autour de nous, encore est-il que ces manifestations se font dans la nature et par la nature, se mêlent intimement avec elle, et ne s'en dégagent que par un effort d'analyse ou d'abstraction ; si bien qu'étudier ainsi le surnaturel, ce n'est plus l'observer concret et vivant. Analyser et abstraire sont cependant la condition des idées nettes et précises ; aussi bien essayerons-nous de ne pas perdre un instant contact avec ces admirables réalités auxquelles s'applique, avec une vérité particulière, ce que Platon disait de la vertu, que « si elle pouvait être visible aux regards, elle exciterait dans les cœurs d'incomparables attraits ».
Une raison qui complique encore l'élude si délicate du surnaturel, c'est que l'abstrait et le concret, l'élément idéal elles éléments réels, Va priori et l'a posteriori, s'y mêlent intimement. Il faut définir le surnaturel, et il faut dire si telle chose donnée, la grâce, par exemple, est surnalurelle ou non. Cette difficulté se rencontre ailleurs, dans l'étude du beau, par exemple, ou dans celle du vrai ; mais cela ne la rend pas moindre ici ; elle est d'au-
pliysiqucs ex parle rel). Je crois savoir que M. Bellamy doit revenir sur la question en montrant que l'enseignement de l'Ecriture et des Pères est positivement opposé aux opinions de Ripalda et de M. Morlais.
[\\ NATLUE ET SL UiNATUllEL
lanl plus grande dans le cas présent, qu'il faut recourir à l'Ecriture et à la tradition pour connaître les réalités concrètes auxquelles s'applique la dénomination de surnaturel. En revanche, cette nécessité a ses avantages ; elle force le théologien à rester dans le réel, s'il était tenté de s'en écarter, et à vérifier ses définitions au contact des choses. Ces conditions détermineront le plan de cette étude. TSous partirons des faits donnés et des notions communes pour nous faire du surnaturel une première idée, un peu vague encore et abstraite, exacte néanmoins et suffisante pour éliminer les fausses notions. De là, nous passerons à l'étude directe du surnaturel en nous, et nous tacherons d'éclairer la première idée que nous en aurons acquise en étudiant, à la lumière de la raison, les réalités concrètes connues parla foi, en groupant et systématisant les données positives de la tradition. Celle marche prudente est d'autant plus nécessaire, que l'erreur, dans celte question, entoure, pour ainsi dire, la vérité de toutes parts : chaque pas doit être assuré, chaque assertion vérifiée et défendue. Elle a, de plus, l'avantage de nous montrer le développement et les vicissitudes de la notion que nous étudions, de vivifier et d'éclairer la théologie par l'histoire.
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Pour nous faire du surnaturel celle première idée que nous cherchons, il faut partir de ce que le langage courant, d'accord avec une induction rapide, entend par surnaturel. Or. pour tout le monde, le surnaturel^ le mot même le dit, c'est ce qui est au-dessus de la nature (qu'il s'agisse d'ailleurs de telle nature particulière, ou qu'il s'agisse de toute nature créée). Ainsi, les anges ou les démons sont des êtres surnaturels par rapport à l'homme ; Dieu est l'être surnalurel par excellence, hors de comparaison avec toute nature créée, au dessus de tout. Si, au lieu de natures et de substances, nous nous occupons d'accidents, de phénomènes, d'effets produits, la notion est la même : la contrition est dite^^surnaturello dont le motif ou le principe est d'ordre supérieur à la nature; un fait sensible est surnaturel qui dépasse les forces de la nature ; les états mystiques sont nommés états surnaturels, en un"[sens spécial, parce que la nature est spécialement impuissante à s'y mettre. Partout le surnaturel est regardé comme ce qui est supérieur à la nature, ce qui
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la dépasse, ce à quoi ses forces ne peuvenl atteindre.
Cependant cette notion, suggérée par les mots mêmes, n'est pas précise encore. Quand il s'agit du surnaturel comme acte spécial de Dieu, comme accident ou comme elTet produit (et c'est de celuilà surtout cpie nous avons à nous occuper), un autre élément doit intervenir, sans lequel la notion serait non seulement peu claire, mais incxacle. En elTet, ni la création de l'àme par Dieu, ni la conservation des êtres par le Créateur, ni le concours divin aux activités du monde ne sont surnaturels au sens propre du mot ; et, cependant, Dieu seul peut créer une âme, la nature n'y peut rien ; Dieu seul peut conserver les êtres, qui, s'il relirait sa main, tomberaient dans le néant ; Dieu seul peut donner aux causes secondes ce supplément de force, cette motion sans laquelle elles resteraieut éternellement inertes. Nous voilà donc en présence d'actions ou d'effets dépassant les forces de la nature, et qui, cependant, ne sont pas appelés surnaturels. Pourquoi cela?
Est-ce parce qu'ils sont dans le cours ordinaire des choses, ou parce qu'ils ne sont pas sensibles en eux-mêmes? Ce sont là, en effet, des conditions requises pour tel etfet surnaturel spécial, pour le miracle ; car, pour qu'il y ait miracle, au sens propre et ordinaire du mot, il faut un
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effet sensible, en dehors du cours ordinal ic des choses. Mais ces conditions tiennent au miracle en tant qu'il est merveilleux, capable d'étonner, non en tant qu'il est fait surnaturel ; nous trouvons le surnaturel sans rien de sensible ni d'extraordinaire dans la transsubstantiation, par exemple, ou dans la justification du pécheur. Elles ne sont donc pas requises pour qu'il y ait surnaturel. Serait-ce parce que l'ellct produit dans la création de l'àme, dans la conservation ou le concours, est un être dénature? Mais c'est supposer la question. Et, d'ailleurs, nous savons des cas de surnaturel où le terme produit n'a en luimême rien de surnaturel ; ainsi, la vue rendue par miracle à un aveugle, la vie à un cadavre. Serait-ce parce c[ue la nature a sa part dans ces œuvres divines, qu'elle y concourt dans son ordre et suivant son rôle ? Mais il est maint effet surnaturel où la nature a aussi sa part ; il suflit de rappeler l'acte de foi ou l'acte de charité.
Quel est donc enfm cet élément que nous cherchons, et dont l'absence distingue la création de l'àme, ou le concours, ou d'autres effets que Dieu seul peut produire, des effets surnaturels proprement dits ?
Pour qu'il y ait surnaturel, il faut que l'effet dépasse non seulement les forces, mais aussi les exigences de la nature. L'enfant d'un jour ne sau-
rait se suffire ; mais Dieu a dû, suivant la disposition de sa sagesse et de sa bonté, lui préparer, dans ses parents d'abord, et, à leur défaut, dans les autres hommes, le secours indispensable ; ce secours, dès lors, n'a rien de surnaturel. Mais que ce secours venant à manquer dans un cas particulier, — Dieu n'est pas tenu à prévenir ni à suppléer tous les déficits des causes secondes, — Dieu envoie un ange pour éloigner de l'enfant le loup qui va le dévorer, ou le fasse vivre sans nourriture, il y a là un effet surnaturel : car la nature n'a pas droit à ces interventions miraculeuses, et Dieu ne s'y est pas engagé. Que Dieu crée luimême, et lui seul, l'ànic qui doit faire un nouvel homme, il n'y a là rien que de naturel. C'est, en effet, la condition de l'àme spirituelle de ne pouvoir être produite que par création. Dieu se doit donc à lui-même de la créer dans les conditions qu'il a établies pour la propagation de l'espèce humaine, comme il se doit de concourir à l'action des causes secondes. Dans ces cas, la nature a droit, suivant l'ordre même de la Providence, à l'intervention divine, et, dès lors, cette intervention n'est pas regardée comme surnaturelle. Que Dieu, au contraire, intervienne pour donner un enfant à des parents incapables d'en avoir, cette intervention est surnaturelle : la nature ne l'exigeait pas. Yoilà donc un second élément néces-
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saire à la notion que nous voulons définir. Est surnaturel ce qui dépasse non seulement les forces, mais aussi les exigences de la nature.
Ce second élément coïncide avec ce que l'on nomme la gratuité du surnaturel ; et cette idée de don gratuit va nous servir à préciser es qui pourrait rester confus jusqu'à présent dans les explications données sur les exigences delà nature.
En un sens, tous les bienfaits de Dieu à ses créatures sont des dons gratuits. Il n'est pas, dans le monde créé, d'cxir/ence absolue. Dieu pouvait rester seul dans son éternité bienheureuse : le néant n'a pas droit à l'être ; il n'a, dès lors, aucun droit absolu. « Qui, disait TApàtre, a commencé par donner à Dieu pour avoir ensuite droit au retour; Quis prior dédit illi, et relribuetur ei? » [Rom., XI, 35.)
Il peut être question cependant d'exigence relative, de droit à ceci ou à cela, et même, en un sens, de créance à l'égard de Dieu. Il y a là un certain ordre et des degrés divers d'exigence ou de gratuité dont l'examen éclaire la notion même du surnaturel. Dieu pouvait ne pas créer le monde; mais s'il créait quelque chose, il devait à sa sagesse de mettre dans son œuvre des êtres intelligents et libres, grâce auxquels elle lui rendrait gloire et hommage. Il pouvait d'ailleurs en choisir à son gré parmi les possibles, et ainsi est libre
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le choix de telles espèces délciniinées. Oa voit comment il y a là quelque chose de gratuit et quelque chose d'exigé.
Si Dieu veut créer l'homme, il faut qu'il lui donne les moyens de subsister ; s'il fait nos âmes spirituelles, il leur doit 1" immortalité, et, au cas où elles lui auront été fidèles, l'immorlalilé heureuse. Encore ici, le don est gratuit par quelque endroit ; par d'autres, il est exigé. Aussi, ne diton pas que l'immortalité soit un don surnaturel : c'est la condition naturelle de l'àme ; ni qu'il y ait rien de surnaturel dans la façon dont une mère reçoit et donne le lait dont vivra son enfant : c'est l'ordre même de la nature.
^lais tout n'est pas dit encore. Il est des dons surnaturels auxquels nous avons droit, et dont on peut dire, en un sens, que Dieu nous les doit. Ainsi le bonheur céleste est dû à qui meurt en état de grâce; et, cependant, le bonheur céleste est un don surnaturel. Voilà donc le surnaturel exigé. On ne peut dès lors le montrer comme incompatible avec toute exigence, comme absolument gratuit.
Il y a là, en effet, une certaine exigence, uuiis non une exigence naturelle, fondée sur la nature, ayant ses racines dans la nalure. L'œuvre surnaturelle, faite en état de grâce, mérite une récompense surnaturelle ; mais l'oeuvre surnaturelle ne
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se fait pas sans la grâce, et si les grâces s'appellent parfois et saltircnt comme les anneaux d'une chaîne, si l'une peut cx'ujcr l'auUe, il reste que la première grâce est absolument gratuite, et que cette exigence n'a pas son fondement dans la nature. Bref, l'ordre surnaturel peut avoir ses lois et ses exigences internes ; mais, la nature par ellemême, ne saurait, à aucun litre, prétendre au surnaturel. Le surnaturel est gratuit, quoique tel don surnaturel puisse n'être pas gratuit en luimême (i). Ainsi, nous avons les deux traits distinctifs du surnaturel compare à la nature, et nous pouvons le définir, par opposition au naturel, comme ce qni dépasse à la fois les forces et les exigences de la nature.
Contre cette définition, il y a pourtant une grosse difficulté. Elle semble en contradiction avec la doctrine de bien des scolastiques, et notamment de saint Thomas, sur l'appétit naturel
(i) C'est ce que le concile de Trente a tics clairement expliqué au chap. xvi de la session \ t : Bciie upcranlibus usquc in fiiiein proponenda est v'Ua œlerna et tanqiiain gratin JUiis Dei per Jesiim Christuin misericordiler proinissa, et taiiquain inerces ex ipsius Dei promissione bonis ipsorum operibus et meritis fideliter reddenda. (Denzinger, Enchiridion, n. C92.) La formule du concile d'Orange, can. 18, est jilus incisive encore et plus augustinienne : Debctur merces bonis operibus, si fiant ; sed grath, qux non debetur, pnvcedit, ut fiant: (Ihid., n. i(îi )
da surnaturel. C'est, en effet, une chose bien connue : saint Thomas dit que notre nature exige la vision béatifique, — qui est, pour la créature, le sommet de l'élévation surnaturelle, — au point de ne trouver que là sa satisfaction et son repos. Et cependant, saint Thomas déclare e.xpressément que la vision béatifique est surnaturelle ; et sa raison, c'est qu'aucune nature créée n'y saurait atteindre par ses propres forces (i). Ne faut-il pas conclure qu'il regarde comme surnaturel tout effet que la nature est impuissante à produire, et que, pour lui, l'exigence naturelle ou Vappélit (2) ne fait rien à la question ■>
Ce n'est pas le lieu de discuter la pensée de saint Thomas sur ce sujet. Mais le docteur angélique n'est pas, au fond, contre nous. Lui non plus n'admet pas, ni que notre nature exige ahsohimenl le surnaturel, ni que la notion de surnaturel soit compatible avec une pareille exigence (3), Nous pouvons donc être en paix de ce côté.
(1) C'est dans le Contra gentcs, 1. III, c. 5o et 5i, que saint Thomas traite le plus longuement de ce désir de la vi sion béatifique, tout en la reconnaissant comme surnaturelle. Voir aussi i' 2'^, q. m, a. 8.
(2) Appétit naturel et exigence, c'est tout un pour saint Thomas, en vertu du principe que dtslderiam, naturse non potest esse Jrustra.
(3) Sur la pensée de saint Thomas à cet égard, on peut
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En paix aussi du coté de quelques modernes, ceux qui tiennent pour l'apologétique dite d'immanence, lesquels, en voulant montrer que la nature postule le surnaturel, semblent parfois supposer dans la nature un besoin et comme une exigence du surnaturel. Car eux non plus, quoi qu'il en soit d'ailleurs de leurs raisons et de leur méthode, ne prétendent pas établir que le surnaturel soit nécessaire. Ils veulent dire tout au plus que, sans l'hypollièse du surnaturel, la nature concrète et réelle, la réalité que nous constatons en nous est inexplicable. D'où il suit uniquement que le surnaturel est un postulat de la vie, comme, pour Kant, Dieu est un postulat de la raison pratique, et la liberté un postulat de l'ordre juridique.
En somme, la notion abstraite du surnaturel, telle que nous venons de l'établir, n'est pas contestée. Ceux-là mêmes qui, comme Luther, Baius, Jansénius, ont soutenu, sur des points connexes^ des erreurs foncières, accorderaient volontiers que la notion du surnaturel est bien celle d'un effet qui dépasse les forces et les exigences de la nature. Leur erreur reparaîtrait seulement quand il faudrait préciser ce qu'on entend ici par le mol na-
consuller, parmi beaucoup d'autres, Scheei.en, Dogmatique, trac!, fraiir., t. lit, n. 712 sqq.,Y>. 5ii sqq. ; — Palmieri, De Deo créante et élevante, Ih. xl, n. 3, p. 332 sqq. Nous en dirons un mot au cb.apitre iv.
S'i N.VTLUE ET SURNATUREL
/a/T.Nous roviondrons sur ce point. En atlendant, il reste à faire quelques distinctions qui achèveront de préciser les idées.
Quand nous disons que le surnaturel est ce qui dépasse la nature, l'idée de nature reste indéterminée, abstraite ; et comme notre définition est mie définition relative, où le snrnaliircl est, pour ainsi dire, fonction de la nature, il suit que la nolion du surnaturel variera suivant la nature concrète à laquelle on le compare. Je m'explique. Telle chose peut cire surnaturelle relativement à telle nature individuelle ou spécifique, qui ne l'est pas relativement à telle aulrc. Parler chinois ou japonais est chose naturelle à quelques-uns ; pour d'autres, ce serait surnaturel. Voguer sur l'eau est naturel au liège ; mais qu'une meule de moulin surnage, on crie au miracle.
D'autre part, il est des elTcts qui dépassent les forces de toute nature, créée ou possible : ainsi, nul èlre n'est capable, par ses propres forces, de voir Dieu face à face, ni môme de se disposer, de loin ou de près, à cette vision. Le surnaturel, par
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rapport à telle nature donnée, est un surnaturel relatif: on le désigne assez fréquemment sous le nom de prélernolurcl ; le surnaturel par rapport à toute nature, créée ou possible, est le surnaturel ahsola. Le surnaturel relatif est naturel pour telle nature : le surnaturel angélique est naturel à lange. Le surnaturel absolu est naturel à Dieu seul ; c'est dire qu'il ne saurait être que d'ordre divin, puisque, au-dessus de toute nature créée ou possilile, il ne reste que Dieu et le divin.
>yous aurons à re\enir sur cette identité du surnaturel absolu et du divin. Il suffit, pour le moment, de constater la cliose.
Il faut distinguer aussi le surnaturel dans l'effet jirodult d'avec le surnaturel dans le mode d'action. ^ oir Dieu face à face est du premier genre ; ressusciter un mort, du second genre. Dans le premier cas, on regarde l'elTet en lui-même, le terme de l'action. Aucune créature, en aucune circonstance, ne saurait, par elle- même, arriver fi voir Dieu. Dans le second cas, on ne regarde pas tant l'clfet en lui-même que dans ses relations avec la cause qui le produit et avec les circonstances où il se produit ; la vie de Lazare ressuscité peut n'avoir rien d'extraordinaire en elle-même ; l'extraordinaire, c'est qu'il vive après être mort, et qu'un mot de .Jésus y ait suffi.
11 faut distinguer enfin, comme on a déjà pu
l'entrevoir dans ce qui précède, les substances surnaturelles et les accidents, actes ou efl'ets surnaturels. Les substances surnaturelles sonl, ou les anges, êtres surnaturels par rapport à l'homme (surnaturel relatif), ou Dieu lui-même, être surnaturel par rapport à tout être, créé ou possible (surnaturel absolu et par essence). Les accidents, effets, phénomènes surnaturels sont de diverses sortes. Il y a le surnaturel en nous, et il y a le surnaturel hors de nous. Le surnaturel en nous, c'est, dans l'ordre statique, comme accident permanent, la grâce et les vertus, avec leurs annexes; c'est, dans l'ordre dynamique, comme phénomène passager, l'acte surnaturel produit par Dieu dans et par nos facultés vitales (grâce actuelle, inspiration, illumination, etc.). Le surnaturel hors de nous, c'est le miracle sous toutes ses formes, c'est la révélation et la prophétie, espèces particulières de miracles quand elles se traduisent au dehors.
Cette première idée du surnaturel est précieuse déjà ; car, avec elle, on peut le distinguer de tout ce qui n'est pas lui, et se mettre en garde contre les fausses notions qui pnlhdent de toutes parts. Mais elle est bien abstraite encore et bien extérieure, telle à peu près qu'un philosophe peut se la faire avec les seules lumières de sa raison. 11 ne peut, en effet, le saisir dans les réalités où l'idée
cHAr. 11. — l'idée du surnaturel 57
prend corps, pour ainsi dire, et se ccncrétise. Ces réalités, s'il s'agit du surnaturel proprement dit, du divin en nous, ne nous sont connues cpie par la foi. Il est vrai cpi'ellcs se manifestent au dehors par des effets visibles. Mais cette vue des effets ne fait pas voir la cause par le dedans ni dans sa nature intime. Pour entrer dans le sanctuaire, il faut croire. La foi elle-même ne nous fait pas voir encore le surnaturel : la vision est réservée aux bienheureux ; elle ne nous donne pas même une connaissance expérimentale : c'est le propre des états mystiques. Elle nous dit : « Cela est » ; comme le voyageur raconte ce^u'il a vu, comme le savant décrit ses expériences. Sur ces données de la foi, la théologie travaille. A force de méditer, de combiner, de fouiller çà et là, elle arrive à faire épanouir les vérités contenues dans les profondeurs du mot jeté comme une semence par Jésus ou par ses apôtres. Ainsi se dégage et s'élabore ridée chrétienne et théologique, ainsi se fait la science du dogme. C'est ce travail dont il nous reste à suivre le progrès, sur la question qui nous occupe, en refaisant rapidement le chemin pour notre compte.
.\AIUUE ET SURNATUREL
lïl
C'est l'Evangile qui nous donne les premières indiraliitns précises et distinctes sur cet être surnaturel, latent en nous jusqu'au jour où, suivant le mot de saint Jean, a apparaîtra ce que nous sommes ». Si l'Ancien Testament nous fait déjà pressentir, ici comme ailleurs, les révélations du ?S'ouveau ; si des premières pages de la Genèse aux Livres de la Sagesse ou de l'Ecclésiastique, on peut suivre les traces de notre élévation primitive et de notre déchéance ; voir se dessiner de plus en plus nette la figure du Messie, en qui prendront un caractère de spéciale bienveillance les relations de Dieu avec ses élus et son règne au milieu d'eux ; reconnaître, à la lumière des réalités chrétiennes, les annonces du baptême, de l'eucharistie, de la vie de Dieu en nous et de notre vie en Dieu : tout cela, du point de vue où nous sommes, est si ^ague encore et si fugitif, cju'on ne saurait en tirer parti qu'après s'être fait déjà, sur des données moins confuses, une idée du surnaturel. C'est Jésus lui-même cju'il laut écouter d'abord, nous parlant de ces réalités qu'il est
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venu nous faire connaître comme il les voit dans le sein du Père.
A jNicodème qui, tout imbu des idées juives, croyait, lui aussi, que tout était dit quand on avait pour père Abraham, Jésus montre la nécessité d'une régénération, d'une nouvelle naissance à une vie toute spirituelle, qui n'a pas ici-bas ses origines, comme elle n'y a pas son terme, ni ses moyens intimes de développement. Cette vie supérieure ne va pas sans la rectitude morale ; mais elle suppose des principes d'action et de connaissance, la grâce et la foi, distincts de cette rectitude purement naturelle.
A la Samaritaine, venue, sans plus songer, remplir sa cruche au puits de Jacob, il parle d'une eau vive qui étanche pour jamais la soif et qui jaillit à la vie éternelle ; il parle d'un culte en esprit et en vérité, de relations nouvelles entre Dieu et l'homme, dont lui-même vient révéler les secrets. C'est sous une autre forme, moins profonde peut être, comme il convenait, mais non moins expressive, le même enseignement qu'àMcodème. C'est encore de cette vie supérieure qu'il parle aux Juifs, après avoir guéri le paralytique de la piscine. Lui-même la reçoit substantiellement de son Père : « Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en luimême », et c'est cette même vie en quelque sorte
6o NATURE ET SURNATUREL
dont reçoit à son tour le germe quiconque « entend la parole du Fils et croit au Père qui l'a envoyé )).
Avec la foule qu'il a rassasiée dans le désert, il procède comme avec la Samaritaine, passant du pain matériel à « la nourriture qui demeure pour la vie éternelle », au « vrai pain du ciel », au « pain de Dieu qui descend du ciel et donne la vie au monde », au (( pain de vie » qui est lui-même. Que ce pain de vie soit le \erbe incarné, connu par la foi et aimé par la charité ; que ce soit, d'une façon plus déterminée, Jésus eucharistique donnant sa chair en nourriture et son sang en breuvage, tout le discours du divin jMaître est une révélation nouvelle de celte vie surnaturelle qu'il est \enu nous communiquer : elle vient du ciel, elle commence ici-bas dans la foi et la charité, elle s'entretient par un aliment spirituel, elle continue éternellement au ciel dans la connaissance et l'amour de Dieu.
Jésus a dit d'autres mots dans le même sens dans ses divers entreliens ou discussions avec les Juifs. Mais c'est surtout dans le discours après la Cène qu'il a insisté sur ce sujet. A Thomas qui lui dit : « Seigneur, nous ne savons oi^i vous allez ; comment donc pouvons-nous savoir lecheniinP », Jésus répond : « Je suis la voie, la vérité et la vie. Personne ne vient à mon Père que par moi. » Et,