Edit. princeps, 1, 129. — Lausanne, p. 93. —Staël
L'on doit acheter annuellement 100. 00!) quintaux do tabac de la Caroline. Si l'on accomplit ce paiement avec 100.000 setiers de blé, produits par 20.000 arpenta de terre, on prive le royaume du nombre d'hommes que ces 20.000 arpents peuvent nourrir. Si Ton paie cotte même quantité avec le produit de S. 000 arpents de vigne, on ne diminue la population que du nombre d'habitants que ces 5.000 arpents peuvent entretenir: Ton aura bien mieux fait que de payer en blé. Mais si Ton peut payer ce tabac avec le simple travail des hommes, l'on fera bien mieux encore ; car on ne vendra que leur temps, et non le produit d'une terre qui peut les nourrir; c'est donc ce genre d'échange qui donne à la population sa plus grande étendue.
Necker relève d'ailleurs à cette occasion Terreur des économistes qui ne tenaient pas assez compte de la valeur productrice de l'industrie : «Je scais bien que presque tous les objets d'industrie sont composés d'une production du sol ; mais quand le prix de ces ouvrages dérive principalement du travail, la portion de terre consacrée à la matière première, est presque imperceptible.
» Si le lin, produit par un arpent, étoit la matière première de dentelles estimées cent mille francs ;
» Si les vers à soie, nourris par un môrier, devenoient eelle d'une étoffe précieuse par la perfection de l'art et du goût ;
» Si l'arbre d'une foret étoit la matière première des travaux ingénieux et multipliés d'un habile sculpteur; si un pouce quarré de métal étoit celle d'une montre de Julien Le Hoy ; une once de couleur, celle d'un tableau de Vernet,
certainement, on pourroit considérer le prix de tous ces objets précieux, comme dérivant uniquement du travail des hommes (1) ».
A propos de l'inquiétude qui s'empare du peuple à la moindre augmentation du prix des blés, et contre laquelle tous les raisonnements restent impuissants, Xecker se livre à d'intéressantes constatations, qui marquent bien la différence des temps.
« La faculté de savoir et d'entendre est un don général de la nature... mais dans l'inégalité des fortunes, effet de l'ordre social, l'instruction est interdite à tous les hommes nés sans propriétés... Que les propriétaires veuillent les nourrir .sans exiger le dévouement de toute leur journée; qu'ils leur donnent en même temps des livres et des instituteurs, alors ce peuple pourra raisonner sur la prospérité publique ; il entendra peut-être, par l'étude d'un calcul économique, que plus le pain est cher plus on doit être heureux; jusque-là son ignorance est notre ouvrage; ace titre, nous devons la ménager, et ne pas nous irriter, lorsque par hasard le seul sentiment que ce peuple peut avoir, et le seul intérêt que nous lui avons laissé, blesse nos convenances.
» D'ailleurs, si l'aveuglement du peuple pouvoit être dissipé par la force de l'évidence, effet de la science moderne, est-il bien sur que cet accroissement de lumières fût un avantage pour les propriétaires ?
» Si le peuple étoit capable de se rendre aux vérités abs-
1 Édit. princeps, I, p. 138. — Lausanne, p. 99, — Staël, p. 11").
traites, n'auroit-il pas en même temps la faculté de réfléchir sur l'origine des rangs, sur la source des propriétés, et sur toutes les institutions qui lui sont contraires ? Est-il bien sur enfin que cette inégalité de connaissances ne soit pas devenue nécessaire au maintien de toutes les inégalités sociales qui l'ont fait naître? Mais toutes ces inégalités ne cesseront jamais, et le peuple de tous les tems sera toujours le même; il n'entendit jamais raison sur la cherté du pain, et ne l'entendra jamais (1) ».
11 est permis, je crois, d'inférer de ce passage que Necker se préoccupait beaucoup moins du côté économique que du côté politique de la question. C'est peut-être ce qui nous explique pourquoi les théoriciens étaient presque tous favorables à la liberté du commerce des grains, tandis que les hommes chargés des responsabilités du pouvoir ont tous été, sauf Turgot, partisans de la restriction. Il semble bien que la plupart d'entre eux aient été inspirés surtout par la crainte des mouvements populaires.
Necker, un peu plus loin, fait remarquer qu'en Angleterre les peines et les mécontentements du peuple sont connus presque dès leur naissance; en France, le moindre attroupement est prévenu, et il n'en est aucun de légal de sorte que le Souverain n'est iu formé que quand il est trop tard.
Necker regarde les lois sur les grains comme presque les seules qui puissent adoucir la misère du peuple. D'où vient cette misère dans tous les temps, dans tous les pays et quelle en sera la source éternelle? C'est le pouvoir
1. Édit. princeps, p. 156. — Lausanne, p. 113. — Staël, p. 130.
qu'ont les propriétaires de ne donner en échange d'an travail qui leur est agréable, que le plus petit salaire possible, c'est-à-dire, celui qui représente le plus étroit nécessaire. Cet empire, dit Necker. ne changera jamais, et il augmente, au contraire, par l'effet de deux circonstances.
L'une, c'est que les propriétés tendent plutôt à se rassembler qu'à se diviser; la seconde c'est qu'à mesure que la société vieillit, il s'amasse uue très grande quantité d'ouvrages d'industrie dont la durée surpasse la vie des hommes, établissant une concurrence sourde et permanente contre le travail des ouvriers, et rend leur prétenlion plus impuissante.
Supposons que vingt sols soient le prix auquel les propriétaires peuvent réduire la journée d'un homme obligé de se nourrir avec sa famille, que ce journalier paie un sol par jour au Ti sor public. Si cet homme est déchargé de cet impôt, sa journée ne tardera pas à être réduite à dix-neuf sols, parce que les propriétaires tendent toujours à user de leur puissance, et que celle des journaliers ne peut y résister
Ainsi, quelle que soit la distribution des impôts, le peuple est condamné à n'obtenir jamais que le néces^ai^e en échange de son travail. La puissance législative ne pool exercer sa bienfaisance envers le peuple, qu'en lui assurant du moins ce nécessaire auquel il est réduit, et tous ses soins, toutes ses précautions dépendent uniquement delà sagesse des lois sur les grains.
Ici, Necker est bien près du socialisme, avec cette théorie que d'ailleurs nous lui connaissons déjà ; de la réduction du salaire au minimum nécessaire à la vie, et de l'Etat Providence.
C'est d'ailleurs celle notion de la charge d'âmes in :ombant au roi, qui explique, combinée avec la crainte de l'émeute, toute la législation annonaire de l'ancien régime.
Neeker croit être arrive a démontrer les inconvénients attachés à la liberté constante d'exporter des grnins ; il se demande si une loi permanente pour défendre l'exportation des grains serait convenable. Il remarque que le blé se gâte assez promptement ; ainsi, mettre obstacle à sa sortie, lorqu'il y a un superflu évident, c'est empêcher de convertir un bien périssable dans un bien durable, qui est l'argent. D'ailleurs, une grande abondance ferait baisser le prix sensiblement, et si les propriétaires ne pouvaient pas se dédommager de cette baisse, par la vente de ce même superflu, ils souffriraient un grand dommage. Entre la liberté ou la gène absolue, il est temps de chercher quelques modifications raisonnables, mais il est convenable, d'examiner auparavant la question de la liberté intérieure qui sera l'objet de la seconde partie de l'ouvrage .