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CE QUE DIT LE VENT

La nuit est noire et le ciel froid.

Paysannets au lit étroit, Dormez ! car la chandelle est morte Le hibou geint sur les buissons Et le vent flûte des chansons Dans les trous de la vieille porte.

Hou-hou-hou-hou ! hu-hu-hu-hu !

Quel effrayant tohu-bohu, Quelles sinistres mélopées !

i>()0 NATURE

Quelles gammes, quels crescendos !

Paysannets, plongez vos dos Sous vos couvertures râpées !

Savez-vous ce qu'il dit, le vent.

Le vent qui passe en soulevant La paille au front de vos chaumines?

Oh ! ne parle-t-il pas de mort?

D'ogre qui vient, de loup qui mord, Et de malheurs, et de famines?

N'apporte-t-il pas de grands cris?

Les cris d'anciens mousses péris

Au fond des vagues qui les roulent?

Les cris des pauvrets en haillons,

Les cris de tous les oisillons

Dont les nids tremblent et s'écroulent?

Or, tandis que les petits gueux Cherchent le sens des vents fougueux.

Il pleut dans leur triste demeure ;

CE QUK DIT Ll{ \ KNT -201

Il pleut... Pourquoi? Nul ne le sait!

Mais les entants pensent que c'est Le ciel qui comprend et qui pleure !

HISTOIRE DE CHEZ NOUS

HISTOIRE DE CHEZ NOUS

Chaque paysan de mon beau pays Où rit la cigale, où croît le maïs, Où chante la voix de la mer prochaine. Plante, en priant Dieu, quand un fils lui naît. Un jeune arbrisseau dans son jardinet : Figuier, tremble ou chêne.

Et cet arbre-là, pour tous, est sacré ; Nul pivert ne mord son bois vénéré ; Le père, attentif, le fume, Tarrose

Et, s'il voit un jour pâlir Tarbrisseau, Il tombe à genoux devant le berceau De son enfant rose.

Or, dans ce pays étaient deux maisons Aux murs teints de chaux en toutes saisons, Aux volets bien verts faits de grosses planches ; Côte à côte, avec leur toit enfumé, Elles semblaient rire au soleil de mai Comme deux sœurs blanches.

Et deux laboureurs, avec quatre bœufs.

Vivaient humblement sur les champs herbeux Qu'on voyait autour des deux maisonnettes ; Dans leurs âtres noirs, chantaient deux grillons Et, près de leurs socs, dansaient papillons Et bergeronnettes.

Avec un front doux comme du satin.

Sous l'un de ces toits, naquit un matin Un petit enfant qu'on appela Pierre ;

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Et dans son verger, le bon paysan Mit nne cerise en terre, en faisant Tout bas sa prière.

Et, six mois après, un frôle enfançon Naquit, un beau soir, dans l'autre maison : Ce fut une lîUe, elle eut nom Marie ; Et le père alla semer, à son tour, Un pépin de pomme au fond de sa cour, Dans l'herbe attendrie.

Et, sous les baisers du ciel caressant, Enfants et noyaux grandirent, passant De métamorphose en métamorphose, Ceux-ci se gorgeant de lait, et ceux-là Buvant le soleil — que Dieu modela Comme un te tin rose.

Près du cerisier et près du pommier Les mères chantaient, et quelque ramier Pour les deux enfants égrenait des notes ;

Les pères, jetant du mil aux pigeons,

Regardaient pointer ici les J30urgeons,

Et là les quenottes.

Avec quelle extase on veillait sur eux ! Les parents ouvrant des yeux amoureux Les réunissaient souvent, le dimanche, Et parfois Tun d'eux disait, rayonnant : (( Oh ! notre enfançon a bientôt un an ! (( Notre arbre, une branche! »

Des branches, des ans, ils en eurent dix ! Les printemps passaient sur leurs fronts tiédis Et, par un beau jour où le bon zéphire Unissait les fleurs des arbres heureux.

On vit les enfants échanger entre eux Leur premier sourire.

Et sur le pommier, sur le cerisier, Voici qu'un pinson chante à plein gosier, Chante dans l'azur un épithalame !

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Kt les jeunes gens sentent, à leur tour, Ce tendre oiseau bleu qu'on nomme FAmour Leur chanter dans l'Ame.

Oh ! le vent qui souffle est bien dangereux ! Les rameaux des bois se choquent entre eux, Et plus d'un tendron printanier y saute ! Et Pierre et Marie, aux brises du soir, Eurent peur soudain, grand'peur de s'asseoir Tous deux côte à côte !

Mais le cerisier est très grand, très haut ! Et, sous le soleil vigoureux et chaud, S'élargit sa tète immense et fleurie...

Un jour, il toucha le pommier tout blanc : Pierre demanda, ce soir, en tremblant La main de Marie.

Et Pierre épousa Marie un matin ; Et tous les parents vinrent au festin, Un très long festin plein de friandises ;

Quelques rossignols firent le concert Et les mariés eurent, au dessert, Pommes et cerises.

Vingt ans ont passé sur les maisons sœurs ; La terre a chez nous d'égales douceurs Pour le cœur de l'arbre et le cœur des hommes ; Et Pierre et Marie, en bons paysans, Ont eu, m'a-t-on dit, presque tous les ans, Des enfants, des pommes !

Sans doute, parfois, ils ont bien souffert ; La foudre a blessé la cerisier vert.

Mais, qu'importe? Après les jours de souffrance. L'arbre mutilé fleurit de nouveau Et l'homme meurtri sent dans son cerveau Chanter l'espérance !

Et les deux époux vivront fort longtemps. Eux, pensent mourir très tard, dans cent ans. Quand les arbres morts seront mis en planches :

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Et les fils pieux peut-être en feront Deux cercueils légers, où reposeront Leurs deux têtes blanches,

ORAISON D'UN PÈRE

ORAISON D'UN PÈRE

Le jour s'éteint, l'angelus sonne, Des flocons d'or planent sur nous ; Mon Dieu, ce soir, la vie est bonne, Mon Dieu, ce soir, je crois en vous.

Les vents joyeux bercent les branches ; Les merles noirs, les grillons roux Chantent pour les étoiles blanches ; Mon Dieu, ce soir, je crois en vous.

Toutes les fleurs penchent, moroses, En refermant leurs grands yeux doux :

Et mon fils dort comme les roses...

Mon Dieu, mon Dieu, je crois en vous

Je crois, j'espère, et j'ai dans l'âme! Des hosannas, des carillons, Et tout mon être vous proclame.

Comme la cloche et les grillons !

Hymnes des vents, sanglots des grèves, Fanfares des nids en émoi, Chœurs ineffables de mes rêves. Oh ! venez tous chanter en moi !

Je veux, en proses très menues.

En vers candides et touchants Parés de rimes ingénues Comme les liserons des champs,

ORAISON D'UN l^ÈRK 217

Dire d'harmonieuses choses, D\in ton si tendre et si pieux, Oue les yeux des planètes roses Pleurent d'extase dans les cieux î

Je vais, en strophes balancées Par un beau rythme triomphant.

Offrir la fleur de mes pensées Et prier Dieu pour mon enfant.

Angelets blancs des temps antiques Sortez du paradis vermeil.

Venez en chantant des cantiques Veiller mon fils dans son sommeil !

Tournez autour de sa couchette En vous tenant tous par la main, Tournez, tournez î Et sa bouchette Vous sourira jusqu'à demain î

Ah ! mes beaux anges ! ce sourire.

Il est bon, si doux, si pur, Qu'il me faudrait, pour le décrire, Des mots faits de bulles d'azur !

Et ses bras menus, que je couvre De tant de baisers palpitants? On croit qu'il va, quand il les ouvre, Nous distribuer du printemps !

Et sa voix ? Elle est toute pleine De musiques ! Moi, quand il dort.

Je crois bien que c'est son haleine Oui fait tourner les astres d'or !

ORAISON D'UN Pl^RI-: -211)

Et SOS grands yeux? Le ciel me garde De les voir jamais se flétrir !...

C'est dans les endroits qu'il regarde Oue les bleuets doivent s'ouvrir!

Ah ! que les harpes de la brise, Que tous les claviers de la nuit, Que chaque oiseau qui vocalise Et chaque source qui bruit,

Que tout soupir, que tout murmure Des cieux, des monts, des mers, des bois, Que tout ce qui, dans la nature.

Peut joindre une voix à ma voix.

Que cela vienne, cela clame.

Cela demande, à l'unisson, De toutes les forces de l'âme.

Du bonheur pour mon enfancon !

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Ah ! qu'il sommeille eu paix ! qu'il sente Chaque étoile des cieux poser, Sur sa chair rose et florissante, Un rayon doux comme un haiser !

Lune, montre-lui ton sourire ! Nids, entourez-le de chansons !

Jette à ses pieds, tendre zéphyre, Des pétales pris aux buissons !

Que la main du Très-Haut le couvre !

Qu'en son petit front enchanté L'intelligence pointe et s'ouvre Comme une large fleur d'été !

Et toi, soleil, qui fis son âme.

Veille sur son berceau joyeux Et chasse, avec tes mains de flamme, Les germes malfaisants des cieux !

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Pour qu'il grandisse, qu'il soit homme, Ou 'il ait des enfants à son tour Et qu'il pleure d'ivresse, comme Son père heureux pleure en ce jour !

Et, puisqu'il faut dire ces choses, Puisque, dans les jardins aimés.

J'ai vu mourir toutes les roses Dont nous nous étions embaumés,

Puisqu'il est vrai que la mort blême.

Peut, comme un lis, prendre un enfant, Que Dieu nous donne, s'il nous aime, La grâce de mourir avant !

JEAN ET MARTIN

A Isidore Salles.

JEAN ET MARTIN

Les bœufs de Gascogne ont des noms de saints. Paysans et bœufs sont un peu cousins ; Aussi, dans mon humble et riant village, Un bœuf est aimé comme un vieux colon Et s'appelle Jean ou Martin, selon La place qu'il a dans son attelage.

Et l'on dit chez nous qu'à la Saint-Martin, Quand le dernier coup de minuit s'éteint. Chaque bœuf devient savant comme un homme

Et parle tout haut des champs et des prés, Jusqu'à ce qu'il voie aux cieux empourprés Le soleil surgir, rond comme une pomme.

Lors, il redevient le hœuf qu'il était ; Son cerveau se brouille et sa voix se tait ; Le maître est debout, la charrue est prête, Martin comme Jean s'en va labourer; Mais, de temps en temps, on croit voir errer Un vestige d'âme en ses yeux de bête.

Or, par une nuit de la Saint-Martin,

Douze coups tintant au clocher lointain.

Deux bœufs au repos soudain s'éveillèrent :

(( Martin, es-tu là? dit l'un d'eux. — Oui, Jean !

Répondit le bœuf voisin, en mangeant

Un reste de foin. Et tous deux bâillèrent.

« Ah ! Martin ! la vie est bien dure aux bœufs ! — ('.'est mon avis, Jean ! » Alors, très verbeux, Tous deux, d'une voix nasillarde et franche,

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Parleront du prix des grains, du beau temps, Et d'autres sujets non moins importants Dont les laboureurs causent, le dimanche.

Et puis, vers une heure ou deux du matin,

Las de bavarder, Jean dit à Martin :

(( Tiens! si nous faisions labourer nos maîtres?... »

Ils quittent leur chaîne et vont gravement

Réveiller au lit Pierron et Clément,

En faisant toc, toc, contre leurs fenêtres.

« Qui va là? — C'est nous ! Il faut vous lever ! » Les hommes, en vain, veulent se sauver; Un bœuf prend le joug, l'autre la charrue. « Hue! ici, Clément! etdia! là, Pierron! >; Dit Jean. Et Martin y va d'un juron Quand il voit un maître emporté qui rue.

Les hommes sont mis sous le joug pesant ; De sa patte rude, un bœuf complaisant Caresse parfois leur échine brune.

L'attelage est prêt. — En avant ! — Les bœufs Poussent leurs patrons vers les champs herbeux Et vont labourer au clair de la lune.

(( Avance, Clément! 'Hre dur, Pierron ! » Martin les conduit et marche à leur front ; Avec ses gros poings, Jean tient la charrue. Mais, au premier pas, chaque paysan Tire un pied de langue, et le soc luisant Ne peut mordre au sol couvert d'herbe drue.

(( Le piètre attelage, ami ! dit un bamf. Tâchons de le mettre à notre char neuf, Afin de porter des grains à la foire ! » On rentre : les bœufs montent aux greniers Et chargent des sacs comme des meuniers. En beuglant très haut des chansons à boire.

« Par ici, Pierron! Range-toi, Clément! » Les deux animaux, très correctement.

Attellent encor leurs maîtres stupides.

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u En avant ! » Le char s'ébranle, les bœui's Poussent à la roue aux endroits bourbeux Et jurent très fort aux côtes rapides.

« Hop ! hop ! » Tout fourbus, tout époumonés, Les deux paysans tombent sur le nez.

« Drôles d'animaux ! » dit Jean en furie. Puis réfléchissant, sa patte au menton : c( Tuons-les ! peut-être arrivera-t-on A vendre leur viande à la boucherie ! »

On rentre à la ferme; et les bœufs prudents S'en vont enchaîner les hommes grondants ; Puis un long couteau paraît dans leur patte... Mais un point vermeil brille à l'horizon : Le soleil se lève et, comme un bison, Grève l'ombre avec sa corne écarlate.

Et les bœufs, troublés, s'arrêtent; leurs yeux

Regardent pâUr les astres des cieux ;

Ils bâillent, croyant sortir de longs sommes ;

Et leur couteau glisse alors lentement;

Ils lèchent Pierron, ils lèchent Clément

Et disent : « Pardon ! nous étions des hommes ! »

Puis, sentant leur voix s'altérer; sentant, Petit à petit, Thomme révoltant Faire place, en eux, au bœuf pacifique — Tandis qu'au ciel pur, l'astre bien-aimé Montrait à demi son orbe enflammé, Comme Tarche d'or d'un pont magnifique —

(( Dans quelques instants, maîtres, nous serons

Les bons bœufs d'hier, et nous traînerons

Le soc ou le char de la métairie ;

Et vos aiguillons piqueront nos peaux ;

Puis, après un mois ou deux de repos,

Nous serons menés à la boucherie.

(( Oh ! prenez pitié de vos compagnons ! Ne nous frappez pas lorsque nous peinons ! Parlez-nous avec des paroles douces !

.IKAN KT MAirriN -2;m

Et, si vous voyez lléchir nos genoux,

D'une voix amie encouragez-nous

En flattant parfois nos épaules rousses !

« Agitez sur nous des branches d'osier, Pour chasser les taons au dard carnassier ; Donnez-nous un peu du grain que Ton sème ; Et, quand nous rentrons, le soir, chancelants, Chantez-nous des airs bien tendres, bien lents. Ainsi que notre âme obscure les aime ! »

Le soleil montra son disque arrondi ;

Les oiseaux chantaient dans l'azur tiédi ;

Les bœufs n'avaient plus ni voix, ni pensée...

On les attela comme auparavant

Puis l'on repartit ensemble, en rêvant,

Vers les champs lointains blanchis de rosée.

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