Éd. Acad., p. 128. — Lausanne, p. 306 — Staël, p
il n y auroit aucune raison de la traiter différemment... C'est à cette circonstance, et non à aucun principe économique, qu'il faut rapporter les lois prohibitives qui sont particulières aux colonies. C'est par celte considération... qu'il faut les maintenir dans les besoins de la métropole. On doit les pourvoir de tout ce qui leur est nécessaire, mais leur défendre tout commerce direct avec les étrangers... et entretenir dans ces colonies un attrait continuel vers la métropole, afin que cette dernière soit toujours le dépôt des richesses mobilières amassées par les colons .. de sorte qu'avec deux terres différentes, il y ait, s'il se peut un même esprit. »
Ainsi Necker est, comme les mercantilistes, partisan du privilège exclusif de la métropole sur le commerce des colonies, mais son but, complètement différent, n'est pas d'assurer des avantages au commerce métropolitain : il est purement politique et destiné à maintenir le lien moral entre deux terres différentes, mais unies d'une même vie et d'un même esprit.
Pour ce qui concerne l'intervention de l'État dans le commerce, l'attitude constante de Necker, en ce qui touchait le commerce des blés, et la tournure générale de ses écrits permettraient de supposer qu'il regardait les commerçants comme incapables de mener leurs affaires au mieux des intérêts de l'État, sans un contrôle et une direction émanant du pouvoir. Il semble bien que cette impression soit inexacte, et que l'interventionnisme poussé jusqu'à l'acharnement dont Necker a fait preuve, comme écrivain et comme ministre, à l'égard du commerce des blés, ne devait pas dans sa pensée s'étendre au commerce en général.
Dans le chapitre XXVII de la première partie de la Législation, nous trouvons en effet cette déclaration formelle : « La liberté est presque toujours favorable au commerce, parce que la plupart des échanges étant utiles ou indifférons à la société, les soumettre à des lois, ce seroit vouloir suppléer, par le coup d'œil apathique de l'administration, aux regards actifs et zélés de l'intérêt personnel ; ce seroit vouloir tracer aux marchands une route qu'ils trouveront bien deux-mêmes, et dont le choix, dépendant d'une multitude infinie de combinaisons, ne peut jamais appartenir au législateur ; il doit mettre des barrières sur les bords des précipices connus, mais laisser ensuite chacun se promener à son gré dans l'enceinte commune (1). »
En ce qui touche le neuvième principe de Léser, nous devons donc reconnaître que Necker ne pense pas en mercantiliste ; quant au dixième, il ne dit rien qui s'y rapporte.
Nous arrivons, pour conclure, à un résultat paradoxal.
Au commencement de ses Notes, Necker prend position d'une manière formelle contre les théories nouvelles de l'économie politique, c'est-à-dire contre les physiocrates, et se pose en champion des idées anciennes : « J'ai trouvé, en réfléchissant sur ces divers objets, qu'il y avoit souvent plus de vérité dans les opinions communes que dans les nouveaux systèmes. Il en est peut-être des principes de l'économie politique passés en usage comme de la morale transmise en proverbe. Les hommes un peu supérieurs
1. Éd. orig., t. I, p. 186. —Lausanne, p. 133. — Staël, p. 153.
aux autres dédaignent souvent ces proverbes... mais le plus souvent cependant, ce sont des résultats donnés par le temps et par une suite d'observations. »
La lecture de ses ouvrages, d'autre part, laisse L'impression qu'ils ont été écrits par un homme dont les opinions s'accordaient d'une manière habituelle avec les doctrines mercantilistes. Aussi, tous ceux qui ont parlé des idées économiques de Necker l'ont représenté comme un tenant du mercantilisme.
Quand on serre de près, comme nous venons de le faire, les rares passages bien significatifs que fournissent les quinze volumes des Œuvres, on s'aperçoit que le mercantilisme de Necker se réduit, en dernière analyse, à une tendance générale de l'esprit, mais que des principes mêmes du système, et de leurs conséquences pratiques, il conserve bien peu de chose. Necker attache de l'importance à la possession de beaucoup de métaux précieux, mais il déclare que cela n'est pas indispensable à un pays pour être riche et il montre, par l'exemple de l'Angleterre, que la richesse peut être augmentée précisément par un développement du crédit, qui rend le numéraire moins utile. Il étudie le mécanisme de la balance du commerce, critique, par une analyse plus fine de la valeur des marchandises importées, les procédés ordinaires du calcul des entrées et des sorties, et encore il n'attache à cette balance plus sincère qu'un intérêt de renseignement. Quant aux autres points de contact entre ses opinions et le mercantilisme, ils sont de ceux qui ne supposent pas une adhésion nécessaire aux doctrines mercantilistes, parce que les mêmes conclusions se retrouvent dans d'autres systèmes. Enfin,
sur beaucoup de principes, les opinions de Necker sont plutôt contraires à celles de l'école mercantiliste.
Si nous procédons à l'égard du système physiocratique comme nous venons de le faire pour le mercantilisme, nous constatons que Necker mérite, au contraire, sa réputation d'adversaire des physiocrates. Il n'est d'accord avec eux que sur quelques points de détail, et surtout parce qu'il est amené à des conclusions analogues aux leurs par les questions qui ont fait l'objet principal de ses préoccupations.
Les mercantilistes se sont surtout intéressés à l'industrie et au commerce extérieur, et c'est en vue du commerce extérieur qu'ils favorisaient l'industrie. Necker, au contraire, a porté surtout son attention sur des questions d'ordre intérieur, touchant de plus ou moins près à l'agriculture et à ses produits, sur le commerce des blés en particulier. Les questions relatives à l'industrie ne l'ont jamais intéressé que d'une manière indirecte ; il ne les a jamais serrées de près Quant au commerce extérieur, dans ses écrits, il Ta surtout envisagé au point de vue de l'exportation des blés. Tout au plus a-t-il considéré les questions de commerce extérieur au point de vue général, à propos des droits <le traite et de la protection de l'industrie, et durant ses ministères il n'a jamais été appelé à s'en occuper.
Tandis que l'objet de ses études et de ses soucis pratiques l'éloignait de ce qui intéressait les mercantilistes, il le rapprochait des physiocrates
A ses yeux, la terre nourrice des peuples a autant d'importance qu'à ceux de Quesnayou de Mirabeau.
L'analyse des passages où Necker prend position à l'égard des principales doctrines de l'école physiocratique, montre d'ailleurs que l'auteur ne comprenait point de la même façon la fonction de la terre. Le défaut de concordance des opinions est évident dès que Ton commence à examiner les positions de Necker à l'égard des principes fondamentaux de la physiocratie.
Du Pont définit la physiocratie la science de tordre naturel. 11 y a une société naturelle antérieure et supérieure à toute convention entre les hommes, et l'ordre naturel qui la régit est soumis à des lois irrévocables, qui tiennent de l'essence de l'homme et des choses Cette législation unique, éternelle, invariable, universelle, évidemment divine, essentielle (1), ne restreint point la liberté de 1 homme, car les avantages de ces lois suprêmes sont manifestement 1 objet du meilleur choix de la liberté (2). C'est l'intervention du législateur qui trouble lejeu de ces lois, et quand le trouble vient à cesser, ce jeu se rétablit de lui-même et toutes choses recommencent à aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il n'y a qu'à laisser faire.
Tout au contraire, il n'y a pas dans les ouvrages de Necker la moindre trace d'une croyance à des lois naturelles régissant le monde économique, et comparables à celles qui régissent le monde physique, pas la moindre trace d'une conception de l'ordre naturel dans les phénomènes de la vie sociale. Il déclare d'une manière explicite
1. Baudeau, Philosophie économique, Coll. des économistes, t. III. p. 820.
2. Quesnay, Droit naturel, p. 55 (Coll. des économistes, t. II).
que la société est l'effet d'un accord entre les hommes, que la propriété n'est pas de droit divin, ni même de droit naturel, mais une institution convenue et fondée sur l'utilité, qui peut être conditionnée par le législateur et même abolie sans porter atteinte à un droit naturel. Elle doit être envisagée séparément de la terre, qui seule remplit une fonction sociale nécessaire et sacrée. Il regarde l'intérêt social et l'intérêt individuel comme en opposition et même en lutte, et le législateur comme constamment obligé d'intervenir par des lois appropriées à chaque circonstance pour empêcher le bonheur de péricliter. Tout le commencement des Notes,q\ii contient la meilleure expression des idées de Necker sur ces questions, est une répudiation des doctrines physiocratiques. C'est sans doute pour cela qu'on Ta trop légèrement regardé, par opposition, comme une adhésion aux idées mercantilistes.
Les sociétés ne sont pas un phénomène naturel : d'après l'idée pessimiste et singulière de Necker, elles n'ont même pas pour cause l'attraction et l'amour du prochain : « La haine et le désir de la vengeance formèrent les grandes associations. »
Necker explique ailleurs (lj,la manière dont il comprend le contrat social. origine des sociétés : « Les deux premiers hommes qui se réunirent firent par un pacte secret le sacrifice d'une portion de leur liberté: l'un d'eux, quoique plus fort, promit à l'autre de ne pas se mettre devant son soleil, de ne pas jeter à la mer les fruits de leur chasse quand il
1. Législation, Ed. originale, t. I, p. 182 —Lausanne, p. 129. Staël, p. 150. — Molinari, p. 276.
enauroit trop ; de ne pas l'empêcher de manger, <]uand il n'auroit plus faim... l'autre, plus faible, promit de ramasser le gibier, de l'apprêter, d'arranger la cabane commune. Ce code, d'abord bien simple, devint plus compliqué à mesure que le nombre des hommes s'accrut ; mais le principe général de leur union resta toujours le même, et la science des lois consiste à fixer les degrés où la liberté individuelle blesse l'ordre public. »
Revenons aux Notes. C'est pour exciter au travail et prévenir des disputes éternelles que « l'on établit ou l'on assura les propriétés », et dans le paragraphe S il est vrai que les propriétaires de terre constituent seuls la société, 1 auteur s'explique ainsi : o Les propriétés étant une loi des hommes, elles n'ont pu s'établir que pour le bonheur commun, et elles ne peuvent subsister qu'autant que la société leur prête de la force. » Dire que les propriétaires de terre constituent seuls la société, c'est confondre u l'importance de la terre avec sa propriété : l'une est la source de la vie, l'autre est un arrangement social. Pour qu'une telle proposition fût juste, il faudroit que chaque propriétaire eût apporté sa terre d'une planète voisine, était pu l'y reporter... Il ne seroit pas impossible que les terres d'un royaume contenant vingt millions d'hommes fussent partagées entre dix mille ou mille propriétaires. Cette terre est à nous, diroient les uns, nous ne voulons ni l'ensemencer, ni céder ses fruits si nous la cultivons. Cette vie est à nous, diroient les autres, nous voulons la conserver, et toutes les lois de propriété seroient détruites (1). »