‹ Necker économisteChapitre 68 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'Administration des finances de la France

Analyse du Traité de l'Administration des finances de Necker

Pendant les années suivantes, qui virent l'agonie de la monarchie, Necker, dont la popularité croissait sans cesse, écrivait de nouveaux livres. Le premier, dont le succès fut égal à celui du Compte rendu, est intitulé De l'administration des finances de la France, par M. Necker. Il parut, sans indication de lieu ni d'éditeur, en 1784, en trois volumes in-12.

Sans nom d'éditeur, sans privilège ni censure, cet ouvrage a les apparences d'une publication clandestine, et c'en est une, en effet. L'auteur, en l'écrivant, ne doutait pas du mauvais accueil que lui réserverait le gouvernement. Pendant l'été de 1784, Necker quitta son château de Saint- Ouenprès Paris où il s était retiré, et se rend ten Suisse pour surveiller l'impression du livre. L'édition faite à Lausanne, sous sa surveillance, se reconnaît à ses caractères plus fins que celle imprimée simultanément à Lyon. Le ministère n'osa pas saisir l'édition parue, et il interdit seulement aux imprimeurs de Paris de réimprimer l'ouvrage.

C'était une précaution inutile, car il parut de nouvelles éditions clandestines un peu partout. L'une d'elles fut faite à Avignon, terre étrangère. L'inspecteur de la librairie de Marseilledonna l'ordre auxdouanes de ne pas la laisser sortir des frontières du Gomtat. La contrebande se chargea de la répandre comme celles de Lausanne et de la Haye. Elles finirent toutes par se vendre à Paris chez Panckoucke, avec l'autorisation du ministère débordé. De toutes ces éditions, dont la date est la même, il fut vendu à peu près 8.000 exemplaires. Il en reste beaucoup, très différents d'impression, et avec des fautes ou des variantes qui n'ont pas été recensées. Dans cet embarras, je pense que l'édition dout on peut se servir avec le plus de confiance est celle qui forme les deux premiers volumes des Œuvres de Necker, publiées à Lausanne chez Heubach en i786. On croit qu'elle a été revue par l'auteur, comme celle de J 784 qui sortait de la môme officine. Dans l'édition Staël, le même ouvrage remplit les tomes IV et V.

De r Administration des finances de la France est un développement du Compte rendu, comme Sur la Législation et le Commerce des grains est celui de la partie économique de YEloge de Colbert. Cet ouvrage en trois volumes n'est cependant plus déjà un compte rendu au Roi, c'est un compte rendu au peuple, un traité dans lequel les arcanes de l'administration des finances sont dévoilées, d'une manière si complète, si claire et si bien ordonnée, que, pendant un demi-siècle, l'ouvrage resta le manuel classique des hommes d'Etat, des administrateurs cl du personnel des finances.

L'ouvrage commence par une très longue introduction,

d'une centaine de pages suivant les éditions. Cette préface n'a pas un grand intérêt économique, mais elle a une très grande importance historique et philosophique. Il n'y a guère de plus belles pages dans l'œuvre de Necker, que cet exposé lumineux des devoirs d'un ministre, et de la manière dont il doit remplir ses fonctions. Ce n'est plus le langage ampoulé de Y Éloge, ni celui parfois gauche de la Lé gislatio)i. Cette lois Necker parle comme un nomme qui a été ministre, comme un homme d'Etat profondément probe et animé du désir d'être utile à la nation et au roi. C'est par un aperçu très élevé de sa propre gestion que l'introduction se termine

La matière des impôts fait l'objet d'une série de chapitres qui. dans l'exemplaire de l'édition suisse de 4 784 que j'ai sous les yeux, occupent les quatorze chapitres du tome premier et les quatre premiers chapitres du tome second. Dans l'édition Staël ces dix-huit chapitres numérotés de 1 à 18 forment le premier volume de l'ouvrage. Le texte est à peu près identique, mais la différence de pagination et celle de numérotation des chapitres rendent l'es citations difficiles.

La plus grande partie des premiers chapitres est consacrée à l'inventaire consciencieux des charges de la nation, mais constitue en môme temps un traité des impôts à la fin de l'ancien régime. Necker donne à cela un titre singulier: Développement de toutes les contributions des peuples, mais par là il n'entend cependant que celles des peuples composant la nation française. On peut môme dire qu'il restreint encore son sujet, car il ne parle guère que des revenus du roi, c'est-à-dire du Trésor. Comme il le remarque

lui-même, les contributions des peuples surpassent infiniment les revenus du roi, parce qu'il est un grand nombre d'impositions levées pour le compte particulier des États, des villes, des communautés, des hôpitaux, des chambres de commerce, du clergé, des princes et des seigneurs engagistes. Il énumère ainsi 26 sortes de contributions,constituant une charge totale évaluée à 585.000.000. Il énumère ensuite pour mémoire diverses charges, comme la milice, qui n'entraînent qu'indirectement une charge pécuniaire. La définition et l'évaluation de chacune de ces contributions est faite avec beaucoup de soin. Ainsi pour le tabac, le sel, les poudres, les postes et messageries, il déduit la valeur de la marchandise au prix de revient ; et ne compte les postes et les messageries que pour la valeur des baux des fermiers. En d'autres termes, il distingue ce que l'État perçoit à titre d'impositions de ce qu'il reçoit comme entrepreneur ou commerçant, et il explique très clairement la distinction.

On comprend moins pourquoi il compte en vingtseptième lieu la milice. Gomme il le dit lui-même, ce n'est une charge pécuniaire que pour ceux qui, désignés par le sort, paient d'autres hommes pour les remplacer.

Ce qu'il exprime ensuite est curieux à noter : « Il y a soixante Emilie hommes de milice en France, et l'engagement est de six ans: ainsi chaque année dix mille deviennent miliciens par l'effet du sort. Tous les roturiers du royaume au-dessus cinq pieds, et depuis seize ans jusques à quarante participent à celte effrayante loterie, à moins qu'ils n'en soient exempts par des privilèges attachés à leur état, ou au lieu de leur habitation. »I1 faut rapprocher

de cette expression « effrayante |loterie )), les réflexions pacifistes et même antimilitaristes de l'avant-dernier chapitre de l'ouvrage.

Le chiffre élevé des contributions des peuples impressionne profondément Necker. Il voudrait que l'administration ne vit pas seulement dans un pareil tableau la puissance politique du monarque, mais qu'elle y lut encore, en lettres de feu, l'effrayante étendue des sacrifices qui sont exigés des peuples. Les impôts se paient très bien, disent quelquefois les premiers agents du fisc, quand on les consulte ; mais c'est l'état dans lequel se trouvent les contribuables après avoir acquitté les impôts, qui doit fixer les regards du gouvernement.

La grandeur des impôts, disent certains prétendus publicistes en finances, est indifférente ; c'est, en dernièie analyse, une disposition de la propriété des uns qui tourne, par les dépenses, au profit de la propriété des autres ; et pourvu que ces dépenses aient lieu dans l'intérieur du royaume, tout demeure en son entier ; la i-omme des jouissances est la même, et la prospérité de l'Etat n'en reçoit aucune atteinte. Que penseraient ces publicistes. si quelques-uns de leurs concitoyens venaient exiger de force la moitié de leur fortune, et si, remplissant alors la société de leurs cris, ils entendaient chacun dire froidement: l'argent qu'on vous a pris, d'autres le dépenseront; les richesses de l'État ne sont point changées !

Les impôts proportionnés à ce bien publieront le souverain est le juge et le gardien, sont un acte de justice ; ce qui excède cette mesure cesse d'être légitime. Si les sacrifices que le souverain exige des peuples prennent un

G. Vacher de Lapouge i4

caractère d'injustice, au moment où ces sacrifices sont étrangers au bien de l'État, quelles connaissances, quelle attention n'exige pas cette importante délibération 1 les plus petites économies prennent un caractère de grandeur et presque de majesté, lorsqu'on en lie les effets à ce pacte social dont la justice est le premier fondement. C'est peut-être une violation du plus saint des devoirs que d'employer les sacrifices des peuples à des largesses inconsidérées, à des dépenses inutiles, et à des entreprises étrangères au bien de l'Etat. On peut apercevoir encore dans cette étendue des impôts une somme constante de maux et de vexations. La nation n'aperçoit plus alors de proportion entre les sacrifices qu'on exige d'elle et les dépenses qui semblent nécessaires au bien de l'État. ,. I/ps peuples, dit-on, pour sentir leur bonheur, n'ont qu'à tourner leurs regards vers l'Angleterre ; 1 on y paie autant d'impôts qu'en France ; il n'y a cependant nulle espèce de proportion entre ces deux royaumes. Necker répond qu'il croit les contributions de l'Angleterre et de l'Ecosse inférieures de 160.000. 000 à celles de la France, et il les évalue à 427.000.000. D'ailleurs, une nation, qui examine elle-même, ou par ses représentants la nature des dépenses publiques, et fait librement le choix des moyens les moins onéreux, n'est pas comparable à une autre où la connaissance même lui en est interdite, et les sacrifices exigés de par la seule volonté du monarque. En Angleterre aussi, le prix du travail n'est pas autant qu'eu France à la discrétion des riches, en raison de la constitution qui donne au peuple des droits, et les classes pauvres supportent une bien moindre partie des charges.

Cette théorie de la légitimité de l'impôt occupe tout le

second chapitre ; le troisième est consacré à l'étude des

irais de recouvrement de toutes les impositions du royaume.

Il na jamais été fait par l'administration de recherches exactes sur l'étendue des frais qu'entraîne le recouvrement général des impositions. 11 en est résulté que plusieurs personnes ont fatigué leur esprit à bâtir des systèmes sur de fausses bases. Pour éclairer l'administration, Necker a fait faire des recherches sur lesquelles il base des calculs très détaillés, dont l'importance, au point de vue des théories générales, ne mérite plus qu'on en fasse l'analyse. La totalité des frais de recouvrement est évaluée à 57.665.000 livres, ce qui donne 10 4/5 0/0 du total des recettes évalué à 557.500.000. Ce chiffre est inférieur à celui des impositions a la charge des peuples, parce qu'on en a déduit 27.500.000 livres pour les corvées; et les frais de contrainte et de saisies, charges qui ne forment pas un objet de recette.

Les deux chapitres suivants contiennent des recherches sur les économies que l'on pourrait apporter dans les frais de recouvrement. Necker regrette que l'on ait rétabli au nombre de 48 les charges de receveurs généraux qu'il avait réduites à 12. Si l'on revient sur cette mesure il vaudra mieux 6 et même 2 administrateurs que 12, le travail étant en somme, restreint à centraliser à Paris les fonds envoyés par les provinces. L'État perd à ce rétablissement un million par an. Necker entre dans des détails très curieux sur les opérations et l'organisation des receveurs généraux et leurs bénéfices indirects : « ce chic, dit-il, n'est guère intelligible que pour les gens d'affaires. »

On a de même doublé à tort les offices des receveurs des tailles ; il y aura ainsi 418 charges au lieu de 209, les titulaires exerçant alternativement une année sur deux.

C'est un supplément de dépenses et une complication de plus. Necker évalue à 2.500.000 livres l'économie qui résulterait de la réduction des receveurs généraux des tailles. Le remboursement des fonds cl avance des fermiers généraux, la réunion des caisses des fermes, le réorganisation des gabelles d'après le projet de Necker, et quelques autres économies degestion, permettraient de réduire de 1 6.000.000 les frais de recouvrement et de les ramener à 7 1/2 0/0 des recettes.

Necker examine dans les chapitres VI et VII les propositions faites sur la conversion de toutes les contributions de France en un seul impôt territorial, ou en une capitation personnelle.

Il cherche d'abord à évaluer les contributions territoriales. Il n'est aucun impôt dont le produit entier doive être compris parmi ces contributions. Les vingtièmes sont l'impôt le plus essentiellement territorial, cependant il faut en retrancher la partie qui porte sur le revenu des offices, et, dans un petit nombre de provinces, sur l'industrie. De même pour la taille; Necker évalue le total de l'impôt territorial à 190.000.000. L'autre classe s'élève donc à 367.500.000 livres. Si l'on déduit une économie de frais généraux de recettes de 33.000.000. il restera une somme de 334.500.000 livres à imposer sur le revenu des biens fonds.

Pour procurer cette somme, il faudrait 15 et 3/5 nouveaux vingtièmes, en supposant que chacun rendît autant

que le troisième imposé nouvellement. Or, comme il y a déjà 3/20 et 4 sols par livre en sus du premier, on aurait alors tout près de 19/20. Cette révolution produirait une perturbation profonde. Le temps, la circulation, les lois de l'équilibre remédieraient atout ; voilà ce qu'on annonce: mais peut-on imaginer que, sur la foi d'une pareille théorie, les gouvernements veuillent jamais courir les hasards d'une convulsion dangereuse?

La conversion de tous les tributs en une capitation personnelle comporterait aussi des difficultés invincibles. Gomment tarifer d'une manière équitable tous les habitantsd'un royaume tel que la France ?Ce serait une source intarissable de plaintes et de jalousies.

Dans le chapitre VIII, Necker évalue le nombre des agents et employés du fisc. Il ne peut donner des renseignements complets, les recherches, commencées, n'ayant pas été achevées avant la fin de son administration. Il évalue ce nombre à 250.000 personnes, mais un petit nombre font de ces fonctions une profession unique et constante. Il n'évalue qu'à 35.000 le nombre des personnes qui dévouent tout leur temps au recouvrement des impôts, ou à surveiller la contrebande. Les chapitres IX à XIII sont consacrés à de très intéressantes statistiques démographiques et économiques sur la France et ses colonies. Ces documents, d'un très grand intérêt, sont rassemblés surtout au point de vue de l'étude fiscale.

Des considérations sur la réforme de l'impôt du sel font l'objet du chapitre Ier du tome second (ch. XV des éditions de Lausanne et Staël). Ce chapitre, très long, car il fait près de 80 pages, n'a guère qu'un intérêt historique; l'auteur se

— 2iS —

place au point de vue des réformes pratiques d'un état dechoses qui a maintenant cessé d'exister, et ne développe guère de théories économiques.

Les recherches que Necker avait faites sur cette matière et celles qu'il avait prescrites formaient un ouvrage immense. Il avait voulu connaître exactement les différents prix du sel dans tous les greniers d'approvisionnements du royaume, l'étendue de la consommation dans chaque district, la population de tous les lieux où la gabelle était soumise à des lois et à des coutumes différentes.

De ce recueil, il extrait les résultats les plus dignes d'attention. Il fournit ainsi le chiffre de la population, la quantité de sel débitée par an, la consommation moyenne par tête, dans les provinces de grandes et petites gabelles,, de salines, les provinces franches et rédimées, le pays de quart-bouillon.

Le projet de réforme auquel il s'arrête tend à diminuer considérablement le prix du sel dans une grande partie du royaume, à dédommager le Trésor royal par la diminution des fiais et l'augmentation du débit, à ôter à la contrebande son aliment,' à éviter de justes réclamations de la part des provinces qui jouissent d'immunités fondées.

Il renonce à une réforme commune à tout le royaume. Dans les provinces de grandes gabelles qui composent, plus du tiers du royaume en population, le prix moyen du sel surpasse 62 livres par quintal. Il propose de fixer le nouveau prix de 20 à 21 livres vers les confins, en l'élevant par une gradation insensible jusqu'à 26 livres à l'intérieur. La perte serait de 28.000.000, diminuée par»

l'augmentation générale des ventes, quand la contrebande serait tarie. Cette augmentation produirait environ 3.000.0')0, et on pourrait sur l'administration faire 1.000.000 d'économies.

Quant aux provinces franches, il faudrait, pour supprimer la contrebande, y relever le prix de la vente du sel. Pour la Bretagne il proposerait de le porter à 20 livres, dans les généralités voisines des pays de grandes gabelles. Les sommes ainsi perçues rendraient à peu près 5.100.000 livres. Necker proposerait de supprimer par compensation la corvée et la capitation. On pourrait encore distribuer gratuitement, au prix actuel, à toutes les communautés de Bretagne, une quantité de sel égale à celle consommée antérieurement, avec la faculté d'acheter à 20 livres le quintal le sel dont on pourrait avoir besoin au delà des quantités délivrées. Il n'y aurait ainsi jamais d excédent qui puisse faire l'objet d'une contrebande.

Necker évalue à plus de 23.000 hommes le corps de brigades chargé de s'opposer à la contrebande, et la dépense à 8.000.000. Mais la suppression des gabelles n'entraînerait qu'un réduction partielle, le même personnel étant chargé d'autres perceptions.

La contrebande du sel entraînait chaque année 3.700 saisies à domicile, l'arrestation de 2.300 hommes, 1.800 femmes, 6.600 enfants, 1.100 chevaux, 50 voitures. Le nombre d'hommes envoyés annuellement aux galères pour la contrebande du sel et du tabac, dépassait 300 et le nombre habituel des forçats captifs pour délit envers le fisc était de 17 à 1.800, à peu près le tiers de l'effectif total des galériens.

Necker restait partisan du monopole ; pour lui, la levée de l'impôt du sel à l'extraction des marais salants, substituerait une nombreuse concurrence d'acheteurs aux opérations d'une seule régie ; cette concurrence élèverait sensiblement les prix et peut-être à un degré qui suffirait pour mettre obstacle au commerce [extérieur de cette denrée.

Le chapitres 3 et 4 du tome II, ou chapitres 17 et 18 du tome I des éditions de Lausanne et Staël sont consacrés au droit de traite, à l'importation et à l'exportation. Ils ont de l'importance au point de vue économique.

Necker y rend compte, en premier lieu, des recherches qu'il a faites sur la balance du commerce de la France. Cette balance parait favorable à un pays lorsque la somme de ses exportations est plus considérable que celle de ses importations, et lui annonce une perte lorsqu'au contraire il a plus acheté que vendu. Comme on ne connaît que par les registres des douanes, les quantités qui rentrent dans un pays et celles qui en sortent, on aperçoit l'insuffisance des notions qu'on peut acquérir.

Toute la partie des transactions qui s'exécute par contrebande ne saurait être connue par les livres des agents du fisc: cette contrebande est plus considérable sur l'entrée que sur la sortie. D'autre part, si en France on évalue les marchandises tirées de l'étranger en raison du prix courant au sein du royaume, on exagérera la delte contractée par l'Etat, carie prix courant est composé non seulement de la somme payée à la nation qui a vendu les marchandises, mais encore du droit d'entrée, el du bénéfice des négociants régnicoles. Les frais de transport sont encore

compris dans la valeur ; or si ce fret a été gagné par la marine nationale, l'on se trompe d'autant plus.

Quant aux marchandises exportées, la créance de la France sur les autres nations devient différente, lorsqu'au lieu d'avoir été achetées pour le compte des étrangers, elles ont été expédiées pour le compte des négociants français; car il faut alors, dans les évaluations, ajouter au prix courant de ces marchandises dans le royaume, tout le profit qui résultera de leur vente dans un autre pays.

En outre, dans les pays où l'intérêt de l'argent est fort bas, et où l'on fait beaucoup d'avances aux étrangers, on ne connaîtrait qu'imparfaitement la dette ou la créance du commerce, si Ton se bornait à y former un relevé des importations et des exportations: car ce pays est encore créancier des autres nations dune somme considérable, tant en intérêts qu'en frais d'achat et de vente.

Si l'on compare ces notions avec celles que l'on trouve dans les Notes, on voit tout le chemin parcouru en dix ans par Necker.

Necker évalue les exportations à 300.000.000 les importations à 230.000.000. L'énumération qu'il en donne a un très grand intérêt comme statistique rétrospective, mais non pas comme théorie économique.

Dans ce qui suit, il n'y a guère à citer qu'une discussion sur la valeur des variations du change comme moyen de juger la balance du commerce. Il fait observer que la variation du change a des bornes fixes, qu'on peut bien donner jusqu'à 2 ou 3 0/0 au-dessus du pair pour une lettre de change sur Londres, mais si l'on en voulait exiger

davantage, il serait plus avantageux d'y faire passer des espèces de France pour les vendre au poids.

Necker est partisan de la réforme des douanes ; il reconnaît qu'il serait utile de les reporter aux frontières réelles de la France, et de les unifier, mais les intérêts des provinces frontières continuent à s'y opposer. Il est partisan de la substitution de droits protecteurs aux prohibitions qui donnent trop d'aliment à la contrebande. L'Etat encaisserait ainsi le bénéfice que font les contrebandiers. Les droits qu'il propose sont d'ailleurs assez bas: 15 0/0 sur les manufactures étrangères, 10 à 12 0/0 sur les productions des mines, à l'exception des métaux précieux dont l'entrée doit se faire en franchise. Il calcule que Ton peut tirer ainsi des droits de traite 8 à 9 millions à l'importation et 2 millions à l'exportation.

Sur le principe même de la prohibition, il faut peut-être signaler les développements donnés par Necker aux idées que nous avons trouvées dans les Notes, mais il n'ajoute rien de nouveau.

Dans les chapitres Y à VIII de l'édition en trois volumes, I à IV du second volumedes éditions en deux volumes, Necker traite des assemblées provinciales. On n'y trouve guère de nouveau que des détails plus étendus sur les travaux des administrations du Bercy et de la Haute-Guyenne, qui d'ailleurs n'avaient pas développé beaucoup d'activité, depuis le départ du ministère de celui qui les avait créés et qui les protégeait.

Necker ajoute quelques indications intéressantes sur les motifs qui lavaient amené à choisir le mode dénomination de leurs membres. On aurait voulu qu'ils eussent été nom-

mes au scrutin par tous 1rs propriétaires de la province, divisée à cet effet en un certain nombre d'arrondissements. Il eût été à craindre dans ce cas que, rapportant leur élection à la confiance particulière d'un district, ils se fussent plus occupés d'intérêts partiels que des affaires générales. L'élection d'ailleurs n'aurait pas pu se faire sans courir souvent le risque de quelque désordre, ou du moins de quelques mésintelligences dont les effets n'auraient pas manqué d'être funestes au maintien de ces administrations.

Plusieurs personnes se sont élevées contre l'idée de donner même aucune part au clergé dans la composition de ces administrations ; elles ont soutenu leur opinion en alléguant que le clergé, en raison des exemptions dont il jouissait, se trouvait étranger aux affaires dont la direction était confiée aux assemblées provinciales. Ces allégations manquent d'exactitude: le clergé est affranchi des vingtièmes et de la capitation des privilégiés ; mais il participe à la taille et à la capitation taillable, comme la noblesse, par la voie de ses fermiers; et sous ce rapport indirect, les corvées et les autres charges locales l'atteignent également ; enfin, il est soumis à tous les droits généraux établis sur les consommations. Ce qu'il faut d'ailleurs pour remplir dignement de pareilles fonctions, c'est un esprit de sagesse et d'équité, ce sont des lumières et de l'application.

Les Parlements avaient pris ombrage de certaines réflexions de Necker dans son Mémoire sur les administrations provinciales. Tout un chapitre durant, il cherche à calmer ces craintes en faisant observer qu'il émettait de

pures hypothèses. Cette argumentatiou assez faible n'a probablement convaincu personne.

Les recherches sur les contributions payées par le clergé du royaume font l'objet du chapitre V. Le clergé percevait sur lui-même un impôt considérable, d'environ 10.000.000. Les bénéfices étaient partagés en huit classes dont la première était taxée à raison du quart de leur revenu imposable et la dernière seulement à raison d'un vingt-quatrième. Necker cherche le moyen de soumettre le clergé à des impositions autres que le don gratuit, mais sans arriver à des propositions fermes.

Dans les deux chapitres suivants, l'auteur étudie les charges imposées à la France par le service des emprunts et les dépenses de 1 État. Le détail n'a qu'un intérêt historique, et il n'y a presque point de parties théoriques.

L'auteurévalue les intérêts perpétuels à 125.000.000 liv., les intérêts viagers à 8 1 .400.000 : soit ensemble 207.000 000 représentant un capital de 1.400.000.000. Necker est partisan des remboursements et entrevoit la possibilité des conversions. Supposons que l'intérêt de l'argent soit à 4 0/0 en France. Les effets qui rapportent 5 0/0 vaudraient beaucoup plus que leur capital. Alors l'administration en offrirait le remboursement dans un temps limité, en exceptant tous les propriétaires qui acquiesceraient à une réduction d'intérêt de demi sur cinq ; il est très vraisemblable que le plus grand nombre, D'apercevant pas autour de soi un placement plus avantageux, souscrirait à la réduction proposée. Celle première opération pourrait à quelques années de distance procurer le moyen de réduire les intérêts de 4 i/2 à 4 0/0. G'esl

la théorie des conversions que Necker nous expose ainsi.

L'étude analytique des dépenses se prolonge pendant une centaine de pages où l'on rencontre quantité de chiffres intéressanls. Le lotal est évalué à GIO.OQO.000 de livres. Ce total semble indiquer un déficit de 25.000.000, mais il est en partie compensé par les revenus des domaines de l'État, des villes, etc. Ce chapitre qui est le douzième et dernier du second volume de l'édition suisse de 1784 et le huitième du second volume de l'ouvrage dans les éditions de Lausanne et Staël, est suivi d'un supplément de 4 pages en fins caractères relatifs à l'Edit d'août 1784. Dans les éditions ultérieures, ce supplément qui avait sa raison d'être seulement dans la première édition, n'a pas été fondu dans le texte. C'est une garantie que ces éditions sont à peu près des réimpressions pures et simples. Je n'y ai d'ailleurs remarqué que des variantes d'orthographe.

Tout le reste de l'ouvrage, correspondant au troisième volume de l'édition suisse originale, contient peu d'écouomie politique proprement dite.

Plusieurs chapitres sont bien consacrés aux monnaies, aux bénéfices de leur fabrication, au changement de titre, de poids et de valeur, à l'exportation et la fonte, mais les renseignements qu'on y trouve concernent plutôt l'histoire proprement dite que celle des questions économiques.

Beaucoup d'autres chapitres ne présentent pas davantage d'intérêt économique, ceux par exemple relatifs aux sollicitations, aux charges qui donnent la noblesse, à l'esprit de système, etc.

Necker n'était pas un ami du luxe. Les causes et les progrès du luxe font l'objet du chapitre XI du tome III (1).

La première cause en est dans la nature même des choses. La classe de la société dont le sort se trouve comme fixé par l'effet des lois sociales est forcée de se contenter d'un salaire proportionné aux simples nécessités de la vie. Il n'y a d'adoucissement à cette espèce d'esclavage que dans le petit nombre d'États où la forme du gouvernement laisse entre les mains du peuple quelques droits politiques. La classe de la société dont la richesse s'est accrue par le temps, est composée de tous les propriétaires. La richesse a dû s'accroître à mesure que l'art de la culture s'est perfectionné. Les découvertes du génie ont tellement facilité tous les travaux de l'industrie, que les hommes au service des dispensateurs des subsistances ont pu, dans un espace de temps égal, et pour la même rétribution, fabriquer une plus grande quantité d'ouvrages de toute espèce. La rapidité de l'exécution ne tourne point à l'avantage des hommes de travail, et il n'en résulte qu'une augmentation de moyens pour satisfaire les goûts et les vanités de ceux qui disposent des productions de la terre.

C'est donc par une confusion d'idées qu'on fait honneur au luxe de l'origine des arts : c'est plutôt à l'avancement de la science dans tous les genres, qu'il faut imputer l'accroissement du luxe. Les moyens de luxe se sont accrus à mesure qu'on est parvenu à faire en un mois ce qui exigeait auparavant le travail d'une année.

Page 1