‹ Necker économisteChapitre 60 sur 87 · Œuvres, édit. Staël, 111, p · texte numérisé non relu

Œuvres, édit. Staël, 111, p

cières. En matière d'impôts, il s'efforça sans toujours y parvenir, d'appliquer son principe que les (axes ordinaires doivent suffire à payer les dépenses ordinaires, et que les dépenses extraordinaires doivent être couvertes par des emprunts, qui étendent à la génération future les charges qui compensent les avantages transmis.

C'est par application de ce principe qu'il cherchait à couvrir par des emprunts les dépenses de la guerre d'Amérique, sans relever sensiblement les impôts. Faire la guerre sans impôts fut sa grande prétention, et aussi la cause de sa popularité ; la France toute entière s'extasia devant l'homme habile qui trouvait ainsi le moyen de remplir sans cesse les caisses du Trésor avec l'argent des capitalistes, et de ne rien demander au pauvre contribuable.

Les emprunts furent donc le grand souci de Necker durant tout son premier ministère, et il excella dans l'art d'inspirer la confiance et d'attirer les capitaux. lien venait de Hollande et de Suisse. Genève, à elle seule, fournit cent millions, certains emprunts furent couverts deux ou trois fois. Cette immense confiance était due à l'opinion que le monde financier avait de Necker, à la ponctualité du service des intérêts, et à l'assurance imperturbable avec laquelle le ministre annonçait le rétablissement prochain de l'équilibre budgétaire.

Si le public et la finance montrèrent un zèle inlassable pour souscrire, il faut bien dire que iNecker leur laissa la part bien large. Dans le célèbre Compte rendu au Roi, il se vantera d'avoir emprunté à un taux assez bas, et d'avoir maintenu les fonds publics à une cote élevée. Il est probable qu'en effet un autre n'y fut pas parvenu, car

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le résultat fut dû à sou crédit personnel, mais il n'innova point, se bornant à appliquer les modes d'emprunt en usage sous ses devanciers, sans plus de prévoyance des conséquences futures. Il empruntait sur les pays d'Etat, sur la Ville de Paris, sur le clergé, sur l'Ordre du Saint- Esprit, sur la caisse de Poissy. hypothéquant toutes les recettes, prenant les revenus futurs à leur source même pour le service des intérêts et le remboursement des capitaux. Il a très peu pratiqué les impôts perpétuels et toujours gagé les emprunts sur des revenus déterminés. La spécialité était imposée par l'organisation des recettes de ce temps, et Necker ne pouvait emprunter sur l'ensemble des recettes de TÉtat avant de les unifier, ce qu'il commençait de tenter. Quant à la perpétuité, il semble bien qu'il ait. comme ses contemporains, pensé que les charges ne devaient point dépasser la génération prochaine.

Dans ces conditions, tous ses emprunts furent onéreux, à taux élevé et à court terme. Il fit usage, comme un Terray, de la loterie, mode immoral d'emprunt, au jugement des contemporains et au sien propre, et il en fit un mauvais usage. Trois emprunts loteries, contractés en 1777 et en 1780, lui procurent quatre-vingt cinq millions, grevant l'État de lots et déprimes, évalués à cent cinq ou cent six millions. Les lots étaient surtout des rentes viagères ; les emprunts en viager, par voie de loterie ou de souscription, étaient à peu près les seuls emprunts amortissables pratiqués alors, et leur résultat était désastreux. Les rentes étaient livrées en blanc à des intermédiaires qui en faisaient le placement, à peu près comme certains emprunts d'aujourd'hui sont pris et placés pat le Crédit Lyonnais ou

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la Société Générale. Ces intermédiaires cherchaient a\ revendre le plus cher possible les titres qu'ils avaient acquis, et finalement, le blancétait rempli au nom de personnes jeunes et robustes, souvent d'enfants. Le service de la rente devait donc être fait pendant un tel nombre d'années que l'opération était avantageuse pour le crédirentier mais toujours ruineuse pour le Trésor.

Necker connaissait parfaitement ce vice du système, puisque le plus clair de ses bénéfices avait consisté naguère à faire dans sa banque des opérations sur le Trésor, achetant à bas prix pour les revendre cher des rentes diverses, ou des anticipations, assignations sur revenus futurs, payables par les diverses caisses, à peu près semblables à nos bons du Trésor. Il ne semble pas qu'il ait cherché à remplacer par d'autres modes d'emprunt ceux dont sa pratique bancaire lui avait montré les dangers pour les finances de l'État. 11 semble même n'avoir pas pensé à déterminer par le calcul le taux auquel les rentes devaient être vendues, et à empêcher l'abus de l'affectation à des crédirentiers trop jeunes. Les données des actuaires du temps étaient bien insuffisantes, mais elles ont cependant permis à ses contemporains de diriger contre les emprunts viagers de Necker des critiques aussi dures que fondées. Le Trésor en vint à perdre deux cent millions sur le service des intérêts, et en 1787, dans sa Lettre sur l'Administration de M. Necker, Mirabeau porte sur ses emprunts ce jugement définitif : « Ils doivent être considérés au nombre des plus mal organisés, des plus ruineux que la France ait ôlait contrainte de payer. »

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