‹ Nécessités d'un Retour à la TerreChapitre 12 sur 49 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les U. $S. A. nous offrent une économie essentiellement différente de celle des pays d'Europe. La jeunesse de leur structure l’explique.

Il y a cent ans, leurs terres n’étaient pas encore toutes connues, on n'avait pas fini de les découvrir. En cent ans, leur territoire presque désert se peupla de millions et de millions d'hommes accourus de tous les points des autres continents, et de gigantesques agglomérations se constituèrent tandis que l’industrie la plus audacieuse s’y installait.

En cent ans, les U. S. A. réalisèrent ce que les pays d'Europe avaient mis de longs siècles à obtenir. Ils remplacèrent la faible durée de leur histoire par l'intensité de leur activité créatrice. Ils allèrent même si loin dans cette voie qu'ils dépassèrent leurs modèles et crurent que l’on pouvait compenser l’absence d’une tradition millénaire par l’emploi de la science la plus évoluée.

Dans le domaine de l’agriculture plus que dans tout autre, cette conception s’affirme : en France, par exemple, l’agriculture remonte aux temps néolithiques, les expériences nouvelles, moins dangereuses, réussissent parfois et font lentement école. Celles qui échouent redonnent aux paysans le sens de leurs traditions et la prudence des routines ancestrales.

Au contraire, un peuple de pionniers créant une agriculture sur une terre soumise au parcours, voire à l’économie de cueillette et de chasse, crée ses usages agricoles en même temps que son agriculture, et pratique celle-ci en appliquant les derniers principes scientifiques et prétendus rationnels. C’est ainsi qu’est née la monoculture aux U.S.A.,

en vertu de laquelle le fermier américain achète tous les produits agricoles sauf un : celui qu’il produit.

Un tel système donne à la ferme le visage de l’usine, et les conséquences économiques et sociales funestes qu’il peut entraîner, font davantage ressortir la solidité de notre polyculture européenne, basée sur la petite exploitation familiale.

SECTION I

Les trois problèmes à résoudre

Au moment précis où l’Angleterre opérait un revirement en faveur de l’agriculture, les U. S. A. se virent contraints à un revirement analogue.

Mais il est évident que la nécessité d’un Retour à ia Terre ne peut pas se présenter de la même façon dans ‘ une nation comme l’Angleterre, résultante d’une somme d’expériences et de coutumes accumulées au cours des siècles, et dans une nation comme les U. S. A. qui passa en quelques décades des mains des défricheurs à celles des financiers.

Aux U. S. A. il s'agissait avant tout de remédier à un déséquilibre dû à une organisation économique trop relàchée qui n’avait d'autre règle que celle du gain toujours plus grand.

Selon l’expression employée par les Américains, leur agriculture était victime d’un « maladjustment » né d’un désaccord entre la production et les débouchés.

Jusqu'en 1920, l’agriculture américaine avait été stimulée par les immigrations qui — employées dans l’industrie — constituaient autant de bouches à nourrir, par l’apport de capitaux européens dont les intérêts étaient payés au moyen de produits agricoles et par les besoins alimentaires d'Europe, surtout pendant la guerre 1914-18.

Mais à partir de 1920, l’agriculture devint excédentaire. Les raisons -de ce changement furent nombreuses : l’immigration avait été arrêtée par l'Etat, les villes ne pouvaient

plus absorber le surplus de la population rurale (1), la crise et le chômage restreignaient le pouvoir d’achat des salariés, les pays étrangers cessaient de s’approvisionner aux U. S. A. enfin la technique industrielle entraînait un manque à gagner pour les agriculteurs (2).

Quand l’agriculture américaine ne fut plus capable de vendre ce qu'elle avait produit pour l’exportation, les prix sur le marché intérieur s’effondrèrent. Comme il n’existait dans le monde aucun autre client auquel elle pût vendre des quantités suffisantes pour compenser la restriction européenne, elle se trouva forcée de limiter sa production, et de prendre des mesures pour protéger le marché intérieur contre l’influence qu’auraient pu exercer sur lui les prix extérieurs. Il fallait empêcher que des excédents ne précipitassent la baisse des prix et maintenir une égalité satisfaisante entre le rendement des fermes et celui des usines.

En somme, le but à atteindre était non pas de produire davantage pour acquérir une indépendance alimentaire (comme les pays d'Europe à agriculture déficitaire), mais de produire moins. Le problème aux U. S. A. était donc plus économique que technique. Ce n’était pas les procédés de culture qu’il importait d'améliorer, mais la réglementation de la vente.

Une autre raison, qui joua de tout son poids pour inciter le Gouvernement des U. S. A. à pratiquer un revirement agricole, fut l'épuisement du sol américain. I1 peut paraître extraordinaire a priori qu’un pays vierge de culture il y a deux cents ans, soit aujourd’hui menacé d’épuisement. Mais la politique de « laisser faire » explique ce phénomène, que les pays d'Europe soumis à des successions séculaires de récoltes n’ont pas connu.

(1) Surplus dû à une forte natalité excédant les décès.

(2) Les fermiers qui, avant la guerre, vendaient aux villes annuellement pour plusieurs centaines de milliers de dollars sous la forme d'animaux de travail, leur versaient désormais chaque année quelque 1.500 millions de dollars en paiement de machines motrices ou autres.

Dès les premiers temps de la colonisation, chacun avait la liberté absolue de disposer comme bon lui semblait des richesses naturelles des U. S. A. qu’il conquérait le premier. Les effets d’une pareille politique d’exploitation ne se firent pas sentir tant que la frontière fut ouverte, c’est-à-dire, tant qu'il suffit d’aller « farther West » pour y trouver de nouvelles terres et des forêts vierges se prêtant à une exploitation intensive et abusive. Mais du jour où les pionniers eurent atteint le Pacifique, les déplorables effets de cette colonisation agricole désordonnée apparurent.

La destruction d'innombrables et immenses forêts (3) provoqua le dérèglement du régime des eaux. De formidables inondations dévastent maintenant, au printemps, le bassin du Mississipi et des fleuves de la Nouvelle Angleterre, aussi bien que de la côte du Pacifique. Les sécheresses sont plus profondes qu’autrefois et le niveau hydrostatique s’abaisse de telle façon que dans la « Central Valley of California » l’eau du Pacifique pénètre dans les canaux d'irrigation des cultures du delta des rivières Sacramento et San Joaquin (qui fournissent 50 % de la production commerciale des U. S. A. en fruits et légumes).

Une autre cause d’épuisement du sol aux U. S. A. fut la mécanisation de l’agriculture (4). D’immenses charrues traînées par des douzaines de chevaux éventraient sans ménagement, à la fin du xix° siècle, la prairie de l'Ouest. Avec chaque nouvelle étoile ajoutée au « Star-Spangled Banner » dont le nombre augmenta progressivement de 13 à 48 (correspondant à celui des Etats créés dans le cadre de la Fédération), les troupeaux et les trains de culture, précédant ou suivant le tracé d'innombrables lignes de chemin de fer, empiétèrent sur de nouvelles terres comme les bûcherons sur de nouvelles forêts. Après la guerre 1914-1918, le tracteur et la scie mécanique contribuèrent à accélérer davantage le rythme de la destruction.

(3) Au cours de la colonisation, 41 millions d'acres de forêts ont été En per feu et 33 millions par la hache. Cf. Northwestern Miller du 10 évrier ;

(4) Il en fut de même en U. R. S. S$,

Page 1