Sur ce voyage, voy. Blennerhassett, t
2. Histoire du règne de Louis XVI pendant les années où ton pouvait prévenir ou diriger la Révolution française, t. I, p. 220.
« Appeler au contrôle général un étranger, c'était déclarer qu'aucun Français ne convenait à cette place ; un protestant, c'était s'exposer à soulever le clergé; un banquier, c'était changer les usages; on ne prenait les contrôleurs généraux que dans les familles de magistrats ou parmi les intendants.
» Les difficultés furent éludées, par le moyen dont Pczay s'était servi lorsque, désirant frayer la route du ministère au prince de Montbarrey, il l'avait fait nommer directeur de la guerre. Maurepas proposa au roi de choisir un contrôleur général, et de lui adjoindre Xecker en qualité de directeur du Trésor. C'était créer une place nouvelle, aucunusage ne pouvait donc être invoqué contre celui qu'on appelait à la remplir. »
On n'avait pas à cette époque des idées aussi arrêtées que les nôtres sur la nationalité, et le patriotisme était moins ombrageux qu'il ne Test devenu. Des étrangers avaient été bien des fois appelés à de très hautes charges, et même à commander nos armées. L'aventure de Law ne remontait guère qu'à un demi-siècle, elle était de nature, d'ailleurs, à ne pas encourager l'enthousiasme à l'égard des financiers étrangers. Plus graves étaient l'ancien métier de Necker, et son défaut de naissance. Quand un ministre arrivait au pouvoir, c'était tout un monde de parents et d'alliés, lous personnages de qualité, qui étaient honorés en sa personne. Le ministère des Finances était moins recherché par la noblesse de Cour, mais on ne devenait contrôleur général qu'après des années passées dans la magistrature ou L'administration. Necker n'avait ni parenté, ni alliance puissante, et. à part son argent et son talent de financier,
ne comptait que comme un simple bourgeois. Aussi le marquis d'Albertus disait, et il ne fut pas le seul sans doute, qu'il était venu comme un champignon. La grosse affaire, toutefois, était celle de la religion.
Bien que l'on fut au temps des encyclopédistes, et que le scepticisme fleurit jusque dans le haut clergé, il restait des ménagements à garder. Il n'y avait guère plus de quatorze ans qu'un arrêt du Parlement de Toulouse avait condamné à mort le pasteur François Rochette, comme atteint et convaincu d'avoir exercé les fonctions de son ministère, et il avait marché au supplice pieds nus, tête nue. la hart au col, portant un écriteau sur lequel était écrit: « Ministre de la religion prétendue réformée. » Les derniers des protestants qui peuplaient les galères sortaient à peine du bagne. Toutes les incapacités légales dont les religionnaires avaient été frappés subsistaient L'entrée d'un protestant au Conseil, conséquence de la charge de contrôleur général des finances, aurait été contraire au droit public français.
Maurepas, d'autre part, était convaincu de la nécessité de recourir à l'expérience financière de Necker. Il avait eu l'occasion d'apprécier son habileté dans la conduite des affaires politiques, entant que ministre de la République de Genève, et la façon dont il avait fait sa fortune en dix ans donnait l'espoir qu'il saurait tirer les finances de la France de leur situation chaque jour plus périlleuse. Sa décision lui était d'ailleurs dictée par un grand courant d'opinion. Le parti des neckrolàtres n'avait pas la puissance qui lui vient bientôt, mais il comptait déjà nombre de personnes de marque, les protecteurs et les obligés de
Necker, les Choiseul, le maréchal de Castries et le duc du Chàtelet, le duc de Nivernais, la duchesse d'Anville, beaucoup d'écrivains et d'hommes d'affaires, beaucoup de lecteurs de ces écrivains, beaucoup de gens intéressés à la meilleure marche de l'Etat, ou de la banque, ou du commerce. Les vendredis de Mme Necker, les Mémoires sur la Compagnie des Indes, V Essai et ses Notes, le livre Sur la Législation et le Commerce des grains, avaient déterminé un tel mouvement que d'après les témoignages du temps, dès le premier ministère. Necker semble avoir été l'homme imposé, l'élu de la nation.
C'est qu'à défaut d'instruction générale, de sens économique et de talent politique, Necker possédait à un très haut degré les qualités du politicien, l'art de manier et de mener les gens de tous les états. Il fait une figure à part au milieu de ces grands seigneurs, de ces prélats et de ces parlementaires que furent les ministres de l'ancien régime. Il est le premier des ministres modernes, le premier politicien parti des rangs du peuple avec la volonté de devenir ministre, et d'arriver par les moyens qu'emploient aujourd'hui ses semblables. Dans ses livres, il s'était attaché d'une manière bien consciente ou non, à reproduire les idées de la nation, et dans sa conduite publique, il s'est beaucoup plus préoccupé de sa popularité que do principes politiques ou économiques.
Après neuf mois de collaboration avec Tabou reau, et de désaccords au sujet du personnel, des querelles de femmes aidant, celui-ci disparut et Necker réunit les services sous le titre de directeur général des Finances. Ce titre correspondait d'ailleurs à urae diminution de la fonction des
— «73 — contrôleurs généraux, non quant aux attributions techniques, mais eu ce qui regarde le pouvoir politique. Le nouveau titre ne donnait point entrée au Conseil. Necker ne pouvait par suite participer à la direction de la politique générale, ni même à la discussion de ses propositions et de ses plans ; immense désavantage pour un administrateur qui se proposait de modifier les errements du passé.
Pas de grande réforme, des réformes de détail, peu de plans, chaque jour ce que les circonstances permettent; renvoyer les difficultés à plus tard, telle est la méthode qu'il suivit, et qui diffère beaucoup du programme dont la pompe remplit les pages de ses livres. Il ne changea point de système, même quand son influence plus grande ôla de l'importance à son absence du Conseil. C'est qu'en surplus des difficultés de sa situation, il eut dès le premier jour à faire face aux armements, à la création d'une nouvelle flotte, en prévision de la guerre future, puis bientôt aux dépenses présentes de la guerre, après que le traité du 6 février 1778 avec les insurgents eut fait éclater les hostilités avec l'Angleterre. Ce n'était peut-être pas le moment d'effaroucher les emprunteurs en leur proposant de nouveaux modes d'emprunt, ni d'essayer une refonte des impôts, la seule chose qu'il eût pu faire, car la faiblesse de ses conceptions ne lui permettait pas d'aborder avec fruit les réformes économiques.
C'est un grand tort que de reprocher à Necker d'avoir fait peu de chose, et les historiens sont injustes à son égard ; assurément il n'était pas le grand homme qu'il se croyait, mais les circonstances lui ont imposé une attitude
qui ne- nous permet pas de juger pai ce qu'il a fait de ce qu'il aurait pu faire. II a répondu lui-même aux critiques de la postérilé par cette page de son Mémoire au Roi sur rétablissement des Administrations provinciales présenté au mois de mai 17"/ 8 ;
« J'entends une dernière objection. La guerre est elle un temps favorable pour un changement important, de quelque nature qu'il soit?
» Je conviens qu'il en est malheureusement plusieurs en administration, auxquels le temps de guerre n'est point favorable, et je n'ai pu l'appercevoir sans regret, quelquefois même sans une douleur personnelle.
» C'est ainsi qu'on est obligé, par esprit de sagesse, de renvoyer à une autre époque les modifications dont la gabelle, les aides et les traites seroient susceptibles. Deux importantes considérations doivent engager à ce parti : l'une est, qu'en temps de guerre on ne peut risquer ni une privation de revenus, ni une suspension même dans leur perception ; l'autre, c'est que dans un temps où chacun connoit au gouvernement des besoins extraordinaires, le changement le plus conforme à l'ordre et au bonheur des peuples, et celui où Votre Majesté, bien loin de gagner, feroit des sacrifices, seroit toujours envisagé comme une opération fiscale, qui essuieroit, sous ce point de vue, un surcroit d'obstacles, en même temps que les intentions bienfaisantes de Votre Majesté seroient méconnues (1). »
Appelé au pouvoir pour remettre de l'ordre dans les finances, Necker s'est occupé avant tout de questions finan-