PRIÈRE A LA NUIT
Impératrice noire à couronne d'ébène Qu'annonce un escadron de nuages lilas ; 0 iNuit, dont les clochers, comme un rang de prélats, Célèbrent la venue en chantant sur la plaine ;
0 Nuit qui fais pencher les roses de langueur, Nuit qui mets des pleurs doux à l'œil des violettes. Nuit que le citronnier aux mille cassolettes Encense vaguement comme un enfant de chœur ;
0 Toi dont les cheveux déroulés en silence Effleurent les coteaux frissonnants et charmés, Toi pour qui, tendrement, en couplets enflammés Le chant du rossignol ivre d'amour s'élance ;
Toi devant qui Ton voit, dans les cieux rutilants, Comme une triomphale escorte de galères. Le défilé pompeux des escadres stellaires Tirant en ton honneur des feux d'astres filants ;
Nuit à qui le crapaud dit sa mélancohe,
Nuit à qui le grillon raconte son espoir,
A qui le ver-luisant montre, dans le champ noir,
La flamme dont son âme ingénue est remplie ;
0 Toi qui fais rôder les feux follets tremblants, 0 Toi qui fais rougir le front des fiancées. Toi qui répands sans bruit sur les tiges blessées Des clairs de lune doux comme des baumes blancs ;
PRIÈRE A LA NUIT 14ii
'J\)i la mystérieuse où le revenant erre,
Où le hibou haf;ard s'éplore dans les ifs,
<) Toi qui fais tant peur à tant d'enfants pensifs
Oui voient leurs aïeux morts descendre sur la terre ;
O Nuit, sois généreuse à chaque être lassé ; Sois bienfaisante à Thomme et propice à la plante ; Baise, avec des soupirs de ton haleine lente, Toutes les fleurs des bois au calice affaissé
Donne des songes d'oi* au pauvre qui sommeille, Berce les nids poudreux sur tous les arbrisseaux. Fais passer, sur l'eau triste et pâle des ruisseaux, Le sourire amical de la lune vermeille !
Caresse de brouillards bien frais \o champ brûlé Que meurtrit si longtemps la herse furieuse. Puis, incUnant ton urne avec ta main pieuse. Verse une gouttelette à chaque brin de blé !
Que les bœufs, grâce à toi, se délassent aux granges, Que les ânes maigris aient des rêves de son. Et que dans son berceau d'osier, chaque enfançon Croie habiter des tours d'azur avec des an
Que, par toi, les époux s'étreignent, amoureux ! Que les frôles agneaux aient chaud près de leurs mères ! Que tous les hannetons aux ailes éphémères Bourdonnent de plaisir sur les arbres heureux !
Que l'araignée espère en tricotant ses toiles ! Que l'abeille ait le cœur bien embaumé de miel Et que tous ceux qui prient à genoux, vers le ciel. Croient voir Dieu leur sourire avec l'œil des étoiles !
Puis, quand tu t'en iras, sur les coteaux blêmis, Gaîment, avec tes mains subtiles et légères Accroche des l)rillants de rosée aux fougères. Pour charmer au réveil les petiots des fourmis !
PU 1 ÈRE A LA NlUT 1^^
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Impératrice noire à couronne crébène
Oue suit un escadron de nuages lilas,
0 Nuit, dont les clochers, comme un rang de prélats,
Célèbrent le départ en chantant sur la plaine !
LES ÉTOILES
LES ETOILES
Si telle étoile est rose et si telle autre est blanche,
Si cette troisième est lilas, Si cette quatrième a des tons de pervenche,
Ou bien de fulgurants éclats ;
Si l'une a cinq anneaux, si Tautre a sept planètes
Et si certaines en ont dix ; Si telle se dédouble, à travers les lunettes
Des astronomes interdits.
152 NATUUK
En deux soleils jumeaux, l'un vert et Tautre rouge, Comme le maillot d'Arlequin ;
Si tel globe superbe est visible à Montrouge, Tel globe minime, à Pékin ;
Si l'un est près, si l'autre est loin ; si Tun va vite Comme un adolescent fougueux,
Si l'autre, vieux traînard de l'espace, gravite Avec des airs lassés de gueux ;
Si l'un est tout criblé par des trous volcaniques Comme un varioleux géant.
Si l'autre lance, ayant des goûts pyrotechniques, Des comètes dans le néant ;
C'est qu'ils ont tous là-haut, des rôles dissemjjhibles, C'est qu'ils ont tous des buts divers.
Les astres inconnus, jetés comme des sables Au tourbillon de l'univers !
LES KTOILKS i:iH
Ceux-ci doivent avoir des Ilores écai'lates Avec des fruits miraculeux,
Et des mers d'or liquide égrenant des sonates En se brisant sur des rocs bleus ;
Ceux-là doivent porter de monstrueuses faunes Des dragons noirs et flamboyants,
Parmi des végétaux qui montrent des yeux jaunes ].r long de leurs troncs effrayants.
Les uns ont d^affreux lacs de flamme sui' leurs croûtes Et, dans leurs vapeurs, on voit des
Farandoles d'esprits qui chantent, ou des joutes Fantastiques de farfadets,
Les autres sont couverts de foules virginales Où, purs comme des lis défunts,
Des êtres, dédaignant les paroles banales, Se parlent avec des parfums.
lo4 NATURE
Et, sur ce globe-ci, de grandes ailes blanches
Poussent au ilanc des amoureux Qui meurent sans souffrir, deux à deux, sur des branches.
Toujours beaux et toujours heureux.
Et, sur ce globe-là, l'on voit souvent des plantes. Rapprocher leurs troncs cajoleurs.
Puis s'enlacer avec leurs ramures tremblantes Oui se couvrent soudain de fleurs.
Et, là-bas, les humains sont tous plantés en terre
Comme les végétaux d'ici.
Quelquefois un buisson fait un saut de panthère
Pour fuir Teau d'un torrent grossi.
Et, plus loin, la pensée est la reine superbe : Tout ce qu'un être veut, il l'a ;
La montagne s'ébranle et va porter son herbe Au petit agneau qui bêla.
LKS ETOILKS 155
Et temples d'émeraude, et tours de cornaline. Villes de perle au ton changeant,
Ruisseaux courant avec des sons de mandoline Parmi d'énormes blocs d'argent,
Hommes à quatre fronts, oiseaux à dix-neuf ailes, Arcs-en-ciel de vingt-six couleurs.
Fleurs éclatant de rire au mois de mai, cervelles Se parant en avril de fleurs,
Tout ce que peut rêver un poète lyrique
De fol et de surnaturel, La Nature Ta fait en quelque astre féerique
Qui roule en quelque coin du ciel !
Et nous verrons peut-être un jour toutes ces choses.
Quand, pèlerins de l'univers, Nous pérégrinerons parmi les astres roses,
Blancs, jaunes, bleus, Hlas ou verts!
Oui, nous habiterons des mondes à trois lunes
Avec un soleil de rubis, Des bois de jais, des monts de nacre, et des lagunes
D'eau de rose où vont des ibis !
Oui, nous habiterons des mondes où l'on s'aime
Avec des ailes de clarté.
Où nous serons tous rois, ayant pour diadème
Quelque anneau dVnstre démonté.
Et puis nous irons vivre en des globes d'extase Où l'on s'aime en se regardant,
Avec un corps léger comme une fine gaze. Oui plane et meurt en se fondant;
En d^^utres où jamais la rose ne se fane, Où jamais le cœur n'est meurtri ;
En d'autres où l'on est, sur un sol diaphane. Tour à tour fée, ange et houri ;
LES ÉTOILES 13
En d'autres où la vie est si douce qu'on pleure, Toujours, toujours en souriant;
Puis en d'autres, encore en d'autres, jusqu'à l'heure Où nous verrons à l'orient,
Splendide, grave, pure et toute virginale. Pleine de luths sonnant sans fin.
Jaillir devant nos yeux l'Etoile terminale Du bonheur suprême et divin !
Etoile consolante. Etoile sans pareille
Dont nous rêvons dans nos douleurs.
Oh! comment seras-tu? blanche, rose, vermeille? Couverte d'or? ceinte de fleurs?
Hélas! pour réjouir vraiment nos tristes âmes,
Tu devrais être, je le vois.
Un peu comme la Terre obscure où nous pleurâmes.
Et qui fut si douce parfois !