Académie, p. 77. — Lausanne, p. 250. — Staël, p
2. Édit. originale, t. I, p. 138. — Lausanne, p. 99. — Staël, p. J15.
objets d industrie sont composés d'une production du sol; mais quand le prix de ces ouvrages dérive principalement du travail, la portion de terre consacrée à la matière première est presque imperceptible.
« Si le lin produit par un arpent étoil la matière première de dentelles estimées 100. 0U0 francs ; si les vers à soie nourris par un mûrier, devenoient celle d'une étoffe précieuse par la perfection de l'art et du goût ; si l'arbre d'une foret étoit la matière première des travaux ingénieux et multipliés d'un habile sculpteur ; si un pouce carré de métal étoit celle d'une montre de Julien Le Roy ; une once de couleur, celle d'un tableau de Vernet ; certainement, on pourroit considérer le prix de tous ces objets précieux, comme dérivant uniquement du travail des hommes ».
Ce passage parait bien supposer que le travail est créateur de valeur, au moins quand il a un caractère artistique, mais on pourrait objecter que JNecker regardait cette valeur comme représentative de subsistances correspondant exactement aux besoins de l'artisan ou de l'artiste, comme il l'explique d'ordinaire en pareil cas. Mais Necker, dans un passage des Notes (1), répond lui-même à l'objection :
« ...Le prix des ouvrages fabriqués annuellement par les hommes industrieux, surpasse de beaucoup le prix des productions consommées annuellement par ces mêmes hommes, ou par ceux qui leur rendent des services.
» Prouvons cette vérité par un autre exemple où nous
l.Edit. Académie, p. 100. — Lausanne, p. 275. — Staël, p. 97
ne supposerons pas même une thésaurisation complète.
» Un artiste fait dans le courant d'une année des tableaux qu'il vend cinquante mille livres. Il en emploie dix mille à acheter des productions de la terre, ou à en procurer aux gens qui le servent, par le salaire qu'il leur donne ; et les autres quarante mille livres, il les emploie à acheter des ouvrages de mécanique.
» Le mécanicien qui a fait ces ouvrages, n'a dépensé que dix mille livres pour les fabriquer et pour se procurer des jouissances pendant un an, et il lui reste trente mille livres qu'il emploie à acheter une tapisserie .
0 L'ouvrier de cette tapisserie n'a dépensé aussi que dix mille livres pour la fabriquer et pour jouir, et il emploie les vingt mille livres restantes de quelque autre manière pareille à celles que nous venons d'exposer.
» Sans pousser cette progression plus loin, il résulte :
» Qu'au bout de l'année il y a pour cent vingt mille livres d'objets d'industrie achetés et vendus, et existant dans la société :
Eu tableaux 50.000 livres
En ouvrages de mécanique . . . 40.000 — En tapisseries 30.000 —
Et cependant il n'y a que pour 30.000 livres de productions de la terre achetées :
Pour le peintre ou pour ses serviteurs 10.000 livres
Pour le mécanicien 10.000 —
Pour le fabricant de tapisseries 10.000 —
Dans ce passage il semble bien que Necker se soit prononcé formellement en faveur de la productivité en valeur de l'industrie. Il semble aussi qu'il faille regarder le pas-
sage suivant de Y Administration (I). comme ayant une
précision décisive « la moitié des exportations de la
France consiste en ses manufactures, et ce genre de commerce, où le travail et le prix du temps ajoutent une nouvelle valeur aux productions de la terre, est tellement avantageuse à un état... (2) »
On ne peut rien trouver de bien précis sur l'opinion de Necker à l'égard du don gratuit de la nature, privilège du produit net.
Dans ce passage du chapitre IV de la quatrième partie de la Législation, où, pour une fois, il s'échauffe contre les « raisonnements ineptes »,il parle bien en note du produit net, mais d'une manière incidente, d'ailleurs ironique, et très insuffisante pour permettre d'apprécier ce qu'il en pense. « C'est sur des principes absolument contraires à ceux que j'avance que sont fondés ces fameux calculs de produit net si célébrés dans les ouvrages économistes..., on avoit cherché sous différents rapports, quel étoit le bénéfice du propriétaire, après le payement des impôts et des frais de culture ; on l'a trouvé; on a nommé ce bénéfice le produit net ; à la bonne heure ; jusque-là nulle lumière nouvelle n'étoit répandue ; mais voici où commence un des raisonnements essentiels... » et l'auteur passe à la critique de la doctrine des physiocrates sur les avantages des hauts prix (3).
1. Edit. originale, t. II, p. 126. — Lausanne, p. 380. —Staël, p. 846.
2. Les contemporains de Necker n'ont pas eu d'hésitation. Staël {Notice, 42) nous dit : « En louant Colbert... il avait osé nier que la terre fut la seule source de la richesse. . . Inde irœ : dès lors commença la suite d'attaques dirigées contre M. Necker par tous les écrivains économistes... »
3. Edit. originale, t. II, p. 103. — Lausanne, p. 243. — Staël, p. 279. — Molinari, p. 333.
A mon avis, ce passage doit être ainsi compris : on a donné un nom, celui de produit net, au bénéfice du propriétaire après le paiement des impôts et des frais de culture; donner un nom à une chose dont tout le monde pouvait avoir déjà la notion, n'est pas inutile, mais au fond cela n'a guère d'importance, et ne répand aucune lumière nouvelle, mais voici où l'on prétend en apporter, et alors intervient la théorie de l'avantage des hauts prix.
Si cette interprétation est exacte, le passage a peu de portée, mais de quelque façon qu'on l'interprète il ne nous a pas dit si Necker regardait le produit net comme don gratuit de la nature, ce qui est la base de toutes les déductions physiocratiques.
Il ne faut pas d'ailleurs confondre avec le produit net des physiocrates ce que Necker appelle l'excédent des subsistances. Celui-ci est l'excédent en nature de la production obtenue parle propriétaire, celui là est en nature ou en argent, mais il faut bien convenir que dans la plupart des passages où Necker parle de cet excédent, on ne voit pas bien s'il entend par là une denrée directement consommable, ou une valeur soit en nature, soit en argent, considérée comme moyen d'échange.
Il n'y a aucun doute, au contraire, sur l'opposition qui existe entre le bas prix considéré par Necker comme indispensable au bonheur et le bon prix réclamé dans le même but par les physiocrates.
Pour les physiocrates il est indispensable qu'entre le prix net de revient et le prix de vente des blés, il existe une marge suffisante pour mettre entre les mains des propriétaires les sommes nécessaires aux améliorations agri-
coles et aux achats qu'une classe aisée des propriétaires ne manque pas de faire aux manufactures. Le renchérissement général qui résulte de cet excédent n'est qu'une généralisation de l'aisance existant à la source même des richesses.
Necker ne voit point ainsi les choses. Il aune vénération profonde pour la terre, source des subsistances, pour l'agriculture qui les fait sortir du sol au bénéfice des hommes, mais il est tout disposé à régler chaque difficulté au détriment des propriétaires, et visiblement réduirait volontiers le revenu net au minimum possible, pourvu que les consommateurs puissent avoir le blé à bas prix, et que, d'une manière générale, la vie soit à bon marché. Il sacrifie <ans hésiter aux intérêts de la population urbaine, qui consomme le blé, ceux de la classe productrice, nobles et paysans.
Il faut reprendre où nous l'avons laissée la discussion de Necker avec les partisans des hauts prix. La « lumière nouvelle », les « raisonnements essentiels », se rapportent à une théorie qui ne lui a paroit pas juste » . « L'on a dit, si le prix monte à 25 ou 30 livres, le produit net sera tout à coup augmenté d'une telle somme... ainsi plus les blés seront chers, plus le produit net augmentera et plus la richesse nationale sera considérable. » Et Necker part de là pour supposer une année médiocre, où la panique aidant, les blés « ont été représentés par une somme numéraire deux fois plus forte que les années précédentes ». Son raisonnement pèche, en ce sens que les physiocrates réclameraient à la fois l'abondance et le haut prix, et que l'hypothèse de Necker ne correspond point à la leur, et de plus,
en ce sens, que dans une année de déficit, le prix a beau monter, la valeur totale de la récolte, comme le prouvent les statistiques, reste normalement très inférieur à la moyenne.
Ce que les physiocrates appellent le bon prix, c'est le prix naturel non avili par des moyens artificiels, mais fixé par la libre concurrence internationale, ce qui explique que ce bon prix peut coexister avec l'abondance. « Abondance et bon marché, dit Quesnay, n'est pas la richesse. Disette et cherté est la pauvreté. Abondance et cherté est l'opulence. »
La critique du haut prix est faite avec plus d'à-propos dans les chapitres XVI, XXII et XXIII de la première partie de la Législation, « Le haut prix constant des blés, dit Necker, n'améliore point le sort des propriétaires de terre, parce que le prix du travail s'y conforme (1) » « Bientôt on est contraint d'augmenter les impôts, et alors s'évanouit le bénéfice qu'avoit fait le propriétaire et l'homme industrieux, tant que la somme de l'impôt ne s'étoit pas élevée en proportion du renchérissement et de la main d'œuvre (2). » Il n'y a donc de bénéfice que pendant la période d'ascension, et il finit par se payer, parce que « beaucoup de fabricans nationaux ont un grand intérêt à la modération du prix des subsistances, afin que celui de leurs ouvrages soit pareillement modéré, et que les propriétaires des richesses ne trouvent pas leur avantage à donner la préférence aux travaux des autres royau-
1. Édit. originale, t. I, p. 85. — Lausanne, p. 61. — Staël, p. 72.
2. Édit. originale, t. I, p. 95. — Lausanne, p. 68. — Staël, p. 80.
mes (I). » « L'effet de ce haut prix est bien plus fâcheux sur la partie des manufactures nationales qu'on vend aux étrangers, et par conséquent sur le plus utile de tous les échanges (2). »
C'est sur de tels raisonnements qu'est assise toute la législation des grains, dont Necker s'est constitué le défenseur. Cette législation, d'origine politique, et destinée à éviter les soulèvements de la population des villes, était d'ailleurs bien antérieure au mercantilisme, qui l'a développée. Il est à remarquer qu'elle a été une des grandes causes économiques du déclin de la noblesse, dont les revenus venaient entièrement de la terre
Toutes ces idées sont d'ailleurs sous la dépendance de la croyance que l'homme industrieux est condamné à ne recevoir jamais que le salaire exactement indispensable à sa subsistance. Sur ce point, Necker est d'accord avec les physiocrates.Déjà Quesnay ne reproduisait qu'une opinion ancienne, quand il disait : « Les prix des salaires et par conséquent des jouissances que les salariés peuvent se procurer, sont fixés et réduits au plus bas par l'extrême concurrence qu'ils se font entre eux . » Second problème économique, Coll. des Economistes, ï. I, p. 134.
Déjà Necker, dans la Réponse au mémoire de Morellet (3), relève que « la compagnie s'est appliquée constamment à fixer les prix d'achat des manufactures de l'Inde au plus bas prix possible, c'est-à-dire au point précisément qui
1. Édit. originale, t. I, p. 121. —Lausanne, p. 87. — Staël, p. 101.
2. Édit. originale, t. I, p.. 173 — Lausanne, p 98. — Staël, p. 114.