‹ Necker économisteChapitre 73 sur 87 · C. Vacher de Lapouge · texte numérisé non relu

C. Vacher de Lapouge

Pensées détachées sous le n° 3 {Économie politique) que se trouve le passage suivant :

«. On fera peut-être jusqu'à la fin du monde des livres sur l'économie politique, c'est une science où l'on erre à sa fantaisie ; où Ton fait chemin en partant de telles propositions que ce soit. C'est une science où l'on est à la suite des opinions des autres sans s'en apercevoir, car toutes les routes y sont en cercle et l'on y revient sur ses pas beaucoup plus qu'on n'avance. Il n'en est pas ainsi de la géométrie et de la haute métaphysique ; de la géométrie parce qu'on y est contraint de passer par toutes les découvertes des autres, avant de pouvoir s'adjuger une idée nouvelle, et de la haute métaphysique parce qu'en très peu de temps on arrive aux premiers bords de l'infini, à ce terme que personne ne peut franchir. »

ïl est difficile de savoir l'époque à laquelle fut écrite cette pensée (1). Certaines de celles qui l'accompagnent portent les dates de 180'2 et de 1803, elle-même n'en porte pas. Si elle est à peu près de la même époque, il serait établi qu'à la fin de ses jours, après la publication du Traité d'économie politique de Say,un quart de siècle après le chef-d'œuvre d'Adam Smith, Necker en était toujours à méconnaître le

Pensées détachées, les Esquisses de pensées et les Suites funestes sont réimprimées dans le tome XV de l'édition Staël, p. 203-414.

1. Sous le n° 105 (édit Staël nc 103),etsous le môme titre, on trouve six lignes qui semblent un développement de la phrase sur les « routes en cercle » : « Pauvre économie politique ! On y tourne comme dans un jeu de bague. Les sujets y rentrent tellement les uns dans les autres, qu'on y passe et repasse sans jamais distinguer le commencement et la fin. » On ne peut juger laquelle des deux pensées est antérieure à l'autre, la première ayant aussi bien puôtre écrite en utilisant l'idée de la seconde.

caractère de l'économie politique el à la regarder comme une science imaginaire.

Que cette opinion impénitente ait été celle de Necker aux alentours de 1800, peu importe d'mlleurs ; cette pensée nous fixe et nous permet de comprendre ce qu'il dit de cette science dans ses publications économiques (1). Le sentiment de Necker n'a point varié, et l'attitude qu'il a prise dès l'origine et toujours à l'égard des économistes ne peut plus étonner. Il faut donc prendre les écrits de Necker pour ce qu'ils sont, l'œuvre d'un homme confiant dans son bon sens, qui a écrit sans système sur des questions économiques, et sans vouloir admettre que l'économie politique eut le caractère d'une science II n'y a point de doctrine économique de Necker, et vouloir coordonner, expliquer, systématiser les opinions particulières que son bon sens, ou ses préjugés, lui suggèrent dans chaque cas, serait se placer de parti pris en dehors de la vérité.

Tout ce que l'on peut faire c'est de chercher dans quelle mesure les opinions de Necker sont en harmonie, ou en désaccord, avec les doctrines économiques connues de ses

1. Voyez spécialement le préambule des Notes, ci-dessus, p. 5(^ Dès le printemps de 1773, Necker avait donc sur l'économie politique des opinions bien arrêtées. On peut même dire que les dernières pages de la Réponse au Mémoire de Morellet sont imprégnées d'hostilité envers les idées économiques (Supra, p. 53) . La même antipathie se retrouve manifestée par des passages divers de la Législation notamment le chapitre XI de la quatrième partie, et surtout le chapitre III, où il se fâche, pour la seule fois de sa vie, qualifie d'ineptes les raisonnements de ses contradicteurs, c'est-à-dire «les fameux calculs de produit net, si célébrés dans les ouvrages économistes ». Voyez supra, p. 157.

contemporains, de formuler sous un certain nombre de rubriques celles qui ne rentrent bien dans le cadre d'aucune de ces doctrines, ou celles auxquelles l'auteur parait avoir attaché une importance singulière, sans essayer d en faire une exposition systématique.

Que d'ailleurs Necker ait ou non cru à la science économique, du moment qu il a écrit sur des questions qui en dépendent, il sera légitime aussi d'apprécier la valeur de ces opinions d'après les données de l'économie politique, mais il est bien entendu que la valeur de cette critique n'existera qu'en fonction des théories actuelles. Les appréciations des contemporains ont pu être tout autres. Morellet, qui s'est fait le Zoïle attitré de Necker, a fait suffisamment la critique de ses écrits selon l'esprit du temps.

On a vu que Necker ne rattachait à aucun principe économique les opinions qu'il exprimait : il ne faut pas prendre pour un système économique en germe les déductions qu'il tire, dans plusieurs passages, d'un principe hédoniste sur lequel il faut s'expliquer, parce qu'il domine une bonne partie des opinions de Necker.

Ce principe est d'ordre moral, et non d'ordre économique. Il ne saurait, par exemple, être comparé, ni par sa nature, ni par sa fécondité, au principe fondamental duquel les physiocrates ont logiquement déduit tout leur système

Pour les physiocrates, la base de tout le système est le don gratuit de la nature, le produit net, c'est-à-dire un dhénomène économique, d'ailleurs mal compris. A partir du produit net, tout le développement logique se produit dans un même plan, qui est économique. On constate des

phénomènes, des lois, dont l'existence dans la nature est indépendante de leur valeur morale.

Le principe hédoniste de Necker est au contraire en dehors du plan économique, il est dans le plan moral, et s'il commande des applications en économie politique, il lui reste étranger par nature. 11 sert de critérium aux mesures du souverain, d'ordre économique ou même politique : elles sont bonnes si elles tendent à assurer le bonheur des sujets, mauvaises au cas contraire, et doivent être évitées ou rapportées. Necker ne constate pas, il ne fait pas de la science, il ne cherche pas de lois ; il juge seulement des maximes de pratique à l'aide de son principe hédoniste.

Cette distinction permet de comprendre aussi pourquoi Necker ne doit pas être regardé comme un précurseur, à cent ans de distance, de l'école économique hédoniste. Quant Stanley Jevons déclare que sa théorie est entièrement basée sur un calcul de plaisir et de peine, et que l'objet de l'économie politique est de déterminer le maximum de bonheur qui peut être réalisé en achetant le plus de plaisir possible avec le moins de peine possible, il ne se place aucunement au point de vue de Necker.

Tous deux font de l'hédonistique si l'on veut, mais Necker fait de la morale hédoniste, juge les mesures de gouvernement et d'administration en fonction de leur valeur hédoniste: Jevons construit au contraire en dehors du plan moral, et dans son domaine autonome, une économie hédoniste, constituée par un ensemble de faits économiques et de lois naturelles II applique simplement à l'explication des phénomènes économiques la grande loi

générale du principe du moindre effort, qui se retrouve dans la nature entière et qui n'a aucun rapport en soi avec le bien et le mal (1).

L hédonisme deNecker n'est point si savant, il est d'ailleurs assez facile d'exposer dans les propres termes de l'auteur celte conception sociale qui est très simpliste. Le souverain a été établi pour servir de garant à toutes les conventions sociales : « il doit veiller au bonheur des particuliers, et à la force nationale qui assure la conservation du bonheur ». L'administration tache de réunir le bouheur à la force : l'homme lui-même, chargé de son propre sort, partage son attention entre les jouissances qui augmentent son bonheur, et les privations qui en assurent la durée 2).

La société ne peut se maintenir qu'au prix de certains sacrifices. Il faut une force qui s'oppose à sa destruction par les ennemis du dehors, il en faut une pour maintenir l'ordre et l'équilibre à l'intérieur de la société. Ainsi l'armée, la marine, tous les hommes employés à l'administration contribuent à la force de la nation, mais sont une cause de privation pour les particuliers.

1» Le principe deNecker paraît bien se rapporter au bonheur proprement dit, et non au bien-être, proposé comme but pratique de l'économie utilitaire. Il ne faut pas confondre le bonheur et le bienêtre, qui sont indépendants et peuvent devenir antagonistes. Le bienêtre s'est démesurément accru depuis un siècle ; il semble, au contraire, que le bonheur soit en décroissance : la gaieté disparaît, le nombre rapidement croissant des suicides montre qu'une forte proportion d'individus vit près delà limite au delà de laquelle l'existence cesse d'offrir un attrait, la responsabilité d'engendrer des malheureux est certainement une des considérations qui déterminent l'abaissement général de la natalité.

2. Notes, Académie, p. 70. —Lausanne, p. 242. — Staël, p. 72.

— ibi —

Il faut pour la force d'un pays que les propriétaires emploient toutes leurs subsistances superflues à nourrir leurs compatriotes (1). Les richesses augmentent la force par leur faculté d'être échangées contre les services des étrangers, ou contre les subsistances qu'ils possèdent, et avec lesquelles on augmente sa propre population (2). Les seules richesses qui puissent augmenter ainsi la force publique sont les biens surabondants qui s'amassent par le temps dans une société (3).

La force des Etats, abstraction faite de toutes les causes morales, tient à la population et à l'étendue du numéraire ; l'une fournit des soldats et des matelots, l'autre donne le moyen de les stipendier, de les mettre en campagne, de construire des vaisseaux. C'est encore l'abondance du numéraire qui, réunie à la confiance, met les gouvernements en état de rassembler des sommes extraordinaires par la voie des emprunts (4).

La richesse et la population sont deux sources de puissance, mais la population est une force bien plus certaine. Si les richesses mobilières suffisaient pour constituer la puissance, la République de Gènes jouerait un plus grand rôle en Europe que la Suède, mais les richesses entre les mains du souverain ne deviennent une force additionnelle qu'autant que par des traités avec d'autres puissances, on

1. Notes, Académie, p. 80. — Lausanne, p. 284. — Staël, p. 81.

2. Notes, Académie, p. 74. — Lausanne, p. 246. — Staël, p. 75.

3. Législation, Édit. originale, t. I, p. 18. — Lausanne, t. IV, p. 14. — Staël, t. I, p. 16. — Molinari, p. 217.

4. Administration, t. II, p. 133 ; Lausanne, 1. 1, p. 387. — Staël, t. IV, p. 554.

obtient d'elles des troupes auxiliaires ou la permission de faire des recrues dans leurs Etats.au lieu qu'une population nombreuse est une force par elle-même (1).

Il ne suffit pas qu'un pays soit puissant il faut qu'on y soit heureux ; car la force n'est un bien qu'autant qu'elle est un garant du bonheur (2). Les propriétés, par exemple, étant une loi des hommes, elles n'ont pu s'établir que pour le bonheur commun, et elles ne peuvent subsister qu'autant que la société leur prête de la force (3). Les richesses contribuent toutes au bonheur en multipliant les jouissances, et en augmentant la force par leur faculté d'être échangées contre les services des étrangers, ou contre les subsistances qu'ils possèdent et avec lesquelles on augmentera sa propre population (4).

Il importe essentiellement de multiplier autour des propriétaires qui disposent des productions de la terre tous les objets d'échange qui peuvent satisfaire leurs goûts et augmenter leurs commodités (5). Il faut pour le bonheur des propriétaires qu'ils puissent jouir à leur gré de leur fortune, et faire venir des pays étrangers tout ce qui leur plaît (6).

Le bonheur public n'est jamais représenté par une

1. Législation, Édit. originale, t. I, p. 21-22. — Lausanne, t. IV, p. 16. — Staël, p. 18, 19. — Molinari, p . 218 .

2. Législation, Édit. originale, t. I, 25. — Lausanne, p. 18. — Staël. p. 21. — Molinari, p. 219.

3. Notes, Académie, p. 72. — Lausanne, t. III, p. 244. — Staël, p. 74.

4. Notes, Académie, p. 74.— Lausanne, p. 246. — Staël, p. 75.

5. Administration, Édit. princeps, t. 11, p. 134. — Lausanne, p. 388. — Staël, t. IV, p. 555.

6. Notes, Académie, p. 80. — Lausanne, p. 254. — Staël, p. 81.

liberté indéfinie, mais par toute l'étendue de celle qui ne nuit point aux autres ( I ).

Les lois prohibitives sont fort délicates à déterminer parce qu'elles doivent tenir la balance entre le bonheur et la force. C'est entre ces deux principes contraires, l'un indiqué par le bonheur des propriétaires, et l'autre par la force publique, qu'ont été établies et modifiées les lois prohibitives (2).

La loi du bonheur, la première de toutes, exige qu'on laisse à l'égard des jouissances données par le luxe la plus grande liberté. Il ne faut pas acheter la force nationale par un trop grand sacrifice de la part des particuliers, car on ne doit jamais perdre de vue que cette force elle-même n'est un bien qu'autant qu'elle est un garant de bonheur (3).

Pour replacer dans leur cadre naturel ces diverses coupures, et donner ainsi son exacte valeur à chacune, sans se reporter aux œuvres de Necker, voyez supra, p. 7(3 et suiv.

Quand à la fonction du souverain, chargé d'assurer le bonheur de ses sujets, « ce tuteur de la félicité publique », comme Necker l'appelle (4), l'auteur ne s'explique pas à son sujet dans un passage déterminé, mais cette idée intervient d'une manière constante dans la Législation et jusque dans les ouvrages de la dernière époque de sa vie.

Cette conception de l'État Providence est profondément

1. Administration, Édit. princeps, t. II, p. 136. — Lausanne, p. 390. — Staël, t. IV, p. 557.

2. Notes, Académie, p. 80. — Lausanne, p. 254. — Staël, p. 81.

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