C. Vacher de Lapouge i
la variété du prix de la main-d'œuvre, sur le rapport du nombre des nobles et des privilégiés avec celui des roturiers, sur le nombre des ecclésiastiques, sur le nombre des protestants, sur les progrès du luxe dans la capitale, sur la brièveté de la vie dans quelques professions dangereuses, sur Tintérèt des étrangers et de chaque nation en particulier dans les fonds publics, sur l'état et la profession des mendians ou des infortunés assistés dans les différentes maisons de charité et sur beaucoup d'autres objets également intéressans. »
Necker ne dit que quelques mots sur le commerce des grains dans le chapitre 19 (Staël, 27) . Il se réfère à son livre.
« J'observerai seulement que j'envisage aujourd'hui comme foible et très imparfaite, la partie de cet ouvrage où j'indiquois avec trop de précision les précautions de détail qu'on devoit prendre pour prévenir la trop grande cherté des grains. L'expérience m'a appris qu'il faut, sur ce point, donner beaucoup à la sagesse de l'administration, et qu'on ne peut éviter de s'y confier.» Le prix de la la denrée doit servir sans doute à distinguer les moments où il convient de s'opposer à l'exportation des grains, mais selon la position des provinces, le mot de cherté s'interprète d'une manière absolument différente. A propos de la nécessité absolue de maintenir la libre circulation des grains dans 1 intérieur du royaume, il dit: « Il me semble qu'il n'y a pas deux opinions à ce sujet », mais il reste partisan de la répression de l'accaparement. Or, comme il le dit aussi, « la limite qui sépare une spéculation utile d'un accaparement nuisible, ne peut jamais être désignée
en termes exprès », et il y a nécessairement une large marge pour l'arbitraire dans l'application.
On trouve dans le chapitre 2.i (Staël, 31) des observations sur les rentes viagères qui éclairent un peu les emprunts faits sous cette forme. A la veille de la guerre, les capitalistes pouvaient placer leurs fonds en rente perpétuelle 4 0/0, cotée 60 livres, et retirer ainsi un intérêt de 6 2/3 0/0 avec un bénéfice de remboursement de 40 livres. Cette cote ne permettait pas de larges emprunts en rente perpétuelle, c'est pourquoi il fallut augmenter l'attrait par la chance des loteries. Il fallut nécessairement recourir à des emprunts en rentes viagères qui avaient encore l'avantage de ne pas augmenter la masse des effets susceptibles d'être achetés et vendus journellement.
a II n'est pas moins vrai, dit Necker, que les rentes viagères ont des inconvénients, |soit qu'on en juge par les calculs de probabilité sur la vie commune des hommes, soit que Ton considère cette sorte d'emprunt sous un point de vue moral. » L emprunt en rente viagère était un excellent moyeu de trouver de l'argent auprès des personnes qui,possédant des petits capitaux, désiraient assurer la tranquillité de leur vieillesse. Elles sont devenues onéreuses depuis qu'on en fait un emploi de simple spéculation. On choisit trente têtes de sept ans, ou à peu près, âge où la durée de la vie est la plus longue, on a soin d'écarter toutes les personnes dont la santé annonce quelque incertitude, ou qui n'ont pas encore franchi les dangers de la petite vérole ; on pousse même l'attention jusqu'à donner la préférence au sexe qui, par sa vie tranquille, semble exposé à moins
d'accidents imprévus ; enfin, on prend toutes les précautions nécessaires pour s'assurer de la longue existence de ces trente personnes : les capitalistes placent alors telle somme qui leur convient sur chaque tête, et comme de pareils contrats peuvent se vendre et se transférer, on comprend qu'on trouve toutes sortes d'encouragements à étendre cette spéculation. 11 faudrait, pour y mettre obstacle, établir 1 intérêt des rentes viagères par gradation d'âges, ou fixer la somme qu'il serait permis de constituer sur la même tête , mais toutes ces gènes, on ne peut jamais jes imposer qu'en proportion de son crédit.
L'ouvrage se termine par deux curieux chapitres sur la guerre. Dans ses Mémoires, le prince de Montbarey accuse Necker d avoir causé la guerre avec l'Angleterre en promettant à Maurepas de fournir sans impôt les ressources nécessaires. Montbarey étante ce moment ministre de la Guerre, son témoignage aurait du poids s'il n'avait constamment menti chaque fois qu'il parle de Necker. comme d'ailleurs Augeard et d'autres mémoiristes du temps. Quoi qu il en soit, Necker se montre, en 1784, pacifiste jusqu'à l'emphase ( I ). Voici comme il aborde le sujet de la guerre:
« Ah ! que j'ôtois impatient de traiter ce sujet! ah ! que mon cœur avoit besoin de se répandre sur les maux attachés à cette effrayante calamité ! C'est elle qui arrête le cours des projets salutaires ; c'est elle qui vient dessécher
1 .11 n'est pas devenu pacifiste à la vue des maux causés par la guerre
d'Amérique, durant son ministère. Dès 1773, et à la seconde page des Notes, il proteste contre « la malheureuse nécessité de consacrer à la force une partie des citoyens, sous le nom de soldats », qui a diminué le bonheur général, en exposant les uns à des dangers et les autres à l'augmentation de travail nécessaire pour les nourrir.
les sources de la prospérité ; c'est elle. qui distrait du bonheur des nations; c'est elle qui suspend quelquefois jusqu'aux idées de justice et d'humanité ; c'est elle enfin, qui substitue à tous les sentiments doux et bienfaisans, l'inimitié, les haiues, le besoin d'opprimer et l'ardeur de détruire. »
C'est un véritable malheur pour les peuples, quand la durée des siècles se trouve employée à essayer de rabaisser sans cesse les autres nations, au niveau de l'état où on est réduit soi-même, au lieu qu'en ménageant ses forces, en étudiant ses moyens, et en les faisant valoir par une administration sage, on se trouverait sans effort au point de supériorité auquel on désire d'atteindre.
Supposons une guerre où le royaume eût été obligé d'aliéner 50 à 60 millions de rentes pour satisfaire aux intérêts des emprunts, que les dépenses auraient rendus nécessaires, et considérons les différents emplois que le gouvernement eût pu faire d'un semblable revenu Avec 18 millions on eût pu rendre le prix du sel uniforme dans le royaume ; avec 4 ou 5 millions, on eût pu affranchir l'intérieur de toutes les douanes; avec 2.000.000 de livres, servant à emprunter successivement 50 millions on eût pu exécuter les canaux essentiels, etc.
A la fin du livre, l'auteur explique pourquoi il s'est décidé à le publier d'une manière clandestine.
« J'ai peut-être une explication à donner sur le parti que j'ai pris de faire imprimer cet ouvrage, sans l'avoir soumis auparavant à la révision d'un censeur ; mais j'ai cru que je pouvois remplir cette fonction envers moimême ; j'ai cru que je devois assez de respect aux vérités
qui intéressent le bonheur des hommes, pour oser les soumettre directement au jugement public: j'ai cru, surtout, que ce n'étoit pas au tribunal de quelques petites passions que de si grands objets dévoient être portés. »
Comme on en peut juger par cette analyse, le livre de Necker n'était pas un ouvrage de polémique, et il portait la marque du plus grand attachement au roi II apportait cependant des renseignements précis qui devinrent un aliment pour les discussions des mécontents, et ce n'est pas sans motif que le ministre de Calonne et même le roi furent irrités de cette publication ; Necker avait envoyé un exemplaire au roi, avec une dédicace que Staël nous a transmise (I, Notice, 188). Louis XVI répondit par une défense de venir à Paris, qui n était pas une lettre de cachet, mais lui ressemblait fort. Les gazettiers reçurent Tordre de ne point parler du livre, ce qui les porta d ailleurs à le vanter davantage.
Peu à peu le calme se fit Necker revint à Paris, sans cesser d'être tenu en disgrâce. Il vivait tantôt dans la baronnie de Goppet, vieille seigneurie vaudoise qu'il avait acquise de Thélusson, tantôt au château de Saint-Ouen ou dans son nouvel hôtel de la rue Bergère à Paris, et sa popularité allait en croissant tous les jours. Calonne lui donna bientôt l'occasion de se mettre de nouveau en évidence et de préparer son retour au pouvoir.
GHAPITKE VI
Second et troisième ministères de Necker
Polémique avec Calonne. — Actes du second et du troisième ministère. — Dernières années et dernières publications de Necker.
Aux prises avec une situation financière sans cesse plus désespérée, Galonné avait été réduit à demander au roi la convocation d'une Assemblée des notables Dans le compte qu'il lui rendit au commencement de 1787, Galonné avait été obligé de reconnaître l'existence d'un déficit annuel de recettes de M 5 millions, et pour diminuer sa responsabilité, il avait fourni des états desquels il résultait qu'au départ de Necker, le déficit annuel était déjà de 56 à 60 millions. Or, Necker, dans son Compte rendu, avait affirmé un excédent de recettes de 12 millions. Le 11 avril 1787, Necker fit paraître un Mémoire en réponse au discours de Galonné, dans lequel il rectifiait les erreurs de son adversaire, par des discussions très serrées de chiffres qui n'ont pas d'intérêt doctrinal. Ce Mémoire, la correspondance de l'auteur avec Galonné et les pièces annexées, ont été reproduits dans l'édition Staël, et forment les pages 159 à 235 du tome II.
Le roi s'était opposé à cette publication, faisant assurer Necker qu'il ne doutait point de l'exactitude du Compte rendu. Ce fut le J I avril que parut le Mémoire, et deux jours après lauteur vit arriver chez lui M. Lenoir, lieutenant de police, lui apportant une lettre de cachet qui l'exilait à 2u lieues de Paris (1). Il reçut d'ailleurs dès le 4 juin la permission de revenir à Paris. Peu après, Galonné était renvoyé, à la suite de vérifications qui avaient mon tré au roi l'exactitude des comptes de Necker et la supercherie de son adversaire.
La polémique n'en resta point là. Galonné réfugié en Angleterre répliqua par un autre Mémoire, qui entraîna en septembre 1788 une nouvelle riposte de Necker, les Nouveaux éclaircissemens sur le Compte rendu, in quarto de 224 pages. Dans l'édition Staël ce mémoire occupe le reste du tome II, de la page 239 à la page 608. C'est un travail de pure polémique, une discussion de chiffres qui laisse une très grande impression d'exactitude, mais qui n'a pas d'intérêt économique.
En même temps ou quelques semaines plus tôt parut un gros livre de Necker, De l'Importance des Opinions religieuses, h Londres, et se trouve à Paris Hôtel de Thou, rue des Poitevins, 1788. C'est encore une publication clandestine, sans privilège ni approbation, et celte fois on ne voit pas pourquoi.
Au revers du titre, on lit cette annonce signée de Necker : a J'étois occupé des derniers soins que l'édition de cet ouvrage exigeoit de moi, lorsqu'on a fait paroitre un