‹ NatureChapitre 35 sur 39 · ORAISON FUNÈBRE D'UN CHIEN · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE D'UN CHIEN

Oh ! il boitait, l(^ vieux traînard !

Sa pauvre langue pendait toute !

Pour laisser passer un canard Il dut se ranger sur la route !

« Mfklor ! » répétait le fermier, Et sa voix devenait plus tendre...

(( Médor! » Et le chien de crier De béatitude, et de tendre

Son museau joyeux et badin Sous ses moustaches misérables !

Le fermier arriva soudain Dans un endroit planté d'érables,

Et là, le maître s'arrêta.

Posa son pic, prit dans sa poche Un bout de pain et le jeta Proche du pic aigu, tont proche.

« Mange, Médor ! » Le paysan Leva ses deux bras sur sa tète Et, d'un grand coup du pic pesant, Fracassa le crâne à sa bête !

Il vit sauter un œil meurtri...

« Médor! » dit-il, plein d'épouvante

La bête agita, sur ce cri.

Sa queue encore un peu vivante.

<( Adieu bon chien ! » Le paysan L'enterra près d'une racine.

Puis s'en revint, en devisant Du beau temps avec la voisine.

Le soir, lorsque la fleur du tournesol penché S'affaisse lentement dans l'air mélancolique, Quand le bois solennel semble une basilique Où fume un encens rose aux pieds d'un Dieu caché.

Le laboureur, bien fruste et bien las, balbutie Un Angélus pieux sous le ciel pâlissant ; Puis il rentre à la ferme, à pas lourds, en laissant Le soc de fer planté dans la terre durcie.

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Et Ton prétend qu'alors, sortant du Paradis, Les paysans défunts visitent leur chaumière, Puis viennent, en silence et vêtus de lumière. Labourer un sillon dans les champs de jadis.

Un paysannet triste, à la peau basanée. Croyant de tout son cœur à ce récit touchant. Résolut de passer une nuit dans son champ Pour revoir son parrain qui mourut l'autre année.

Il voulait lui conter qu'il était malheureux. Qu'il s'était fait, hier, un accroc à la manche. Qu'il n'allait plus jamais aux vêpres, le dimanche Et qu'il avait souvent son petit ventre creux ;

Qu'on lui tirait l'oreille aux moindres peccadilles. Pourtant, qu'il n'était point paresseux, ni méchant: Qu'il priait Dieu pour lui, le soir, en se couchant.. Et qu'il voudrait un sou pour acheter des billes !

Donc, ayant bien appris co discours inspiré, Ayant vu ses parents dormir dans leur couch(4Le, Il ota ses sabots et partit en cachette Vers le champ ténébreux à demi labouré.

Et là, très attentif, h)s pieds dans l'herbe drue, Son béret à la main, respectueusement.

L'humble paysannet, les yeux au firmament. Attendit son parrain auprès de la charrue.

C'était une nuit tiède où chantaient les grilloKrs, Où les cieux se paraient d'étoiles merveilleuses. Où de beaux vers luisants allumaient leurs veilleuses, Pour rôder jusqu'au jour sur le bord des sillons.

Et bientôt l'enfant las, ayant clos sa paupière Et sentant son front lourd s'affaisser de sommeil, Le vit venir à lui, du fond du ciel vermeil Le bon parrain défunt tout vêtu de lumière !

Il avait des sabots dorés et cheminait

Sur des nuages blancs ainsi que de la laine

Et, de ses yeux très doux, il regardait la plaine,

La bonne plaine aride où, vivant, il peinait.

II regardait les champs, les prés, toutes les choses Qu'il aimait tant jadis! Et, le long du jardin. Reconnaissant leur maître et fleurissant soudain. De vieux rosiers rouvraient pour lui leurs vieilles roses

Et le défunt alla boire un peu d'eau du puits, Donner un peu de pain au chien devant la porte. Et sur un pommier pâle, une branchette morte S'inclina vers sa tête et se para de fruits !

Et, quand il eut tout vu, la remise et la grange,

Tâté le char rustique et le foin parfumé.

Le parrain s'en alla vers le champ bien-aimé.

Avec deux bœufs tout blancs que conduisait un ange !

Deux bœufs du paradis, deux grands bœufs fabuleux, Avant des couvre-dos ornés de broderie Et des cornes de nacre où la Vierge Marie Attacha, de ses mains, deux tlots de rubans bleus !

C'étaient sans doute aussi des bœufs de la contrée, Des bœufs vaillants, à qui le ciel s'était ouvert. Et pour qui le bon Dieu fauchait du foin bien vert. Aux prés du firmament, avec sa faux dorée.

Et les deux ba3ufs, conduits par Tange à douce voix.

S'attelèrent alors à la charrue antique ;

Et, là-bas, sur les pins au front aromatique.

On entendit chanter les oiseaux d'autrefois !

Et la charrue, avec des légèretés d'aile. Creusa dans le sol noir un sillon de clarté ; Et les pigeons du ciel, avec leur pied ouaté. Cherchaient, à pas menus, des larves autour d'elle.

Et le petit enfant souriait de bonheur I

Et le parrain, d\m ton d'aïeul qui s'abandonne.,

Lui parla du rouet d'argent. de la Madone,

Et des champs où paissaient les brebis du Seigneur.

Puis, devinant ses vœux, il leva les deux manches De sa blouse de lin que quelque sainte ourla : (( Mon filleul, tu voudrais des billes? En voilà ! » Et, dans la nuit, sa main prit douze étoiles blanches.

« .loue, ami ! Sois heureux! » Et l'enfant ébloui Fit rouler sur le sol ses billes grandioses ! Et de beaux séraphins, portant des ailes roses. Descendirent du ciel pour jouer avec lui

Mais tous les coqs chantaient. Secouant ses guenilles, L'enfant ouvrit les yeux : il vit à son côté Le vieux soc immobile, au bord du champ planté... Adieu, parrain! Adieu, beaux anges! Adieu, billes!

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N'étiez-vousdonc qiriin rêve?... Ah! qui le sait! Adieu!... Et, comme un rayon rose entrait dans sa paupière, L'enfant crut voir l'aïeul et les bœufs de lumière Remonter, à pas lents, vers les champs du bon Dieu.

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