‹ Nécessités d'un Retour à la TerreChapitre 8 sur 49 · EN SUÈDE · texte numérisé non relu

EN SUÈDE

La Suède ne fut pas à l'écart du mouvement (24). Dans la deuxième moitié du xvini* siècle, le ministre ALSTRÔMER fit jaillir de la terre ingrate de son pays de nouvelles sources de richesses : il introduisit la pomme de terre, le tabac, la chèvre angora, les races anglaises de gros bétail. Il facilita le remembrement des terres pour pouvoir les mieux utiliser. Une Académie fut créée, dont le souci principal fut d’étudier les propriétés du sol et d’en diriger les cultures. En 1775, WALLERIUS publia ses Principes de chimie agricole. Le jour même de son couronnement, GUSTAVE III fonda l’ordre de Wasa, et au premier

(23) Ce furent des agriculteurs toscans qui, en 1567, découvrirent la rotation des cultures. Ce fut en Toscane que naquirent les précieuses institutions de prêt aux paysans où se marièrent si heureusement la spéculation financière et l'assistance agricole et qu'on appela les « monti frumentarii ».

(24) Cf. G. Renard et G. Weulersse, Le Travail dans l'Europe moderne, Alcan, 1920, p. 440.

rang de ceux qu’il voulait honorer il plaça les sujets qui, par leurs écrits ou par leur pratique, avaient rendu de signalés services à l’agriculture.

SECTION IV . Conclusion

De cette vue d'ensemble du xvixr° siècle, il ressort que jamais un retour à une politique en faveur de la terre n’a été, au cours de l’histoire, plus caractérisé, plus indéniable. Mais le retour des hommes à la terre nous paraît être inexistant. Les deux seuls pays qui nous en offrent un exemple, l'Angleterre et la France ont uniquement vu revenir à la terre certains nobles, certains marchands enrichis dont le nombre, qui n’a pas dû dépasser quelques milliers, n’autorise pas à parler d’un Retour à la Terre véritable. Et encore s’agit-il surtout, en l'occurrence, d’une exploitation mieux surveillée de leurs propriétés, d’un séjour plus long dans leurs domaines, ou d’un placement plus avantageux de leur fortune, et non pas d’une fixation définitive à la campagne. Leur attitude est l'expression de l'engouement contemporain, au même titre que la parution d’un ouvrage célébrant les charmes de la nature ou que la tenue d’un salon philosophique où l’on discute agriculture. Elle fait partie du retour des idées en faveur de la terre et non pas de celui des hommes à Ia terre, car pas plus que la parution de cet ouvrage et que la tenue de ce salon philosophique, elle n’est le témoignage d’une tendance générale et économique des masses à réintégrer le sol. Pour qu’un retour à la terre au xvin siècle méritât d’être pris en considération, il eût fallu qu’il portât sur les populations paysannes réfugiées dans les villes.

Or, loin d’assister à un mouvement vers les campagnes, nous assistons dans toute l’Europe à l’accentuation de l’exode rural et du phénomène de concentration urbaine, même pendant le triomphe de la politique des physiocrates. Cet exode rural, que nous avions vu s’ébaucher dans la

deuxième partie du Moyen-Age, n'avait cessé de croître pendant la Renaissance, et au cours des xvi° et xvri° siècles. La politique mercantile avait fait un appel pressant à la main d'œuvre rurale et contribué à attirer les paysans dans les villes. Mais beaucoup d’autres facteurs étaient entrés en jeu pour expliquer cette attraction : la quasi certitude d'échapper à l’enrôlement dans les milices, le développement de la domesticité, la multiplicité des emplois qu'offrait ladministration, les secours distribués par les œuvres d'assistance municipales, les salaires industriels plus élevés, le niveau social très inférieur à la campagne, tout tendait à presser le paysan à gagner les cités.

Au début du xvrrr° siècle, l’Europe vit avec inquiétude ses campagnes se vider, que ce fût en raison de l’émigration vers les villes ou en raison d’une excessive mortalité, surtout infantile. Les pouvoirs publics avaient même dû prendre des mesures pour conserver à la terre la maind'œuvre qui menaçait de lui faire défaut. C’est ainsi qu’en France un arrêt de 1723 portait que dans la Normandie tout tissage d’étoffes de fil et coton serait suspendu du 1° juillet au 15 septembre. Arthur YounNG attribuaït le demi abandon des terres bretonnes au développement de la fabrication des toiles et à la dénatalité paysanne.

Comment se fait-il que pendant Fapplication du programme d'action des Physiocrates, l’exode rural n’ait pas cessé ? S’il est vrai que l’agriculture fut tellement favorisée par eux, pourquoi les paysans continuèrent-ils à la déserter ? L’explication, nous la trouvons justement dans le succès de leur politique.

En effet, les Physiocrates qui avaient compris le danger de la dépopulation rurale, prêchèrent ce qu’on a appelé « la thèse populationniste ». Ils voulurent, au moyen de mesures prises en faveur de la tèrre, provoquer une recrudescence des naissances paysannes, et redonner ainsi à la culture les bras qui lui manquaïient.

Les résultats heureux ne se firent pas attendre ; la population européenne s’accrut rapidement et particuliè-

ment en France (25). Elle s’accrut même tellement que la main-d'œuvre rurale d’insuffisante qu’elle était devint trop abondante, et que l’exode rural, au lieu de s’arr ter s’accentua. Mais il n’eut plus dès lors de conséquences fâcheuses puisqu'il ne portait que sur les éléments en surnombre dans les campagnes. Il ne traduisit pas un malaise paysan, mais au contraire une prospérité agricole trop grande nécessitant un exutoire.

Nous avons insisté sur ce processus du mouvement général des populations au xviri® siècle pour aboutir à cette conclusion — peut-être inattendue mais confirmée par les faits — que le retour à une politique en faveur de la terre, loin de provoquer un retour des hommes à la terre, avait accentué leur départ vers les villes.

Mais — et c’est ici que l'originalité du phénomène apparaît — l’exode rural du xviri° siècle était le résultat indirect d’une réintégration de l’homme au sol, et non pas, comme nous allons le voir pour l’exode du xix° siècle, le résultat direct d’un äbandon de la terre (26).

(25) La population totale de la France en 1790 est de 26.500.000 habitants d'après le dénombrement fait par ordre de l'Assemblée Constituante. Sur ces 26.500.000 habitants, Aïrthur Young déclare que 20.500.000 constituent la popu-

lation rurale et 6 millions la population urbaine.

(26) Autre particularité du mouvement physiocratique : c'est le libre- -échangisme qu'il préconise, alors que les mouvements agraires du XX° siècle seront tous protectionnistes.

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