Staël, V, chapitre XJX
D'autre part, chaque génération a hérité dune partie des travaux de la génération qui l'a précédée. Celui qui, par droit de succession, devient possesseur d'une maison magnifique, n'a plus besoin de se procurer cette espèce de luxe : il destine son superflu à orner ses jardins, à agrandir ses parcs, à multiplier ses diamants et son argenterie. Son fils, héritier de tous ces biens, dirige de quelque autre manière l'emploi de son revenu, et il cherche de nouveaux objets de faste et de supériorité.
Necker ne pense poiut que l'introduction des trésors du Nouveau Monde ait été une des principales causes de l'accroissement du luxe. Toutes les grandes sources du luxe eussent également existé, quelle qu'ait été la somme du numéraire : un palais aurait été représenté par 100.000 francs au lieu de l'être par t. 000. 000, mais ce palais n'eût pas moins été construit. Enfin, les facilités apportées à toutes les communications ont concentré dans les villes une plus grande partie du revenu des propriétaires.
Sans doute, la plupart de ces inégalités ne peuvent être ni changées, ni prévenues, mais le gouvernement doit s'abstenir d'augmenter lui-même ces disproportions par une administration inconsidérée. C'est précisément ce qu'exécute un mauvais gouvernement, lorsqu'une partie des impots est consumée, ou par des dons excessifs, ou par des émoluments considérables attachés à des places inutiles, ou par la trop grande fortune qu'on laisse faire aux gens de finance. C'est du luxe introduit par les largesses, ou par la nonchalance de l'administration, que le public est surtout blessé.
Pour tempérer les effets du luxe, Necker recommande d'animer l'esprit de bienfaisance, car toutes les dépenses qui tiennent à ce précieux sentiment ont le double avantage, et d'adoucir le sort du pauvre, et de prendre sur la part que les riches peuvent appliquer à des objets de magnificence. On peut aussi obliger à la résidence tous ceux qui exercent en province de grandes fonctions, civiles, ecclésiastiques et militaires. On obtiendrait aussi de bons résultats en accélérant les effets de l'action civile envers les débiteurs qui manquent à leurs engagements : la concession trop facile des lettres de surséance est nuisible en protégeant les prodigues contre l'effet de leurs fautes. Enfin, la répartition d'une très grande partie des impôts sur les objets de faste et de superfluité est une disposition propre à diminuer l'effet de la supériorité des fortunes (1).
En parlant des moyens de réprimer les excès du luxe, Necker fait observer en cinq lignes que le droit d'aînesse et les substitutions sont favorables au luxe, puisque ces lois entretiennent l'inégalité des richesses, mais il n'ajoute pas un mot.
Ce n'est pas que Necker ne soit point quelquefois très en avance sur son temps. Le chapitre XVIII, Disposition particulière à quelques prisonniers, et le chapitre XXV1I1, Idée sur rétablissement d'un bureau général de recherches
1. Sénac de Meilhan, dans ses Considérations sur les richesses ei le luxe (Amsterdam et Paris, Valade, 1797, in-8 '), a écrit tout un chapitre le dix-septièrne, à discuter le « sentiment d'un auteur célèbre sur le luxe et ses progrès ». Cet auteur est Necker, la réfutation des idées souvent très juste, mais l'esprit hostile et la bonne foi de l'auteur douteuse dans quelques endroits.
et de renseignements , visent, le premier l'établissement d'indemnités aux prisonniers, détenus indûment, et aux victimes des erreurs judiciaires, le second, celui d'un bureau de la statistique, et même d'un véritable office du travail.
Ce bureau qu'il voulait former au moment de son départ du ministère aurait continué ses propres recherches, de manière « à faire connoître à chaque instant l'étendue de toutes les contributions des peuples, la quotité respective de chaque espèce, la division de ces mêmes contributions par province, les frais de recouvrement, le nombre des employés du fisc, la consommation du sel et du tabac, le relevé des saisies et des condamnations pour cause de contrebande, le nombre des hôpitaux, la quantité de malades ou d'infirmes qu'on y reçoit annuellement, l'augmentation ou la diminution des mendians et des enfans trouvés, l'étendue des routes et leur accroissement annuel, le nombre commun des corvéables dans chaque province, le tableau général de la de! te publique, le précis des opérations annuelles de la caisse d'escompte et du Montde-Piété, les progrès des défrichements, de la population et du numéraire, la somme des exportations et des importations, par nature de marchandises, et toutes les connaissances, enfin, développées en grande partie dans cet ouvrage... il seroit à désirer qu'on put trouver encore, dans le même dépôt, plusieurs autres informations. Telles sont, par exemple, des recherches instructives sur l'étendue des principales consommations, sur la proportion commune de la semence avec le produit des terres dans différentes parties du royaume, sur la quantité d'arpens cultivés, sur