‹ NatureChapitre 37 sur 39 · REQUETE AUX OISEAUX · texte numérisé non relu

REQUETE AUX OISEAUX

Près de la fontaine bleue où naviguent les rainettes, Un tremble couvert de nids s'élançait aux cieux rosés ; Et, sous les brises du soir, douces comme des baisers. Toutes ses feuilles claquaient ainsi que des castagnettes.

Un charpentier le trancha, comme un fragile roseau ; Et le vieux tronc mutilé, montrant ses vagues chairs blanches Attend qu'un scieur brutal le découpe en larges planches P Et git seul, derrière un mur, couvert de fientes d'oiseau.

* Pour le rythme de cette poésie, voir la note de la page 340.

Mais, en juin, quand les pinsons lancèrent des cantabiles En peuplant de nids nouveaux ses grands frères reverdis, Le tremble défunt dressa, vers les nuages tiédis. Une branchette suprême avec trois feuilles débiles !

Et moi, le passant ému que cette branche troubla. Je dédie aux bons oiseaux ces stances mélancoliques : Et peut-être que Tun d'eux, attendri par mes suppliques. Viendra chanter, un matin, devant ces trois feuilles-là !

Vallons noirs comme des cavernes Et monts bleus comme des saphirs ; Un pays tendre où de grands vernes S'échevèlent sous les zéphyrs ;

Où le flot des gaves bouillonne

Sous des touff'es de romarin,

Où le soleil joyeux rayonne

Comme un front blanc de vieux parrain ;

aïO NATURE

Où, sur les châtaigniers des buttes, Des fruits en boule ont l'air plaisant De petites têtes hirsutes Crevant de rire en mûrissant ;

Où les rossignols et les pâtres Sifflent presque mêmes chansons, Près de leurs nids ou de leurs âtres Pleins d'oiselets ou d'enfancons.

Hélas ! la terre désolante De ce beau pays enchanté Nourrit l'animal et la plante.

Mais ne veut plus d'humanité.

Tant de gueux, depuis tant de siècles, Ont tant bêché ce vieux sol gris.

Qu'il ne peut plus donner de seigles Aux paysans las et maigris.

Et les champs deviennent des landes, Les socs se rouillent sous les cieux ; Et les enfants quittent, par bandes, La terre ingrate des aïeux.

Or, narguant misère et famine.

Un vieillard blême vivait là, Entre les murs d'une chaumine Dont le toit jadis s'écroula.

C'était un grand vieillard étique. Difforme, osseux, ridé, semblant Le tronc rugueux et fantastique De quelque vieil orme ambulant.

Sa chair avait les teintes brunes De la terre qui l'entourait, Et ses yeux semblaient deux lagunes Bleuâtres au fond d'un guéret.

Ah ! c'était un rural bien fruste Ne sachant plus, en vérité, Combien il eut d'enfants au juste..

Tous, savait-i], Tavaient quitté.

Mais il aimait bien sa chaumière, L'azur du ciel, l'odeur du vent.

Et les monts bleus, que la lumière Veinait de rose au jour levant ;

Et toutes les choses voisines, Les champs, les eaux, ce sol pierreux Où son âme avait des racines Comme un grand chêne vigoureux.

Car c'est là qu'il naquit, l'ancêtre, Là que sa vie humble coula ; Sa chair, son sang et tout son être Etaient faits de ce pays-là ;

Faits de parcelles ialiuies Prises à Tair, aux bois, aux prés, Aux sources claires et bénies, Aux champs arides et sacrés.

0 pays ! toi seul es le père.

Toi dont le flanc pur nous porta !

Ou'il soit misérable ou prospère, Malheur au fils qui te quitta !

L'aïeul avait, dans son bel âge,

Un champ, un toit, un char, deux bœufs;

Ses gars partirent du villa

La ronce crut au champ bourbeux ;

Les bœufs furent vendus ; l'étable Devint chenil; le char, si beau.

Dressa son timon lamentable Où perchait parfois un corbeau :

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Puis la tempête familière Enleva, de son doigt puissant, La toiture de la chaumière Comme le béret d'un passant.

Qu'importe? Méprisant la ville Vers laquelle s'expatriait La plèbe ambitieuse et vile.

L'ancêtre en loques mendiait.

Il mendiait sous les grands vernes Eclievelés par les zéphyrs.

En contemplant, de ses yeux ternes.

Les monts bleus comme des saphirs !

Et chaque soir, après sa course.

Il s'en retournait, en rêvant, Tremper ses pieds las dans la source Où burent ses lèvres d'enfant.

LE PAYS n\l]

Puis il étendait sa besace Entre ses quatre vieux murs roux, Et s'endormit seul, à la place Où palpita son cœur d'époux.

Mais, bientôt, la besace vide Flotta tristement sur son dos ; Des gens disaient, le front livide :

« Vieux, ta fille est riche à Bordeaux

(( Va-t'en donc frapper à sa porte ! »

Et, sur ces mots, les paysans

Le gratifiaient d'une escorte

De chiens hargneux aux crocs luisants,

0 sol natal, coteaux, vallées !

La vie est un bien précieux, Les âmes les plus mutilées Sont celles qui l'aiment le mieux :

Et, par un nuit très sereine, Le vieillard étique et tremblant Prit son bâton en bois de frêne, Prit sa besace au large flanc,

S'approcha de la source claire.

Remplit sa grande gourde et, là.

Regarda Tétoile polaire.

Les bois, les champs, puis s'en alla

Il s'en alla, Téchine basse.

En cueillant parfois d'une main.

Pour les cacher dans sa besace.

Les pâquerettes du chemin.

Il marcha, marcha... Quand l'aurore Jaillit au ciel, le vieux grisou Tourna la tète et vit encore

Ses montagnes à l'horizon.

H marcha, marcha... Quand, torride, Midi llamha sur les mais, L'aïeul, sentant sa gorge aride.

But un peu d'eau de son pays.

11 marcha, marcha vers la ville...

Un matin, poussiéreux, perclus, 11 tourna sa tête débile :

Les monts bleus ne paraissaient plus.

Alors, il grelotta dans l'âme.

Joignit les mains, et trébucha ; Les cieux versaient des jets de flamme Sur cette route... Il se coucha.

« Amis, dit-il, d'une voix basse, A des passants indifférents, L'usage ici veut-il qu'on fasse Une croix au front des mourants ?

« Allez chercher de Teau bénite !

C'est mon heure... Signez-moi bien! »

Mais déjà, dans leur grand orbite, S'éteignaient les yrux de l'ancien.

Alors, un prêtre de passage Prit la gourde du vieux rural, Et fit sur lui la croix d'usage Avec l'eau du pays natal.

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