C. Vacher de Lapouge
giène contribue maintenant à cette égalisation, en imposant aux classes riches une alimentation qui se trouve à peu près celle dont se servaient autrefois les classes pauvres. La perte des habitudes de suralimentation n'a pasprofité qua la santé publique, elle a rendu disponible une quantité très notable de subsistances qu'utilisent les classes moins aisées.
En môme temps que s'augmentait et se régularisait la masse des subsistances disponibles, que la consommation individuelle tendait à s'égaliser, l'opinion que 1 on avait autrefois de la quantité d'aliments indispensable à la vie et de leur nature se modifiait profondément.
Au temps de Necker, comme aux siècles précédents, une opinion très fausse des besoins de l'organisme imposait, du haut eu bas de l'échelle sociale, une suralimentation aussi copieuse que possible, et tolérait la consommation des vins jusqu'à l'ivrognerie. Ce régime, qui ajoutait à chaque génération plus d'arlhritisme et d'alcoolisme aux hérédités ancestrales ; est avec la syphilis et l'hérédosyphilis, la cause de la dégénérescence physique et mentale des classes supérieures de l'ancien régime (1). Les
1. La dégénérescence constante des classes dirigeantes, historiquement constatée dans tous les temps et dans tous les pays, était regardée jusqu'à nos jours comme une conséquence de circonstances sociales, et une rançon inévitable de l'élévation des familles. On L'explique aujourd'hui par la plus grande facilité que donnent la richesse et la puissance de contracter les tares transmissibles produites par l'abus de la bonne chère, des vins généreux et des amours vénales. Une étude de pathologie rétrospective, faite à l'aide des Mémoires du temps, éclairerait certainement la genèse de la Révolution, et fournirait sans doute l'explication tant cherchée de l'impuissance tragique de tant de gens intelligents et remplis de bonnes intentions, mais chez qui la volonté, la coordination des actions et le jugement paraissent abolis, type mental d'observation courante dans la clientèle des cliniques des maladies nerveuses.
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classes moyennes et inférieures s'alimentaient d'après les mômes principes, et si nous étudions la ration du soldat ou l'ordinaire des ouvriers nourris par leurs patrons, nous retrouvons, réduit mais encore excessif, surtout quant à la viande et au vin, le régime de suralimentation.
On était amené ainsi à prêter à la question des subsistances une importance plus grande qu'il n'aurait été légitime de le faire, et à regarder comme un régime de disette la consommation des légumes et des herbes cuites. C'est ainsi que la pomme de terre, cultivée en grand depuis plus d'un siècle, était encore regardée comme propre seulement à l'alimentation des bestiaux.
Avec un régime où la viande et le pain comptaient presque seuls, on comprend combien la moindre variation dans la récolte des céréales prenait de l'importance. Tandis que le blé nous parait d'une importance alimentaire assez secondaire pour que l'on cherche à rendre impossible toute importation, par des droits protecteurs qui laissent filtrer le blé seulement dans les aunées de très mauvaise récolte, on a vécu jusqu'à la fin du xvme siècle sous la hantise permanente de la possibilité d'une famine.
De là un danger sans cesse imminent de troubles qui entraiua les pouvoirs à prendre des mesures, si mal comprises d'ailleurs qu'elles avaient plutôt pour effet de rendre le mal plus grave et plus étendu.
Ces mesures avaient pour objet de rendre la vie facile aux habitants des villes, race plus remuante et qui menaçait de plus près les pouvoirs publics, en contraignant les paysans à leur vendre leur blé très bon marché. Ce système était désastreux pour ces derniers, et tout autant
pour la petite noblesse qui n'avait pas pour supplément à ses ressources agricoles, l'émolument des charges ni les pensions des gens de la Cour.
L'idée fondamentale était d'assurer l'approvisionnement par les paysans d'alentour, et la vente directe au consommateur. De là, une série de dispositions qui entravaient les transports à longue distance, et l'action régulatrice du commerce. Les blatiersou détaillants, les boulangers étaient soumis à des règlements qui ne leur permettaient d'acheter qu'après les consommateurs, et en petites quantités juste suffisantes pour donner satisfaction aux personnes trop pauvres pour acheter d'un coup un setier de blé. Quant au commerce en demi-gros, ou en gros, il était pratiquement rendu impossible par des mesures qui, du jour au lendemain, renversaient les conditions du marché, et rendaient la ruine plus probable que le gain . Il n'était possible que par accident, en vertu d'autorisations exceptionnelles ou pendant de courtes périodes d'abondance, où les autorités se relâchaient de leur sévérité.
A partir du moment où les citadins cessèrent de fabriquer leur pain, cette situation devint si intolérable à Paris qu'il fallut bien permettre aux boulangers de s'approvisionner plus largement. Ce système d'approvisionuement direct et local aggravait singulièrement les dangers de famine dans les régions où l'intempérie des saisons venait compromettre les récoltes, et des disettes locales pouvaient se produire même dans les années moyennes. Alors on organisait, soit par voie de tolérance ou d'autorisation, soit d'une manière officielle, un commerce et des transports auxquels manquaient les organes les plus
nécessaires, c'est-à-dire des voies de communication, des engins de transport, et surtout la compétence, le crédit d'approvisionneurs pratiquant régulièrement les affaires de gros. On créait une insuffisance et une cherté factices sur les marchés, à volumes d'affaires restreint, qui fournissaient l'approvisionnement. Faute de voies toujours praticables, beaucoup de transports devaient se faire à dos d'une, et dans le Lyonnais, par exemple, le blé se comptait par ànées. Craignant l'eau, les farines ne pouvaient emprunter les voies où il y avait des gués. Les transports opérés dans ces conditions étaient toujours compliqués au départ et à l'arrivée, guère moins longs et tout aussi coûteux dans la partie du trajet qui pouvait se faire par chariots sur les grandes routes mieux entrelenues.
Arrivé à destination souvent trop tard, le blé revenait si cher qu'il fallait parfois le vendre à perte, faute d'acheteurs en état de le payer.
Il reste peu de documents qui puissent permettre d'apprécier en chiffres les écarts de prix que laissait subsister entre les provinces un régime aussi maladroitement protecteur. Des statistiques qu'Aianassiev a retrouvées et publiées (1), montrent les écarts énormes des prix à peu de distance. En janvier 1768,1e blé est à 19 livres à Ghàlons, et à 23 à Soissons. A la même époque, il se vend 17 livres à Tours, 25 à Paris. En 1769, aussi en janvier, le prix est de 21 livres à Ghàlons, de 26 à Soissons ; il est de 25 à Tours, 28 à Rouen, à Amiens et de 34 livres à Paris;