CHAPITRE PREMIER
SECTION I A Athènes
Les premiers artisans de la grandeur des cités grecques sont les paysans et ce n’est guère qu’à partir du iv° siècle avant Jésus-Christ qu'ils perdent leur rôle de premier plan dont héritent les marchands et les marins. Nous ne parlerons pas de Sparte qui demeure le type de la cité guerrière et où les questions économiques ne connaissent qu’une importance minime. Athènes, au contraire, nous offre le spectacle d’une nation essentiellement caractérisée par une intense activité économique qui la fait évoluer de l’agriculture indigène au commerce international.
Au vin siècle avant Jésus-Christ, la plupart des citoyens athéniens vivent sur leur terre ou de leur terre. L'amour du sol reste vivace en Grèce, même aux temps les plus glorieux de sa prospérité maritime, et il est chanté tout au long de sa littérature, d'HOMÈRE à THÉOCRITE. Prenons à témoin XÉNOPHON qui fait dans l’Economique l’éloge de l’agriculture (1) : « Le travail des champs est « une source de plaisirs pour le corps et pour l’esprit une « école de vertu. C’est la profession la plus honorée parce « qu’elle donne à la société ses meilleurs citoyens, c’est « aussi la plus utile, celle qui procure la plus large « aisance... ».
Mais malgré cet attachement de principe au sol,
malgré ces louanges décernées à l’agriculture, du domaine de la poésie plus que de celui de l’économie, la Grèce — dans les faits — au fur et à mesure de’ son émancipation
(1) Xénophon, Economique, V, 8.
néglige de plus en plus le travail de la terre. Cela tient d’abord à une répartition très inégale de la propriété : les nobles ont accaparé presque toute la fortune immobilière et font cultiver sans ménagement par les humbles leurs immenses domaines. Cela tient ensuite à la condition misérable des petits propriétaires ruraux ; les denrées agricoles que les navires rapportent en quantités considérables de tous les pays producteurs font que les produits du sol grec ne paient pas le paysan de sa peine (2). Au contraire, tout ce que le paysan achète en ville lui revient très cher parce que les objets dont il a besoin sont fabriqués avec des matières d'importation qui laissent une part de bénéfice entre les mains de nombreux intermédiaires (3).
Aussi voit-on se dessiner dès le vi siècle un mouvement vers les villes, où tous ceux que la terre n’a pas pu nourrir viennent chercher une occupation moins pénible et plus rémunératrice ; et cette occupation, ils la trouvent, soit dans le commerce, soit dans l’industrie.
Aux v° et 1v° siècles avant Jésus-Christ, le commerce athénien devient florissant. Athènes règle le marché universel, elle achète où elle veut, vend à qui lui plaît, opère à sa guise la division internationale du travail (4). Tout ce qu'il y a de meilleur en Sicile et en Italie, en Egypte, en Lydie, au Pont, au Péloponèse, en n'importe quel pays, tout cela afflue au Pirée, vaste entrepôt des marchandises mondiales, grâce à la suprématie maritime. Les marchands | se flattent de s’enrichir sans rien tirer du sol de l’Attique et de n’être tributaires que de la mer. Conséquence logique, l’industrie à son tour se développe intensément. Elle prend même une importance économique et sociale telle que SOCRATE quand il indique la composition de l’Assemblée athénienne, avant de mentionner les laboureurs et petits ‘commerçants, énumère foulons, cordonniers, maçons, ouvriers en métaux.
(2) Nous avons connu en France une situation comparable après la guerre 1914-18, quand notre marché fut envahi par les blés américains.
(3) Glotz, Hist. Grecque, t. I, p. 236.
(4) Glotz, Le Travail dans la Grèce ancienne, Alcan, 1920, p. 300 et s.
Le peuple des artisans peut former la majorité politique. Le commerce maritime porte au loin les produits fabriqués en Grèce où l’art est consacré par la mode et la réputation. On échange par exemple les poteries contre les blés scythes (5).
Il y a donc en Grèce à l’époque héilénistique un exode rural caractérisé provoqué à l’origine par les inégalités sociales et entretenu ensuite par la prospérité économique des villes.
Aucun effort n’est-il tenté pour enrayer le mal ? — Car c'en est un certainement, et les esprits avisés l’ont compris, comme XÉNOPHON qui écrit : « Dès que l’agriculture va « bien, tous les autres arts fleurissent avec elle ; partout « où la terre est en friche, presque tous les autres périssent. « et sur terre et sur mer » (6).
La désertion des campagnes est liée intimement à la mauvaise répartition des terres. C’est pourquoi dès le vi° siècle, le sage SoLon s’efforce de diviser le sol, de le mobiliser en créant un droit successoral capable d’opérer le partage des patrimoines et de faire obstacle au retrait lignager.
Mais le seui véritable promoteur d’une politique agraire à Athènes est PISISTRATE, si nous nous en référons au témoignage des auteurs grecs anciens, et à celui des historiens modernes qui, tels que Gustave GLOTZ, n’hésitent pas à employer, peut-être un peu à l’aventure, l’expression « retour à la terre » pour qualifier la série de mesures sÿystématiques prises par PisiSTRATE en vue de récupérer « la « solide et raisonnable classe de campagnards » (7).
Il dispose des biens communaux, morcelle les plus grands domaines, organise le crédit agricole en consentant des prêts d’argent aux cultivateurs nécessiteux (8). Il pousse surtout les oisifs de la ville à se disperser dans les.
(5) Op. cit, p. 314.
(6) Xénophon, Economique, V, 17.
(7) G. Glotz, Hist. Crecque, t. I, p. 432.
(8) Aristote, Constitution d'Athènes, XVI, 2.
hameaux lointains pour fournir à la culture les bras qui lui manquent (9). Il encourage la culture de la vigne susceptible de remplacer celle du blé devenue peu profitable. Pour empêcher les paysans de descendre trop souvent à la ville et d’y perdre leur temps, il institue des juges itinérants chargés de mettre la justice à leur disposition dans les régions les plus éloignées. Lui-même part fréquemment en tournée pour inspecter les travaux agricoles et vider les différends. :
À notre avis, on ne peut parler sérieusement d’un Retour à la Terre en Grèce. L’essai de Pisistrate, le seul que l’on ait enregistré dans son histoire, demeure dans le vague. Il est le fait d’un homme davantage préoccupé de s’attirer les suffrages d’un prolétariat mécontent que de réaliser un équilibre économique. Quant aux résultats de cet essai, nous devons admettre qu’ils sont décevants puisque, moins de cinquante ans après, la disette d'hommes n’a jamais été aussi grande dans les campagnes grecques et provoque une nouvelle reconcentration du sol morcelé. Le paupérisme agraire sévit, la terre est irrémédiablement désertée. En Thessalie, plusieurs villes achètent des terrains pour les allotir, mais on a beau faire, le territoire de Larissa reste en friche. Les deux tiers de la fertile Eubée sont laissés à l’abandon et les villes envoient des fonctionnaires acheter du blé au loin. La pauvreté de l’agriculture pose le problème vital des approvisionnements : la Grèce est tributaire chaque jour davantage des pays étrangers pour sa subsistance. Aussi l’Etat est-il obligé de se faire lui-même marchand de blé pour assurer aux citoyens le pain à bon marché en pourvoyant à l’alimentation publique sans réaliser de bénéfice (10).
La décadence économique de la Grèce, qui deviendra vite une décadence politique, est une conséquence de sa désaffection du sol. Une Nation ne saurait impunément mépriser les ressources de la terre pour ne devenir qu’un
(9) Op. cit, XVI, 9.
(10) G. Glotz, Le Travail dans la Grèce ancienne, Alcan, 1920, p. 413.
vaste magasin international, même si elle possède la mafîtrise des mers (11). La Grèce, faute d’avoir compris cette vérité, fut la proie facile d’un peuple conquérant.
Il faut croire que l’expériencèe des autres ne profite pas plus aux Nations qu’elle ne profite aux individus, car les Romains, ainsi que nous allons en juger, ne sauront pas exploiter la leçon que leur offrira leur conquête et périront eux-mêmes quelques siècles plus tard dans une semblable ruine agricole.
SECTION II A Rome
. Jusqu'au zxr° siècle avant Jésus-Christ, l’agriculture est florissante à Rome ; c’est la seule source de rapport, la seule activité commerciale. Comme les Grecs, les Romains se plaisent à célébrer les avantages que procure la vie rurale, tous les grands esprits sont d’accord sur ce chapitre, et lorsque CICÉRON écrit : « Parmi les arts productifs, « il n’y a rien de meilleur que l’agriculture, rien de plus « fécond, rien de plus digne d’un homme libre » (12), il est le porte-parole de l’opinion commune. Mais pas plus que les Grecs, les Romains ne sont capables d'empêcher l’évolution économique qui peu à peu fait déchoir leur agriculture.
A partir du ur° siècle, on assiste à une transformation agricole fondamentale. La conquête, en multipliant les pays tributaires provoque l’abondance de l’impôt en nature, c’est-à-dire les entrées de grains que l'Etat écoule à des cours dérisoires. Quand le froment de Sicile se vend à des taux très réduits sur le marché de Rome, le froment de la Campanie et de l’Etrurie ne s’y vendent plus, et les paysans, accablés par cette concurrence insoutenable, préfèrent renoncer aux semailles pour s’adonner à un autre genre de culture. Ils plantent des vignes, des oliviers ou font de l’élevage. Mais le plus souvent, les petits exploitants ne disposent pas du capital nécessaire à l'aménagement des
(11) L'Angleterre au Xx° siècle nous en apportera une nouvelle preuve.
(12) De lege agraria.
vignes, des oliveraies ou des basses-cours, et comme l’usure, loin de les secourir, les écrase, le seul parti qui leur reste, s’ils ne veulent pas être prisonniers de leurs terres dans la condition misérable de colons partiaires.. est de déserter la campagne pour se fondre dans la plèbe des villes et y vivre d’une existence précaire. Ils cèdent leurs fonds pour un prix infime aux riches qui y incorporent leurs capitaux, y installent une main-d'œuvre servile. et s’assurent avec des exploitations horticoles ou des élevages de très gros profits. Des énormes propriétés se consti-tuent de la sorte : la Sicile appartient à une centaine depersonnes, il n’est pas rare de rencontrer des citoyens qui possèdent 20.000 hectares.
C’est ainsi que triomphe le régime du latifundium,. régime néfaste à la prospérité de Rome (13) qui suppose l’effritement de la classe moyenne rurale et la dépopulation des campagnes.
Loin d’enrayer le mouvement, toutes les conjonctures politiques contribuent au contraire à l’accentuer : le paysan demeuré sur des terres risque la dépossession illégale par les bandes armées, ou légale au profit des vétérans. victorieux.
En présence d’un semblable déséquilibre, quelle est la politique des Romaïns ? Ils emploient deux remèdes :
la colonisation, les lois agraires.
1° La colonisation.
Les colonies ont joué un grand rôle dans l’histoire de Rome (14).
Dans l’ordre social, elles permettent d’envoyer loin de Rome des mécontents de l’organisation aristocratique et de les fixer à la terre. Dans l’ordre militaire, les colonies constituent autant de forteresses qui maintiennent les vaincus dans la soumission. Dans l’ordre économique, les colonies assurent la mise en valeur du territoire. Autour d'elles,
(13) Pline a pu écrire « Latifundia perdidere ltaliam » (Naturalis historia).
(14) Sur la question de la colonisation, voir Le Travail dans le monde Romhin, par Paul Louis, Paris, Alcan, 1912, chap. IX, p. 78 et suiv.
des travaux de desséchement, d’assainissement, sont accomplis ; des forêts défrichées, des routes tracées. Les champs eultivés selon les coutumes du Latium envoient à Rome l’excédent disponible de leurs productions (ce qui — nous l’avons vu — n'est qu’un avantage très relatif puisqu'’en favorisant la plèbe des villes, il ruine la classe rurale). à
Les premières colonies sont fondées au 1v° siècle avant Jésus Christ. C’est un sénatus-consulte rendu après l’émission d’un vote populaire qui indique les lieux à occuper, le nombre des colons, l'étendue du territoire à partager, la superficie de chaque lot. D’ordinaire les groupes qui quittent ainsi Rome comprennent environ 1.800 personnes, hommes, femmes, enfants ; le nombre est parfois plus grand. Au 1v° siècle, 1.400 plébéiens sont envoyés à Soca, Alba et Carseoli.
De 334 à 264 avant Jésus-Christ — d’après un historien antique — 65 agglomérations auraient été fondées par la volonté du Sénat et de ce fait, plus de 100.000 personnes auraient été installées dans les régions conquises. De 184 à 44 avant Jésus-Christ, très nombreuses sont les colonies que Rome établit en Italie et dont les principales sont : Pisaurum, Bologne, Parme, Potentia, Modène.
Mais si les colonies souvent prospèrent et servent de bastions en même temps que de marchés, elles ne parviennent pas à reconstituer une petite agriculture, comme le désirent leurs promoteurs. Les colons s’empressent quelquefois de vendre leurs propriétés agricoles pour s'installer commercialement. à
On cite même l'exemple de Crémone qui reçoit 6.000 familles en 202 avant Jésus-Christ, lesquelles négocient dès leur arrivée les fonds agricoles qu’on leur a attribués et se dispersent, si bien qu’en 190, on doit renvoyer 6.000 nouvelles familles (15).
HORACE, VIRGILE, MARTIAL, JUVÉNAL célèbrent tous les bienfaits de cette petite propriété rurale et s’étonnent que la plèbe ne se sente pas davantage attirée par elle. Mais la
(15) Op. cit, ch. XI, p. 226.
Robert Mallet, | | 2
plèbe romaine est semblable à celle d'Athènes, semblable aux masses populaires du xx° siècle pour lesquelles les charmes de la cité sont plus convaincants.
Cette colonisation constitue-t-elle un Retour à la Terre proprement dit ? Sont-ce les citadins sans emploi (caf les villes de l’antiquité en regorgent et nous n’avons pas sur ce chapitre le privilège de la nouveauté), sont-ce des familles d’artisans dans le besoin que l’on envoie fonder ces colonies ? Ne faut-il pas penser plutôt que ce sont les ” familles paysannes, chassées de la terre par les latifundia ou lassées de leur condition misérable, qui forment le noyau des éléments colonisateurs ?
La deuxième hypothèse est la plus vraisemblable.
Les textes ne nous renseignent guère à ce sujet, mais nous savons de source sûre que la population des villes est réfractaire à ces exodes tandis que les paysans ruinés préfèrent s’expatrier pour retrouver un sol que végéter dans une ville inhospitalière.
La colonisation agricole romaine nous semble — jusqu'à preuve du contraire — constituer un cas de déplacement de population agricole et non celui d’un retour à la terre.
2° Les lois agraires.
Reste à savoir maintenant si les lois agraires romai-
nes — second remède employé contre le déséquilibre économique et social — ont provoqué un contre-exode rural (16).
Les premières lois agraires d'importance, les lois liciniennes (196 av. J.-C.) interdisent à quiconque de posséder plus de 500 arpents « d'ager publicus », c’est-à-dire de territoire pris aux vaincus, et de faire paître sur ces terres plus de 100 têtes de gros bétail, ou plus de 500 têtes de petit bétail. Elles obligent les propriétaires à entretenir sur leurs domaines un certain nombre d’hommes libres. Les terres retirées à ceux qui possèdent plus de 500 arpents,
(16) Cf. Des lois agraires chez les Romains, par Antonin Macé, Paris, Humbert, 1846, p. 250 et suiv.
sont distribuées aux pauvres à des conditions équitables. Mais les heureux effets de ces mesures ne se font pas sentir longtemps et les textes tombent vite en désuétude sous l'influence d’une aristocratie toute puissante.
TiBERIUS GRACCHUS, nommé Tribun en 134 avant Jésus-Christ, profite de ses prérogatives pour restaurer les lois liciniennes en les corrigeant dans un sens modérateur susceptible de les mieux faire accepter. Les détenteurs des terres de l’ager publicus garderont 250 arpents pour chacun de leurs enfants mâles non encore émancipés, une indemnité leur sera allouée en compensation des dépenses utiles accomplies par eux sur le fonds qui leur sera enlevé. Les terres recouvrées seront distribuées aux pauvres par lots inaliénables ne comportant aucune redevance, à raison de 7 hectares par famille.
Le Tribun pense ainsi redonner à la République le peuple de paysans qui a fait sa grandeur. Il croit, en effet, avec CATON, que « c’est des laboureurs que naissent les « hommes les plus robustes, les soldats les plus braves et « que ceux qui sont occupés à ces travaux ne sont jamais « des malpensants » (17).
Malgré la modération et l'esprit de justice dont est animée la réforme de TIBERIUS, l'aristocratie s’insurge contre lui et la plèbe ne le soutient pas. Il périt assassiné. En 123 Caïus GRACCHUS nommé Tribun à son tour, veut reprendre l’œuvre de son père sur des bases plus amples, mais il ne peut venir à bout des résistances du patriciat. Finalement la loi THoriïA, de 111, consacre le triomphe des accaparements de l’aristocratie et transforme en propriété la simple occupation de fait qui était exercée jusque-là.
Les tentatives de « déconcentration agraire » du 1° siècle avant Jésus-Christ échouent, de même que celles de CÉSAR.
Rome est entraînée irrémédiablement vers un déséquilibre économique. L’exode rural, tempéré momentanément par les réformes agraires, reprend avec plus de virulence
(17) Cité par Albert Malet, L'Antiquité, Hachette, Paris, 1922, p. 356.
dès que celles-ci n’ont plus cours. il achemine Rome vers sa perte.
VARRON (au 1‘ siècle avant J.-C.), se lamente (18) : « Maintenant, les pères de famille abandonnant leurs « champs et leurs charrues, se sont presque tous glissés « dans Rome et aiment mieux se servir de leurs mains au « cirque et au théâtre qu’à la vigne et aux labours.… »
En certains endroits, les empereurs essaient d’arrêter l’exode en réduisant la contribution foncière ; peine perdue, les ruraux s’enfuient ou laissent dépérir leurs cultures.
Les causes de dépopulation des campagnes, après avoir opéré dans presque toute l'Italie s’exercent sur le pourtour de l’Empire (19).
En Italie, SÉNÈQUE nous montre la Lucanie vide de paysans. En dehors d'Italie, PLUTARQUE déplore la dépopulation grecque. Il en est de même en Asie-Mineure. Les masses rurales sont absorbées par les villes qui ne cessent de s’accroître. Sans même parler de Rome, véritable fourmilière humaine pour l’époque (20), dans toutes les provinces, des cités anciennes ou nouvellement érigées deviennent des centres d’attraction et renferment dans leurs murs des myriades d’immigrants. Jusqu'au 11° siècle de notre ère, le phénomène de concentration urbaine existe.
Les lois agraires n’ont donc, pas plus que la colonisation agricole, opéré de « Retour à la Terre ». Leur intention est politique et sociale avant d’être économique, et en cela elles se rapprochent des lois de Solon ou de Pisistrate. Elles ont peut-être abouti, dans les cas iles plus favorables, à une meilleure répartition des terres entre les paysans, mais elles n’ont jamais provoqué une migration vers la campagne des populations entassées dans les villes.
Quant aux assignations de terres aux vétérans, qui se sont succédées depuis les guerres de Marius et de SYLLA,
(18) Varron, de Re-Rustica, Il, proem., 3, 4. (19) Paul Louis, Le Travail dans le monde romain.
(20) Les historiens évaluent la population de Rome de 1 à 4 millions d'habitants. Celle d'Alexandrie à 800.000 habitants et celle de Jérusalem à 600.000 habitants.
jusqu’à celles d'OcrAve et d’ANTOINE et qui ont nécessité des expropriations en masse, elles n’aboutissent nullement à un « Retour à la Terre » comme on le croit trop souvent ; car les soldats, pour la plupart inaptes aux travaux agricoles ét déshabitués des gros labeurs, n’ont rien de plus
pressé que de revendre les exploitations qu’on leur a attribuées.
Il faut atteindre le terme de l’histoire romaine pour enregistrer un mouvement véritable de Retour à la Terre, et ce mouvement a ceci de particulier qu’au lieu d’être encouragé par les pouvoirs publics, il est combattu par eux (21).
Au 1v° siècle de notre ère, l’Empire est en train d’agoniser et essaie vainement par des mesures despotiques de se raccrocher à la vie. Les villes se dépeuplent à leur tour au profit des campagnes. Les artisans s’enfuient des chefslieux où ils sont molestés par l’administration, écrasés par le fisc, astreints à des obligations de toutes sortes, toujours croissantes.
L'industrie périclite. Le négoce se raréfie dans les agglomérations sur lesquelles fondent à intervalles de plus en plus fréquents les cohues barbares en quête de vivres-et de jouissances. Ce mouvement de retour à la terre est spontané. La carence des pouvoirs publics devient chaque jour plus grande, aussi les individus, ne se sentant plus protégés par eux, éprouvent-ils le désir de revenir au sol où ils espèrent trouver plus de sécurité. Ils s’y fixent comme colons, voire même comme serfs de la glèbe. Les Empereurs — en vain — veulent enrayer ce reflux et non seulement menacent les fugitifs mais vont jusqu’à les châtier. VALENS et VALENTINIEN I traquent même les ouvriers en rupture d'obligation et établissent des pénalités contre leurs receleurs. Ce mouvement vers la terre coïncide avec une restriction du peuplement et un accroissement du célibat, ce qui prouve bien qu’il est en dehors de la norme et
(21) Cf. Le Travail dans le monde romain, Paul Louis, chap. III, p. 290. Louis Alcan, 1912.
qu’il n’est que l’image terminale d’une civilisation décomposée. Le peuple comprend d’instinct que dans la terre est son salut, mais les chefs sont à ce point aveugles qu'ils entravent le mouvement dans lequel résiderait leur seule chance de maintien.
Nous avons voulu noter ce phénomène de retour à la terre spontané pour deux raisons : d’abord parce que l'histoire ne nous en offre aucun autre exemple, il est unique en son genre. Il est en tout cas à Rome le seul dont on ne puisse contester l’existence et il est justement le seul qu’on ait voulu éviter. Mais nous avons voulu le noter surtout parce que c’est en lui que trouve son origine l’économie spécifiquement agricole du Moyen-Age.