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Commerce des céréales, p

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On pouvait tirer quelques ressources du dehors, de Pologne, de Russie, des pays barbaresques, mais par de mauvais et lents voiliers, la marchandise étant pondéreuse, et il fallait du temps pour informer les marchands de ces pays, et pour que les quautités nécessaires fussent concentrées dans les ports. Par Marseille on recevait de Gonstantinople, ou même directement de Kozlov, d'Akkerman et d'Otchakov, avec une licence de la Porte, et quand les corsaires barbaresques ne les capturaient point, des cargaisons assez importantes de blé ; on en recevait de Kœnigsb.Tg, de Danzig et de Riga; presque toujours par les entrepôts de Hambourg et d'Amsterdam. L'importation était libre, même par moment favorisée par des primes. Le remède toutefois était inefficace : les blés arrivaient trop tard dans les provinces disetteuses.

Les difficultés résultant des distances ne pouvaient être supprimées, mais le plus grand danger de famine venait des institutions même, des édits, des règlements et des usages. Cette législation, qu'il aurait suffi de faire disparaître pour rendre les prix bien plus stables et la répartition plus régulière, avait ses origines historiques dans légoïsme des bénéficiaires de taxes, dans la sottise haineuse des masses toujours pressées de s'assurer la pos> sion des blés aux dépens du prochain, et tous ces vices la rendaient inébranlable.

La prodigieuse complication des mesures de police el des taxes qui en dépendaient s'explique par l'origine indépendante de chaque système local, et par une superposition ultérieure d'imitations. L'entrée en contact de toutes ces légalités, dans une monarchie de plus en plus central i>

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aboutit à des absurdités qui n'existaient pas au temps où chacun de ces sortes de tout petits Etats avait réellement une vie propre» cl formait une unité aussi fermée et définie que les grands Etats d'aujourd'hui. Les rois s'efforcèrent d'accommoder ces systèmes compliqués et souvent discordants, mais l'histoire de leurs tentatives est celle de la plus décourageante série d'échecs que les essais de réforme royale aient subie dans la suite des siècles.

Le premier coup efficace fut porté par la déclaration du 25 mai 1763. Encore le progrès fut-il momentané ; la coalition des intérêts lésés et des préjugés populaires reprit bientôt le dessus, et la lutte dura encore plus d'un demisiècle. Il fallut que l'explosion terrible de la Révolution anéantit les intérêts particuliers des officiers locaux et des bénéficiaires de taxes, dispersât ou détruisit les intéressés, que l'ordre matériel fût rétablie par la main de fer de Bonaparte, que la restauration de la voirie, le télégraphe de Ghappe et les premiers vapeurs vinssent faciliter les communications, pour que la circulation régulière des céréales s'établît en France, et qu'il cessât d'y avoir des émeutes autour des convois de blé.

En vertu d'une série d'édits, d'arrêts et d'ordonnances, qui se répètent depuis Philippe le Bel jusqu'à l'arrêt du Parlement du 13 juin 1662 et à l'arrêt du Conseil du 19 avril 1723, le propriétaire était obligé d'envoyer son blé au marché de la ville; il n'avait pas le droit de le vendre ailleurs et particulièrement chez lui, même à son voisin le plus proche. Cette mesure avait pour but de tenir les marchés garnis. Il n'y avait qu'une exception, motivée par la nécessité d'approvisionner Paris. Les marchands pari*

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siens avaient le droit d'acheter directement dans les fermes et châteaux, depuis l'arrêt du Conseil du 16 octobre 1708.

Le blé conduit au marché ne pouvait être vendu à un prix supérieur à celui qui avait été annoncé, mais il pouvait l'être à un prix plus bas. Aux termes de l'article 11 de l'ordonnance de lo77, le grain devait être amené ou vendu par le propriétaire lui-même, ou quelqu'un des siens, sans aucun intermédiaire. Le marché fini, le blé invendu ne pouvait être remporté, le propriétaire pouvait seulement le confier aux officiers du marché, pour le remettre en vente aux deux marchés suivants. Au troisième, il devait le céder au prix qu'on lui offrait. On cherchait ainsi à décourager le propriétaire pour l'amener à faire des conditions meilleures aux acheteurs.

Le propriétaire ne pouvait vendre sa récolte à l'avance, et. chose inouïe, cette prohibition n'a été abrogée que de nos jours, par l'article 14 de la loi du 9 juillet 1889. Le propriétaire, paysan, seigneur ou abbé, ne pouvait pas davantage garder son blé au grenier pour attendre une année de cherté L'ordonnance du 21 novembre 1577 défendait de conserver le blé plus de deux ans, sauf celui nécessaire à la consommation personnelle.

Les autorités locales ne manquaient d'ailleurs pas, quand elles le jugeaient utile pour garnir le marché ou faire baisser les prix, d'ordonner aux détenteurs de blés de les porter sur le marché, et ceux qui cherchaienl à se soustraire à l'ordre étaient traités comme accapareurs . A fanassiev raconte en détail (p. 14 el suiv.), les persécutions exera contre des personnes de toute condition, par application de cette règle. Le cultivateur ne risquai! rien moins que les

galères à faire une déclaration fausse de la quantité de blé contenue dans ses magasins ; peu importait même que la déclaration fut supérieure et non inférieure à la réalité, faite de bonne- foi, et par mandataire. Heureusement, les agents n'étaient pas incorruptibles, et leur sensibilité les portait à garnir leur bourse plutôt que les bancs des rameurs du roi.

Si le rôle du producteur était un peu sacrifié, celui de l'acheteur n'était pas toujours dépourvu de soucis.

Le consommateur était relativement favorisé. On lui réservait les premières heures qui suivaient l'ouverture du marché. Il ne pouvait d'ailleurs pas acheter plus que ce qui était nécessaire à la consommation de sa maison, pendant une durée assez courte qui variait suivant les règlements de marché. En général, pas plus d'un setier, et il en fallait trois en moyenne pour nourrir une personne pendant un an. Tout approvisionnement illicite était sévèrement puni et le blé renvoyé au marché. Le particulier était donc obligé d'aller souvent au marché, et autant de fois au moulin pour porter le blé, et encore tout autant pour aller chercher la farine. Visiblement, le temps n'avait pas alors beaucoup de prix.

Le boulanger et le regratier, le marchand en général, ne pouvaient acheter qu'après les particuliers. L'ordonnance de 1672, qui fut en vigueur jusqu'à Turgot, tolérait l'achat quotidien par chaque boulanger de Paris de 2 muids de blé et 1 muid de farine. Comme à Paris les fours particuliers devenaient rares, la boulangerie employait dès le commencement du xvme siècle plus d'un millier de muids par jour. Les négociants en gros, que l'on n'oserait guère

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appeler ainsi aujourd'hui, ne pouvaient avoir en magasin plus de 2 muids d'avoine et de 8 setiers des autres grains. Les hôteliers et regratiers ne pouvaient pas acheter tous les jours, mais seulement chaque jour de marché, et jusqu'à 6 setiers d'avoine et 2 de grains, sans plus.

Négociants et boulangers pouvaient d'ailleurs acheter en dehors de Paris, sur les marchés, et quelquefois chez les particuliers, ce que les marchés et les ports parisiens ne leur fournissaient pas en suffisance. Les achats qui se faisaient en province ne pouvaient se faire qu'en dehors d'un a arrondissement », de 8 lieues de rayon autour de Paris pour les boulangers, et de 10 lieues (Ordonnance du 8 janvier 1822) pour les blatiers. La Déclaration royale du 8 septembre 1737 étendit d'ailleurs aux boulaugers l'interdiction de se pourvoir dans le rayon de 10 lieues. L'établissement de cette zone de banlieue avait pour but de favoriser les achats directs des particuliers, mais défavorisait singulièrement les acheteurs de pain et les acheteurs de blé au détail, c'est-à-dire les classes les plus pauvres, et tous les citadins dépourvus de four et peu soucieux de faire moudre, masse qui allait sans cesse en croissant dans la capitale.

Cette disposition se complétait par une interdiction de laisser sortir de l'arrondissement les blés une fois entrés, quelle que fut leur provenance, ce qui avait pour résultat d'empêcher le transit entre le haut bassin de la Seine et le bassin inférieur, et par toute voie de terre passant par Paris.

Les villes de province étaient pourvues de règlements liés variables, mais conçus dans le même esprit que celui

de Paris, et dos chicanes équivalentes rendaient partout difficile la situation du consommateur comme celle du producteur de blé. Quant à la situation des blaliers, des regra* tiers, elle était partout très précaire et très dangereuse. Pour compléter le contrôle exercé sur ces marchands, une autorisation, ou tout au moins une inscription sur des registres spéciaux, et des mesures très analogues à celles qui permettent encore aujourd'hui le contrôle du commerce des vins, venaient rendre encore plus gênant l'exercice de la profession. Aussi les honnêtes gens évitaient-ils ce genre de commerce, de sorte que le commerçant en grains, suspect légal, finissait par être en réalité digne de suspicion.

La circulation des grains dans chaque province, et de province à province, était de son côté soumise à des difficultés administratives de toutes sortes. On peut dire que pratiquement les convois pouvaient être légalement arrêtés par les autorités sur tous les points de leur parcours. Quand le pouvoir central voulait bien autoriser la circulation, et quand les autorités locales ne jugeaient pas à propos de l'empêcher, soit d'une manière formelle, soit en multipliant les formalités, les blés pouvaient faire d'assez longs voyages à l'intérieur.

Les frais de transport se trouvaient d'ailleurs très augmentés par les droits de passage, péage, douanes intérieures ou octroi que les blés avaient à payer à la traversée des villes, des villages, des ponts, etc., mais surtout au passage d'une province dans une autre. Dans la zone des cinq grandes fermes, les blés pouvaient faire de longs trajets sans se heurter à la douane, mais il n'en était pas de même dans les autres provinces.

La faculté de faire circuler les blés à l'intérieur était soumise à d'incessantes fluctuations, qui rendaient trop aléatoire l'organisation d'un commerce sérieux. Un arrêt du Conseil du 21 août 1703, pour ne point remonter plus haut, avait permis le libre transport d'une province aune autre, substituant ainsi un régime fixe aux autorisations temporaires pratiquées antérieurement : mais il ne fut pas exécuté. L'arrêt du Conseil du 9 novembre 1710, par une concession renouvelable et qui fut renouvelée, puis celui du 28 octobre 1719, affranchirent de tout droit et sans terme, la circulation intérieure des grains. Après des alternatives, l'arrêt du 26 octobre 1740 rétablit les droits qui de fait n'avaient jamais cessé d'être perçus, et supprima la liberté de circulation à l'intérieur. L'arrêt du 17 septembre 1743 autorisa de nouveau la circulation, sous des conditions strictes qu'élargit celui du 17 septembre 1754.

Toutes ces mesures étaient d'ailleurs pratiquement paralysées par une infinité de règlements locaux qui permettaient les choses défendues, et surtout défendaient les choses permises par le roi. D'autre part, les taxes douanières établies entre la zone des cinq grosses fermes et celle des provinces réputées étrangères, ou entre ces dernières, l'innombrable quantité des péages locaux, aboutissaient à un total de droits véritablement prohibitif, quand l'écart des prix n'était pas extrême entre les provinces intéressées par le trafic, ou quand cet écart ne dépassait pas beaucoup le prix toujours élevé des transports. On peut voir en délail dans l'ouvrage d'Afanassiev (chapitres VI et Vil), la complication prodigieuse de ces dispositions fiscales. Relevons seulement que le nombre des péages était d'envi-

ron 5.000, chiffre déjà inquiétant, mais le nombre des taxes de marché était à peu près décuple.

La circulation par mer, le cabotage, n'était pas plus libre que les transports par terre. Régi par l'ordonnance douanière de février 1687 sur le fait des einq grosses Fermes, par les arrêts du Conseil du 27 septembre 1710, du 28 octobre 1719, du 30 septembre 1721, du 3 mai 1723, etc., le cabotage des grains était soumis à des vexations et à des incertitudes de toute sorte. D'ordinaire, il était permis, à charge de se pourvoir d'un acquit à caution, et de représenter un certificat de descente, dans un délai et à une autorité d'ailleurs variable, tantôt fiscale, tantôt administrative. Ces permissions étaient temporaires, quelquefois de quelques mois seulement, comme par terre, leur renouvellement incertain. Les taxes de mer étaient aussi onéreuses et aussi compliquées que celles dont étaient grevés les transports fluviaux, par bat ou par roues. Le cabotage était d'autant plus défavorisé, qu'il était regardé comme la principale voie de contrebande.

Quant au commerce extérieur, l'importation était libre, et les droits de douane étaient purement fiscaux, sans tendance prohibitionniste ou même protectionniste. Cette liberté ne fut que très rarement limitée, dans des cas particuliers et tout à fait exceptionnels. On estimait qu'il n'y avait jamais trop de grains en France. Le même motif faisait qu'en revanche l'exportation était sévèrement surveillée. Tantôt tolérée, plus souvent interdite, elle n'était jamais encouragée.

L'ordonnance de François Pr, de novembre 1539, essaya de mettre un peu d'unité et de fixité dans la législation de

l'exportation des grains. Elle avait été jusqu'alors régie surtout par des usages locaux. On posa le principe que l'exportation était prohibée, sauf autorisation du roi ;Tédit de juin 1571 renouvela l'affirmation du droit exclusif du roi à autoriser l'exportation, et cette affirmation fut renouvelée encore dans l'édit de janvier 1639. Ces répétitions montrent que les exportations se faisaient alors assez couramment pour que la nécessité d'une autorisation fut sans cosse menacée de tomber en oubli. A partir de cette époque, les autorisations sont très fréquentes, mais de plus courte durée.

Sous Colbert, l'instabilité est de plus en plus grande ; suivant l'abondance de la récolte, on autorise l'exportation avec droits de sortie, ou sans droit de sortie, ou bien on la prohibe entièrement. Les autorisations ne sont données que pour un nombre limité de mois ; elles peuvent d'ailleurs, comme de tout temps, être limitées à certaines provinces ou a certaines issues. Sous ses successeurs, moins diligents, l'application du système continue, mais avec une telle inintelligence des situations qu'il se produisit des désastres.

L'exportation finissait par être envisagée surtout au point de vue des droits de sortie, et l'intérêt des fermes aidant, on l'autorisait sous le prétexte d'excédent, même quand la récolte était déficitaire. L'autorisation du 2 juin 1708, rendue dans ces conditions, a contribué à la terrible famine de 1709. Un arrêt du Conseil de septembre 1910, en vint alors à punir de mort les exportateurs. Cela ne fit d'ailleurs qu'exciter la contrebande, qui payait des droits d'exportation aux agents chargés de la surveiller au lieu

de les payer au fisc. Le blé fuyait toujours, mais les fermes ne touchaient plus rien. L'arrêt du commerce d'exportation ne fut pas long, mais les sorties ne reprirent sérieusement qu'après l'arrêt du Conseil du 13 mars 1720, autorisant l'exportation en payant triple droit. Le commerce commençait à peine à s'organiser imparfaitement, et dans certaines régions seulement, quand l'exportation fut de nouveau prohibée le 3 mai 1723. Ces mesures incohérentes se succédèrent indéfiniment, au gré des circonstances, jusqu'en 1763.

Toutes ces vicissitudes ne s'expliquaient pas seulement par le soin de retenir le blé. L'intérêt national était le prétexte, mais souvent la cause efficiente était l'intérêt particulier. Des spéculateurs influents faisaient ouvrir ou fermer les débouchés par des octrois d'autorisation, des retards d'autorisation, des prohibitions qui surprenaient tout le monde sauf les intéressés, agioteurs et prévaricateurs. Les opérations qui portaient toujours sur des quantités médiocres, et par suite ne rapportaient pas de gros bénéfices,causaient de grands dommages en troublant le marché, mais les coupables étaient toujours sûrs de complicités qui leur assuraient l'impunité, malgré les colères populaires.

Le gouvernement finit par être mêlé lui-même à ces tripotages, et pour avoir voulu par des procédés subreptices assurer le pain à bon marché, il favorisa des spéculations contraires à ce but. Ces opérations ont donné lieu à la légende célèbre du Pacte de famine, qui a disparu seulement à une époque récente, après les publications de Biollay, de Bord et d'Afanassiev.

Le commerce n'étant pas en état d'assurer dans les cas

graves l'approvisionnement de la France, et en particulier celai de Paris, le gouvernement se croyait obligé d'y subvenir par des expédients, qui consistaient surtout à faire acheter par des agents secrets les blés nécessaires, que l'on revendait à des prix abordables et souvent à perte. Ces achats se faisaient tantôt en province, tantôt à l'étranger, avec des précautions destinées à prévenir la panique, mais qui étaient toujours éventées. A la fin du règne de Louis XVI, il s'agissait d'approvisionner une ville de 600.000 habitants, habitués au pain de boulanger. On fut amené à procéder d'une manière à peu près officielle, et pour servir de volant à cette machine d'un fonctionnement très irrégulier, des greniers d'abondance avaient été constitués sur divers points de la banlieue.

Le fameux Pacte est une soumission faite par Malisset et consorts, le 28 août 1765, au ministre L'Averdy, pour l'entretien et le renouvellement de ce fonds de roulement. L'original a été retrouvé aux archives nationales dans la liasse des opérations de la société, F. '\ 11U4.

Dans l'exercice de son mandat, la Compagnie Malisset commit beaucoup d'imprudences et beaucoup d'abus. Malisset fit peu de bénéfices, environ 110.000 livres. Les opérations se faisaient d'ailleurs sur un pied médiocre. L'approvisionnement normal était de 40.000 setiers de froment, de quoi nourrir 10 à 12.000 personnes pendant un an. Du 19 octobre 1767 au 21 janvier 1769. le receveur de la caisse des grains Malavaud encaissa 2.483.306 livres, 17 sols, i deniers de ventes. Finalement Malisset lui-même demanda, au bout de trois ans. la résiliation rie la soumission, après avoir par ses opérations beaucoup

nui au commerce, dont il entravait les achats par l'importance relative des moyens financiers dont il disposait.

L'opinion s'établit que le gouvernement spéculait, Louis XV en devint odieux, ses ministres impopulaires, l'écho des haines se fit jour pendant la Révolution, les livres d histoire qui datent de vingt ans parlent encore avec horreur du Pacte de famine : tout cela simplement parce que le gouvernement, ignorant des lois économiques, désireux d'assurer le bas prix du pain, avait pratiqué une politique des subsistances tout à fait conforme au désir des masses, mais désastreuse pour leurs intérêts. Cet exemple montre quelle était la mentalité populaire au milieu du xvme siècle.

Le règne de Louis XV vit pourtant le commencement d'une politique des grains conforme aux exigences de l'économie politique. Dès 1719, un arrêt du Conseil avait proclamé le principe que le développement de l'agriculture a pour condition essentielle la liberté du commerce des grains. L'arrêt du 17 septembre 1754 permit la libre circulation des grains entre les provinces. La déclaration du 25 mai 1763 autorisa le libre transport des grains et denrées dune province dans une autre, sans déclarations ni permissions préalables, sans droits de péage, passage, pontonage ou travers. Cette dernière était l'œuvre du contrôleur général des Finances Bertin, partisan convaincu de la liberté du commerce des grains. L'Edit du 19 juillet 1764, qui était aussi sou œuvre, permettait à tous, même nobles et privilégiés, de pratiquer le commerce des grains, soit avec les régnicoles, soit avec les étrangers, et de faire à cet effet tels magasins qu'ils jugeraient nécos-

G. Vacher de Lapouge 8

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saires. Le blé exporté payait un droit de sortie d'un et demi pour cent.

Dans ( es mesures on sentait l'influence des idées économiques de Herbert, de Quesnay et des physiocrates. Elles eurent surtout pour effet de marquer une tendance au changement des doctrines et de permettre au commerce Je s'organiser sur des bases plus puissantes. Quant au reste, les titulaires des droits innombrables et l'obstination populaire empêchèrent presque partout leur application, et peu à peu forcèrent le gouvernement à les atténuer.

Justement à cette époque il y eut une série de mauvaises récoltes. Le populaire s'émut, il y eut des troubles dans les marchésrplusieurs Parlements intervinrent, restreignant ou supprimant par des arrêts les libertés établies par les arrêts du Conseil (Paris, Dijon, Rouen, Bordeaux). A son tour, le Conseil cassa ces arièts. Les Parlements du Midi, Aix, Toulouse, Grenoble, prirent au contraire parti pour la liberté commerciale. Les officiers des villes prennent des arrêtés pour et contre. De simples procureurs fiscaux en prennent aussi. Dans beaucoup de régions les lois établissant la liberté du commerce des grains ne furent même pas promulguées.

Bref, le pouvoir central fut réduit à l'impuissance, et il finit parcapiluler. Berlin laisse la place à Maynon d'Invau, qui est libéral, celui-ci à l'abbé Terray,qui est l'adver.-uiie des libertés économiques. Le 23 décembre 1770, le Conseil rendit un arrêt qui, sans abroger ceux de 1703 ni ceux de 1 7 ( > 4 , restaura l'ancien régime des grains en rétablissant l'inscription des marchands, l'interdiction aux cultivateurs.privilégiés, etc., de se mêler de commerce, la défense

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dPacheter hor&des marchés. La circulation intérieure resl;iil nominalement autorisée, mais elle était pratiquement impossible, faute de quantités suffisantes entre les mains des marchands, réduits au rôle de détaillants ; l'exportation esl de nouveau interdite. A son tour ce nouvel arrêt trouva des oppositions : le Parlement de Toulouse paraît ne l'avoir jamais reconnu. Un arrêt du Conseil du M février 1773 acheva l'immobilisation en imposant au cabotage des conditions qui le rendaient impossible. Toutes ces mesures rendirent l'approvisionnement tellement difficile que Terray fut obligé de développer de plus en plus le système odieux de la caisse des grains, des magasins royaux, et des commissionnaires acheteurs et revendeurs des grains du roi.

En L774, Louis XVI monte sur le trône. Terray est renvoyé, le ministre de la Marine, Turgot, le remplace comme contrôleur général des Finances, un peu par hasard, parce que le roi voulait placer M. de Sarlines, lieutenant de police, qui eut la Marine. Le choix était heureux. Turgot, un des hommes les plus instruits et les mieux organisés de son temps, arrivait au pouvoir avec un programme déjà défini dans les célèbres Lettres adressées à Terray. Appelé au pouvoir le 24 août 1774, dès le 13 septembre il fait rendre un arrêt du Conseil qui rétablit la liberté effective du commerce des grains. Le préambule de cet arrêt, écrit par Turgot, est uue admirable leçon d'économie politique

L'article pTemier du célèbre arrêt de Turgot dispose que lesarticlcs 1 et 2 delà Déclaration du 25 mai 1763 sur la liberté de la profession de négociant en grains, seront

exécutés suivant leur forme et teneur. L'article 2 fait défense à tous officiers du roi et des seigneurs de mettre aucun obs-tacle à la circulation des grains et farines de province à province, de contraindre les détenteurs de blé de les porter au marché, ou de les empêcher de les vendre où bon leur semblera. L'article 3 déclare que le gouvernement renonce à faire des achats ou ventes de blé. L'article 4 permet l'entrée des blés étrangers, avec faculté de réexportation. Pas un mot de la liberté d'exportation, « qui serait une épouvantail à chêne vière pour le peuple », disait Baudeau. Rien non plus au sujet des règlements de Paris et des péages, les grands obstacles pratiques à la réforme.

L'opinion des classes éclairées fut cette fois bien plus favorable à sa réforme. Par malheur, le commerce désorganisé était hors d'état de faire face aux besoins, et une nouvelle période de mauvaises récoltes fit éclater de tous côtés des troubles qui prirent à Paris et autour de Paris le caractère d'une émeute organisée. Le 2 mai 1795, les émeutiers sont à Versailles, le roi intimidé les reçoit, leur promet que le prix du pain sera abaissé. Le 3, ils sont maîtres de Paris pendant toute la matinée. Ce fut ce qu'on a appelé la Guerre des farines.

Turgot ne s'en émut pas beaucoup, et profita de la circonstance pour suspendre la perception des droits d'octroi et de marché dans les localités où sévissait la disette. Il supprima aussi beaucoup d'autres droits, et c'était la véritable manière d'arriver à rendre effective la liberté de circulation. En 1776 et 1777, la liberté d'exportation fut organisée à son tour. Assurément tous les obstacles n'étaient pas détruits, il s'en fallait, mais le commerce

pouvait espérer et préparer son essor. Cet essor ne devait pas larder h être brisé par Neckcr.

Ces vicissitudes de la législation du commerce des blés ne sont plus la simple conséquence de fluctuations économiques ou de besoins fiscaux, comme à l'époque de Louis XIV, mais le résultat de l'évolution politique. Dans une phrase célèbre, Voltaire dit qu'à partir de 1750 les conversations des salons se détachèrent de la littérature et do la philosophie pour se porter sur les blés. Ces conversations, de tendance plutôt frondeuse comme le voulait l'esprit de l'époque, firent peu à peu brèche dans le système des idées établies, et c'est ainsi que les vues des personnages au pouvoir commencèrent à changer.

Le premier ouvrage économique qui passe pour avoir exercé une influence sur la législation fut l'Essai sur la police générale des grains, dont la première édition et la seconde parurent à Londres, en 1753, et la troisième plus que double comme nombre de pages, à Berlin, en 1755. Ce livre assez documenté d'après les statistiques anglaises, est un plaidoyer en faveur de la liberté du commerce des grains. On y montrait que l'assurance des débouchés développe la production, et que la liberté de la circulation entraîne la régularité de l'approvisionnement et la modération des prix. Ce livre d'Herbert a beaucoup contribue à faire croire que l'Angleterre permettait constamment l'exportation des blés, alors que de nombreuses restrictions étaient pratiquement apportées à ce principe dans les années de cherté. Cette publication passe pour avoir inspiré l'arrêt du 17 septembre 1764, permettant la libre circulation des grains entre les provinces.

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L'influence la plus considérable fut cependant exercée par l'école physiocratique. L'agriculture que Sully avait rendue si prospère avait périclité après lui et fut un peu dédaignée pour l'industrie pendant la vogue du mercantilisme. Les physiocrates la divinisèrent presque. Pour eux, l'agriculture possède le privilège exclusif et merveilleux de donner un produit net, ce qui excède le remboursement des avances étant un don gratuit de la nature. La terre est donc' l'unique source des richesses, elle seule est créatrice de matière nouvelle et de valeur nouvelle, car elle est seule à donner naissance à la matière, et la matière est seule à donner naissance à la valeur.

Pour remplir son objet, l'agriculture a d'ailleurs besoin de capitaux, et de grands capitaux : il faut donc que l'agriculteur soit riche, qu'il ne soit plus sacrifié comme par le passé. Cette notion de la grande agriculture, qui passionne les physiocrates, est eu opposition complète avec les principes et les pratiques du gouvernement en ce qui concerne la culture^ la vente et le commerce des grains. Pour la réaliser il faudra que toutes les entraves légales soient brisées De là la nécessité d'affranchir la culture d'une infinité d'usages, de droits et de règlements qui la paralysent, et la vente des produits de toutes les mesures qui ont pour objet d'assurer le bas prix des grains. Ce qu'il faut tendre à réaliser, c'est au contraire le bon prix, que pour le blé les physiocrates finissent par fixer à 18 livres le setier de 156 litres.

Cette théorie de la nécessité du bon prix devient un bélier avec lequel les physiocrates battent sans cesse la législation restrictive. Le but avéré de cette législation

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étail d'abaisser le plus possible le prix de vente dos blés pour rendre la vie plus facite aux acheteurs, sans tenir compte des intérêts des prnducleurs ; dans les années d'abondance les fermiers arrivaient ainsi à dépenser parfois 12 à 17 livres pour produire un setier de blé qu'ils vendaient seulement 10, 12, 14 livres (1). Après avoir supporté les impôts, tous les frais, et vendu finalement avec perte, ils diminuaient leurs emblavures, et pour peu que la saison fût mauvaise, la disette venait l'année suivante;

Pour augmenter les prix, il faut que la circulation facilite sans cesse la vente : à quoi bon améliorer les terres et augmenter les emblavures, faire de la grande et riche agriculture, si les blés produits ne parviennent pas à se vendre? « Que ferons-nous de nos grains, nous ne trouvons pas à les vendre ! » Telle est, d'après les physiocrates, la réponse du cultivateur. C'est exactement, on le voit, l'opposé du point de vue pessimiste de Necker, sans cesse hanté par le spectre de la disette.

Le grand consommateur, c'est le peuple. Pour consommer, et par suite pour faire produire, il faut que le peuple soit riche. Pour Quesnay, la hausse des salaires est indispensable au bonheur général..

« Ce n'est jamais le débit qui manque, c'est le prix. On peut toujours débiter à vil prix. Et il n'y a que le haut prix qui puisse procurer et maintenir l'opulence par les succès de l'agriculture. Voilà l'alpha et l'oméga de la science économique. » C'est encore l'opposé de la doctrine

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