‹ Necker économisteChapitre 8 sur 87 · Lausanne, p. 299 ; Staël, p · texte numérisé non relu

Lausanne, p. 299 ; Staël, p

les privilèges, et en particulier sur ceux des compagnies à charte. A cette occasion, l'auteur s'élève au-dessus de l'espèce en cause et aborde le terrain des principes :

« On commence par tacher de rendre odieux le privilège de la Compagnie des Indes, et on l'attaque, comme il n'est que trop ordinaire, par des généralités. Les privilèges exclusifs, dites-vous, sont toujours à la piste de l'industrie; ils l'arrêtent, ils la contraignent, ils sont une violation des droits de la société.

» Ces principes, justes et vrais en général, sont néanmoins susceptibles de quelque exception.

» Un gouvernement juge qu'un établissement sera utile à l'Etat, il apperçoit en même tems que les commencemens de cette entreprise seront coûteux, et que le succès ne paroitra pas assez prochain pour qu'on veuille la tenter.

o Le gouvernement est alors invité par sa sagesse à y concourir ; et si son trésor ne lui permet pas de fournir un secours d'argent, il y supplée quelquefois par un privilège, mais s'il en fixe la durée en raison de l'encouragement qui suffit à l'entreprise, sans nulle considération particulière pour l'entrepreneur, un tel privilège, loin de nuire à l'industrie, la provoque, puisqu'il excite un établissement qui n'auroit point eu lieu sans cela.

»Si un privilège exclusif étoit, sans exception, une violation des droits delà société, comment toutes les nations de l'Europe les plus attachées à la liberté, auroient-elles confié l'exercice du commerce des Indes, à une Compagnie privilégiée ? Éloit-il un moyen plus certain d'intéresser à ce commerce le plus grand nombre possible de

citoyens, que de subdiviser en trente ou quarante mille parts tous les fonds qu'on pouvait y employer ? »

Ces observations sont fort habiles : il est évident que le sens du mot privilège se trouve changé et moins restrictif, quand il s'agit d'une Compagnie si importante que les parts, très nombreuses et d'un prix accessible, permettent, en fait, à tous ceux qui disposent de capitaux, de participer aux bénéfices, s'il y en a. Il est évident aussi, qu'au moment où fut conslituée la Compagnie, l'affaire était tellement grosse par les capitaux à engager, tellement aléatoire quant au résultat, que la suppression de toute concurrence, de toute entreprise parallèle, était à peu près le seul moyen d'assurer, en cas de succès, la rémunération des capitaux engagés. La concurrence était de nature à rendre probable la ruine de tous les concurrents, et par suite l'échec d'une entreprise utile à l'État. De telles considérations ont toujours dicté, jusqu'à nos jours, la concession des Compagnies à charte, et l'expérience montre que la précaution n'a pas suffi à les empêcher de se ruiner presque toutes, tant lourdes sont les charges qui leur incombent par l'effet de leur nature même.

Necker insiste ensuite, et cela présente plus d'intérêt au point de vue de l'histoire coloniale qu'à celui de l'économie politique, sur le caractère patriotique autant que financier de l'organisation première de la Compagnie :

« La formation de cette Compagnie ne fut point l'ouvrage de la cupidité ; il fallut échauffer les esprits par le patriotisme, et les aiguillonner par la vanité. Louis XIV écrivit cent dix-neuf lettres aux maires et échevins des princi-

pales villes du royaume ; il tint dans son palais la première assemblée des principaux intéressés de la Compagnie et il ne dédaigna point d'y paraître; il engagea les grands de sa Cour à seconder ses desseins, et l'on trouve dans ce tems-là, comme aujourd'hui, les noms des plus illustres maisons de France au nombre des actionnaires de la Compagnie des Indes.

» L'on voit donc manifestement que ce fut pour l'avantage de l'État qu'elle fut établie, et non pour satisfaire les sollicitations intéressées de quelques particuliers : « les » édits ne dirent point, voulant favoriser tels et tels » mais, sur ce qui nous a été représenté qu'il étoit du bien de notre royaume, etc. »

L'auteur s'efforce ensuite de montrer que les affaires commerciales de la Compagnie étaient très bonnes. Les dépenses qui l'ont écrasée étaient des dépenses de colonisation, d'administration et de guerre, dont la charge aurait incombé à l'État sous le régime de la concurrence commerciale et du gouvernement direct des colonies.

« J'établis d'abord deux faits; l'un, que les actionnaires ont versé, dans la Compagnie des Indes, des sommes considérables au delà du bien qui leur reste ; je le prouverai en discutant les droits des actionnaires. L'autre, que la Compagnie des Indes a toujours gagné par les opérations de son commerce : en effet, depuis 1725 jusqu'à la dernière paix, le bénéfice sur les marchandises d'exportation a roulé de trente-cinq à quarante-cinq pour cent ; celui sur les marchandises d'importation de quatre-vingt-dix à cent quarante pour cent, et ses perles maritimes ne sont pas montées à trois pour cent.

» Ces deux faits établis, on demander tous ces fonds et ces profits qui excèdent infiniment les dividendes reçus par les actionnaires, que sont ils devenus ? à quoi ont-ils été destinés? le voici.

)) A franchir les obstacles dans cette multitude de commerces dont la Compagnie a ouvert les voies, à former les premiers établissements au Canada, à la Louisiane, à la Chine, à Suratte, à Mahé, au Bengale, à Moka, sur les côtes de Coromandel et de Malabar, sur celles du Sénégal et de Guinée, auxîles de France et de Bourbon, à encourager la culture de ces deux dernières, à construire des ports, à les entretenir, à élever des fortifications, à faire des chemins, à bâtir des arsenaux, des églises, des hôpitaux et plusieurs autres édifices publics, à payer les juges civils, à soudoyer les troupes, et à faire en un mot toutes les dépenses de la souveraineté.

» Si donc le môme commerce que la Compagnie a exercé exclusivement avoit été abandonné aux particuliers, il est évident que toutes les dépenses, qu'on vient de citer, auroient été à la charge du gouvernement, et puisqu'une partie de ces dépenses a été payée par les profits du commerce, et par les fonds des actionnaires, il est clair que la Compagnie a soulagé le Trésor royal d'une somme égale à ces deux objets : on ne se hasarde point à la fixer ; mais on verra facilement qu'elle est très forte, et Ton pourroit observer encore que ces mêmes dépenses de souveraineté, séparées de l'économie marchande, auroient peut-être été beaucoup plus considérables (1). »

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