‹ NatureChapitre 6 sur 39 · AU CRÉPUSCULE · texte numérisé non relu

AU CRÉPUSCULE

Comme un amant royal aux tragiques adieux Partant pour des pays de gloire et de mystère, Le soleil rouge et grave, incliné dans les cieux. Semble offrir, à pleins bras, des roses à la terre

Il en jette à ses monts, il en jette à ses prés, A ses champs recueillis, à ses landes moroses. Et les vallons béants des lointains empourprés Semblent des coupes d'or débordantes de roses.

Puis, se précipitant derrière les coteaux, L'astre superbe et triste a l'air de rendre l'âme, Et, dardant ses rayons en jets horizontaux, Il étreint la planète avec ses bras de flamme.

Il parait l'attirer contre son sein vibrant

Pour quelque inexprimable et suprême caresse.

Et lui donne un baiser si divin et si grand

Que les petits brins d'herbe en pleurent de tendresse

Puis il plonge, impassible, au couchant enflammé. Pour porter son amour aux terres inconnues ; Mais les lis, refermant leur calice pâmé. Voient son clair souvenir qui flotte dans les nues ;

Et des flocons de pourpre, et des parcelles d'or Passent, comme des vols d'oiseaux mélancoliques, Et la foret obscure où le zéphyr s'endort Sanglote avec la voix de ses ruisseaux bibliques.

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0 nature sereine, o splendeurs des couchants ! Heure où les ileurs en paix inclinent leurs corolles, Où le front du poète ébauche de tels chants Que les astres du ciel mourraient à ses paroles !

Crépuscules si doux et si religieux Où le cœur déchiré sent couler tant de baumes ! Où l'âme monte, droite et calme, vers les cieux. Ainsi que la fumée extatique des chaumes !

Roses levers de lune entre des monts bleutés. Chansons de pasteurs las rentrant aux bergeries. Tristesses d'Angelus si lentement tintés Par les clochers poudreux des plaines assombries !

Nature ! à cet instant solennel et béni.

Je vibre à Tunisson de tes champs, de tes plantes.

Et je sens, comme au fond de ton ciel infini,

De sourds levers d'étoile en mes chairs pantelantes !

Mon corps se ressouvient d'avoir été limon, D'avoir été poussière, et mer, et sable, et marbre! Et mon cœur s'en va battre au sein de chaque mont. Mon sang va ruisseler aux veines de chaque arbre !

Je suis le frère ému des blés et des coteaux. Le souffle qui les berce émane de ma bouche, Mon âme heureuse embaume aux fleurs des végétaux Et c'est peut-être en moi que le soleil se couche !

Et je voudrais presser les branches dans mes mains. Embrasser le sol noir d'une étreinte grisée ; Et, comme l'herbe humide a des pleurs presque humains Je sens poindre en mes yeux des gouttes de rosée!

LES RUISSEAUX

A Madame Edouard Colonne.

LES RUISSEAUX

Comme des yeux profonds pleurant dans les ravines Pour de grandes douleurs muettes et divines

Que Ton ne peut savoir, Silencieusement s'ouvrent les sources claires ; Et les bois, traversés de sourires solaires.

Sont heureux de les voir.

Et leur flot pur bouillonne, hésite, s'aventure, Découvre un liseron de belle architecture,

Heurte un jonc, baigne un thym.

Se faufile entre deux galets, puis tourne, et rôde. Et, voyant un gros houx aux feuilles d'émeraude. Risque un chant argentin.

Et l'eau s'en va, s'en va gaîment, et roule, vire. Pousse un gland et l'emporte ainsi qu'un grand navire.

Et, voyant à côté Deux traces de cheval, les comble ; et les oiselles. En renversant leur col, en secouant leurs ailes,

Y boiront, en été.

Et la source sautille, avance, ouvre la terre. Se jette en s'effarant dans des trous de mystère.

Parmi les serpolets.

Leur laisse un peu d'écume et repart, et clapote, Et, trouvant des cailloux sur sa route, tapote

Leurs ventres rondelets.

Puis la source en rencontre une autre sous des lierres ; On s'assemble, on se trouble un peu, puis, familières. Les deux s'en vont, causant,

LES RUISSEAUX 3

Et font un sinueux ruisseau qui se dandine r >Et sur lequel, le soir, une étoile badine Min» son front luisant.

Puis d'autres ruisselets arrivent, intrépides ;

Et tous s'en vont, mêlant leurs belles eaux limpides.

Vers des pays lointains.

Avec digues, et ponts, et quais, et palissades ; Et des insectes vifs font sur eux des glissades.

Comme avec des patins.

La svelte libellule y vole, et la rainette

Y gambade, et le bœuf au long regard honnête

Vient y boire, à pas lents ; Et des enfants rieurs, retroussant leurs culottes,

Y trempent leurs pieds nus pour y lancer des flottes

De petits bateaux blancs.

Ln carpillon s'y risque, un caneton y nage ; Lue abeille vient prendre aux fleurs du voisinage Des pollens pour son miel.

Quelquefois une fille, avec une courbure Exquise, met sa cruche au fond de leur eau pure Où tremble un coin de ciel.

Et les ruisseaux sont bien heureux, et, sur leur onde, Des tourbillons menus font, dans leur danse ronde,

La risette au printemps ; Et, parfois, un vieux saule, amateur dliarmonie. Jette, comme un sou d'or, une feuille jaunie

A leurs flots concertants.

Plus loin, les bons ruisseaux arrosent la vallée, Font tourner les moulins sous leur chute affolée.

Et puis des citadins Plongent des arrosoirs dans leur onde ravie Qui, glorieusement, s'en va donner la vie

Aux roses des jardins.

Parfois, se prélassant au milieu des collines. Ils font des étangs bleus aux nappes cristaUines Où naît le nymphéa.

LES RUISSKAllX 53

En qui l'àme des eaux s'élève, éblouissante, Pour ollVir une tleur tendre et reconnaissante Au ciel qui les créa.

Enfin, quand ils ont fait des torrents, des rivières, Poussé des radeaux lourds, porté des barques fières,

Les ruisseaux, sans renriord.

Sans regret, apaisés dans leur âme bénie, Vont se perdre en chantant dans la mer infinie

Vaste comme la mort.

Heureux ruisseaux ! Un jour, dans le llux des marées, Le soleil reprendra vos eaux évaporées

Sous ses baisers divins ; Il refera de vous des nuages candides.

Et vous vous en irez, dans les étés splendides,

Revoir les vieux ravins !

Vouspleuvrez sur leurs joncs, leurs thyms et leurs fougères, Vous referez près d'eux d'autres sources légères, D'autres lacs de cristal !

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Ruisseaux ! Où donc est-il le soleil qui doit prendre Les âmes des humains engloutis, pour les rendre A leur vallon natal !

CHANT DE SAUTERELLE

A Madame la comtesse de Laincel-Vento,

CHANT DE SAUTERELLE

Zig, zig, zig, zig ! La sauterelle Chante au milieu de la foret Et fait un bruit de lime frôle,

Qui limerait.

Qui limerait avec furie Quelque line joaillerie :

Sans doute un bracelet menu D'abeille à mauvaise conduite

Qu'aura séduite Quelque papillon inconnu.

o8 NATURE

Zig, zig, zig, zig ! La lime folle Achève plutôt le chaton D'une cigale qui convole

Avec un taon Sous un fenouil du voisinage ; Et, demain, le nouveau ménage, A celle qui fit le bijou.

Viendra, je pense, offrir une aile

De coccinelle, Sur un bout de feuille de chou.

Zig, zig, zig, zig ! Non ! C'est l'épée De quelque frelon batailleur.

Que la sauterelle a trempée

Dans une fleur !

Et qu'elle lime, et qu'elle aiguise !

Le frelon vaincra comme un Guise !

Et son peuple, fier et béni.

Mettra plus tard l'épée usée

Dans son musée Carnavalet ou de Cluny !

CHANT DE SAUTERELLE 59

Zii;, zig, zig, zig ! La sauterelle A fini sa vive chanson ; J'ai ramassé sa lime frôle

Sous un ])uisson Et, par un tendre crépuscule, J'ai poli ce poémicule, Heureux si le bruit de mes vers Peut émouvoir un scarabée

Oui, bouche bée.

Me regarde avec des yeux verts.

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