‹ Necker économisteChapitre 49 sur 87 · Deuxième partie · texte numérisé non relu

Deuxième partie

Necker commence par des considérations générales sur la liberté du commerce des grains dans l'intérieur du royaume.

Une province a du superflu, une autre est dans la disette ; il n'est rien de plus conforme à la justice, et au principe de société, que de permettre à ces deux provinces de s'entr'aider mutuellement. Les agents naturels de ces sortes d'échange, ce sont les marchands.

Quand il y a une grande distance entre ces prix du blé dans différents endroits du royaume, le marchand commence par s'assurer un bénéfice, en transportant de la province abondante dans celle où il y a disette. Lorsque le niveau est établi, ou lorsque les disproportions ne sont pas suffisantes pour exciter sa spéculation, il achète pour revendre, avec profit, dans un autre moment, soit sur le lieu môme, soit ailleurs. S'il fait ces achats avec modération et lorsque les prix sont bas, il est encore utile. S'il achète dans une année très fertile avec le dessein de garder jusqu à la suivante, il rend encore service. Dans ces deux cas il travaille à régulariser les prix.

Mais s'il achète quand une hausse serait nuisible à l'harmonie générale, les prix renchériront, et son action sera nuisible. Plus il intervient d'agents successifs entre les propriétaires et les consommateurs, plus le prix de la denrée renchérit pour ces derniers Souvent la seule inquiétude qu'inspirent leurs achats, occasionne la hausse qu'ils désirent, mais leur intervention hausse encore le prix par des considérations plus essentielles.

Il serait difficile de connaître la quantité de blé qui exisle dans le royaume, et l'élendue des besoins. Ce n'est donc que par l'effet d'une opinion que le peuple est inquiet ou tranquille sur la provision de grain.

Que des négociants accaparent le blé. la quantité existante paraît diminuée, la crainte d'en manquer augmente : quelques propos répandus, quelques acheteurs simulés qui montrent de l'empressement peuvent exciter l'inquiétude et produire des révolutions dans les prix.

L'intervention des marchands renchérit encore les blés,

en diminuant le nombre des vendeurs avec lesquels les consommateurs ont à traiter. Les partisans de la liberté illimitée font un raisonnement tout contraire. Plus il y a de liberté, disent-ils, plus il y a de concurrence ; plus il y a de concurrence, plus les excès dans les prix sont prévenus. Le principe de ce raisonnement n'est pas exact, dit Necker.

En effet, sans l'intervention des marchands, le nombre des personnes qui vendraient des blés aux consommateurs serait égal au nombre des propriétaires ou des fermiers. Alors un marchand devient seul vendeur d'une quantité de blés qui, sans son intervention, aurait peut-être été débitée par deux ou trois cents propriétaires. Ces négociants peuvent vendre ensuite aux blatiers, qui débiteront aux consommateurs, mais cette espèce d'augmentation du nombre des ventes et des vendeurs multiplie les bénéfices en augmentant les charges des acheteurs.

L'intervention des marchands contribue d'une autre façon au renchérissement des prix, en augmentant la puissance naturelle des vendeurs de blé sur les consommateurs. Les propriétaires ou les fermiers sont obligés de vendre pour dépenser, ou pour acquitter les impôts. Au contraire, les blés, dans les magasins des négociants, ne représentent plus un revenu, mais un capital qu'ils peuvent garder comme leur argent, ou comme toute marchandise quelconque, aussi longtemps que leur intérêt ou une spéculation bien ou mal combinée les y engage.

On peut s'étonner que Necker, homme d'affaires expérimenté, ait oublié que les marchands plus que personne ont intérêt à vendre promptement, pour multiplier les

opérations et tirer de leur argent le plus grand nombre de bénéfices successifs dans un même temps. Il se résume dans la conclusion suivante : « Concluons des observations contenues dans ce chapitre et les précédents, que l'intervention des marchands renchérit nécessairement le prix des grains; d'abord, en raison du profit équitable qui appartient à tout agent de commerce, mais encore parce que cette intervention agite l'opinion, diminue la concurrence utile aux consommateurs, et augmente la force naturelle des vendeurs de blé, sur ces mêmes consommateurs (1) ». Necker est très effrayé des résultats possibles des spéculations sur les blés, résultats qu'il s'exagère |à plaisir. On soutient que les spéculations ne peuvent jamais avoir une grande influence sur les prix, la masse des blés qui circulent dans le royaume étant un objet immense dans laquelle la force des marchands se perd ou devient insensible. Il répond qu'en effet, au commencement d'une nouvelle récolte ordinaire, il y a pour plus d'un milliard de grain en France, et qu'alors les manœuvres des marchands, abandonnés à la plus grande liberté, ne pourraient mouvoir l'opinion que bien faiblement. Mais vers la fin de l'année, le blé nécessaire à la subsistance de tous les habitants du royaume n'est plus qu'un petit objet, comparé à deux milliards d'argent monnayé qui circulent en France, et à l'étendue du crédit qui augmente encore les moyens des spéculateurs. La subsistance en blé, nécessaire à cinq cent mille hommes pendant quinze jours, ne vaut qu'un million.

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