‹ Necker économisteChapitre 27 sur 87 · Académie 78 ; Lausanne, p. 252; Staël · texte numérisé non relu

Académie 78 ; Lausanne, p. 252; Staël

lorsque ces b'ens contribuent essentiellement au bonheur de la vie, mais il est sage de défendre ou de contrarier par des droits l'entrée des manufactures qu'on peut établir dans son pays. Le bonheur ne souffre point de ce qu'on empêche en France l'introduction des draps d'Angleterre, tandis qu'on en fabrique en France qui sont à peu près semblables.

Lorsqu'on dit que les lois prohibitives mettent quelquefois la force en contrariété avec le bonheur, c'est toujours du bonheur des propriétaires dont on parle ; car le bonheur des salariés est toujours favorisé par ces lois, puisqu'elles multiplient les occupations, eu protégeant les manufactures nationales.

Les lois prohibitives ne doivent s'exercer qu'à l'entrée du royaume ou des villes, et sont très difficilement applicables aux marchandises de petit volume.

Les nations les plus favorisées par la nature ont tout à la fois moins de motifs pour établir des lois prohibitives, parce qu'ayant plus de ressources pour s'enrichir, elles peuvent être moins sévères dans leurs institutions économiques, et plus de moyens pour le faire sans inconvénient, parce que la société qui présente à ces citoyens le plus grand nombre de jouissances, court le moins de risque à leur imposer quelques privations.

L'Angleterre est le peuple qui aies lois prohibitives les plus sévères et les plus étendues : c'est parce que les anglais mettent un prix infini à leur Liberté politique, qu'ils se prêtent sans répugnance aux lois prohibitives qui assurent la conservation de cette liberté en augmenta ni la richesse nationale.

— Si —

Entre les personnes qui déclament avec exagérai ion contre les lois prohibitives, il en est qui les attaquent comme une barbarie entre les hommes qui devraient se traiter en frères, et se communiquer réciproquement et sans contrainte les produetions qui leur sont particulières. Cette morale est très respectable; mais toute société est aussi distincte d'une autre, qu'un homme l'est d'un autre homme. On leur prêcherait inutilement l'abandon d'eux-mêmes et la communauté des biens ; ils chercheront dans toutes les occasions à faire valoir leurs avantages.

Un pays ne peut acheter qu'autant qu'on reçoit ses propres richesses en paiement ; ainsi, refuser d'acheter de lui, c'est refuser de lui vendre, c'est détruire le commerce. Ce raisonnement, ajoute Necker, pourrait être juste si un pays ne pouvait payer qu'avec ses manufactures ; encore faudrait-il examiner quel intérêt on aurait à lui vendre pour n'être payé qu'en objets dont ou peut se passer, ou qui contrarieraient des établissements intérieurs. Mais ce qu'il importe le plus d'observer, c'est qu'un pays peut payer, non seulement en travaux d'industrie, mais encore en subsistances, ou en argent, qui représente le pouvoir d'en acquérir partout. Ainsi, moins une société achètera d'objets d'industrie étrangère, plus elle aura de moyens pour obtenir en échange de la sienne ou des subsistances, ou de l'argent, seules fins de commerce qui augmentent la population et la richesse, tous les autres échanges n'étant qu'un troc de jouissances.

Une société qui laisserait entrer toutes les productions de l'industrie étrangère, tandis que les autres nations

continueraient à interdire l'introduction des siennes, serait peu à peu obligée de paver en subsistances ou en argent ce qu'elle demanderait aux étrangers; bientôt ses richesses et sa population diminueraient.

Toutes les idées de Necker que nous venons de résumer portent l'empreinte des théories les plus opposées à celles qui ont cours aujourd'hui, et qui commençaient à se répandre déjà au temps de Necker.

Il est très curieux de voir survenir brusquement à la suite des idées beaucoup plus modernes. « Lorsqu'une nation vous propose de laisser entrer chez elle une partie de vos objets d'industrie, à condition que vous permettiez l'introduction chez vous d'une partie des siens, il faut y consentir, si la chance d'acheter ou de vendre parait à peu près égale. » Les nations pauvres ont toujours besoin de veiller sur leurs lois prohibitives. Les nations favorisées par la nature en ont établi quelquefois avec raison pour exciter l'intelligence de leurs habitants ; mais quand ces derniers sont parvenus à déployer toutes leurs forces, elles devraient désirer que tous les États, d'un commun accord, abolissent ces lois. Necker ajoute cette phrase de nature à provoquer la surprise : c'est le cas de la France ; elle y gagnerait sûrement. Mais tant que les autres pays maintiennent leurs lois prohibitives, il est sage et politique d'observer une juste réciprocité dans tous les objets qui n'intéressent pas les jouissances.

Ce qui doit toutefois tempérer la surprise, c'est que Necker n'écrit pas sous l'influence d'une vision subite des notions fondamentales du libre échange et des richesses qu'il fait naître, mais eu considération de son

idée qu'il ne faut pas sans utilité diminuer le bonheur, en l'espèce la faculté de tirer de l'étranger les marchandises que Ion désire.

Necker fait ensuite l'application de ses idées à l'exportation des blés. Ce qu'il dit ne fait guère que développer quelques points du texte et nous en retrouverons le fond et même la forme dans la Législation des grains.

La population irait sans cesse en augmentant, si elle n'était arrêtée par le défaut de subsistances, ou par des passions et des calamités destructives. 11 n'est aucun souverain qui ne doive gémir, lorsque les grains, qui forment la principale subsistance, sortent habituellement de son royaume; ce sont des hommes qui s'en vont, c'est une portion de la force publique qui s'évanouit.

L'homme qui serait nourri par ces grains exportés offrirait son travail en échange, et la propriété trouverait un accroissement de jouissances.

Chez les nations naissantes, l'exportation des grains doit être nécessairement libre. Les propriétaires de terre, qui sont presque les seuls qui existent chez une nation pauvre, doivent désirer l'exportation parce qu'ils ne trouveraient guère d'autres moyens pour acquérir les productions étrangères qu'ils envient. Si on ne leur permettait pas l'expropriation des grains, peut-être négligeraient ils la culture .

Remarquez que Necker entrevoit ici la corrélation entre l'étendue des débouchés et le développement de la production. D'ordinaire il raisonne sur les blés comme si l'écoulement de la production au dehors ne devait pas déterminer une augmentation des emblavures. Il est vrai

que pendant la période de liberté d'exportation que la France venait de traverser, les étendues emblavées n'avaient, parait-il, guère augmenté, soit par défaut de ressources, soit par incertitude du lendemain, soit simplement par inertie.

Mais revenons aux Notes de Necker. Si l'on suppose un pays riche en culture et en toutes sortes d'établissements d'industrie, il serait bien extraordinaire qu'il put désirer le commerce d'exportation des grains. Quelques réflexions simples le feront sentir.

« Il n'est que trois sortes de richesses ; les denrées de première nécessité, qui sont les sources de la vie, et le germe de nouveaux hommes.

« Les objets d'industrie, qui sont le fruit du travail, et qui satisfont le faste et la commodité.

)) L'argent enfin, qui représente le pouvoir d'acquérir toutes les autres richesses.

)) Or. lorsqu'un pays par leseul échange de ses productions de luxe et de ses objets d'industrie, peut obtenir non seulement toutes les marchandises étrangères qu'il désire, mais encore de très grosses sommes en argent, pourquoi souhaiteroit-il de vendre des grains ? Pour avoir encore plus d'argent, dira-t-on. Mais il en auroit peut-être autant, en nourrissant des hommes et vendant leur travail » (1).

Les hommes aiment a être gouvernés par une institution fixe et constante, mais il serait possible que l'exportation des blés ne put pas être déterminée par une loi permanente.

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