EN FRANCE
Pendant que la plupart des nations, proches ou éloignées de la France, se sentaient irrésistiblement poussées vers la terre, sous le coup de diverses nécessités, et pratiquaient une politique conforme à leurs besoins, quelle a été l’attitude adoptée par la France ? A-t-elle cédé aux mêmes mobiles d’action ou au contraire s’est-elle retranchée dans une indifférence de principe ? La vérité nous dicte une réponse sévère : la France s’est trouvée aux prises avec des nécessités analogues à celles des Etats voisins, mais seule elle a prétendu ne pas s’y soumettre, se condamnant ainsi à une soumission future plus complète.
SECTION I
Nécessités d’un Retour à la Terre auxquelles la France n’a pas obéi de 1919 à 1939
Au lendemain de la guerre 1914-1918, la France avait une œuvre immense de redressement économique à accomplir. Elle s’y attela dans l’euphorie de la victoire et s’achemina délibérément vers une erreur de base : elle accorda la priorité incontestée à l’industrie et négligea son agriculture. Elle ne faisait en cela qu'imiter toutes les autres nations européennes pratiquant alors un suréquipement industriel national, que semblait justifier le désir de rattraper le retard dû à l’état de guerre précédent. Mais du jour où elle fut mise en présence des réalités nouvelles issues de la crise mondiale, elle ne fut pas capable de tirer la leçon qu’elles comportaient, et, laissant à ses voisins le soin de tenter les expériences salutaires, elle persista complaisamment dans son erreur.
Et pourtant, elle n'était pas épargnée par la crise ; sa structure économique et sociale subissait l’inévitable dérè-
glement imposé par la conjoncture mondiale, les mêmes maux appelaient les mêmes remèdes, et le Retour à la Terre se présentait pour elle comme une triple nécessité, à la fois économique, politique et morale.
Autant que les individus, les nations ont des aptitudes naturelles plus ou moins grandes pour telle ou telle forme d'activité. Il est indéniable que, par destination, la France est une nation où l’agriculture doit tenir, sinon la première place, tout au moins une place de choix. Son économie doit trouver dans sa production agricole le fondement de sa. prospérité avant de le demander à sa production industrielle. « Dans l’ancienne France, la prééminence de l’agri- « culture comme forme de travail et de richesse est une « idée de sens commun. Voyez le sens expressif que prend « pour le peuple de France le mot héritage, il se matéria- « lise dans Ia terre » (1). Napoléon l’avait compris quand il écrivait : « l’Agriculture doit être l’âme, la base première « de l’Empire » (2).
La France est une privilégiée de la nature : elle présente la plus grande diversité de sols et de climats, elle permet toutes les cultures et tous les modes d’exploitation.
Ce mélange de plaines, de coteaux et de montagnes que découpent dans tous les sens les bassins de cinq grands fleuves et qu’'arrosent des centaines de rivières et des milliers de ruisseaux, comme les veines arrosent le corps humain, ces immenses herbages de la côte occidentale, ces forêts séculaires des montagnes de l’Est, ces riches vignobles de la Bourgogne et du Languedoc, ces oliviers et ces orangers de la Provence, ces plaines innombrables où flottent les moissons dorées, cette réunion sous les mêmes lois. de tous les climats et de tous les peuples, ce résumé des Pays-Bas et de l'Espagne, de l’Angleterre et de la Suisse, de l'Allemagne ei de l'Italie, cet assemblage de toutes les diversités, c’est la terre de France.
(1) Vidal de la Blache, Tableau de la géographie de la France, Paris,
(2) Mémoires de Sainte-Hélène.
La sagesse la plus élémentaire commande aux Français, en dehors de toute considération sentimentale, et du strict point de vue de leur intérêt bien compris, de ne pas la négliger, cette bonne terre de France, si fertile, source de revenus si considérables, elle leur commande de lui apporter tous leurs soins et de la ménager, comme on ménage un bien aussi précieux qu’irremplaçable.
La sagesse fait entendre sa voix, mais les Français ne l’écoutent pas. Ils abandonnent la terre. RTE rural se précipite à un rythme accéléré.
La population agricole fond irrémédiablement.
En 1866, on compte 479 % d'agriculteurs sur la population active totale ; en 1906, on n’en compte plus que 42,7 % ; et en 1931, 35,6 % (3) (soit 7.375.734 personnes sur 20.800.137). Corrélativement, la proportion de personnes occupées dans l’industrie et le commerce passe de 37,1 % en 1866, à 52,1 % en 1931.
Le tableau suivant exprime nettement la progression de certains éléments de la population active et la décroissance des autres.
Répartition de 1.000 personnes actives par grandes catégories (4)
Agriculture, forêts, pê-
che 479 449 427 383 356 Industrie et transport 307 337 349 386 392 Commerce 64 87 100 118 129 Professions libérales
et services publics 66 79 78 77 86 Domestiques 84 48 46 36 37
(3) Les statistiques officielles font rentrer la pêche dans la même rubrique que l’agriculture. Les pourcentages indiqués comprenant les pêcheurs, la part de l'agriculture est donc encore plus restreinte.
(4) Tableau emprunté à l'ouvrage, classique en matière de démographie française, La Population de la France (Paris, Hachette, 1936, p. 60), par MM. Huber, Bunle et Boverat. |
Si l’on compare le nombre des exploitations agricoles en 1892 et 1929, on s'aperçoit de la diminution considérable des exploitations de petite superficie, ainsi qu’il ressort de l'examen des chiffres fournis par la dernière enquête agricole décennale (5).
RS Nombre Nombre Diminution ou Catégories en 1892 en 1929 augmentation
Au-dessous de 1 ha .. 2.235.405 1.014.731 —— 1.220.674
13 PA LE À DA US à STRESS 2.617.558 1.863.867 — 753.691 desTO rat I00 ha: 816.509. 1.055.364 “+ 202.855 au-dessus de 100 ha .. 33.280 32.468 — 812
LOTAUR Aie er 5.702.752 3.966.450 — 1.736.322
Plus de 1.700.000 familles paysannes ont disparu dans une période de 37 années. La chute porte d’abord sur les ouvriers agricoles propriétaires de leur maison avec un jardin ou un petit champ (1.220.674) et sur les très petits exploitants (753.691). Ce sont eux surtout que l’industrie et les grandes administrations ont enlevés à la terre. Les maisons ont été abandonnées (6) et les terres délaissées ont été incorporées aux exploitations voisines qui ont accru leur étendue. C’est ce qui explique que le nombre des exploitations de 10 à 100 hectares ait augmenté de 202.855 unités. « On est arrivé ainsi à une sorte de remembrement auto- < matique par la mort » (7).
L’abandon des campagnes ne s’est pas manifesté seulement par la diminution de la population agricole, mais aussi par celle de la population rurale, c’est-à-dire, de la population vivant dans les agglomérations de moins de 2.000 habitants (se référer au tableau de la page 221) (8).
(5) Cf. Sfatistique agricole décennale de 1929. Paris, Impr. Nat., pp. 482 et suiv.
(6) De 1919 à 1929, 7.569 maisons rurales ont été vidées définitivement de tout occupant.
(7) Cf. Paul Caziot, « L'Agriculture devant les problèmes sociaux », Revue des Agriculteurs de France, avril 1934, p. 154.
(8) Cf. Les recensements quinquennaux officiels de la population française.
Jusqu’en 1921, la masse rurale diminue. De 1921 à 1931, les deux masses s’équilibrent à peu près. À partir de 1931, la masse urbaine prend la tête et acquiert en cinq ans une avance de 2 millions d'individus. Si le recensement quinquennal de 1941 avait lieu, il confirmerait l’augmentation rapide de la population des villes et la diminution de celle des campagnes. Le plus inquiétant, ce n’est pas d’assister à la progression de la concentration urbaine, phénomène normal dans une nation civilisée comme la France, mais d'enregistrer une régression des éléments ruraux. On pourrait en effet concevoir une extension des cités, sans perte des villages, ou même avec un accroissement de leur population (comme cela se produit aux U. S. A.). Les deux courbes, l’une montante, l’autre descendante, des éléments urbains et ruraux de la France, prouvent que les villes de chez nous ne se contentent pas d’entretenir leur existence avec un apport paysan, mais qu'elles privent peu à peu de vie les campagnes. En somme, la France n’est plus capable démographiquement d'assurer le renouvellement vital de ses cités sans diminuer d'autant la vitalité de ses campagnes.
C’est cette situation angoissante que met en évidence, avec une impitoyable clarté, le graphique que nous reproduisons ci-contre (9).
Après la saignée de la guerre 1914-18 qui coûte à la France 1.500.000 hommes, parmi lesquels plus d’un million sont des ruraux, la terre, plus que jamais, a besoin de travailleurs. Mais loin de favoriser le recrutement de la main-d'œuvre dans l’agriculture, l'Etat semble encourager l'abandon des campagnes par sa politique d’industrialisation inconsidérée qui attire les paysans vers les cités.
De 1930 à 1939, le chômage industriel libère une moyenne annuelle de 400.000 individus, qui préfèrent toucher une modeste allocation plutôt que de regagner leur village, où le travail leur paraît trop dur ; et l'Etat
(9) Graphique dressé à l'aide de renseignements statistiques contenus dans « La Population de la France », op. cit., p. 30 et dans l'Annuaire statistique de France, 1938, p. 4.
2 ASE NM TASER 4
Population urbaine Population rurale e---e---
e AE) RE à
* POPULATION ; POURCENTAGE ë Années (en milliers d'habitants) =.
Urbaine Rurale Urbaine Rurale 1846 . ..... 8.647 26.755 24,4 75.64 LS COR 9.135 26.648 25,5 74,5.
AOL. + 10,790 26.597 28,9 71,1 re PR 11.235 24.868 31,1 68,9 1881: .:: 13.097 24.576 34,8 65,2 US ARE 14.311 24.032 37,4 62,6 1901 ...... 15.957 23.005 40,9 59,1 1011.;::::. 17.509 22.097 44,2 55,8 1921 :..... 18.205 21.004 46,4 53,6 OM +. 21.421 20.414 51,2 48,8 1098: ..; 21.971 19.935 52,4 47,6
Robert Mallet. DE MRC ME CN 15
négligent ne tente pas le moindre effort pour les orienter officiellement vers un sol dont la fécondité risque d’être perdue faute de bras.
Si, dans certains pays d'Europe, à cette époque, les hommes manquent de terre, en France, c’est la terre qui manque d'hommes. Et le problème n’est pas moins grave.
Le machinisme remplace beaucoup d'ouvriers, mais il ne peut tout faire. L'agriculture française est obligée de faire appel aux travailleurs étrangers. Les uns s'engagent comme salariés dans les grosses exploitations, les autres se fixent avec leurs familles — et pour leur propre compte — sur les terres abandonnées par les Français. En 1939, il y a déjà plus de 650.000 hectares. (soit la superficie d’un grand département) exploités par une direction étrangère.
Le nombre des étrangers, très variable suivant les régions, fait apparaître quatre grands centres :
— Nord et Bassin parisien (Belges et Slaves) ;
— Jura et Savoie (Suisses et Italiens) ;
— Midi méditerranéen (Espagnols et Italiens).
— Midi aquitain (Espagnols et Italiens).
En 1939, dans 150 communes, les étrangers constituent la majorité de la population. Il en est où aucun citoyen français n’a cette qualité depuis plus de trois*générations ; il en est même où la totalité du sol est cultivée par des étrangers et où, pratiquement, on ne trouve plus d'ouvriers agricoles français, soit comme spécialistes (vachers, bergers, bûcherons), soit comme manœuvres. A cette époque, on compte plus de 300.000 étrangers cultivant notre sol (10).
Mais, malgré cette aide — combien humiliante — apportée par la main-d'œuvre étrangère, la terre de France voit chaque année diminuer sa superficie cultivée.
En 1789, d’après les évaluations d'Arthur YounG (11),
(10) Sur la question de la main-d'œuvre étrangère dans l’agriculture, voir l'enquête du Conseil Universitaire de la recherche sociale, Documents pour servir à l'étude des étrangers dans l'agriculture française, par Albert Demangeon et
Georges Mauco. Paris, Hermann, 1939.
(11) Cf. Arthur Young, Voyage en France en 1787, 1788 et 1789 », traduction Henri Sée, Paris, A. Colin, 1931, t, I.
les surfaces arables recouvraient 25 millions d’hectares, et en 1866, d’après celles de la Société Centrale d'Agriculture de France (12), elles en recouvraient 26 millions.
En 1922, le domaine de la charrue ne s’étend plus qu’à 22.435.168 hectares et en 1938, il est réduit à 20.196.243 hectares.
En 1892, les prairies naturelles et les terres de pacage artificiel s'étendent sur 6.213.444 hectares ;
en 1922, sur 10.887.770 hectares, et en 1938 sur 11.776.277 hectares (13).
La transformation des terres arables en herbages est due à la pénurie de main-d'œuvre, au désir de gain plus facile et à l’abandon des terres médiocres qui retournent peu à peu à la lande primitive.
Alors qu’en 1889, on compte seulement 3.889.000 hectares de terres incultes, on en compte 4.656.690 en 1922.
Chaque nouvelle statistiqque accuse une augmentation de ces étendues stériles :