Lausanne, t. IV, p. 352. —Staël, t. XV, p
pouvoit suffire pour procurer au fabricant le nécessaire le plus étroit » Dans les Notes (I), il remarque que le sort des salariés resterait toujours le même, quelque faste qui régnât dans la société, « parce que les propriétaires des plus grandes richesses ne donneront jamais pour une journée d'homme que le moins qu'ils pourront, et qu'ils feront toujours la loi », mais déjà il introduit aussitôt, par l'exemple de l'Angleterre, l'exception qui ôte sa valeur à la règle. C'est toutefois dans la Législation que les passages caractéristiques abondent ; je ne relève que les plus significatifs.
Parlant du travail artistique, il dit : « c'en est assez pour faire voir comment le travail d'un homme grossier qui n'a que la force, et le prix du talent d'un homme habile, sont tous deux également composés du prix des subsistances. Sous le mot de subsistance, je comprends, outre la nourriture de l'homme de travail, la portion qu'il devroit céder à ceux qui lui feroient un habit ou lui construiroient une cabane, s'il n'avoit pas le talent ou la liberté de s'occuper de ces soins lui-même, en sorte que tous les besoins de nécessité absolue rentrent ainsi sous ce mot de subsistance (2). »
Plus loin il nous parle du« pouvoir qu'ont les propriétaires de ne donner en échange d'un travail qui leur est agréable que le plus petit salaire possible, c'est-à-dire qui représente le plus étroit nécessaire (2). »
1. Edit. Académie, p. 133. — Lausanne, t. III, p. 312. — Staël, t. XV, p. 125.
2. Edit. originale, t. I, p. 166. — Lausanne, t. IV, p. 60. — Staël, p. 69. — Molinari, p. 240.
3. Edit. originale, 1. 1, p. 166. — Lausanne, p. 118. — Staël, p. 137.
Kt il ajoute : « Cette puissance est Lrop conforme à leur intérêl pour qu'ils renoncent jamais h en profiter (1 . » « Aussi voit-on cette classe nombreuse de l'humanité soumise au même sort d'un bout du monde à l'autre (2 . » L'auteur montre alors qu'il en est ainsi dans les pays tempérés de l'Europe, dans le Midi, dans l'Hindouslan, pour finir par l'hypothèse de la « nourriture moins agréable que le pain, mais qui peut soutenir le corps de l'homme pendant quarante huit heures ». qui réduirait bien vite le peuple à ne manger que de deux jours l'un. Et aussitôt après, il cite encore l exception de l'Angleterre et de « la nature du gouvernement, qui donne au peuple un degré de force et de résistance qui influe sur le prix des salaires. »
Cette exception suffit h détruire la règle, qui n'est plus une loi indépendante des temps et des lieux, mais une simple contingence particulière aux pays où le peuple ne possède aucune puissance propre qui puisse s'opposer à celle du capital. On saisit l'étroitesse des vues de Necker, qui n'allaient guère au delà des temps et des lieux où il vivait, et lui faisaient regarder comme générales et définitives les bases de raisonnement tirées de ce qu'il avait sous les yeux.
Il serait intéressant de savoir quelle évolution a subie sur ce point l'opinion de Necker. après que la guerre d'Amérique eût attiré son attention sur la condition économique d'un peuple vivant sous un régime démocratique, plus intéressant encore de savoir ce qu'il pensait après la Révolution, mais je n'ai pas trouvé dans les ouvrages
1. Edit originale, t. I, p. 168. — Lausanne, p. 120. — Staël, p. 139.
2. Edit. originale, t. II, p. 144. — Lausanne, 27O. — Staël, p. 312.
postérieurs à 1775 de textes relatifs à cette règle. Dans le traité De /' Administration des finances et dans le Mémoire sur les administrations provinciales, il y a cependant des idées qui supposent une certaine persistance de ce principe dans l'esprit de Necker.
Ce qui parait bien certain, c'est que Necker regarde les institutions politiques comme seules capables d'améliorer la condition du travailleur. La loi de l'offre et de la demande lui paraît impuissante à le faire, parce que les besoins de l'offrant ne pouvant être différés, l'obligent chaque jour à se soumettre aux conditions des propriétaires : « Les uns sont pressés par l'instant, les autres ne le sont point ; les uns donneront toujours la loi; les autres seront toujours contraints de la recevoir (l). »
Il est bien certain d'ailleurs que Necker s'est rendu compte que la loi de l'offre et de la demande s'étend au travail comme aux marchandises. Dans les Notes (2), il dit expressément : « Les hommes salariés sont les seuls qui ont intérêt à ce qu'il y ait moins de monde dans une société; car tout ce qu ils ont c'est de la force; tout ce qu'ils peuvent vendre, c'est du travail. Ainsi, plus leur nombre seroit petit, plus les propriétaires seroient obligés de les ménager. » Pour le moment, « c'est par leur nombre et leur rivalité qu'ils n'obtiennent pour récompense que le plus étroit nécessaire (3) ».
1. Législation, Edit. originale, 1, p. 166. — Lausanne, p. 119. Staël, p. 138. — Molinari, p. 270.