NOT
Qui oserait nier que la réaction soit avant tout d’ordre moral (44)? Qui contesterait que la France doive se refaire une âme avec ses éléments les plus sains en contact avec les plus salutaires réalités françaises ? Et qui n’admettrait que la terre constitue le refuge idéal, à la fois réel et salutaire, des traditions de la race, des vertus qui ont fait la puissance passée de notre peuple et qui doivent refaire celle de son avenir. La France a perdu sa force au fur et à mesure qu’elle se détachait de la terre, elle la récupèrera peu à peu en y revenant.
Le Retour à la Terre de la France meurtrie se présente, dans l’ordre spirituel, comme le retour au foyer de l’enfant prodigue repentant. Il semble que les Français s’aperçoivent enfin que les vérités dont ils ont fait leurs idoles par excès d’esprit de jouissance étaient toutes fallacieuses et dissolvantes, alors que celles dont ils s'étaient écartés par manque d'esprit de sacrifice étaient les seules capables de maintenir la vigueur de ia race. « La Terre, « elle, ne ment pas Elle est la patrie elle-même. Un « champ qui tombe en friche, c’est une portion de France < qui meurt. Une jachère de nouveau emblavée, c’est une « portion de France qui renaît » (45).
La terre exprime en effet la réalité la plus élevée, qui trouve sa valeur absolue dans la matière autant que dans l’idéal. Elle est le morceau de pain quotidien et le drapeau de la patrie, elle est ce qui permet de vivre et ce qui donne le courage de mourir.
« Après la famille, rien ne fait plus aimer la patrie « que le champ que l’on cultive » a pu écrire BUFFON (46). C’est justement chez les paysans que le sens de la famille s’est le mieux conservé ; ainsi possèdent-ils les deux raisons majeures qui portent à l’amour de la patrie.
(44) Cf. l’Allocution radiodiffusée du Maréchal Pétain du 26 juin 1940 : « C'est à un redressement moral que d'abord je vous convie, Français ; vous « l'accomplirez et vous verrez, je vous le jure, une France neuve sortir de votre < ferveur ».
(45) Maréchal Pétain, Allocution du 26 Juin 1940. (46) Histoire Naturelle, chapitre préliminaire.
La France a besoin de restaurer le caractère sacré de la famille, car elle est le seul frein capable d’apporter une discipline efficace à l’industrialisme. Seule, elle oblige l’homme à faire passer l’intérêt d’autres — sa femme, ses enfants — avant le sien. Par la nécessité, elle le rend meilleur et empêche l’essor de ses instincts d’égoïsme.
La famille est la première cellule sociale, elle est le cadre dans lequel l'être humain trouve normalement son épanouissement. De la réunion des familles est née la société. La société ne repose donc pas sur l'individu, mais sur des foyers. Une nation n’est forte que si elle accorde à la famille la place à laquelle elle a droit, la première.
L'exploitation agricole est basée sur le travail en commun de la famille (47). A la différence de beaucoup de métiers des villes, le fait paysan exclut le célibat. L'homme se taille une terre à la mesure de ses forces et l’aménage pour y faire vivre sa famille, la perpétuer. Fermes, maisons dispersées ou groupées, autant de familles. Le foyer, voilà l’unité rurale ; il n’y en a pas d’autres. En ville, au contraire, c’est l’individu qui compte. Idéal familial est inséparable d’idéal terrien. Le Retour à la Terre doit donc coïncider avec la restauration de la famille.
Si l’agriculture est un élément de stabilité pour l’ordre social, grâce à l'attachement des paysans à l’institution de la famille, elle en est un aussi en raison des traditions qu’elle maintient vivaces dans les lignées de ruraux, moins exposés que les citadins aux influences pernicieuses du dehors. La classe agricole apporte — parmi les autres classes sociales — son tribut pondérateur qui compense les transformations continues des masses en perpétuelle évolution. Elle fait contrepoids aux excès du modernisme.
L'agriculture enfin, tâche féconde qui relève beaucoup plus d’une mission que d’un métier, constitue par excellence le champ d’action des énergies nationales. Le caractère d’un peuple se rétrempe au contact de la terre. La terre,
(47) « Les grandes familles qui sont un embarras à la ville sont une fortune à la campagne > a écrit Méline. (Le Retour à la Terre, p. 218.)
en effet, prend possession de l’homme en entier. Elle lui impose des devoirs et des responsabilités qui vont bien au delà de sa propre et éphémère individualité, car ils intéressent, par dessus le monde des vivants, les générations futures. La terre est une grande éducatrice, une école de sacrifice et de moralité : elle apprend à ceux qui se penchent vers elle pour lui demander leur nourriture que la vie est un risque perpétuel, imprévisible, changeant comme le sont les forces occultes de la nature. Elle leur enseigne la patience, la ténacité et la résignation, parce que rien n’est acquis aux champs, parce que tout y est à longue échéance quelque pressant que soit le besoin. Semer ne veut pas dire récolter, et les efforts toujours ardus ne sont pas nécessairement récompensés. La terre exige un acte de foi inlassable.
Dans une économie mécanisée, où la majorité des individus a souvent la faculté de suivre sans réfléchir une routine tracée par d’autres, et n’est tenu qu’à une exécution non précédée de conception, c’est pour une nation une réserve précieuse d'énergie que de pouvoir compter sur des hommes qui ont à répondre par un oui ou par un non à des questions quotidiennes, et qui supportent eux-mêmes le poids de leurs erreurs.
Le labeur de la terre développe l’amour de la patrie, le culte de la famille, le respect des traditions,- plus que tout autre il permet à l’homme de donner sa mesure, et le confirme dans les qualités individuelles dont la somme fait la valeur d’une race.
Un peuple conscient de ses erreurs et soucieux de les réparer, doit obéir à la nécessité morale d’un Retour à la Terre, car c’est au creux du sillon nourricier qu’il prendra son élan pour un nouveau départ.
CSNCLUSION
SECTION I
L'enseignement des expériences passées
Plus une nation se civilise, plus elle a tendance à s'’écarter de la terre. L'homme, à tort ou à raison, croit s'élever en abandonnant la charrue pour l’établi, la ferme pour l'usine, le village pour la cité. Il lui semble que les éléments du bonheur sont plus nombreux dans les villes que dans les campagnes, car sa dignité d’être pensant lui fait prendre pour un asservissement à la glèbe le métier du paysan. Et les plaines volées aux moissons se couvrent d’agglomérations envahissantes où s’exprime le rêve d’émancipation de l'Humanité.
Malgré Jean-Jacques ROUSSEAU, qui nous certifie que « l’homme est de tous les animaux celui qui est le moins « fait pour vivre en troupeau, le moins capable de suppor- « ter la promiscuité de ses semblables » (1), l'instinct grégaire conserve sa force primitive, et le phénomène de concentration urbaine est certainement l’un de ceux qui fait preuve de plus de constance au cours des siècles. L'Histoire de tous les peuples est le témoignage ininterrompu de cette tendance à l’urbanisation sans cesse croissante.
L'idée que l’homme se fait de la civilisation correspond plus à un progrès d’ordre technique qu’à un progrès d'ordre moral. Se civiliser c’est, pour lui, demander de plus en plus à la machine et de moins en moins aux bras, c’est diminuer l’intensité de l’effort et connaître un niveau de vie perpétuellement amélioré par l'introduction de nouvelles méthodes de travail. Se civiliser, ce n’est pas hélas ! obtenir un perfectionnement des vertus morales, un
(1) Confessions, tome I, livre 1.
épanouissement des qualités du cœur. Si la deuxième conception triomphait, l’homme demeurerait indéfectiblement attaché au soi, mais la première l’emporte et l’homme s'enfuit vers la ville.
Il est certain que le labeur des champs est le moins susceptible de subir l'effet adoucissant des innovations scientifiques. Même après sa mécanisation intégrale, l’agriculture demeurera un métier plus astreignant, plus près de la matière que les autres. Ce qui en fait la beauté rebute justement les esprits.
Le geste du semeur n’est auguste que pour le poète citadin qui le contemple au coucher du soleil. Le semeur, lui, ignorant du symbole admirable qu'il représente n’est qu’un travailleur fatigué de sa longue journée, pressé de regagner la ferme pour y goûter un repos bien gagné. La grandeur de sa mission lui échappe. Et pourtant, il n’est vas de plus belle tâche que de faire lever de la terre les moissons fécondes, pas de besogne plus empreinte de spiritualité, pas d'œuvre plus digne d’un être civilisé. Tout le monde est d’accord sur ces principes, mais chacun laisse le soin de les appliquer à son voisin. « Le devoir, prétendait « le caustique Alexandre DumMas fils, c’est ce qu’on exige « des autres ». Nous pouvons adapter cet axiome à notre sujet en affirmant que le travail de la terre c’est celui qu’on conseille aux autres.
L'évolution normale de l'Humanité sur la voie du Progrès pousse les hommes à perdre contact avec la terre au fur et à mesure qu’ils cherchent à s’émanciper. Les exemples que leur fournit l'Histoire, et le spectacle que leur offre l’actualité, les fortifient dans leur attitude. Ne saventils pas que les périodes de régression, ou tout’au moins de stagnation culturelle, ont été les périodes agricoles par excellence ? (2). Ne voient-ils pas dans le monde contemporain, que les pays les plus arriérés sont ceux qui n’ont pu dépasser le stade de l’économie agricole, tandis que les
(2) Comme le Moyen-Age.
pays les plus évolués sont ceux qui ont poussé au maximum leur industrialisation ? (3).
Les, besoins urgents qui acculent les hommes à un changement d’attitude, à un revirement doctrinal, se heurtent donc, dans les applications qu’ils commandent, à une difficulté de base revêtant un double aspect : la croyance en l’infériorité de l’agriculture et la tendance à l’urbanisation. La croyance est peut-être mal fondée, la tendance est peut-être nuisible, mais l’une et l’autre existent ; et même si elles représentent une erreur néfaste, elles n’en constituent pas moins une réalité qui s’oppose de tout son poids à cette autre réalité, expression du vrai et de l’utile : la nécessité d’un Retour à la Terre.
Cette antinomie de principe entre le mal et le remède nous fait penser à ces malades qui se consument par excès d'alcool et qui ne peuvent espérer de guérison qu’en adoptant le régime de l’eau. La prescription salutaire va tellement à l’encontre de leur goût instinctif qu'ils essaient le plus souvent d’un moyen-terme et se contentent, pour ménager leur intérêt et leur propension, de verser de l’eau dans leur vin.
Ainsi, mis en présence de la seule opportunité capable de résoudre le problème qui se posait chez eux — économique, politique ou moral — les pays, qu’une évolution inéluctable poussait à se détacher du sol, ont décidé, comme les malades épuisés par leur infirmité, mais hostiles au traitement, d’opérer un Retour à la Terre.
Les diverses mesures qu’ils ont prises dans ce sens ont-abouti à un résultat qui n’est pas une guérison, mais une amélioration de leur état. Si nous tirons la conclusion de notre étude, nous pouvons affirmer que le Retour à la Terre véritable, c’est-à-dire celui des hommes, n’a pas été accompli, sauf en Palestine où d’ailleurs il est très impar- ‘ fait (puisqu'il n’affecte qu’un quart des éléments rapatriés).
(3) D'un côté, le groupe des pays balkaniques et d'Europe orientale, de l'autre le groupe des pays d'Europe occidentale (France, Allemagne, Angleterre, Belgique, Pays-Bas). :
On nous objectera que dans les autres pays examinés par nous, on a vu des individus quitter les villes pour regagner la campagne et que si leur nombre est réduit, il exprime néanmoins une nouvelle tendance. Nous ne nierons pas les faits : en Angleterre comme aux U. S. A., en Allemagne comme en Italie, quelques chômeurs ont repris le chemin du village avec l’aide officielle du Gouvernement, ou de leur propre chef. Mais pour les quelques milliers d’entre eux qui sont revenus à la terre, combien de centaines de milliers d’autres individus l’ont abandonnée ? Quand nous affirmons : le Retour des hommes à la Terre n’a pas eu lieu, c’est après l’étude des statistiques des mouvements de la population qui, toutes, nous prouvent que la perte des campagnes excède considérablement son gain. Que nous importe que deux mille Anglais soient revenus à la terre en 1935, si nous savons que vingt mille autres l’ont quittée la même année ? Les dix-huit mille unités perdues permettent de conclure non seulement à un Retour à la Terre manqué, mais à un exode rural persistant.
Le cas de l’Angleterre n'est pas isolé. C’est celui des U. S. A., de l’Allemagne et de l'Italie, où la population des villes a continué à s’accroître au détriment de celle des campagnes, malgré la politique gouvernementale de Retour à la Terre. Même en Palestine, seul Etat qui ait enregistré un résultat positif, le succès n’est que partiel ; et l’on doit admettre qu’il n’a été rendu possible que par des conditions d’application tout à fait particulières, dues au caractère international de la réintégration juive en Palestine. Nul doute que si le problème s'était posé pour les Juifs sur leur sol national, de la même façon qu’il s’est posé dans les autres pays, à savoir comme un problème ne débordant pas du cadre des frontières, nul doute qu’il n’eût pas reçu une meilleure solution. La preuve en est que depuis la réinstallation massive des Juifs en Palestine, ceux qui se sont fixés à la terre commencent à éprouver le désir de gagner les villes. À supposer que l'immigration juive cesse en Palestine, ce qui supprimerait l'apport annuel à l’agri-
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culture, le sionisme se trouverait d'ici peu dans l'obligation d'organiser un Retour à la Terre à l’intérieur de la Palestine, et nous sommes en droit de douter de son efficacité.
Si le Retour à la Terre est un échec, le Retour des idées à une politique en- faveur de la terre est par contre une réussite complète. Le manque de discrimination entre les deux phénomènes a fait attribuer au premier des résultats qui ne sont dûs qu’au second. Certains ont prétendu voir dans la progression de la production agricole la preuve que la main-d'œuvre avait reflué des villes vers les campagnes. Sachons ne pas donner aux courbes une signification qu’elles n’ont pas, et ne commettons pas l’erreur de ceux qui s’autorisent de leur existence pour affirmer que les peuples sont revenus à la terre.
Les études successives que nous avons entreprises attestent qu’il n’est pas nécessaire d'augmenter le nombre des travailleurs agricoles pour augmentèr les chiffres de la production. Chaque pays, mû par des besoins différents, a conçu un plan d’ensemble adapté à sa structure particulière, pour réorganiser son économie agricole et lui donner l'impulsion décisive. Une idée directrice a animé l’œuvre de restauration depuis le stade de la bonification des terres jusqu’au stade de la consommation en passant par celui de la vente. Les nouvelles disciplines ont encouragé le producteur à accentuer ses efforts et la terre, mieux sollicitée par lui, a fourni des récoltes plus abondantes. L’accroissement des superficies livrées à la charrue a joué un rôle dans la progression de la production agricole, mais plus encore qu’à lui, le mérite de cette ascension revient au perfectionnement des méthodes de culture (4). Il a suffi d’intensifier l'emploi des engrais, d'améliorer la qualité des semences, de savoir adapter à chaque variété de produit la terre qui lui convenait le mieux, de pratiquer un machinisme plus poussé en même temps qu’une rationalisation du travail plus étudiée, et l’on a tiré des terres plus
(4) La preuve en est qu'en France les superficies emblavées ont diminué de 20 % depuis 1900, alors que la production de froment est supérieure de plusieurs millions de quintaux à celle d'il y a 40 ans.
Robert Mallet. 17
de richesses que n’aurait pu le faire le daubièément de la main-d'œuvre sans perfectionnement de méthodes. Ce sont les rendements supérieurs qui font progresser les productions. La valeur des procédés est plus agissante en l’occurrence que le nombre de bras, ce qui ne signifie pas que l'augmentation de main-d'œuvre ne doive pas amener une augmentation de production, mais simplement que le même résultat peut être atteint sans elle et par d’autres moyens.
L'amélioration de la situation économique ou politique des Etats qui se sont lancés, pour l'obtenir, dans la voie du redressement agraire, provient justement de cette productivité accrue, conséquence directe du Retour des idées à une politique en faveur de la terre. Elle leur a permis en effet de rétablir leur équilibre commercial, ou de conquérir leur indépendance au moyen de l’autarcie.
Quant à l’amélioration de leur situation morale, que certaines nations comme l’Allemagne espéraient trouver dans une réintégration de la race au sol, elles l’ont encore obtenue en partie grâce au Retour des idées à une politique agraire, et non pas grâce au Retour des hommes dans les campagnes. L’amour de la terre et le respect de l’œuvre paysanne inculqués aux nouvelles générations, font partie du mouvement général d’opinion orienté vers le relèvement de la race et comme tels contribuent à régénérer son climat spirituel. On ne revient pas au sol, mais on honore ceux qui y demeurent, on leur donne conscience de leur rôlé, on les revalorise en même temps qu’on revalorise les produits qu'ils vendent. L'élément rural subit les heureux effets de éet engouement national, il conserve la fierté de son métier, perd l’envie de l’abandonner et la stabilité sociale et morale du pays tout entier s’en trouve fortifiée.
Les nations, semblables en cela aux malades dont nous avons déjà parlé, ont compris que leur salut ne pouvait résider que dans un Retour à la Terre, mais ayant été poussées inconsciemment à concilier leurs nécessités et leurs aspirations, elles ont adopté d’instinct le régime qui leur coûtait le moins, celui qui exigeait d’elles le plus léger
renoncement, et leurs idées sont revenues à la terre sans que leurs citoyens y reviennent.
À cette demi-mesure n’a correspondu qu’une demiguérison. Les peuples ne seront délivrés tout à fait des maux économiques ou moraux qui les accablent et qui les ont contraints à se tourner de nouveau vers la terre, que du jour où leur changement d’attitude se traduira par un dépiacement réel de population au bénéfice des campagnes, et non plus seulement par un déplacement des idées dans le monde des doctrines.
SECTION II
L'orientation des expériences futures
La France de 1941 se voit dans la nécessité de revenir à la terre. Elle doit, pour opérer ce Retour, tenir compte des expériences tentées par les nations qui l’ont précédée dans la voie du redressement agraire et, connaissant les difficultés de la réalisation autant que ses possibilités, elle doit s'orienter, sans gaspiller ses efforts en des essais stériles, vers les seules solutions fructueuses.
A notre avis, le Retour des hommes à la Terre, au sens strict du mot, demeure une utopie. L’abandon de la ville par les hommes qui sont venus s’y installer ne constituera jamais qu’une exception confirmant la règle de la fixation définitive et sans esprit de retour des ruraux dans les cités. MÉLINE se trompait lourdement quand il prophétisait en 1905 que l’ouvrier, déçu par la ville, « prendrait « son parti de chercher du travail ailleurs et reviendrait « bravement à la terre » (5).
Sans doute, par ces temps de chômage, quelques travailleurs chassés de l’usine, quelques anciens paysans, ont préféré retourner à la campagne plutôt que de végéter aux frais de l’Etat, mais ils sont rares, et il n’est pas certain qu’ils ne repartiront pas à la ville dès qu’ils en verront la possibilité. L’ouvrier d'usine, fils et petit-fils de citadins,
(5) Le Retour à la Terre. Paris, Hachette, 1905, 2° éd., p. 99.
256 Le LE RETOUR A LA TERRE
converti à la vie des champs, s'aperçoit vite à ses dépens et malgré sa bonne volonté, que l’on ne s’improvise pas fermier (6). Quant aux anciens paysans, leur retour au village ne peut se concevoir que pour la génération qui l’a quitté. Déjà, les enfants issus de cette génération, ont perdu toute attache avec la terre et ne sont plus susceptibles d’y revenir utilement. Plus que n’importe quelle autre forme d'activité, celle de cultivateur exige une formation spéciale reçue dès le plus jeune âge, une adaptation au milieu permise seulement par la naissance, une ambiance qui prépare l'enfant aux rigueurs de sa tâche future. Comme l’a si bien exprimé l'écrivain Joseph DE PESQUIDOUx, dans son émouvant « Livre de Raison » consacré à la douce France paysanne, il y a dans le métier de la terre « la grâce d'état, « le pli héréditaire par quoi l’outil paraît moins lourd, la « tâche moins longue, la répétition des actes moins fasti- « dieuse. Le pli marque aussi l’esprit. Plus aux champs « peut-être que n’importe où. Parce que la technique y est « courte et la divination tout : celle qui tire parti du sol, « du temps, de l’heure, de l’aptitude de l’animal, ou décide « de l’opportunité d’une semaille comme d’un traite- « ment » (7).
On se défait plus facilement de l’hérédité paysanne qu’on ne l’acquiert, une classe rurale se détruit plus vite qu’elle ne se crée ou qu’elle ne se reconstitue. En règle générale, il faut admettre que ceux qui ont abandonné la terre sont à jamais perdus pour elle, car il est vain de replanter un arbre déraciné quand il est mûr (8).
Si donc le Retour à la Terre réel, celui qui s'exprime par un mouvement migratoire issu des villes et dirigé vers les campagnes n’est pas possible, il faut rechercher la formule qui s’en rapproche le plus et qui — par une voie
(6) L'Allemagne nous a fourni dans ce sens l'exemple des Landhilfer, et les U. S. A. celui des Homesteaders. Cf. supra, pp. 94 et 203.
(7) Le Livre de Raison, chapitre intitulé « À de jeunes terriens », paru dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 février 1928, p. 854.
(8) On ne peut pas appeler Retour à la Terre le fait des vieux qui, après une vie passée à la ville, reviennent en rentiers au village où ils sont nés.
détournée — aboutira peut-être au résultat désiré. Plutôt que d'attaquer de front un obstacle quasi insurmontable, il est plus sage d’essayer de le contourner, si l’on veut atteindre rapidement son but.
C’est pourquoi, à la France de 1941, nous proposons deux solutions :
1° La dispersion industrielle dans les campagnes ; 2° La fixation au sol des éléments ruraux.