CHAPITRE II
Le Moyen-Age, cette longue succession de siècles qui n’a pas encore fini de nous livrer ses secrets, se présente, entre la déchéance d’une civilisation et l’essor d’une nouvelle, non pas comme une période d’obscurité et de régression, mais comme un temps de transition nécessaire et de féconde gestation. Le Moyen-Age est une suite ininterrompue de luttes : lutte de l’homme contre l’homme pour l’acquisition d’un nouvel ordre politique, lutte de l’homme contre la nature pour l’accession à un nouvel équilibre économique. Les conquêtes guerrières sont accompagnées de conquêtes pacifiques. Les conquérants, ce sont autant les défricheurs que les soldats et, bien souvent, le soc de la charrue est plus puissant que le glaive.
Peut-on parler de retour à la terre au Moyen-Age, sous prétexte que les peuples qui vivent cette période ne sont que des peuples agriculteurs ? Peut-on même parler d’un retour à une politique en faveur de la terre ?
Non. Car il ne peut s’agir de retourner à un sol qu’on n’a jamais abandonné, pas plus qu’il ne peut s’agir de revenir à une politique en faveur d’une terre qui n’a jamais été l’objet d’aucune politique. Il s’agit simplement de s’adapter à la réalité, et la réalité la voici : depuis le déclin de l’Empire romain qui a coïncidé — nous l'avons vu — avec un retour spontané des peuples vers les campagnes, la terre est l’unique source de la subsistance et la seule condition de la richesse dans une société où prévaut l’économie naturelle. De la mise en valeur de la terre dépendent le progrès économique qui commence à se dessiner et l’évolution sociale qui s'annonce. Ainsi s’explique cette rage de défricher, ce désir inlassable de conquérir
sur la nature un humus encore vierge pour le livrer à la charrue. à
La colonisation agricole qui s’ébauche au vr° siècle, qui atteint son point culminant au xiv° siècle, et qui se poursuit jusqu’à la Renaissance, est la grande préoccupation des siècles qui suivent les invasions et l'établissement des Barbares, elle est un des faits capitaux de l’histoire du Moyen-Age, et elle a pour l'orientation de la société médiévale des conséquences décisives, mais elle ne doit pas être confondue avec un Retour à la Terre.
Elle correspond seulement à une exploitation plus complète et plus rationnelle des ressources qu'offre la terre. On demande à celle-ci tout ce qu’elle est capable de procurer, tout ce que les hommes ne lui ont pas encore demandé et dont ils ont besoin maintenant que leur nombre s’est accru et s'accroît sans cesse.
Les colons, ce sont d’abord les envahisseurs barbares que l’on s’est efforcé de fixer au sol pour éviter leurs migrations dévastatrices. Ce sont ensuite et surtout les moines qui dirigent d'énormes travaux de défrichement et d’assèchement exécutés sous leurs ordres par les masses paysannes (1). Ceux qui s'installent sur les terres mises en état n’ont pas fui les villes pour la bonne raison que les villes, au sens large du mot, n’existent plus (2), (sauf en Italie méridionale et dans la Vénétie où l’activité municipale a été entretenue grâce au trafic byzantin (3). Ils viennent des régions où l’agriculture est moins favorable,
(1) Par exemple, on voit les Templiers et les Cisterciens entreprendre avec l'aide de véritables « Syndicats de Paysans > la conquête sur la mer et les marécages, de toutes les terres basses de notre littoral de la Manche et de l'Atlantique, depuis les molières (terres mouillées) du Marquenterre jusqu'aux marais du Bas-Languedoc. Sur ce point, voir Paul Boissonnade, Le Travail dans l'Europe Chrétienne au Moyen-Age, Paris, Alcan, 1921, p. 80 et suiv., p. 283 et suiv.
(2) Les cités ne sont plus que les centres anémiés des administrations eaclésiastique et domaniale.
(3) La partie de l'Europe orientale soumise aux Empereurs byzantins et qui est l'héritière directe des traditions romaines connaît jusqu'au XI° siècle une économie moins exclusivement agricole que le reste de l'Europe, mais à partir du x1° siècle l'Occident évince l'empire d'Orient et exerce son influence jusque dans les régions où a prédominé celle de Byzance.
ou bien ils sont issus de ces familles paysannes prolifiques dont les enfants sont trop nombreux pour tirer leur subsistance de la terre qu’ils exploitent. La colonisation agricole n'entraîne qu’un déplacement de population rurale, Il y a changement de résidence sans changement de métier.
On peut dire que jusqu’au xrr° siècle toutes les classes de la population, depuis l'Empereur qui n’a d’autres revenus que ceux de son domaine foncier, jusqu’au plus humble des serfs, vivent directement ou indirectement des produits du sol, soit qu'ils les suscitent par leur travail, soit qu'ils se bornent à les percevoir et à les consommer. La richesse mobilière n’a plus d’usage économique. Toute l'existence sociale est fondée sur la propriété ou sur la possession de la terre. L'armée ne se recrute plus que parmi les détenteurs de fiefs, et les fonctionnaires sont tous de grands propriétaires.
Mais à partir du x siècle, l’économie générale se transforme (4). On assiste à un renouveau de l’activité commerciale et industrielle, en même temps qu’à une nouvelle concentration urbaine. On enregistre un net progrès dans la production agricole, une amélioration de la circulation monétaire et du crédit, un développement des marchés et des foires (5), un essor du trafic maritime. Des marchands recommencent à sillonner l’Europe et la place que cités et bourgs leur offrent n’est pas suffisante, car leur nombre croît vite au fur et à mesure que la circulation s’intensifie, d’où la nécessité de créer en dehors des enceintes protectrices des bourgs nouveaux, des faubourgs (c’est-à-dire bourgs du dehors, foris burgi.
L’afflux des marchands aux endroits favorables a bientôt provoqué aussi l’afflux des artisans. Les industries
(4) En ce qui concerne la transformation de l'économie au Moyen-Age, consulter :
1° Histoire du Moyen-Age, tome VIII, par Henri Pirenne, Gustave Cohen, Henri Focillon, Presses Universitaires de France, 1933, chap. III.
2° Le Travail dans l'Europe Chrétienne au Moyen-Age, par Paul Bois- sonnade, Paris, Alcan, 1921, chap. VI et X.
(5) Jusqu'à présent, les paysans n'ont produit que pour eux, maintenant les woilà sollicités par la nouvelle classe des « bourgeois ».
pratiquées dans les campagnes se transforment en industries urbaines (6). Le mouvement de concentration urbaine se développe même avec une rapidité extraordinaire. Presque toutes les cités de l’Europe Chrétienne se constituent ou renaissent. La ville devient un organisme jeune et vigoureux, avide de recevoir un sang nouveau, où la fonction économique prime toutes les autres. Soucieuse de s’enrichir de capital humain ou de main-d'œuvre, l’ensemble de la communauté urbaine concède la jouissance de ses droits et de ses privilèges aux paysans, serfs et vilains, aux artisans, aux marchands qui viennent se réfugier dans son enceinte. Elle exerce légalement ce droit d'accueil. Pour être admis à la jouissance entière des privilèges de la bourgeoisie, il suffit de résider un an et un jour dans la ville, d’y contracter mariage, d’y posséder un immeuble de prix peu élevé ou seulement un cens ou une rente qui puissent servir de garantie en justice. La ‘'ommunauté accepte même les « manants », c’est-à-dire « : immigrants dénués de ressources qui ne lui apportent . 2 leurs bras, et leur concède les droits civils, sans les mettre aux droits politiques (7).
La masse rurale est d’at ant plus attirée par les villes que sa condition d’existence est assez misérable. Elle ne jouit d'aucune liberté politique et se trouve soumise à une juridiction sévère. Les vilains qui, par le nombre, forment la majorité écrasante, ne jouent en fait qu’un rôle purement passif. Acquérir le droit de cité équivaut pour eux à gagner la liberté.
Une autre raison de cette attirance vers les villes, nous la retrouvons à toutes les époques, sous toutes les latitudes ; c’est le goût du travail moins ardu et du gain plus facile. Au Moyen-Age on s'enrichit particulièrement vite dans le commerce, et cela se comprend : à une époque où
(6) Citons comme exemple la région flamande : la fabrication des draps qui y a d'abord été pratiquée à la campagne, émigre d'elle-même vers les lieux de vente qui s'offrent à ses produits. Les tisserands y trouvent la laine importée par les marchands ; les foulons et les teinturiers, le savon et les matières colorantes.
(7) ‘Op. ail, p. 240 et suiv.
les famines locales sont continuelles, il suffit de se procurer une très faible quantité de grains à bon compte pour réaliser des bénéfices fabuleux.
La population rurale est aspirée par les villes qui deviennent de nouveau d'énormes agglomérations. Au xin° siècle Palerme a 500.000 habitants, Venise, Milan, Paris, plus de 100.000. Douai, Lille, Ypres, Gand, Bruges, en comptent près de 80.000 et Londres 45.000. On estime que près d’un dixième de la population de l'Occident s’est porté vers les cités. L’émancipation des milliers d'hommes qui forment les classes commerçantes et industrielles et auxquelles est due cette merveilleuse expansion de la vie urbaine est un des événements capitaux de l'Histoire.
Nous assistons donc dans la première partie du Moyen- Age à une intégration complète de l’homme au sol et dans . la deuxième partie à un exode rural massif qui est le point de départ de cet immense mouvement d'abandon des campagnes dont les conséquences funestes obligeront le xx° siècle à revenir à la Terre.