CHAPITRE II
Éloge de Golbert
Analyse de Y Éloge de Colbert. — Analyse des notes. — Rapports des notes avec l'Eloge
L'Académie française avait proposé l'éloge de Colbert pour sujet du prix d'éloquence, au concours de 1773. Le prix fut décerné à un travail qui portait pour devise :
Est modus in rébus: sunt certi denique fines, Quos ultra titra que nequit consister e rectum.
Le discours fut édité à Paris chez Brunet, cessionnaire du privilège de l'Académie, avec l'approbation des censeurs en date du 28 juin 1773. Cette édition officielle fut plusieurs fois réimprimée, notamment chez Demonville, associé et successaur de Brunet, en 1781. Ces deux éditions portent la mention: « l'auteur du discours qui a remporté le prix ne s'est point encore fait connaître ».
Premier fruit des loisirs de Necker, ce Mémoire, qui dans l'édition originale comprend 135 pages, présente en résumé toutes les idées économiques de l'auteur : écrit
avec une emphase qui est parfois bien près du comiquejl condense la substance du gros volume sur le commerce des grains et se comprend avec facilité. Cet Éloge, qui n'est pas introuvable, même en édition originale, et qui a été reproduit dans le recueil de Lausanne, t. III, p. 17o- IJ24, et dans celui de Staël, t. XV, p. 2-126, n'a pas été suffisamment utilisé par ceux qui ont étudié les idées économiques de l'auteur. Si vers regrette de n'avoir pas pu se procurer cet ouvrage, pas plus d'ailleurs que la réponse au Mémoire de Morellet ; Antonio Carré en parle à peine.
Le discours est ainsi tabulé par l'auteur :
Dans la première partie :
On trace l'arrivée de Golbert au ministère des Finances, et l'on fixe l'attention sur l'importance de cette place, et sur les hautes qualités qu'elle exige, comme un premier moyen de rendre hommage à celui qui l'a si bien remplie.
Dans la seconde :
On montre l'état des affaires à l'entrée de Golbert dans le ministère, et les succès de ses premiers travaux.
Dans la troisième :
On cherche les principes de Colbert sur l'économie politique, et on les compare à sa conduite.
Dans la quatrième :
On parle de ses soins pour la Marine, les Arts, les Sciences et les Lettres, de sa mort et de l'injustice de ses contemporains.
Il n'y a rien qui intéresse l'économie politique dans les deux premières parties: la troisième, au contraire, est à retenir presque tout entière. Sous prétexte d'exposer les
réformes de Golbert, l'auteur résume en moins de vinglcinq pages ses propres vues économiques, qui sont en accord parfait avec celles de son personnage, soit qu'il les lui prête, soit qu'il les lui ait empruntées, et tout ce qu il a écrit depuis sur ces matières n'est que le développement de ces pages.
Les premières pages de cette partie contiennent un exposé général des rapports de l'administration avec l'agriculture, le commerce et l'industrie :
« Augmenter la force publique sans nuire au bonheur des particuliers, voilà peut-être le but de l'administration des finances.
» Ce but est grand, sans doute, mais il est difficile à remplir, car les moyens qui constituent la puissance delà société contrarient souvent le bonheur de ses membres : lune demande des sacrifices, l'autre ne veut que des jouissances.
)) L'administrateur tempère ces oppositions, sans pouvoir les détruire ; et ses succès sont annoncés par l'accroissement de la population, car elle naît du bonheur, et c'est elle qui produit la force.
» C'est à la faveur d'une aisance générale que les hommes se multiplient, et c'est par le respect du Souverain pour leurs libertés et leurs propriétés qu'ils s'attachent à la société qui les a vu naître, qu'ils la servent, qu'ils la défendent, et qu'ils lui rendent, dans leur force, ce qu'ils ont reçu d'elle dans leur faiblesse.
» Les besoins continuels de l'homme, qui ne peuvent être satisfaits que par la fécondité renaissante de la terre, nous ont appris de bonne heure que la base essentielle de
la population était l'agricullure ; elle en serait même l'unique source dans une société où les biens de la terre seraient recueillis en commun, et partagés également. Mais par l'effet des lois de la propriété, il est encore d'autres circonstances qui concourent à l'accroissement de la population d'un Etat ; car un propriétaire, après avoir nourri ceux qui ont cultivé sa terre, et après avoir payé les impôts à la société, demeure possesseur d'une somme considérable de subsistances : et l'homme ne donnant rien pour rien, cet amas de fruits, en ses mains, ne deviendra la nourriture de ses compatriotes qu'autant que, par leur travail et leur industrie, ils pourront lui présenter des échanges agréables et de nouvelles jouissances.
)) C'est ici qu'on découvre le service important que rendent les métiers, les arts et les manufactures ; ils augmentent la population, en arrêtant sans contrainte les excédens de subsistances que les propriétaires tiennent dans leurs mains, et dont ils ont le droit de disposer à leur gré.
» Cependant, si ces manufactures n'étoient agréables qu'aux membres de la société où elles existent, leur utilité seroit imparfaite, caries propriétaires qui désireroient des productions d'un autre pays, consacreroient encore à les acquérir une partie des denrées de nécessité dont ils sont les maîtres : ce qui ne sera plus nécessaire, si ces manufactures peuvent plaire aux nations étrangères et deviennent un objet d'échange.
o Mais les hommes occupés des arts, des manufactures, cl de la culture des terres, livrant à cet objel toute leur attention, el ne vivant que de leur travail, ont besoin d'en
recevoir le prix chaque jour, et ne peuvent pas se détourner de leurs occupations pour chercher loin d eux des acheteurs.
)) C'est ici que se présente la fonction des négocions, et son importance. Leurs moyens, toujours prêts, répondent aux besoins journaliers de l'industrie, et leur active intelligence, excitée par l'intérêt personnel, défend dans les échanges les productions nationales contre celles des étrangers. Ardens négociateurs, ils les portent au bout de l'univers, et ils observent sans cesse et les lieux et les tems qui leur sont favorables.
)) Voilà donc l'agriculture, les manufactures et le commerce qui semblent former une chaîne de bienfaits et s'unir pour étendre la population et multiplier les jouissances. L'agriculture fait naître les subsistances, les manufactures les retiennent, les font servir en entier à la population nationale, et le commerce, par ses capitaux et son intelligence, favorise à la fois les produits de la terre et ceux de l'industrie.
o Si ces principes étoient vrais, que deviendroient ces reproches contre Golbert, si souvent répétés depuis quelque temps ? (1) »
L'opposition classique entre l'intérêt de la collectivité et celui des individus qui la composent et le rôle pondérateur de l'administrateur, c'est-à-dire du gouvernement et des lois, sont exposés par Necker d'une manière qui pourrait prêter à la critique, mais à laquelle il semble tenir d'une manière particulière, puisqu'il y reviendra dans la Législation des grains .