Troisième Partie
Cette partie consacrée aux diverses modifications relatives au commerce des grains ne nous fournira rien de bien nouveau.
1. Edit, princeps, I, 231. — 'Lausanne, p. 166. — Staël, p. 191.
Les modifications que Necker étudie sont relatives aux quantités, aux prix, aux époques ou aux lieux. On peut prescrire la quantité de blé qu'il sera permis d'exporter tous les ans. On peut ordonner que la sortie n'aura lieu qu'à un prix déterminé, pendant certains mois, et dans telle ou telle province. On peut enfin modifier l'exportation par l'établissement d'un impôt.
« Nous allons voir, dit Necker, si ces diverses conditions obvieroient auxinconvéniens dont l'Etat doit se défendre. » La loi de 1764 crut mettre obstacle aux abus de l'exportation, en la défendant lorsque le prix s'élèverait à trente livres le setier. Mais le dessein d'empêcher que le prix des blés en France excédât trente livres, n'était nullement rempli par la loi qui défendait l'exportation à cette limite. La même exportation, en effet, qui n'avait pas élevé le prix à trente livres, à l'époque où elle s'est faite, c'est-àdire immédiatement après la récolte, peut être cause qu'il monte à quarante ou cinquante vers la fin de l'année. C'est à ce moment que l'on s'aperçoit qu'il ne reste plus assez de blé
On peut fixer par une loi permanente le prix auquel la sortie des grains sera permise ; mais ce n'est que par une loi promulguée tous les ans, qu'on peut modifier cette sortie par la simple limite des lieux et des quantités. C'est en effet, seulement à la récolte, que l'on connaît les provinces fournissant des excédents.
L'impôt qui serait mis à la sortie des grains, n'empêcherait pas qu'on exportât dans les temps de cherté générale, et le peuple croirait bientôt que c'est pour enrichir le fisc.
Ce n'est qu'en Angleterre qu'on accorde une rétribution déterminée par la loi, à ceux qui font sortir des blés lorsque cette denrée est à un certain prix. Le but de ces primes est de faire en sorte que le bled superflu puisse sortir dans le temps même que les prix sont hauts, de manière que ce superflu ne puisse jamais servir à les modérer. Necker explique ainsi le mécanisme de ces primes :
« Si, lorsque la mesure du bled eu Angleterre valoit vingt-sept livres, il n'y avoit pas eu une prime de trois livres accordée à la sortie, les étrangers qui en ont exporté à ces conditions, parce que le bled ne leur revenoit qu'à vingt- quatre livres, auroient attendu que le bled fût réellement tombé à ce dernier cours, s'ils avoient été privés delagratiticatiou accordée parle gouvernement : et comme l'effet d'un superflu, vraiment inutile, est de tempérer les prétentions et le pouvoir des vendeurs, il est certain que, sans la rétribution de sortie, les bleds auroient baissé en Angleterre, aux prix auquel les étrangers pouvoient en acheter ; et lEtat cependant auroit reçu d'eux la môme somme d'argent pour des ventes faites sans prime à vingtquatre livres, que pour celles à vingt-sept, sur lesquelles le trésor public bonifiait trois livres.
Ces primes d'exportation sont donc simplement un moyen imaginé pour faire hausser le prix des grains dans l'intérieur d'un pays. Le renchérissement de cette denrée favorise les propriétaires de terres, aussi longtemps que la somme des impôts, le prix de la main-d'œuvre, et celui des autres productions du sol, ne s'y proportionnent pas (1). »
1. Princeps, II, p. 16. — Lausanne, p. 181. — Staël, p. 208. C. VacLier de Lapouge io
Ces primes furent établies par le roi Guillaume pour plaire au parti tory composé principalement de landlords. 11 eut mieux valu les favoriser, en modérant les impositions, ou accorder une prime de défrichement; on aurait atteint le même but sans hausser le prix général des subsistances et, à sa suite, celui de la main-d'œuvre. Cette hausse est en partie la cause de la supériorité qu'ont acquise dans le commerce de l'Europe, la plupart des manufactures rivales de celles d'Angleterre.
Necker passe ensuite, dans le chapitre VIII, à l'étude des gênes apportées au transport des blés, à leur conservation et à leur vente.
Il réprouve d'abord l'obligation, pour les marchands, de faire enregistrer leur nom aux greffes des juridictions.
L'interdiction aux receveurs des deniers publics et aux fermiers de campagne de faire le commerce des grains, et la prohibition de vendre ailleurs que dans les marchés, ne lui paraissent pas davantage justifiées.
Ce n'est pas la connaissance des personnes qui font un commerce, qui peut être important au bien de l'État, c'est tout au plus celle de leurs opérations. On pourrait, ici, faire observer h] Necker que l'inscription a précisément pour but de permettre le contrôle des opérations. Quant «au commerce il n'y a aucun inconvénient que les fermiers le fassent, c'est une opération dans le district de leur intelligence, au lieu que les négociants peuvent appliquer leur industrie à beaucoup d'objets.
La défense d'acheter ailleurs que dans les marchés ne se justifie pas en alléguant que des ventes faites ailleurs diminuent nécessairement l'abondance dans les marchés.
publics, car ceux qui auront acheté dans les greniers ne seront plus acheteurs au marché. Cette défense parait, d'autre part, faire prendre au souverain une sorte d'obligation de garnir les marchés. L'intention du législateur, en défendant de vendre ailleurs que dans les marchés, vient du désir d'obliger les propriétaires et les consommateurs à traiter ensemble, en prévenant l'intervention des marchands. On arrive ainsi à contrarier les grands achats par spéculation, dans les cas où il est nécessaire de faire des envois de blé d'une province à l'autre.
Il faut compter, parmi les dispositions arbitraires, les ordres donnés, sans aucun principe fixe, aux fermiers ou aux propriétaires d'apporter des blés, tel jour, dans tel marché: le bonheur public réclame contre cet usage.
Les règlements sur le commerce des grains peuvent-ils -être confiés à chaque province *? Entre toutes les précautions, celle-ci parait la moins convenable ; elle n'a que des inconvénients, sans aucun avantage. Plus on divise les lois et l'administration relatives aux grains, plus on met en péril l'harmonie générale. On fait alors de chaque province un royaume particulier.
Conviendrait-il de fixer le prix des grains? il existe une ordonnance de Philippe le Bel à ce sujet, mais qui ne fut pas de longue durée. On peut fixer le prix de tous les objets dont la concurrence n'est pas étendue ; mais un milliard de blé et un milliard de besoins ne peuvent jamais être soumis à une pareille règle.
Sur l'intervention du Gouvernement dans les approvisionnements, les opinions de isecker sont éclectiques. L'effet de son intervention, lorsqu'on l'aperçoit, est
communément d'éloigner tous les autres marchands ; par ce que n'agissant que pour gagner, ils craignent d'opérer en concurrence avec le trésor public qui peut et qui veut perdre. Alors, la fonction du Gouvernement augmente chaque jour; il n'avait d'abord voulu porter qu'un secours modéré, il faut bientôt qu'il pourvoie à tous les besoins. Par un second inconvénient, dans le temps qu'il perd, il est soupçonné de gagner, et le peuple attribue à des vues intéressées les secours qu'il reçoit de sa bienfaisance.
Si, cependant, l'administration voit les négociants découragés ; si elle craint que la subsistance d'une partie du royaume soit incertaine; alors les encouragements généraux qu'on pourrait donner aux négociants ne suffiront plus, et un commissionnaire sera chargé promptement d'acheter une certaine quantité de blé, et de la faire passer dans les lieux où l'on craint la disette.
Il est encore d'autres circonstances où le Gouvernement peut ordonner des achats de grain : si des événements politiques, qu'il ne veut pas faire connaître, l'engagent à former des magasins, ou pour les provisions des troupes. Enfin, lorsque les grains sont chers partout, aucun négociant ne veut en envoyer dans une province pauvre ; il craint que la multitude ne puisse pas acheter au prix auquel il est obligé de vendre pour ne pas perdre; nouvelle circonstance où le Gouvernement est obligé d'intervenir.
a C'est ainsi, conclut Necker, qu'en économie politique et en administration, il n'est rien d'absolu. »
Les primes d'importation sont nécessaires lorsque les blés, à haut prix dans un royaume, le sont aussi dans
es pays étrangers. Les négociants n'apercevant alors aucnn profit à tirer des blés du dehors pour les vendre dans leur pays, le Gouvernement peut trouver convenable d'exciter leurs opérations par des primes. Il est d'ailleurs plus facile de trouver les sommes nécessaires pour le paiement des primes que pour lâchât des blés.
L'emploi des primes exige du discernement, d'autant qu'il instruit avec éclat de l'inquiétude du gouvernement, qu'il accroît ainsi les alarmes et renchérit les prix.
Le chapitre XV a pour objet l'étude des avantages et inconvénients d'une loi sur le commerce des grains» renouvelée tous les ans. On suppose que Necker va mettre en balance les avantages d'une loi annuelle basée sur l'état de la récolte, et les inconvénients d'une instabilité qui ne permet pas au commerce de préparer de longue main ses opérations. Il n'en est rien, ce sujet lui inspire seulement une belle page d'éloquence :
« S'il y avoit constamment, à la tète de l'administration, un homme- dont le génie étendu parcourut toutes les circonstances, dont 1 esprit moelleux et flexible sçùt y conformer ses desseins et ses volontés; qui, doué d'une àme ardente et d'une raison tranquille, fut passionné dans la recherche du bien, et calme dans le choix des moyens; qui, juge intègre et sensé des droits des différentes classes de la société, sçùt tenir d'une main assurée la balance entre leurs prétentions; qui se faisant une juste idée de la prospérité publique, la secondât sans précipitations et considérant les passions des hommes 'comme un fruit de la terre, proportionnât sa marche à cette nature éternelle, et ne se fit un tableau de la perfection,
que pour exciter son propre courage, et non pour s'irrrite^ des obstacles ;
)) A un tel homme, la société pourroit dire avec prudence: Nous préférons la constance de vos lumières à la permanence de la loi ; suivez nos besoins et nos récolles ; examinez au dedans et au dehors ce qui peut nous convenir ; permettez, défendez, modifiez l'exportation de nos grains, selon l'abondance de Tannée, selon les loix des autres nations, selon la situation de la politique, selon notre caractère ; regardez avec soin, prononcez avec sagesse; et puisqu'il est hors du pouvoir des hommes de fixer des circonstances que la nature a rendues mobiles^ que la loi qui émanera de vos conseils soit renouvellée tous les ans, afin qu'elle soit toujours conforme à notre plus grand bonheur. (1) »
Ce passage est célèbre, il a été regardé comme une apologie du bon tyran. Je crois plutôt queXecker a écrit cette page simplement pour nous donner le plaisir de la lire. Le chapitre continue sur le même ton et se termine ainsi : «S'il existoit un administrateur capable de varier sans cesse les lois sur les grains d'une manière conforme au bien de l'État, et de n'être pas effrayé par cette enlivpri>e» on devroit peut-être à ses vertus de le préserver d'un semblable écueil. »
Quatrième Paktih
Pfecker commence par constater que les recherches précédentes n'ont abouti à rien de précis et que la stabilité
I. Va\. prineeps, 67; Lausanne. S48 : Staël, 250: Molinari. 3ft0.
— to;> —
des dispositions législatives parait incompatible avec les besoinsdes habitants. En ce qui regarde l'exportation, dans un pays le) que la Franco, la défense d'exporter des grains doit être la loi fondamentale, mais cette prohibition ne doit pas être absolue. La loi devrait :
Ne laisser sortir que les farines.
Ne permettre cette exportation que lorsque le blé serait tombé à vingt livres le sétier, ou au-dessous, pendant deux marchés consécutifs dans les lieux de sortie.
N'être établie que pour dix années.
Ordonner qu'il y eut une une provision modique dans les mains des boulangers, depuis le lr février jusqu'au l'r juin.
Permettre dans toutes les circonstances l'exportation des blés qui seraient venus de l'étranger.
Plus généreux que les physiocrates dans la fixation du bon prix des blés, Necker estime «que si le prix commun de cette denrée se maintenoit en France de vingt-trois à vingt quatre livres leseptier,ce royaume pourroit conserver sa supériorité dans le commerce des ouvrages d'industrie ». Ce prix, très avantageux pour les propriétaires, suffit pour accorder au défrichement les encouragements raisonnables. La limite quon doit établir pour l'exportation doit être inférieure à ce prix, vu qu'au moment où le prix tombe à cette limite, il suffit souvent d'une exportation très médiocre pour faire disparaître la partie du superflu qui avait fait baisser les prix, et pour les relever sensiblement.
11 y aurait un moyen de procurer à la France une plus forte somme d'argent sans augmenter la limite d'exporta-
tion, ce serait de ne permettre que la sortie des farines; alors les étrangers auraient à payer, outre le prix des grains, les frais de mouture. « Enfin, dit-il, il est une convenance essentielle que j'appercevrois dans l'obligation de n'exporter que des farines, c'est quelle engageroit à une sorte de mesure et de lenteur qui seroit salutaire. Supposons, en effet, qu'on put exporter cent mille septiers à la fois, si on avait la permission de faire sortir les bleds mêmes, tandis qu'on seroit obligé de diviser ses exportations par quantités de vingt mille septiers, s'il étoit indispensable de convertir auparavant ces bleds en farines; il résulteroit de cette dernière condition, que lorsque la sortie de vingt mille septiers suffiroit pour relever les prix, ou ne seroit pas exposé à une exportation de cent mille (I). ))
Il est très rare que Necker se lance dans une controverse économique, d'ordinaire il se borne à exposer doctrinairement ou doctriualement sa propre opinion. Dans la note qui termine le chapitre III, il s'écarte de cette habitude. On a écrit plusieurs fois que le peuple gagnait aux renchérissements parce que le propriétaire, ayant alors plus de revenus, il dépensait davantage. N'est-il pas clair que cette augmentation de fortune pour les propriétaires de blé, n'est composée que de la diminution de colle des autres membres de l'Etat ? car il n'y a pas de nouveaux biens descendus du ciel ou sortis de la terre. Si on ne grave pas cette vérité simple dans son esprit, ou sera sans cesse balloté par les raisonnements les plus ineples (du
I. Ivlit. princeps, II. OC). — Lausanne, 238. — Staël, 273. — Molinari,
temps de Necker ce mot n'était pas encore si injurieux), sur de prétendus gains de société, qui ne sont autre chose qu'une conquête momentanée faite par une classe de celte société sur le sort de l'autre. « C'est sur des principes absolument contraires à ceux que j'avance, que sont fondés ces fameux calculs de produit net, si célébrés dans les ouvrages économistes ; on ne peut trop applaudir au zèle pur et bien reconnu des personnes infiniment honnêtes qui se distinguent par leur attachement à ces opinions, et l'on y rend un sincère hommage ; mais on croit pouvoir se permettre quelques observations sur un sujet d'une si grande importance.
» J'ai vu d'abord qu'on avait cherché, sous différens rapports, quel étoit le bénéfice du propriétaire, après le paiement des impôts et des frais de culture : on la trouvé, on a nommé ce bénéfice le produit net, à la bonne heure ; jusque-là nulle lumière nouvelle n'etoit répandue, mais A^oici où commence un des raisonnements essentiels, et à sa suite, une théorie qui ne me parait pas juste.
» On a trouvé que les bleds vendus, par exemple, à vingt livres le septier, donnaient tant de bénéfice ou de produit net, et Ton a dit : Si le prix monte à vingt-cinq ou trente livres, le produit net sera tout à coup augmenté d'une telle somme.
» Cette augmentation applicable à toutes les terres du royaume, fera plusieurs cent millions d'accroissement dans le produit net général.
» Ainsi, plus les blés seront chers, plus le produit net augmentera, et plus la richesse nationale sera considérable.
» Mais nous avons déjà montré que cette manière de jimer de la richesse d'un pays étoit absolument erronée. S il suffisait de faire appeler un septier de bled quarante livres au lieu de vingt, pour rendre un royaume deux fois plus riche, les monopoleurs seroient les plus respectables soutiens de la prospérité d'un Etat; une exportation sans mesure et sans limite deviendroit la plus sublime combinaison d'administration et une récolte médiocre seroitleplus grand bienfait qu'on put tenir de la Providence 1). »
Cette discussion montre une fois de plus combien Necker était hanté par le spectre de la disette (2). Il ne s'aperçoit pas que, si lacherté du blé suppose une récolte médiocre, le produit net peut être très bas ou nul malgré la cherté, et tout le reste de son raisonnement ne vaut pas davantage.
1. Edit. princeps,t. II, p. 103. — Lausanne, p. 243. — Staël, p. 279.
2. Montyon, ennemi de Necker, mais homme sincère, dit de Necker : « 11 y avait même quelque dérangement dans son organisation : car son cerveau était dans une fermentation qu'il ne pouvait calmer, qu'en se faisant jeter tous les matins une grande quantité d'eau froide sur la tête ; et une faim continuelle l'obligeait à manger beaucoup, souvent, et hors des repas ». Particularités sur 1rs ministres des Finances, p. 201.
Donc Xecker prenait des douches, hygiène excellente, mais peu pratiquée à la Cour, et il était boulimique. Cette boulimieest établiepar d'autres témoignages, sous une forme plus désobligeante. 11 n'y a pas très longtemps que beaucoup de gens ne se seraient point couchés sans avoir un morceau de pain sur leur table de nuit, dans la croyance qu'une frigale subite pouvait expédier un homme bien portant, s'il n'avait pas sons la main quelque chose à manger aussitôt. 11 n'est pas impossible que cette affection bizarre et ce préjugé soient responsables delà hantise de la famine qui se manifeste dans les écrits de Necker. Cet homme si froid et de tant de jugement ne peut aborder ce sujet sans tomber dans des exagérations qui peuvent être la manifestation d'une phobie.
— la*) -
Necker est partisan de l'utilité d'une provision modique dans les villes, pendant une partie de l'année et e'est L'objet de son chapitre IV. Les boulangers ont déjà, pour la plupart, une provision plus ou moins forte ; il ne serait donc question que de l'accroître. Ils pourraient se la procurer presque sans capital, et sur le simple crédit qu'ilsobtiendraient des propriétaires.
L'époque où les blés sont au plus bas prix, c'est depuis le commencement de novembre jusqu'à la fin de janvier. C'est à ce moment qu'il convient seulement de faire des achats, non seulement pour l'avantage des boulangers, mais aussi pour tacher de prévenir l'exportation, en soutenant le prix.
Necker se prononce formellement en faveur du principe de la liberté de réexportation : « On doit permettre en tout temps, et sans aucune exception, la sortie des blés venus de l'étranger. Il faut les obtenir à prix d'argent quand on en a besoin; mais les retenir par autorité, c'est éloigner de nouveaux secours, et se nuire à soi-même. Cette vérité sensible n'a pas besoin d'être développée davantage (I). »
Le chapitre VI a pour objet le commerce intérieur, et voici comment Necker résume lui-même ses projets de réglementation :
a Tant que les blés n'ont pas atteint le prix auquel ils peuveat s'élever sans grands inconvénients, il faut laisser la liberté la plus entière d'acheter et de vendre, soit dans les greniers, soit qu'on veuille transporter dans une province, soit qu'on veuille revendre sur le lieu même.
1. Edit. princeps, t. II, p. 121. — Lausanne, p. 254. — Staël,, p. 293. — Molinari,p.339.
« Mais dès que la denrée seroit parvenue à un haut prix, je voudrois prévenir tous les renchérissements qui dérivent de 1 intervention inutile des marchands; je voudrois alors rapprocher les propriétaires des consommateurs, en ordonnant que passé un tel prix l'on ne pourroit plus vendre hors des marchés ; et comme il faudroit encore meltre obstacle aux achats qu'on pourroit faire dans ces marchés mêmes, par simple spéculation, je voudrois qu'à ce même prix, il fût défendu d'acheter sans destination, et dans le dessein uniquement de revendre plus cher dans un autre moment.
)) Il suffiroit, ce me semble, que le prix jusques auquel il seroit permis de vendre et d'acheter, sans aucune gène ni restriction, fut au-dessous de trente livres le septier ; car il me paroit convenable d'étendre la liberté du commerce intérieur, aussi loin qu'il est possible, sans un grand danger (1). »
De telles mesures, Necker attend ce résultat chimérique d'arrêter par la seule force de l'opinion les hausses excessives, et de concentrer, en quelque manière, eutre vingt et trente livres, « les disputes d'intérêt des propriétaires, des marchands, et des consommateurs».
Dans le chapitre VII, Necker insiste sur la nécessité de concourir à l'égalité des prix. Les variations de prix sont une source d'inquiétude pour les hommes qui vivent de leur travail. Les seigneurs ou leurs fermiers peuvent balancer une année par une autre, mais il n'en est pas ainsi du journalier. Ces inégalités viennent de la force extraordinaire que donnent, tantôt aux vendeurs, tantôt
1 Édit. princeps, 122; Lausanne, 2.,K>; Staël, 294 ; Molinari, 340.
aux acheteurs l'abus de la liberté, les interdictions exagérées, les changements de système. 11 résume une fois de plus les mesures propres à empocher les oscillations des prix et il en ajoute une relative aux droits de halle et de minage.
Ces droits, entre les mains des personnes qui les perçoivent, sont une propriété aussi respectable que toute autre. On ne peut les abolir, qu'en donnant au titulaire un dédommagement. Ces droits sont évalués à une perception annuelle de huit millions. Supposons que cette somme soit demandée à l'impôt foncier en remplacement des droits de halle. Il est parfaitement égal pour les propriétaires, de payer un impôt en vendant leur blé ou en le récoltant; il est très indifférent aux hommes qui vivent du travail de leurs mains, que ce soit par l'un ou l'autre de ces mômes impôts que le souverain pourvoie aux dépenses publiques.
Ce n'est point en raison de leurs richesses, ni d'aucun principe d'équité, que les propriétaires fixent le prix de leurs denrées, et celui du travail qu'on consacre à leur usage, c'est en raison de leur force, c'est en raison de la puissance invincible que les possesseurs des subsistances ont sur les hommes sans propriété. Soit que les propriétaires disposent en entier de leurs revenus, soit qu'ils en donnent une portion au souverain, la part du peuple vivant du travail de ses mains sera toujours la même.
Dans les pays tempérés de l'Europe, le peuple a du pain, parce qu'il ne peut vivre sans cet aliment; dans ceux où les fruits et les légumes peuvent y suppléer en partie, il est contraint des'en contenter. Partout on a calculé ce qui lui était exactement nécessaire, pour n'attribuer que ce
prix à son travail ; et au milieu des trésors de l'Hindoustan> quatre ou cinq sols par jour sont le salaire du peuple, parce qu'il ne lui faut que du riz, dont le terrain abonde.
« S'il était possible qu'on vint à découvrir une nourriture moins agréable que le pain, mais qui pût soutenir le corps de l'homme pendant quarante-huit heures, le peuple seroit bientôt contraint à ne manger que de deux jours l'un. » Ayant ainsi répété, sans utilité bien apparente, cette théorie pessimiste qui suppose l'offre de travail toujours égale ou supérieure à la demande, Necker propose de ne point racheter les redevances de minage, mais de les augmenter tant que le blé serait au-dessous d'un prix convenu, et de cesser de les percevoir lorsque la denrée serait plus chère. Necker néglige dédire qui payerait les receveurs de taxes, et à quoi ils seraient employés, quand le blé serait cher. Il termine le chapitre par cette comparaison des propriétaires et de ceux qui vivent de leur travail: « Ce sont des lions etdes animaux sans défense qui vivent ensemble ; on ne peut augmenter la part de ceux-ci, qu'en trompant la vigilance des autres, et ne leur laissant pas le temps de s'élancer (1). »
Dans les chapitres suivants, Necker ne fait guère que se répéter en parlant des mesures à prendre dans les temps de disette et de cherté, et des précautions qu'exige L'approvisionnement de la capitale. Il revient en particulier, sans ajouter rien de nouveau, sur l'influence de la crainte sur le renchérissement, sur la force irrésistible de la propriété qui ramène bientôt les hommes de travail à la coudi-
1. Princepa, 11, 149; Lausanne, 274 ; Staël, 310 : Molinari, 349.
tion dont ils étaient sortis. Cotte fin d'ouvrage est extrêmement diffuse et vide ; on ne trouve rien dans le chapitre Xï, Sur la manière d étudier la question des grains et r économie politique en général. Il n'y a rien non plus dans le chapitre XII intitulé : Conclusion. C'est une espèce de postface où l'on ne trouve aucune conclusion, ni rien à retenir sauf peut-être ravant-dernière phrase, très sage mais bien creuse : « Je les ai cherchées, ces vérités, sans esprit de parti, sans humeur et sans crainte ; mais je n'ose faire hommage que de mes efforts : il en est une cependant dont je crois être sur : c'est que la modération est la condition essentielle de toute administration sage, et de toute législation durable, en matière de subsistances (1). »
Cet ouvrage de Necker venait si à propos et répondait si bien au désir des interventionnistes qu'il obtint aussitôt un immense succès de librairie. L'impression causée parles écrits de Turgot, par le livre de Galiani et la réponse de Morellet, par les mesures de liberté dans lesquelles se manifestait l'esprit nouveau, par les craintes de disette, étaitdéjà assez profonde pour attirer sur ce livre l'attention générale, mais le fait qu'il parut juste au moment de l'émeute ne pouvait manquer de relever son actualité. Les adversaires delà liberté du commerce des grains lui firent une telle célébrité, et les partisans de la liberté l'achetèrent tellement que ce livre eut une vingtaine d'éditions.
Très discutable comme forme, comme opinions et comme programme, il fut très discuté. Les plus célèbres