LA FORÊT
Maintenant, c'est Farène aux gradins tourmentés Où \o platane blond montre des nudités
Tragiques de colosse, Où la ronce aux longs crocs semble prendre Félan Pour déchirer la chair de Fan lue succulent, Où le lierre bondit sur le tilleul frôle, en
Mordant comme un molosse !
Plus loin, les végétaux semblent fraterniser; Depuis cent ans, deux troncs préparent un baiser
En penchant l'un vers l'autre ; Avant de le donner, ils se seront flétris !... Mais deux acacias, côte à côte fleuris, Ont Tair de deux époux qu'unit un frêne gris.
Aux bras tendus d'apôtre!
Et là-bas, c'est le cirque aux mille jeux divers
Où chaque arbre applaudit, avec ses rameaux verts,
La sauterelle rousse, Ou le papillon d'or, ou la mouche d'azur
Oui dansent d'un corps souple ou sautent d'un pied sûr. Tandis qu'une fourmi fait l'acrobate, sur Le mât d'un brin de mousse.
Et c'est partout la fête extatique des yeux, Et la gamme des verts éclate dans les cieux
Comme un feu de Bengale ; C'est partout l'espérance et la sérénité, Le geai rit, le pinson jette son andante Et les vieux pins mourants ont leur front dévasté
Plein d'ailes de cigale !
Et, le soir, dans la pourpre auguste du couchant, Chaque arbre émerveillé fait retentir le chant
De ses oiseaux lyriques.
Puis s'endort en berçant tous ses nids populeux, Bien doucement, aliu que ses hôtes frileux Aient, la tête sous l'aile, un tas de rêves bleus
Pleins de mourons féeriques !
LA l'OUI-T
Mais voici qiruii long souille a traversé la luiil. Le ciel est noir, Tair sent le soufre, un éclair luit
Comme un zigzag d'épée î L'aile de l'ouragan ellleure la forêt : Chaque arbre se convulsé, et frissonne, et parait Vouloir bondir dans l'ombre épouvantable, prêt
Pour quelque âpre épopée !
Le vent sonne au lointain dans de vagues clairons. A l'horizon blafard, le tonnerre aux feux prompts
Braque ses batteries ; On entend le fracas des bombes, on entend Les troncs tumultueux se tordre en s'agitant Et tout le bois hurler comme un noir combattant
Avide de tueries !
Les branches sont des bras ; les rameaux, des épieux ; On croit ouïr dans Tair des chocs mystérieux
D'invisibles cuirasses!
Les arbres, cette nuit, sont peut-être vivants !
Extirpent, des ravins, leurs gros orteils mouvants, Puis s'élancent, avec des pieds lourds d'éléphants Et des gueules voraces !
Ils rugissent ! Ils vont sans doute se venger De tous ceux qui jadis vinrent les outrager :
Du ciel, du vent, des nues.
Des bûcherons cruels, des charpentiers brutaux, Et les tuer, briser leurs haches, leurs marteaux, Puis jeter leurs maisons par-dessus les coteaux
Comme pierres menues !
Ilourrah ! La terre tremble et les astres ont peur! De longs hennissements frappent l'air de stupeur !
On dirait que les plantes Vont disloquer les lianes de ce monde anxieux, Puis, s'envolant avec tumulte dans les cieux. Pulvériser la lune ci flageller les dieux
De leurs branches cinglantes.
LA FOKKT 29
Mais lin nii;ig(^ [)«nrt dans lo ciel aux abois,
Se hérisse d'éclairs, court, p Ionise dans les bois
De fumantes rapières Et déchaîne d'affreux cyclones, où les troncs Tourbillonnent ainsi ({u'un vol de moucherons, Et croulent pêle-mèl(% en heurtant 1(hu\s gros fronts
Aux farouches crinières.
Victoire ! Oh ! la clameur des arbres éventrés ! La chute dans la nuit de leurs membres sabrés
Par la foudre qui joue !
La mort des chênes bruns et des platanes blonds. Les carcasses des nids qui jonchent les vallons. Et les petits oiseaux mitraillés de grêlons
Qui râlent dans la boue !
Le ciel est satisfait et s'apaise ; le vent
Tombe ; l'éclair s'éteint ; chaque arbre survivant
Soupire vers les nues ; Parfois l'un se secoue et l'autre geint, les os
HO NATUIiE
Courbaturés, tandis qu'au loin, quelques roseaux Murmurent, en contant la bataille affreuse aux Etoiles revenues.
Puis l'aube naît; les monts ruissellent de clarté ; La foret immobile a la solennité
D'une nef grandiose ; Un rossignol entonne un Te Deum brûlant, Et tout à coup, là-bas, splendide, énorme, lent, Comme un ostensoir d'or aux mains d'un pape blanc,
Monte le soleil rose.
La nature a des mains puissantes, pour pétrir Les globes de vermeil dans le ciel d'émeraude, Et des doigts fuselés et menus, pour fleurir Les ailerons d'argent du papillon qui rôde.
Elle peint l'arc en ciel magique aux sept anneaux, Enlumine l'aurore aux voûtes éternelles, Puis va colorier la queue aux paonneaux Et brosse avec amour le dos des coccinelles.
Elle sculpte les monts, trace les océans, Improvise un cratère, ébauche un promontoire Et laisse un monde en train pour s'en aller céans Construire un œil de mouche en son laboratoire.
Et rhomme, émerveillé par la création, (Contemple les splendeurs du vide infranchissable, Et l'infusoire admire avec émotion Les cathédrales d'or qu'enferme un grain de sable
LES MONTS
.4 Vicior TissoL
LES MONTS
La terre s'exalte et fait le gros dos ; On voit s'ériger des Quasimodos
Etranges de pierres :
Ce sont les grands monts, les monts anguleux
Dressant aux cieux bleus De longs pics tranchants comme des rapières.
Ce sont les grands monts pesants et bossus Oui pleurent parfois, sur leurs corps pansus, De larges cascades
Ou laissent fuiiKM^ des i^oiiflVes béants.
Comme des géants Aux flancs labourés pas des estocades.
Jl en est de bleus, il en est de verts : Les uns ont là-haut des lacs entr'ou verts
Comme des veux fauves, Les autres tout nus, montrant leur i;raiiit.
Lèvent au zénilh Des pitons plaisants de vieux moines chauves,
Il en est de noirs comme des corbeaux. Il en est de blancs comme des tombeaux
D'anciens dieux barbares, Certains, couronnés de glaciers lilas
Semblent des prélats Haussant dans Tazur d'énormes tiares.
Ils ont des prolils et des ports divers, (^eux-ci, grands d'Espagne, ont des fronts couverts De nuages graves
LES MONTS 39
Et ceux-là, rraiiilirs, sont tout [)i'OsLernés ;
D'autres, avinés, SeiiîbhMii sur le* point do choir dans des i^aves.
Et d'autres, ouvrant leurs grottes sans bruit, Ont Tair de vouloir happer comme un fruit
Le soleil qui passe..
Ou bien de bailler lamentablement
Vers le firmament, Prêts à siffler Dieu qui peignit l'espace.
Quelques-uns, fort gras, de champs tapissés, Ont l'aspect de gueux tout rapiécés
De loques voyantes Et qui font la sieste, ayant sur leurs peaux
Quatre ou cinq troupeaux Qui rongent en paix leurs chairs verdoyantes.
Mais, quand ils sont trop dévorés d'humains, Les monts courroucés agitent leurs mains, Leurs vagues mains blanches,
Ramassent la neige éparse à leur front,
Puis, d'un geste prompt.
Ecrasent les bourgs sous des avalanches
Et, n'aimant plus rien dans ce monde vain. Quelquefois l'un d'eux, dont un feu divin
Irrita les moelles.
Tremble, tonne, s'ouvre en se disloquant,
Devient un volcan Et s'en va rugir sa flamme aux étoiles !