ENTRACTE PHILOSOPHIQUE
Que la Terre a moulé de formes abolies ! Que de corps disparus et que de fleurs pâlies ! Que d'ébauches, d'essais et de tâtonnements! 0 vieux astres éteints au fond des firmaments, Vieux sourires perdus de lèvres eff'acées. Pourquoi brillàtes-vous ? 0 planètes lassées, Pourquoi faire, et défaire, et refaire sans fin Dans un but toujours vague un être toujours vain? 0 triste maniaque, ô nature têtue.
Pourquoi créer un jour ce qu'un autre jour tue?
Pourquoi ce gaspillage insensé de couleurs Et de lignes? Pourquoi, de tes doigts ciseleurs, Façonnes-tu des lis de coupe si savante, Puisque tu les broieras la semaine suivante? Pourquoi pétrir aux cieux tant de soleils ardents, Puisqu'ils mourront après quelques millions d'ans ? Que veux-tu donc produire, ô chercheuse enflammée? Ouel âpre et fugitif idéal t'a charmée ? Pourquoi t'exténuer en efforts incessants? Pourquoi tant tourmenter les globes vieillissants. Et brasser leurs limons, et triturer leurs sables, Puisqu'il n'en sort jamais, sous tes mains haïssables, Une forme assez pure, un corps assez subtil? Pourquoi vis-je? pourquoi mon fils périra-t-il? De quel être final sommes-nous les esquisses? Quel dieu définitif, au fond de vos matrices, Portez- vous, globes lourds en mal d'enfantement? Ou bien vous romprez-vous, quelque* soir, bêtement, Ainsi que des ratés au destin lamentable, O glol)es, sans laisser rien d'immortel, de stable, Et serons-nous tous nés, tous morts, sous le ciel coi, Sans que jamais quelqu'un sache à peu près pourquoi?
KNTU'AnïK IMllLOSOPHIQUK 17:)
Pourquoi ! Ouel est ce mot? Oh ! Tétrauge tblie ! La fleur est odorante et la ieiiime est jolie! Et c'est très suffisant comme explication ! rjiercher à voir le sens de la création Est une inlirmité foncièrement grotesque. L'humble moule baillant dans la mer gigantesque Ne se demande pas à quoi la lune sert. La moule est philosophe autrement que Spencer ! L'univers, s'il avait un sens, serait trop bête ! Amis, laissons tourner les cieux sur notre tète ; Naissons et vieillissons et mourons sans penser ; Regardons les lilas et les roses pousser, Sans demander le but du vent qui les eiïeuille : Le sot les interroge et le sage les cueille.
SALUT AU PAYS
SALUT AU PAYS
0 plantes, arbres, fleurs, ramures et corolles ! 0 tous les végétaux puissants ou gracieux ; Marguerites des bois plus tendres que des yeux ; Trembles au gazouillis plus doux que des paroles !
Chênes qui grisonnez comme de vieux parents ; Rosiers qui rougissez comme des jeunes filles ; Liserons amicaux qui baisez les chevilles Des laboureurs lassés et des pasteurs errants ;
Saules branlant au vent vos têtes chevelues ; Hêtres ombreux, faisant la nuit sur les buissons; Vous tous dont les rameaux balancent des pinsons. Comme de grosses mains joyeuses et velues ;
Pins tristes qui, saignants, chantez à pleine voix Des airs graves et fiers, comme de sombres bardes; Aloès qui semblez pointer les hallebardes Que nos ancêtres morts brandissaient autrefois ;
Platanes au tronc blanc comme un torse d'athlète ; Lierres passionnés comme des bras d'amants ; Coupoles de verdure où Ton voit, par moments, Passer un oiseau prompt comme un trait d'arbalète ;
Et toi, vigne rieuse aux pampres alourdis, 0 mère végétale aux mamelles pendantes, Dont le lait clair infuse, en nos veines ardentes, La pourpre des couchants, la flamme des midis;
SALUT AU PAYS 179
Et VOUS, herbes sans nom de nos champs mai^nifiques, Ou'on Ue en croix, tout en faisant des oraisons, Et qu'au jour de Saint-Jean, l'on met sur les maisons Pour écarter du seuil les esprits maléfiques;
Chàtaiii,niers roux, figuiers féconds, pommiers bénis, Vous tous, les nourriciers abondants de la plaine ; Ajoncs où les agneaux laissent un peu de laine Afin que les oiseaux puissent faire leurs nids ;
Et vous que l'enfant cueille et que l'aïeul embrasse, Plantes de tous parfums et de toutes couleurs. Sourires de la Terre au Soleil, chères fieurs, Miracles de lumière et chefs-d'œuvre de grâce ;
Mûriers que les geais vifs pillent en voltigeant ; Vieux troncs décortiqués qu'un pic brutal martèle ; Sauges de velours gris, fougères de dentelle Où l'araignée a mis sa toile en fil d'argent ;
Bruyères aux grelots lilas ; joncs aux frivoles Panaches, inclinés sur l'oreille ; flots lents Des ruisselets bavards, pavés de cailloux blancs. Où vont danser en rond les libellules folles ;
Et vous, prés où galope une pouliche ; et vous, Champs où paissent des bœufs aux voix retentissantes ; Et vous, coteaux; et vous, montagnes bleuissantes Qui dressez dans l'azur vos pics neigeux et fous ;
Et vous, vous toute enfin, ô Terre originelle Dont je retrouve un peu la couleur dans ma chair, Terre de mon pays, dont chaque arbre m'est cher Comme un ami d'enfance à la voix fraternelle.
Salut!... Pardonnez-moi, bons et doux compagnons. De vous nommer sans suite en ce pieux poème : Lorsque après un voyage on revoit ceux qu'on aime. L'on pleure, et l'on ne sait que murmurer leurs noms.
Le long des rudes chemins creux Qui sabrent nos coteaux ocreux Avec leur zigzag excentrique, On voit monter, de chaque part.
Un talus haut comme un rempart, Couleur de brique.
Un talus rouge où l'ajonc met Quelquefois un jaune plumet Et le lin son étoile bleue ;
Où le lézard fakirien, Très grave et sans penser à rien, Chauffe sa queue.
Et, sur ces talus éclatants, Les laboureurs de l'ancien temps Ont planté des châtaigniers grêles Dont on coupe, à maintes saisons, Les branches pleines de chansons De sauterelles.
Or ces vieux arbres ébranchés Toujours poussant, toujours tranchés Font de grandes souches ventrues Aux airs barbares et grognons.
Toutes couvertes de moignons Et de verrues.
Elles présentent aux passants Des goitres lourds et repoussants Sous de vagues mâchoires rousses,
Et des abdomens dévastés Où les fourmis font des cités Parmi les mousses.
Certaines aux troncs rabougris Ont des barbes de lichen gris Qui frissonnent dans les rafales ; D'autres ouvrent des yeux tous ronds Où paraissent porter des fronts D'hydrocéphales.
Et, sur les talus sablonneux, Leurs racines montrent des nœuds De boas souples et voraces, Ou font des détours éperdus Pour se gorgcr des sucs indus De mares grasses
Et ces racines, enfourchant
Le talus rouge au bord du champ,
Donnent aux souches l'air épique
ÎSXTLRE
De chevaliers noirs et fougueux Brandissant quelque houx rugueux, Comme une pique !
Parfois, très vieilles, n'ayant plus Pour se retenir au talus Que de chétives radicelles.
Elles roulent dans les fossés Comme d'héroïques blessés Vidant leurs selles.
Mais, malgré toutes leurs tumeurs, Leurs ventres peuplés de rumeurs.
Leurs dos lépreux, leurs fronts farouches, Leurs flancs par la ronce envahis.
On les aime bien au pays.
Les bonnes souches!
Elles donnent des échalas
Pour soutenir les vieux ceps las ;
Et quand la serpe les dédaigne,
Leurs rameaux très reconnaissants Jettent parfois sur les passants Une châtaigne.
Ouand la fraise pousse aux talus, Elles tendent des bras velus Et font monter les gaminettes ; Ouand s'érigent les nids d'oiseaux, Elles ofTrent leurs lichens aux Bergeronnettes.
Au mendiant triste et voûté Elles accordent, en été, La caresse de leur ombrage.
Et leurs gros dos font des abris A tous les poussinets surpris Par quelque orage
Et parfois, dans un recoin sûr, Elles gardent les œufs d'azur De quelque merlette excentrique
Dont les petiots, fous de chaleur, Les charmeront bientôt par leur Début lyrique.
Puis, quand le bûcheron brutal Hache sur le talus natal Leurs grandes carcasses moroses.
Quand, au sein des foyers ardents.
Leur bonne âme s'envole dans Les flammes roses,
Ranimés par le feu joyeux.
Les doux vieillards, les blancs aïeux Dont la main tremblante s'avance, Rêvent près des tisons vermeils Et voient reluire les soleils De leur enfance !
LE NOIRAUD
A Léon Cladel.
LE NOIRAUD
La bonne vache noire aux tachetures claires, Au pis rose et pesant, à l'œil doux et voilé. Paît dans la lande vaste où le pin désolé Se lamente en sourdine aux vents crépusculaires.
Une clochette en fer tinte à son col puissant Au rythme du museau qui broute l'herbe tendre. Et, dans la lande en paix, on ne peut rien entendre Que les cloches de fer d'autres vaches paissant.
Mais quand, au ciel obscur, les étoiles amies Fleurissent doucement comme des liserons, Des ombres d'hommes las pointent aux environs Et marchent au milieu des plantes endormies.
Les clochettes de fer cessent leur tintement, De longs appels chantés traversent l'étendue, Et, quand la rude voix du maître est entendue, La vache lui répond et s'en va lentement.
Elle rentre à l'étable où l'attend son veau frêle. Son bon petit noiraud au front blanc tant léché Et, quand elle le voit vers elle tout penché. Sa voix pleure et paraît presque surnaturelle !
Et son œil est très doux, son cœur est très heureux ; Le bon noiraud s'approche en beuglant de tendresse Et la mère en émoi sent, dans une caresse. Le front du veau trembler sous ses pis généreux.
LK NOIRAUD U
Alors le lait jaillit, plein de saveurs de menthes, De genêts et d'ajoncs ; le noiraud affamé Croit boire, à traits filoutons, du printemps embaumé Qui ruisselle à sa gorge en colonnes fumantes.
Et la vache rumine en le considérant.
La fermière à son fils peut parler et sourire ;
La vache, elle, ne peut que lécher sans rien dire.
Mais son amour n'est pas moins tendre, ni moins grand.
Un jour, la vache noire étant à la pâture. Le long char du boucher roule sur le chemin ; Et le maître, agitant son capet dans sa main, Se dresse sur la lande et court vers la voiture.
Le boucher a compris, le char s'est approché.
Le long char plein de veaux frissonnant sous leur chaîne ;
Et le maître s'en va, dans l'étable prochaine,
Prendre le bon noiraud au front blanc tant léché !
Oh ! le petit noiraud ! Il n'a, pour se défendre, Que sa voix qui s'éplore et ses yeux ingénus ! . . . Mais le boucher le pousse avec ses poings charnus Et le fermier distrait ne pense qu'à bien vendre.
Le noiraud s'en va donc sur le vieux char grinçant. Avec la chaîne au col. Et bientôt, sur la plaine, On entend les cahots de la voiture pleine Puis, parfois, un appel plaintif et décroissant.
Or, le soir, quand pâlit le ciel crépusculaire, Ea vache noire arrive à l'étable, à pas prompts; Et, regardant les murs avec ses grands yeux ronds. Elle souffle soudain et tremble, cherche, flaire...
Oh ! le noiraud ! Où donc est-il? Alors, bramant, Elle appelle, elle appelle, avec sa voix grossie ! Oh ! le veau dont la corne obtuse et mal durcie Lui caressait hier le pis, si doucement!
LE NOIRAUD 195
Elle appelle I sa voix traverse les murailles, Va réveiller la lande, et les prés, et les bois, Où donc est le petit? Et la vache aux abois Ecoute les échos et pleure en ses entrailles.
Le lendemain, il faut l'enchaîner dans un champ ; Mais elle ne paît pas le bon trèfle : elle appelle ! Et quand, le dos chargé d'un pic ou dime pelle, Son maître poussiéreux vient la prendre, au couchant,
Elle va visiter tous les coins de l'étable, Gémit, lèche la place où reposait le veau, Puis refuse le foin savoureux et nouveau Et les épis dorés du mais délectable.
La fermière s'approche et veut la traire en vain ; La vache aux yeux rêveurs et tristes la regarde, Puis, contractant son ventre avec force, elle garde Son lait pour son noiraud qui doit avoir bien faim !
Et quand on la conduit à la fontaine claire En sifflant la chanson qui fait boire les bœufs, Et quand on l'abandonne au fond des prés herbeux, La bonne vache noire appelle encore et flaire...
Enfin, après trois jours, comme son pis se fend, Et comme la nature a voulu qu'on oublie. Elle laisse couler sa mamelle affaiblie : Et la fermière aura du lait pour son enfant.