‹ Necker, Sur la legislation et le commerce des grains. Montyon, Quelle influence ont les diverses especes d'impots sur la muralite, l'activite et l'industrie des peuples. J. Bentham, Lettres sur la defense de l'usure, Precedes de notices historiques sur chaque auteur, et accompagnes de commentaires et de notes explicativesChapitre 10 sur 96 · SIXIÈME DIALOGUE · texte numérisé non relu

SIXIÈME DIALOGUE

Les mêmes interlocuteurs, le 10 décembre.

Le >Iarquis au Chevalier. En dînant il m'a passé par la tète de vous faire une question ; mais j'ai peur qu'elle ne soit une digression et qu'elle ne nous écarte trop.

Le Chevalier. En ce cas faites-la ;j "aime les digressions à la folie.

Le Marquis. Je le sais bien, mais monsieur le Président m'en donnet-il la permission?

Le Président. Je suis ici pour écouter et pour m' instruire, tout me fera plaisir.

Le Marquis au Chevalier. Je voulais vous demander duquel vous faites le plus de cas, de Sully ou de Goibcri?

Le Chevalier. Vous avez lu leurs éloges.

Le Marquis. Oui ; mais ils ne m'ont pas dit «e que vous en pensez.

Le Chevalier. Eaut-il que ce soit moi qui nous le dise ?

Le Marquis. Si vous voulez.

Le Chevalier. Sully était un homme vertueux, Colbert un habile homme. Ce que Sully a fait partait principalement du cœur. L'ouvrage de Colbert était celui du génie. Sully guérit la France, Colbert l'enrichit. La vertu de Sully opposa une digue aux piUeries du trésor royal, à la tyrannie des grands, à la mutinerie des factions, au désordre et à l'impunité. Colbert ouvrit les portes à l'industrie; chacun des deux vint à propos pour son siècle et pour son maître. L'un convenait à un piiuce nouvellement assis sur son trône, que chacun voulait piller et rançonner

Si GALLIANl.

impudemment et qui trouvait tout eu friche. L'autre convenait à un souverain devant qui tous se prosternaient et qui faisait, pour ainsi dire, fleurir l'herbe sous ses pas. Une vertu dure, impénétrable, austère, devait être la qualité essentielle du ministre d'un grand Roi qui n'avait d'autre faiblesse que sa bonté. In génie créateur, éclairé, était essentiel au ministre d'un autre grand Roi, dont la fai])lesse était sa majesté même. Ainsi j'estime le cœur de Sully et la tète de Colbert ' .

' L'auteur arrange ici les fait.s et l'histoire à sa fantaisie... Colbert a trouvé le calme dont jouit toujours dans son intérieur un grand Etat, même au milieu des guerres, et ce calme n'a pas été son ouvrage. <^uant à la richesse, il ne Va pa? fait naître. Il a trouvé celle que la culture elle-même avait produite depuis une longue suite de siècles; ou si l'on veut, depuis la cessation des guerres civiles et depuis le rétablissement de l'autorité et des lois, celle qui était la suite même du ministère de Sully.

Il est ridicule d'appeler l'état de la nation, sous le ministère de Sully et même sous Richelieu et Mazarin, un état d'indigence fainéante, en l'opposant à sa situation sous Colbert. Des écrivains économiques ont prétendu, au contraire, que depuis 1660, époque du commencement du ministère de Colbert, les revenus du roi et les richesses nationale» ont été toujours en diminuant, non pas par la faute de Colbert, mais à la suite des guerres dans lesquelles le royaume a été engagé, du poids et de la forme des impôts, etc., et que Colbert n'a pas apporté le remède à ces maux. L'auteur n'ignore pas que cette opinion a un grand nombre de partisans; il ne devait donc pas énoncer une assertion contradictoire sans l'appuyer de preuves, par la grande raison qu'il ne faut pas supposer ce qui est en question, paralogisme trop familier à l'auteur des Dialogues.

Nous sommes bien éloigné de vouloir diminuer la gloire de Colbert, à qui on ne peut refuser l'activité, l'intelligence, l'ordre, la fermeté, l'amour des arts et beaucoup de grandes qualités ; mais il faut démentir toute l'histoire pour dire que c'est lui qui a rendu les Français navigateurs sur l'Océau. Les Français, depuis deux siècles, étaient aussi hardis navigateurs qu'aucune nation de l'Europe. Une grande partie de l'Amérique septentrionale avait été découverte par eux. Ils avaient fait les premiers établissements en beaucoup d'endroits de la côte d'Afrique. Plusieurs Compagnies s'étaient formées pour les voyages de long cours, et en particulier pour les Indes Orientales, dont le commerce n'a pris d'accroissement qu'au commencement du siècle, et qui, exploité par une Compagnie exclusive créée par Colbert lui-même, a été, comme on sait, pour l'État une source de guerres et de dépenses bien contraires à tout esprit de commerce. La pèche de la baleine et du hareng était dès lors considérable. Les Malouins, les Kochellois, les Dieppois, étaient déjà d'excellents hommes de mer, et leurs entreprises hardies, leur commerce étendu dès la lin du seizième siècle, ne permettent pas de penser que ce soit Colbert qui les ait rendus navigateurs sur l'Océan.

Quant aux ouvrages des arts, il a sans doute encouragé plusieurs espèces de manufactures, et en particulier celles des soieries et des draps lins, qui sont Içs moins utiles en même temps qu'elles sont les plus précieuses pour le travail; mais on ne peut pas dire pour cela que c'est ce ministre qui a rendu la nation adroite dans les ouvrages des arts. L'établissement des manufactures de Lyon est d'Henri IV. Les manufactures de draps de Languedoc avaient un grand débouché dans le Levant avant Coll)ert, et leur accroissement ultérieur n'est pas son ouvrage, si même les règlements établis par lui ne l'ont pas retardé de beaucoup. Le véritable principe du perfectionnement des arts e>t l'augmentation des richesses et du désir de jouir et de varier ses jouissances; les richesses s'augmentent par la culture ; les désirs par l'inquiétude naturelle de l'esprit humain, par les progrès des sociétés et surtout par les formes du gouvernement, qui, dans presque tous les États de l'Europe, rassemblant les riches propriétaires dans les grandes villes et près de la personne des souverains, les ont portés à l'envi les uns des autres au luxe, qui est le grand aiguillon des arts. {N. B. que je n'examine pas ici si ces progrès des arts ont été avantageux ou non aux sociétés et ont augmenté le bonheur des homme». )

Enfin, les ouvrages de goul tl de savoir, dont le siée le de Loui.s .\IV s'honore, ne sont

Le Marquis. Votre parallèle est bien différent de ceux qu'on nous en a faits; j'en suis cependant assez content. Mais vous n'esquiverez pas ma

pas l<'s effets du ministère de Colbert. Tout le monde sait que les arts mécaniques ont été son principal objet. 11 faut dire plutôt, que comme tout se tient, tout est venu à la fois; et que la même tournure de mœurs et d'esprit, les mêmes circonstances, les mêmes causes qui ont fait perfectionner les étoffes de Lyon, ont contribuée former le grands écrivains et les hommes de génie qui ont éclairé leur siècle.

Mais parmi ces causes il faut toujours mettre à la tète l'agriculture elle-même, qui fournit les richesses, sans lesquelles il n'y a dans les sociétés ni savoir, ni arts, ni goût.

Voilà ce que nous croyons pouvoir dire de Colbert sans blesser la justice et les égards dus à cet homme célèbre, et ce qui nous conduit à examiner le parallèle que l'auteur fait de ce ministre avec Sully, qui nous paraît peu juste en beaucoup de points.

Sully, dit l'auteur, était un homme vertueux, Colbert un habile homme. Aucun homme instruit des travaux et des vues de ces deux ministres ne conviendra de cette différence. L'habile homme est sans doute celui qui, prenant l'administration des finances d'un royaume épuisé par cent ans de guerres civiles, a rétabli l'agriculture et les finances en dix ans de temps, a payé 200 millions de dettes, et a laissé dans le trésor du souverain ,{0 millions. C'est ce qu'a fait S'illy. Il fallait sans doute de la vertu poiuentreprendre et exécuter de si grandes choses, mais il fallait peut-être encore plus d'habileté pour en venir à bout, et seulement pour en concevoir la possibilité.

Ce que Sully a fait partiit principalement du cœur : l'oui-ra^e de Colbert était celui du génie. Cette opposition du cœur et du génie, du cœur de Sully et de la tête de Colbert, ne présente que des expressions vagues auxquelles il est difficile d'attacher aucune idée nette. Mais en se prêtant à cette incorrection, il est bien clair que celui qui combine un plan juste et grand, tel que celui qu'a suivi et exécuté Sully, agit de génie. Que son cœur, son attachement à la personne du souverain, son zèle pour la justice, son amour pour le bien public, aient échauffé cette âme grande et forte, le travail du génie n'en a pas été moins réel ; et en convenant que ces mêmes motifs ont animé Colbert, il ne lui a certainement pas fallu plus de génie qu'à Sully pour faire ce qu'il a fait.

Sully guérit la France, Colbert l'enrichit. On ne sait ce que veut dire ce mot guérir la France. Sully a ranimé l'agriculture par la tliminution des impôts, par la liberté du commerce des grains, par l'ordre dans l'administration des finances et dans la perception des revenus. N'est-ce pas là enrichir la France?

L'auteur dit lui-même que la vertu de Sully opposa une digue aux pilleries du trésor royal ; à la tyrannie des grands, qui suçaient en mille manières le sang des peuples; au désordre qui autorisait toutes ces vexations. N'est-ce pas là ouvrir des sources abondantes de richesses ? Les voies que Colbert prit pour arriver au même but, c'est-à-dire l'encouragement des manufactures, étaient p;)iir le nujins aussi lentes et moins sûres , et dans le fait, la France était plus riche au sortir du règne d'Henri IV qu'après le ministère de Colbert. On ne s'exprime donc pas avec justesse en disant que Sully n'a fait que guérir la France et que Colbert l'a enrichie.

Colbert ouvrait les portes à l'industrie : nui, à l'industrie la plus recherchée; à celle qui fournit au luxe et à la magnificenci^ des riche?, mais il n'a point donné d'encouragements véritables aux manufactures communes, qui .servent à la consommation du peuple, et qui sont par là même des objets d'une bien plus grande importance. Il les a même découragées, nous osons le dire, par la multitude de règlements et de gênes auxquelsil les a asservies. Eu cela sans doute il a eu des intentions lo lables et celles-là même qu'ont encore aujourd'hui ceux qui approuvent ces institutions; mais beaucoup de personnes instruites, et qui ont aussi de bi)nnes intentions, pensent qu'il a nui par là auv progrès de l'industrie et des manufactures, et leur opinion me paraît appuyée sur des raisons très-fortes.

Chacun des deux vint et propos pour son siècle et pour son maître. Je ne sais point de siècle où un Sidly ne vint à propos, et point de souverain (|ui ne doive désirer un pareil ministre. L'auteur ne pourrait certainement pas nous indiquer des circonstances où il ne faille pas augmenter les riches.ses renais.santes du sol, et où ce ne doive pas être là le

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question. Il s'agit de savoir à présent si vous faites plus de cas des qualités du cœur que de celles de la tête.

Le Chevalier. Faut-il que je vous réponde aussi sur cela?

Le Marquis. Sans doute.

Le Chevalier. Vous êtes bien pressant. Avez-vous lu la Gazette de France ?

Le Marquis. Quel diable d'homme! il s'échappe comme une anguille. Oui, je l'ai lue.

Le Chevalier. N'avez-vous pas fait attention à l'expérience des limaçons?

Le Marquis. Oui, après.

Le Chevalier. Sans tète il y a des êtres qui peuvent vivre, et la découverte en est faite. Aucun être ne peut vivre sans cœur, du moins la découverte en est encore à faire.

Le 3L\rquis. Vive la gazette! vivent les limaçons. Cela me fait plaisir.

Le Présideint. C'est peut-être la plus utile vérité qu'on puisse tirer de cette expérience. Je vois aussi qu'un corps politique, s'il ne prospère, peut au moins vivre et subsister sans avoir des hommes de génie; mais sans vertu tout est perdu.

Le Marquis. Ainsi vous faites plus de cas de Sully.

Le Chevalier. Je n'en sais rien. Je fais grand cas des limaçons frits avec une sauce verte un peu piquante.

Le Marquis. Quel dommage que vous ne puissiez pas être un seul moment sérieux !

Le Chevalier. Est-ce que cela vous amuserait davantage?

Le Marquis. >'on, je ne dis pas cela. 3Iais vous scandalisez le [Président. Vous parlez de choses très-grandes, très-sérieuses et en vérité vous en parlez trop légèrement.

Le Chevalier. C'est précisément ce qu'il faut faire, surtout à Paris. Il faut s'appesantir sur les petites choses pour leur donner un relief et une importance qu'elles n'auraient pas. Les matières graves il faut les

premier et presque l'unique soin d'un ministre; au lieu qu'il convient lui-même que Golbert aurait été déplacé, avec son goût pour les manufactures, dans le siècle de Sully où tout le royaume était en friche.

L'un convenait à un prince nomelleinent tissis sur son trône et qui trouvait tout

en friche ; l'autre à un souverain qui faisait pour ainsi dire fleurir l'herbe sous ses

pas. On ne voit point du tout ici l'opposition qui peut seule faire le mérite de ces portails antithétiques. Henri IV a fait bien plus véritablement fleurir l'herbe sous ses pas que Louis XIV. L'économie d'Henri IV, dirigée par les conseils de Sully, a fait germer le blé et toutes les richesses de la terre; les guerres, les dépenses énormes de Louis XIV ont brûlé le sol; celui-ci aurait donc eu besoin lui-même du mini>tre qui convenait au souverain qui avait trouvé tout en friche. Le faste des rois peut faire fleurir pendant quelque temps les beaux-arts et les sciences ; mais leur économie seule fait vraiment fleurir les campagnes, et tout le monde sait combien cette économie a été inconnue à Louis XIV.

Réfutation de Fabbé Morcllet , pp. 227, 228, 229, 230, 31, 32, 33.

alléger, sans quoi elles deviendraient d'une pesanteur insoutenable. Mais revenons à notre affaire.

Le Pi\éside>t. Je suis toujours plus impatient d'apprendre si vous préférez notre ancienne administration des blés à la loi de 64.

Le Chevalier. IMonsieur, avant de tous répondre j'ai voulu vous donner une idée juste et précise des pays agricoles ; car je me doutais bien que ce Colbert, dont nous venons de parler, l'avait fait oublier à tous les Français. J'ai voulu vous bien établir l'importance des manufactures et leur rapport à l'agriculture. Je me souviens d'avoir déjà dit à M. le Marquis que pour résoudre toute cette question, il suffisait de bien étudier les pays et les hommes dont on veut parler, connaître ensuite le rapport du blé a ces hommes et à ces pays et puis décider. >'ous avons donc vu la France et son état actuel. Il nous reste à examiner à présent ce qu'est le blé, sa nature, ses qualités, ses rapports aux besoins des hommes, au commerce, cà l'industrie; après cela tout sera clair.

Le Président. Je vous écouterai avec attention. ' ' / ■

Le Chevalier. D'abord vous voyez que, sous le nom de blé, j'entends aussi le riz, le maïs, le méteil, etc., et tout ce qui sert de nourriture commune aux riches aussi bien qu'aux pauvres. Pour plus de facilité je ne me servirai que du mot blé.

Le Président. Cela n'était pas nécessaire à expliquer; toutes ces espèces de grains et de semences sont comprises dans l'Edit sur l'exportation; vous pouvez commencer votre examen.

Le Chevalier. Vous savezquelecomraerceest l'échange du superflu contre le nécessaire.

Le Président. Assurément.

Le Chevalier. Or, je vous avoue qu'il faut bien du courage pour appeler le blé un superflu et pour trouver du nécessaire vis-à-vis de ce superflu. Le blé est, après les éléments, le plus grand, le plus pressant, le plus continu des besoins de l'homme. Et comme les éléments par leur abondance ne sont pas un objet de commerce, le blé devient en conséquence le premier besoin de l'homme. Voilà ce que vous appelez un superflu et ce dont vous voulez faire un objet de commerce.

Le Président. D'après ces principes il n'y aurait donc jamais de commerce de blé ?

Le Chevalier. Je ne vous nie pas que le blé ne soit un superflu pour un cultivateur, ni qu'il ne doive le vendre ]iour se ju'ocurer toutes les aisances de la vie. ilais une nation entière est composée d une infinité de classes uniquement consommatrices. Combien croyez-vous qu'il y ait de laboureurs et de cultivateurs de terres à blé eu France?

Le Président. Je ne sais pas.

Le Chevalier. Je parierai qu'il n y en a pas un million et demi tant hommes que femmes. Le produit des bras de cette petite quantité dctres, doit fournir le pain à dix-huit millions d'hommes. Après cela trouver

qu'il y a encore du superflu à vendre aux étrangers, me parait courageux.

Le Président. Vous croyez donc qu'il n'y en a pas?

Le Chevalier. Je ne dis pas encore cela. Je conviens qu'il peut en exister et que s'il y en a, il faut en faire commerce. ^lais je veux uniquement vous faire voir de quelle importance il est d'aller doucement et balance en main dans cette affaire, si l'on ne veut pas se priver étourdimeutd'un nécessaire en croyant vendre un superflu. Pour ne pas s'y tromper, il faut bien établir l'idée de ce qui est superflu. Le marquis m'a appris qu'il regardait comme habits superflus, non pas ceux dont il ne s'habillait pas dans la journée, car personne ne porte toute sa garde-robe sur son dos ; mais seulement ceux dont il ne comptait plus absolument faire usage.

Le Marquis. Ah ! voilà l'histoire de ma garde-robe qui revient.

Le Chevalier. Assurément, il en sera beaucoup question, car je ne parlerai que d'après vos lumières et vos décisions.

Le Marquis. J'en suis parbleu ravi, vous me prendrez pour l'oracle et vous me ferez dire tout ce qui vous conviendra.

Le Chevalier. Ainsi il n'est question ici ni du superflu d'une famille, ni du superflu d'une province. Il ne faut regarder que le superflu total de tout l'empire français. Tous les sujets du même maître, tous les enfants de ce bon père ont un droit égal à être assurés de leur nourriture, c'est le premier devoir d'un père de famille ; après cela s'il reste du blé, l'étranger qui n'est pas de la famille peut en être nourri ; mais cela ne suffit pas encore. Dans un ménage bien réglé, ce n'est pas assez qu'il reste du pain du dîner, il faut s'assurer de celui du souper, car pour rien au monde il ne faut en manquer. Vous voyez donc que dans une année d'abondance extraordinaire le superflu du blé d'un pays ne suffit pas pour fonder une branche de commerce, il faut avoir un superflu d'année commune pour dire que le pays compte le blé entre les articles et les branches de son commerce actif extérieur. Or, si par hasard on n'avait pas examiné si la France, année commune, a plus de blé qu'il n'en faut pour son usage, on aurait commis une grande imprudence en demandant à grands cris une loi perpétuelle, générale qui fût en vigueur dans toutes les années et qui encourageât l'exportation au plus haut degré. Si je vous prouve que ceux qui ont conseillé et demandé l'exportation ont avoué n'avoir jamais su s'il y avait ou non du superflu à vendre, qu'en pensez-vous ?

Le Marquis. Qu'ils nous auraient exposé à un grand risque, et que nous serions trop heureux d'en être quittes pour la peur.

Le Chevalier. Nous verrons si on a couru ce risque. En attendant je vous dirai que toute la question de l'exportation est bien simple et bien aisée à résoudre.

Le Marquis. Ah! si elle est aisée, de grâce faites-la-moi décider.

DlALOr.UES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. - VI. 89

Le Chevalieu. Très \()lontiers. Répondez. Lequel \aut mieux de vendre son blé ou de le jeter à la rivière ?

Le Marquis. Le vendre.

Le Chevalier. Bravo. Et si on le vend à égalité de [)rix , à qui vaut-il mieux le vendre, à son frère ou à son ennemi?

Le Marquis. A son frère.

Le Chevalier. Bravissimo. On ne saurait mieux répoudre, vous avez profondément jugé.

Le jMarquis. Qu'en dites-vous? N'ai-je pas fait des progrès?

Le Chevalier. Etonnants. Monsieur le Président, vous croyez que nous badinons, et pourtant le Marquis vient de déeider une question si grande, si épineuse , si diiîieiie que depuis plusieurs siècles , ni la France, ni peut-être aucune autre nation n'a su la résoudre. En France, jusqu'en 1764, ou trouvait qu'il valait mieux jeter son blé que le vendre, et depuis quatre ans on a imaginé qu'il valait mieux le vendre à son ennemi qu'à son frère.

Le Président. Rien n'égale l'estime que j'ai pour vous. Monsieur, et le cas que je fais de ce que vous me dites ; mais pour mon instruction je voudrais vous l'entendre prouver.

Le Chevalier. Je compte le pouvoir faire. Mais j'ai promis de vous montrer auparavant que personne ne sait si la France a du supertlu en blé. Savez- vous comment on fait pour connaître la capacité et le superflu de quelque chose?

Le Marquis. Est-ce quelque problème qui soit encore à ma portée?

Le Chevalier. Oh non; ceci est plus fort que vous. Le voici. Vous avez par exemple une jatte de porcelaine dont vous voulez connaître la capacité, et savoir combien elle tiendra d'eau. Il y a deux méthodes pour y parvenir. La première est d'envoyer votre jatte a un grand mathématicien pour la faire mesurer. Le mathématicien la voit , la tourne dans tous les sens, l'examine, et trouve que c'est une courbe dont la rotation sur son axe engendre cette espèce de conoïde renversé que vous autres profanes appelez une jatte. Il soumet à l'analyse cette courbe et rencontre une diablesse d'hyperbole du troisième degré, si revèche, qu'elle ne se laisserait carrer pour rien au monde. Alors le mathématicien a recours au calcul intégral, et au bout de six mois, par un déluge d'x et d'y, de plus et de moins, il carre par approximation la courbe et le solide qui en est engendré, et vous envoie sur un morceau de papier l'équation finale toute piquée, toute lardée d'r, y et z que vous pourriez lire à l'académie. Mais je ne vous conseille pas de vous y fier; car si la plume lui est échappée des mains, et qu'il ait écrit un plus pour un moins, vous croirez ne pas remplir votre jatte et vous renverserez votre punch. Voilà la première méthode. Il y en a, après cela, une autre moins exacte et plus simple ; c'est d'appeler un

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manant quelconque et lui dire : Mon ami, mesure-moi combien cette jatte tient d'eau. Cet homme met d'abord le vase bien de niveau; il prend une pinte d'eau et l'y verse ; s'il voit qu'elle ne le remplisse pas, il en prend une autre et va toujours de même jusqu'à ce que la jatte soit comble et que l'eau commence à verser par les bords. Alors s'il vous dit : ^Monsieur, votre jatte tient trois pintes moins un poisson, vous pouvez vous y fier hardiment.

Le 3Iarquis. Chevalier, ceci n'était pas trop fort pour moi ; j'en aurais dit tout autant.

Le Chevalier. Je vous en fais mille excuses, je ne l'aurais pas cru; mais poursuivons. Monsieur le Président, dans aucun temps a-t-on assez bien rempli la France de blé pour voir s'il s'en échapperait encore quelque quantité par les bords? Vos écrivains l'assurent-ils?

Li: Président. .T'entends à ])résent ce que vous voulez me dire, et je vois qu'ils ont fait des dépositions contraires a eux mêmes; ils ont prouvé, et cela est vrai, que la circulation intérieure des blés, en France, était interceptée au point qu'une province naj^eait souvent dans la superfluité pendant que sa voisine souffrait de la disette ; que des permissions particulières, des droits, des péages, des impôts sous différentes dénominations, arrêtaient la circulation et l'approvisionnement égal et général que la nature mêjne aurait opéré, si elle n'avait été gênée, combattue, forcée. Tout le monde est convenu de ces vérités ; tous ont senti l'excès et l'abus de certains règlements qu'on appelait de police, quoique diamétralement opposés au but d'une bonne et sage police, et nous devons savoir le plus grand gré aux intentions patriotiques des écrivains qui ont élevé la voix contre ce vice de l'administration.

Le Chevalier. J'applaudis avec le public à leur patriotisme; mais je prends acte en même temps de leur aveu. Si de temps immémorial jamais la France n'a eu une libre circulation intérieure de son blé, comment savent-ils, et comment osent- ils assurer qu'on peut en exporter? Si la jatte n'est pas d'à-plomb, et que l'eau se renverse parce qu'elle est penchée ; en voyant verser l'eau, vous vous tromperez si vous jugez par là de sa capacité. Commencez par la mettre de niveau , remplissez-la bien, et puis parlez et prêchez tant qu'il vous plaira.

Mais une étourderie est fatale dans ces sortes de matières.

Le Président. On n'a pas cru la faire, puisque le relevé des tailles, des vingtièmes, le produit des différentes douanes, péages, etc., les rapports des intendants, les observations, les calculs les plus exacts de gens éclairés et d'observateurs sensés, enfin le bas prix des blés si bas qu'il rendait déjà la culture plus dispendieuse que lucrative, tant de faits réunis indiquaient non-seulement l'utilité, mais la nécessité de l'exportation.

Le Chevalier. Voilà précisément la première méthode de mesurer,

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s'en rapporter aux calculs des grands hommes. Moyennant cette méthode , après les perquisitions les plus exactes que vous nous avez indiquées, après avoir compulsé tous les registres des annonces municipales, les livres des commerçants en blé, les produits des dîmes ecclésiastiques et seigneuriales, de tout enfin, vous ne pouvez vous tromper que de moitié tout au plus ' .

' C'est précisément aux personnes qui sont dans les principes de l'auteur des Dialogues, qu'il est difficile, ou plutôt impossible, de s'assurer qu'il n'y a pas de superflu, même actuel, à exporter. C'est à eux que les calculs politiques, contre lestjuels M. le Chevalier s'élève, sont indispensableuKnt nécessaires. Ce sont eux qui doivent connaître, à cent, à mille setiers près, quelle est la consommation d'uue province et d'un royaume, pour se donner le droit de défendre l'exportation, puisqu'ils ne doivent la défendre qu'après s'être assurés qu'un Etat n'a point de superflu. Quant aux défenseurs de la liberté, ils n'ont nul besoin de ces recherches. Ils croient avoir un moyen sur de connaître quand il y a du superflu dans un royaume; car ils pensent que, dans l'état de liberté, il y a du superflu toutes les fois qu'on vend du blé au dehors, et il ne leur faut point de calcul pour cela. Ils disent encore que, quel que soit le rapport de la quantité actuelle de la denrée au nombre des consommateurs nationaux, la liberté d'exporter donnera l'existence à une partie qui s'exportera régulièrement, et année commune, pour des consommateurs étrangers. Ce n'est pas là un calcul, c'est bien plutôt la marche de l'esprit qui veut éviter les calculs.

Au contraire, les ennemis de la liberté, ou seulement ceux qui doutent encore des avantages qu'elle peut apporter, sont obligés de recourir sans cesse à ce moyen intidèle et fautif de résoudre les questions économiques. C'est à celui qui, pour permettre l'exportation, prétend qu'il est nécessaire de savoir s'il y a ou s'il n'y a pas en France un superflu en blé dans l'état habituel ; si la population actuelle ou habituelle consomme, ou non, toute l'année commune de la production; c'est à un tel homme à respecter l'usage des calculs politiques, car il n'a aucun autre moyen de résoudre le problème.

Tout ce que dit l'auteur sur l'impossibilité de constater s'il y a du superflu en blé dans un royaume, pour prouver qu'on ne peut pas permettre d'exporter, prouverait aussi que chaque province doit interdire la sortie des blés de chez elle. En effet, les administrateurs d'une province, comme la A'ormandie, la Bretagne, le Languedoc, peuvent dire : Nous ne devons permettre la sortie, qu'autant que nous serons assurés que nous avons un superflu année commune. Or, c'est une certitude à laquelle nous ne pouvons pas parvenir, parce que la communication entre les diverses parties de notre province n'ayant jamais été libre à raison de l'imperfection du roulage et de la nnvigation, nous ne savons pas si le superflu d'un tel district, d'un tel évêché, n'est pas le nécessaire d'un autre district. Quoique les blés s'écoulent de quelques endroits, ce n'est pas une preuve que nous ayons trop de blés, parce que le vase n'est pas de niveau : défendons donc la sortie des blés, pour que toutes les parties de notre province en soient pourvues.

Il n'y a qu'une seule différence k opposer à cette comparaison : c'est que la province est partie de l'état politique, et que le gouvernement semble avoir dès lors le droit de la forcer de laisser écouler les blés de chez elle. Mais il n'est pas ici question de savoir si le gouvernement doit ou ne doit pas la laisser faire; je ne veux rien dire autre chose, sinon que, dans les principes de l'auteur, cette province fera bien de désirer qu'on la laisse faire. Je me contente de lui demander s'il croit, qu'au cas que l'autorité souveraine n'y mît point d'obstacle, le Lanjuuedoc et la Normandie se conduiraient sagement, pour leur propre intérêt, en défendant la sortie des blés, par la raison que les administrateurs de la province ne peuvent pas savoir si elle a un superflu en blé.' S'il désaprouve cette administration pour l'intérêt même de la province, il se condamne lui-même, parce qu'il est impossible d'imaginer aucune différence qui puisse la rendre bonne pour un État, aux yeux de celui qui la trouvera mauvaise pour une grande province. S'il l'approuve, je crois que lui seul sera de son avis.

Il y a plus, on pourrait faire le même raisonnement pour chaque partie d'une même province, pour chaque évêché de Bretagne et de Languedoc; et on trouvera qu'il est

Le Marquis. Bagatelle. Vous ne faites pas plus de cas que cela des calculs politiques. Et à quoi diable servent-ils donc ?

Le Chevalier. A lire, après le dîner, en voiture ou à la campagne, à exercer l'esprit, ù l'occuper, à l'amuser, et surtout à empêcher les hommes de médire de leur prochain. Les oisifs et les femmes, après une lecture si instructive, oublient de conter les intrigues de leurs voisines.

Le Marquis. Belle avance! S'ils ne médisent pas de leur prochain, ils médisent du gouvernement, et c'est bien pis.

Le Chevalier. Ces écrivains ne sont pas accoutumés à regarder le gouvernement comme leur prochain.

Le Marquis. Ils ont tort, et très-grand tort. Je crois tout aussi blâmable de médire de son prochain que de calomnier le gouvernement. Je crois que tout honnête homme doit penser comme moi.

Le Chevalier. N'oubliez pas de me compter parmi les honnêtes hommes qui sont de votre avis, et permettez que je continue. Vous voyez, Monsieur le Président, qu'il est fort douteux que la France ait un superflu de blé, puisqu'il est constant que l'expérience de la bien remplir auparavant ne s'est jamais faite. Mais il est encore plus douteux qu'elle surabonde en blé en prenant l'année commune sur dix années consécutives. Pour le savoir, il aurait fallu pouvoir garder les blés des années abondantes et les consommer dans les années stériles. Or, dites-moi franchement, a-t-on fait ce qu'il fallait pour cela? A-t-on encouragé ou permis le magasinage? a-t-on vu combien on peut garder'des masses de blé? quels en sont les fiais? quelle épargne on y peut faire? A-t-on enfin cherché les moyens d'empêcher que le cultivateur ne fût forcé de vendre son blé pour fournir aux frais de la culture de l'année suivante?

Le Président. Je vous avouerai qu'en cela vous avez complètement raison. L'art de conserver les blés n'a fait encore aucun progrès. La découverte d'une étuve à blé qui nous est venue d'Italie, l'usage du ventilateur et d'autres moyens utiles , ont été en vain annoncés au public par des hommes célèbres. Personne ne s'en est servi. Nous n'avons aucun magasin bien construit, et le magasinage est défendu, ou du moins si gêné par des règlements, il est si odieux au peuple, qui le regarde comme un monopole, que tout le monde en est dégoù té. Mais, si vous avez raison, les promoteurs de l'Kdit n'ont pas tout à fait tort. Premièrement, ils n'ont cessé de recommander l'abolition

impossible pour chacun de savoir avec certitude qu'il y a un superflu ; que chacun doit empêcher la sortie de chez lui comme la province, et par les mêmes raisons ; et c'est en effet l'état de barbarie, où nous avons vécu sous le i;ouvernement féodal: législation que l'auteur lui-même approuve formellement, lorsriu'il parle des temps de l'anarchie féodale ; mais cjue lui seul a pu entreprendre de justifier.

Rcfutation de l'abbé .M oiellet, pp. 283, 284, 285 et 286.

de toutes les gènes qui s'opposeraient au commerce des blés soit intérieur, soit extérieur. Secondement, ils ont démontré que plus il y aurait de liberté, plus la cultivation augmeinerail, les terres incultes seraient défrichées, et par conséquent on aurait plus de superllu a exporter. Enlin ils ont établi que pour remédier aux inconvénients d'un excès dexportation, il sullirait d'établir une égaie liberté a l'importation, et en ce cas je ne vois pas qu'il soit absolument nécessaire de savoir' s'il y a du superllu , et combien il y en a ; limportation libre et aisée corrigera u l'instant les défauts du trop dexportation.

Le Chevalier. On ne peut avec plus de clarté et d énergie exposer le plan des raisons des instigateurs de l'Edit.

Le AIarqlis. Lst-ce que vous allez combattre ces raisons?

Le Chevalier. Vous êtes toujours pressé. Je ne sais pas ce que je ferai ; j'aime à tout discuter, mais ce n'est pas le moment. Je me contenterai de répoudre très-peu de mots. Au premier point, qu'il y a une grande dillérence entre recommander et taire ; qu'il ne sulïisait pas de recommander doter les entraves à la liberté intérieui'e, mais qu'il fallait le faire.

Le Président. Sur cela, tous à présent passent condamnation. Tous conviennent qu'on la recommandé et quon ne la pas fait. Il est \rai que les auteurs du système de la liberté d'exporter, contents de l'avoir dit et très- expressément exige, en rejettent la faute sur les exécuteurs, qui seuls avaient la force en main pour réaliser les désirs.

Le Chevalier. Puisqu'on passe condamnation, je n'ai plus rien a dire. Il reste à savoir si les promoteurs de l'iklit ont raison d'inculper les exécuteurs. Le croyez- vous. Monsieur ?

Le Président. On serait bien tenté de le croii-e.

Le Chevalier. Et moi j'espère vous faire voir qu'ils ont tort d'en accuser d'autres qu'eux-mêmes ; que le vice et le défaut sont dans le plan de leur système, et que tant qu'on voudra le suivre, il est impossible d'établir la libre circulation et d'approvisionner la France dans toutes ses parties.

Le Président. Je serais bien étonné de vous voir prouver cela.

Le Chevalier. Heureusement, vous n'en serez pas fùclié, puisque vous tenez à la classe des exécuteurs.

Le Président. Cela est vrai.

Le Chevalier. Pour le second article de votre exposé, je ne puis pas trop vous répondre. Je suis étranger et je ne connais la Irance que pour l'avoir traversée dans ses grandes routes. Avez-vous beaucoup de terres en friclies, car je n'eu ai point vu de mes yeux.

Le Président. Il faut être sincère, il y en a beaucoup moins que les écrivains ne l'ont dit, mais il y en a. il est \rai que toutes les lois qu'on a faites depuis peu, pour encourager le défrichement des terres iiuiiltes, n'ont abouti prcsqu'à rien. Dans des endroits on a trouvé que les terres

qu'on croyait vagues et abandonnées étaient des communes précieuses aux habitants des villages des environs. Dans d'autres on a trouvé quelles étaient des pâturages et que leur culture aurait fait tort à l'industrie des bètes à cornes. Souvent on a vu que la terre était inculte, parce qu'elle était ingrate. En général on peut dire qu'il n'y a aucune bonne terre en France qui soit restée sans culture ; mais il y en a de médiocres que lart pourrait améliorer, et quand il n'y en aurait que trèspeu, vous conviendrez qu'il ne faut pas les mépriser.

Le Chevalier. Sans doute; il ne faut pas même perdre un pouce de terre. Toute terre inculte est une tache à l'administration, elle en doit rougir. Mais ce n'est pas là ce que je cherche à présent. Je dis seulement d'après votre aveu que le surplus de ces terres, si elles étaient cultivées, ne donnerait pas un immense produit de blé de plus. Le Président. Non certainement.

Le Chevalier. En supposant que la vingtième partie de la France soit encore en friche et que la moitié de ses terres soit des terres à blé, ce qui est beaucoup supposer, vous n'aurez qu'un quarantième de plus de produit de blé, lorsque toute la France sera cultivée. Le Présidejnt. Mais c'est un objet bien considérable. Le Chevalier. Sans doute et je vous en tiendrai compte. Le Marqiiis. Yous oubliez les Landes de Bordeaux. Le Chev aller. Je ne les oublie pas; mais elles n'ont rien de commun avec notre discours.

Le Marquis. Et pom-quoi ?

Le Chevalier. Parce qu'un vice d'organisation particulière ne se guérit pas par des lois générales. Un malade qui aurait une plaie à une jambe ne guérira pas tant que vous vous contenterez de le traiter par des remèdes uniquement intérieurs qui corrigent les humeurs, purifient le sang, font couler la bile, atténuent la lymphe, humectent, adoucissent, etc. , il faut encore appliquer uu topique à la partie affectée, si on veut en venir à bout. Je ne connais pas la cause de l'abandon des Landes; mais je sais qu'avec une loi générale d'importation et d'exportation, vous pourrez mettre en meilleur état de santé toute la France ; mais vous ne guérirez pas un mal local. Il faut porter une attention particulière à cet objet et en rechercher les causes. Si c'est un défaut de population, il faudrait y fonder un colonie; si l'air y est malsain, il en faudra faire écouler les eaux ; si le sol est mauvais, il faut chercher quelques plantes ou quelques arbres qu'on puisse y cultiver et ensuite les y faiie planter. Voilà pourquoi je ne compterai pas la culture des landes parmi les bienfaits de rÉdit.

Le Marquis. J'entends.

Le Chevalier. Mais je vais prendre ma revanche et vous questionner à mon tour. Il faut que vous vous donniez la peiue de juger si la troisième raison des promoteurs de l'Édit que M. le Président vient

de nous indiquer est bonne ou mauvaise. Ils disent qu'en établissant à coté d'une libre exportation une libre importation, on n'aura rien à craindre. Je ne suis qu'un écolier sur cet article, vous y êtes profond et vous l'avez bien étudié ; ainsi répondez-lui.

Le Marquis. Je suis prêt ; mais j'aurais besoin d'un souffleur qui m'aidât à me faire ressouvenir de mon jugement.

Le Chevalieu au Président. Ecoutez attentivement notre Marquis, vous verrez, Monsieur, qu'il va nous dire que c'est un très-mauvais marché de vendre ce que l'on a pour être obligé de le racheter ensuite. Il prétend que cela ne vaut pas le diable. Je lui avais bonnement proposé de vendre tous ses habits de couleur, lorsqu'il y a de longs deuils de cour, et d'en racheter ensuite de nouveaux ; mais il s'est trouvé qu'il avait fait un cours de friperie à force d'interroger ses valets de chambre, et qu'il en savait long là-dessus. Il a souverainement méprisé mon avi§, et il m'a laissé confondu.

Le 3Iarqliis. Il est vrai que je l'ai dit, et je ne m'en dédirai pas ; mais je parlais de mes habits ; il y a une grande différence entre des habits neufs et des habits usés. Mais trouvez- vous qu'il y ait du blé neuf et du blé usé?

Le Chevalier. Oui, mon cher Marquis. Le blé usé est celui qu'on veut vendre, le blé neuf est celui qu'on veut acheter. C'est une loi éternelle, invariable, parce qu'elle tient à la nature de tout commerce. Il existe toujours une différence sensible entre vouloir vendre et vouloir acheter. En prononçant le mot je veux vendre, vous faites baisser le prix d'une chose quelconque, même des lingots d'or, et vous le faites monter si vous dites je veux acheter. La raison en est claire. Le prix n'est que le rapport entre deux volontés, elles sont en équilibre. Le premier qui parle souffle sur un des bassins de la balance et le fait pencher.

Le Marquis. Président, je commence à me douter qu'il a raison. Ou plus ou moins il y a toujours de la perte à se défaire d'un effet qu'on a besoin de racheter ensuite; car le désir de vendre vous fait lâcher la main sur le prix, et le besoin d'acheter oblige ensuite d'en passer par le prix qu'on vous demande et qui sera plus cher à proportion que l'on s'apercevra du besoin que vous aurez d'acheter.

Le Président. En général, il me parait aussi que cela est ATai ; mais ce qui m'étonne, c'est qu'aucun de ceux qui ont écrit sur cette matière, n'ait entrevu une vérité si commune et si claire. Ainsi j(^ soupçonne que le commerce des blés pourrait être une exception à cette règle générale.

Le Chevalier. Nous le verrons tantôt. A présent je ne cherche qu'à établir des principes qui puissent nous servir de guides. li est douteux, comme je crois \oiis l'avoir prouvé, qu'il y ait un superllu actuel de blé en France, etencoîc plus douteux qu'il \ existe année commune. x\ous sommes convenus que les terres qu'on pourrait défricher n'en augmen-

96 GALIANl.

teraient la quantité que d'une somme assez modique, en proportion du produit et de la consommation totale de la France. Ainsi pour dernière conclusion, nous ne pouvons pas assurer si cette augmentation de culture qu'on doit faire, ajouterait au superflu qu'on a déjà, si elle produirait un superflu qu'on n'a pas encore, ou si elle ne ferait que remplir le déficit de létat actuel. Tant que nous ignorerons s'il y a un superflu d'année commune , nous ne saurons pas davantage si la France peut avoir un commerce actif de blé constant et considérable. Je n'ai pas encore prouvé avec la dernière évidence, mais je vous ai assez fait entrevoir qu'il n'y a que le vrai superflu qu'on doive laisser exporter ; et que d'aller gratuitement porter à l'étranger un blé dont on peut avoir besoin (je ne dis pas dans un cas très- extraordinaire,) mais dans une de ces stérilités qui reviennent fort souvent, trois ou quatre fois dans dix ans, c'est un commerce très-désavantageux.

Le Marquis. Malgré toutes les peines que vous vous donnez pour nous faire douter et pour nous inspirer des craintes, je parierais que vous êtes persuadé que nous avons du superflu en blé et que nous sommes en état d'en faire le commerce.

Le Chevalier. Sur quoi jugez-vous cela?

Le Marquis. ^lais sur votre mine, sur votre manière de raisonner qui est un peu dans le goût de celle de Socrate, et qui parait toujours appuyer sur le contraire de ce qu'on va conclure ensuite. Enfin si ce n'est pas tout cela, c'est un pressentiment de joie et du désir de mon cœur. Allons, parlez-nous franchement, croyez-vous que nous ayons du blé à vendre à nos voisins ?

Le Chevalier. Après vous avoir démontré la témérité de ceux qui l'ont assuré sans en avoir aucune preuve solide, voudriez-vous m'en taire commettre une pareille en assurant le contraire? Je n'en sais rien, personne n'en sait rien, et on ne le saura avec certitude que lorsque la plus complète circulation intérieure sera parfaitement établie depuis plusieurs années.

Le Président au Chevalier. Je ne pense pas que le marquis ait voulu vous faire une question captieuse pour s'en prévaloir contre vous. Il vous prie seulement de nous dire à peu près, sauf erreur de calcul, ce que vous pensez ou même ce que vous soupçonnez là-dessus.

Le Chevalier. Puisqu'il est bien convenu que je n'assure rien, je ne cours aucun risque en vous disant qu'à vue de pays et d'après une certaine façon de mesurer et de calculer dont je me sers et dont vous ne me demanderez point la théorie, parce que je ne vous la dirai point, je crois, dis-je....

Le Marquis. Qu'il y en a ?

Le Chevalier. Je crois...

Le Marquis. Qu'il n'y en a point?

Le Chevalier. Quelle impatience ! Je crois pouoir vous féliciter et

me réjouir de tout mon cœur avec vous de ce que la France dans son état actuel n'a presque point de blé de superflu dont elle puisse faire le commerce.

Le Marquis. En voici bien dune autre. A^ous nous félicitez? Chevalier, il ne convient pas de railler toujours. Ah çà ! ne plaisantons point.

Le Chevalier. Je ne raille personne, je ne plaisante point, je le dis tout de bon.

Le Préside:nt. A votre air sérieux on le voit assez. ]\Iais je vous assure que ma surprise n'est pas moindi'e que celle de M. le Marquis. Comment nous féliciter de ce que nous manquons d'un très-grand article de commerce dont le produit devait causer, suivant les écrivains, le bonheur et la richesse de la France? Toutes leurs espérances sont anéanties, si ce superflu de blé n'existe pas ; et vous trouvez en cela un sujet de réjouissance?

Le Chevalier. Sans doute ; rien n'est si clair. Que veut dire avoir du blé superflu à vendre à l'étranger? Il indique qu'il n'y a pas assez d'hommes dans le pays pour le consommer, que le pays n'est pas peuplé autant qu'il pourrait l'être, etc. ; je ne vous en dis pas davantage. Vous avez sans doute lu VAnii des hommes, et vous savez que le blé est une bonne chose, parce qu'il sert à l'homme; que l'argent est bon, parce qu'il peut représenter le pain ; mais l'homme est la seule richesse, et je félicitais la France de ce qu'elle a cette véritable richesse de population, sinon au plus haut point qu'elle pourrait l'avoir, du moins à un degré fort approchant. Si vous voulez, j'ajouterai encore une félicitation de ce que parmi cette population, c'est le pays le plus rempli d'hommes aimables et de femmes jolies.

Le ]\Iarqlis. Ce même compliment que vous nous adressez, dont je vous remercie, me donne des soupçons. Yotre argument est trop lumineux pour ne pas cacher quelque piège. Vous auriez trop raison et trop clairement raison.

Le Chevalier. Assurément j'ai raison. Je veux même vous conduire jusqu'à la source de votre erreur pour achever de vous en persuader. Vous n'avez pas pris garde que pour avoir du blé, il faut deux choses ; le sol qui doit être cultivé et les bras des hommes qui le cultiveront. Ce sol est borné par la mer, les rivières, les puissances limitrophes, et vous ne pouvez pas l'élargir; il y a un terme, et lorsqu'il est tout cultivé, de quelque quantité que vous puissiez augmenter les bras, il n'est plus susceptible d'un plus grand j^roduit. Vous avez en France une telle quantité de millions d'arpents de terre bonne à la culture du blé ; cette quantité est fixe et invariable. Lorsque cette quantité de terre sera toute en culture, elle donnera une telle quantité de blé, année commune, également fixe et déterminée. Vous ne pouvez jamais l'augmonter, puisque les lois de la nature qui veulent qu'eu France le blé rapporte année {Mélanges t. ii.) 7

98 GALIANl.

commune sept ou huit fois la semence, sont immuables. Donc si le pays parvient à avoii* une population suffisante pour consommer votre produit de blé, vous ne pouvez pas en avoir à exporter, quelques efforts que vous fassiez.

Le Présidejnï. Cela est vrai.

Le Chevalier. Et voilà la grande différence entre le commerce des manufactures et le commerce des denrées. Le commerce des manufactures augmente en raison des bras, et celui des denrées diminue en raison des bras. Comme la lin de tout bon gouvernement est d'augmenter la population, il s'ensuit que son vrai but est l'augmentation des manufactures qui croissent en proportion des hommes et qui vont, pour ainsi dire, a l'infini, et qu'il doit se réjouir de la diminution de l'exportation des denrées. On peut même parvenu' à l'extinction totale de ce commerce, lorsque la population consommera le produit entier du sol : alors l'agriculture donnera au peuple sa subsistance, mais les seules manufactures amèneront dans l'État l'argent et la richesse. On peut même dépasser ces limites et faire une population forcée, si considérable, que l'on soit obligé d aller dans les pays dépeuplés acheter, avec le produit des manufactures, les aliments et la nourriture nécessaires au surplus du peuple que vous aurez a nourrir. Alors l'art du gouvernement aura fait son chef-d'œu\re, car le chef-d'œuvre de l'art est de forcer la nature et de l'obliger a un miracle tel que celui d'avoir sur un sol limité plus d'hommes que ses forces et ses moyens n'en sauraient nourrir ' .

* L'auteur en avançant que l'augmentation des manufactures fait nc'(X'SBairement diminuer l'exportation des denrées, se contredit lui-même formelleinent. Selon lui, en d'autres endroits, les manufactures multipliées dans un pavs y encourajjent l'agriculture, de sorte que la production y augmente. Si elle augmente en même raison que les manufactures, on voit qu'il pourra y avoir toujours un superflu à exporter quelque étendue que prennent les manufactures, qu>i le commerce des denrées ne s'éteindra point, <£ue la population ne consommera pas le produit entier du sol, etc.

Quand l'auteur oppose les manufactures et l'agriculture, tous ses raisonnements sont d'après la supposition que ces deux genres d'entreprises sont incompatibles dans un pays; que l'une prend sur l'autre, et s'établit à ses dépens; qu'il y a d'autant moins de manufactures, qu il y a plus d'agriculture, et que l'agriculture augmentant, les manufactures doivent diminuer, ou au moins que le peuple agricole ne peut pas, par cela seul qu'il est agricole, être manufacturier. Or cette supposition est visiblement fausse. Un pays quelque agricole, queUiue fertile qu'il soit, et précisément parce qu'il est agricole et fertile, peut faire fleurir chez lui tous les genres d'industrie et de manufactures, et les exporter au dehors, si sa situation et les autres circonstances politiques sont favorables à ces établissements.

Je sais bien (jue si l'on suppose un petit État, situé avantageusement pour le commerce, à portée de pays (jui peuvent lui fournir les denrées et les matières premières dos manufactures, où la forme du gouvernement, les lois, les mœurs soient favorables a l'accroissement de l'industrie, par la frugalité, l'égalité, la liberté qui y seront établies, ce pays pourra augmenter ses manufactures et sa population : la petite quantité de denrées que son territoire produira, sera consommé entièrement par ses habitants devenus plus nonibreux : il n'en aura point à exporter : cependant sa population pourra augmenter encore, et devenir ce qui 1 auteur appelle une population forcée. Voilà la Hollande et Gènes à quelques égards: mais (jue s'ensuit-il de là en faveur des manufactures contre l'agriculture ? Quelle maxime pi atique en peut déduire le gouvernement d'un grand Etat .'' Des

Le Président. Lorsque vous avez comparé les États agricoles aux États manufacturiers, vous ne nous avez pas fait faire cette réflexion qui me parait victorieuse.

Le Chevalier. Elle n'était pas raùre. J'ai voulu qu'entraîné par les idées et les propos à la mode, et par le ton actuellement dominant qui est, comme j'ai déjà dit, une des tanières de l'erreur, vous eussiez montré vous-même combien vous chérissez le beau privilège d'être dépeuplé et d'avoir des denrées de première nécessité à vendre aux étrangers, en regrettant ce prétendu beau temps de Sully, ce temps où la France avait été détruite par quarante ans de guerres civiles, les plus meurtrières qu'on eut jamais faites ; les temps antérieurs où aux guerres d'Italie et de Flandres, les plus sanglantes de toutes celles que la France eût jamais éprouvées, succédèrent des guerres où l'on avait perdu tantôt son roi à Pavie, tantôt toute l'armée à flavenne et à Naples, tantôt la fleur de la noblesse à Saint- Quentin ; les époques où elle fut encore plus dépeuplée par des émigrations immenses, fruits des querelles de religion ; et celles où on la vit épuisée par les colonies du nouveau monde où l'appât du gain entraînait toute l'Europe. Alors ce royaume, quoique très-mal cultivé, jouissait du malheureux avantage d'avoir encore du blé de trop dans ses récoltes ordinaires. Oui, on avait alors, à la honte du siècle, un commerce de denrées; vous ne l'avez plus à présent et n'en soyez pas fâchés. Laissez cette gloire à la Turquie, à l'Egypte, aux côtes d'Alger, au Maroc, à la Pologne et h d'autres pays pauvres, dépeuplés et malheureux. Ils vous vendront même du blé avec le temps, si vous en avez besoin. Regardez autour de vous, et voyez si vous rencontrez sur la surface du globe, d'autres pays que les pays dépeuplés, qui fassent un grand et continuel commerce de blés '.

pays comme la France ou l'Angleterre peuvent-ils se proposer de devenir les manufacturiers de l'Univers, de fabriquer des toiles, des draps, des étoffes de soie, etc., pour tout le reste de l'Europe ? On voit bien que les entreprises en ce genre ont des bornes qu'on ne peut pas passer, et qu'on grand État ne peut jamais établir sa population sur cette base. Tout ce que dit l'Auteur des avantages des manufactures, pour un petit pays, ne peut donc trouver ici aucune application.

{Réfutation de l'abbé Morellet, pages 214, 215, 216.)

' 1° Dire qu'il n'y a que des pays dépeuplés qui fassent commerce de blé, c'est démentir, et l'histoire, et les faits que nous avons sous les yeux. La Sicile, jusqu'au temps où la tyrannie des Romains l'eut entièrement dévastée, a fait un commerce immense de blé, et était un des pays les plus peuplés de l'univers. L'Egypte était un pays très-riche et trèspeuplé au temps de Cléopâtre, et fournissait des blés à toute l'Italie. La diminution de ses richesses, de sa population, et la dégradation de sa culture, ont marché d'un pas égal dans les siècles suivants. La Turquie et la Pologne, et la Sicile et la Sardaigne ne font certainement pas tout le commerce de blé qu'elles ont fait dans les temps où ces pays étaient plus heureux, et ne font point tout celui qu'elles pourraient faire.

2° Faire un commerce de blé, grand ou petit, et avoir une agriculture florissante, ne sont point la même chose, ne sont pasjmême des choses essentiellement liées ensemble. Un pays étendu conmie la Turquie et la Pologne peut avoir un grand commerce fie blé, et une agriculture languissante; car il peut arriver qu'une agriculture, mènn' languis-

Le Président. Jeu conviens avec vous eu général, et c'est une réflexion que je n'avais jamais faite, et dont je sens tout le poids ; mais l'Angleterre?

Le Chevalier. Nous étions convenus dans nos entretiens avec le Marquis, de ne jamais nommer l'Angleterre, par des raisons à lui connues.

Le Marquis. Cela est vrai ; mais le Président n'a pas fait ce vœu d'abstinence anglaise que vous m'avez obligé de faire ; vous devriez lui répondre.

Le Président. Au contraire ; je suis prêt à imiter le Marquis, si ma demande doit attirer une digression.

Le Chevalier. C'est à peu près cela. Je lui ai promis de traiter à

santé fournisse encore plus de blé qu'il n'en faut pour la consommation nationale; et c'est ce qui arrive en eftet.

L'agriculture de ces pays est fort peu de chose, en comparaison de ce qu'elle pourrait être dans des pays si vastes et si favorisés de la nature pour le sol et pour le climat. Il y a des terrains immenses en friche, ou ne recevant pas la quatrième partie des avance» qu'on pourrait y placer, il y a pourtant encore du grain à exporter; mais la culture, la population, la richesse pourraient y être doubles, quadruples, décuples, etc., et l'exportation la même et plus considérable, eu supposant l'agriculture et la population des autres nation» dans le même état qu'aujourd'hui.

3° Supposons même, contre des faits connus, que ces pays, la Turquie et la Pologne, ont une agriculture florissante, en même temps qu'ils sont dépeuplés et malheureux ; nous n'en sommes pas moins en droit de regarder l'agriculture comme un des principes du peu de bonheur dont ils jouissent. Les effets salutaires de cette cause peuvent être affaiblis et surmontés par beaucoup de causes, agissant en sens contraires, qu'on peut toutes rapporter à une constitution vicieuse et de mauvaises lois. Mais en supposant même que ces causes de malheur ne puissent pas être ôtées actuellement, il n'en faut pas moins f&vqxji^i&t' l'agriculture qui adoucira toujours les maux d'une nation. 4" Tout le raisonnement qu'on nous oppose ici, est dirigé contre une opinion qu'on ^rête gratuitement aux défenseurs de la liberté du commerce des grains. On suppose Qu'ils prétendent que pour qu'un pays soit heureux, il faut qu'il exporte effectivement beaucoup de blé; ils ne disent point cela. Ils disent, que pour accroître la production dans un pays riche ou pauvre, peuplé ou dépeuplé, il faut que le commerce des grains y soit libre. Les bons effets qu'ils désirent, ils ne les font pas dépendre de l'exportation effective, mais de la liberté d'exporter. Deux choses que l'Auteur des Dialogues confond continuellement, et surtout ici.

On me dira, peut-être, que l'exemple de tant de nations malheureuses avec une agriculture florissante, prouve au moins que l'agriculture n'est pas, pour les Etats politiques, un principe de bonlieur aussi sûr et aussi fécond que l'ont prétendu les écrivains économiques, contre lesquels l'Auteur des Dialogues s'élève. Mais cette objection se résout par les mêmes raisons <|ue nous venons de donner. Les défenseurs de la liberté du commerce des grains, n'ont jamais dit que le seul commerce des grains, considérable ou médiocre, fût suffisant pour faire le bonheur dune nation. Us ont dit que la liberté de ce commerce animerait l'agriculture, si aucun obstacle ne s'opposait à cet effet naturel de la liberté du commerce des grains, et que l'agriculture florissante amènerait elle-mêcne une plus grande richesse et une plus grande population, si aucun obstacle n'empêchait d'ailleurs les effets salutaires de cet accroissement de l'agriculture. On ne peut donc pas leur opposer, qu'il y a des pays où l'on fait un commerce de blé, même considérable, qui sont pourtant malheureux, puisqu'il leur suffit de répondre que ce commerce de ble amènerait pour eux la richesse et le bonheur si ses efff'ts n'étaient p:is contrariés par des ob.-tacles qui viennent d'ailleurs, et que ces peuples seraient incorc plus malbi lueux, s'ils ne faisaient pas le commerce de blé. {Béfutation dt l'abbc Mortllel, pp. '223, 224, 22J, 226.)

niALOGUKS SUR LE COMMIlKCK DES BLI^S V! 101

part le chapitre de l'Angleterre; mais pour no pas vous laisser tout à t'ait sans réponse, je vais vous en dire deux mots.

Le Marquis au Président. D'un mauvais débiteur il faut toujours tirer des à-comptes : car ce discours spécial qu'il nous promet, Dieu sait s'il le fera ; ainsi, je vous conseille de profiter du moment.

Le Chevalier au Président. Vous citez l'Angleterre ; mais qui estce qui vous a dit que, lorsqu'elle fit la loi favorable à l'exportation, elle n'était pas dépeuplée par cent années de guerres civiles et d'émigrations? Qui est-ce qui vous a dit que, à présent même, elle ne soit pas encore dépeuplée, quoique déjà obligée de changer sa police des blés, elle qui n'a que neuf millions d'habitants sur une étendue de pays aussi grande que l'Italie qui en a seize? Qui est-ce qui vous a dit que cette exportation n'ait pas nui aux progrès des manufactures et de la population, et que ce ne soit pas l'énorme cherté des vivres qui ait fait refluer en Amérique une si grande quantité d'hommes et de manufactures anglaises d'où ils regardent déjà d'un oeil menaçant leur imprudente métropole? Mais je m'éloignerais trop, reprenons notre discours. Le produit des manufactures est illimité, puisqu'il augmente en proportion des hommes. Le produit des denrées est limité et circonscrit par l'étendue du sol.

Le Président. Mais sur un même sol une différente culture fait une différence de produit. Nous avons d'ailleurs des terres en friche, quoiqu'en petite quantité.

Le Chevalier. Sans doute et je vous en tiendrai compte. Calculons. On a dit que depuis l'Édit de 6i on avait exporté tout au plus cinq cent mille setiers de blé [)ar année, et je crois l'assertion juste et exacte. C'est précisément la nourriture de deux cent mille hommes et rien de plus. Supposons qu'une meilleure culture puisse rapporter trois fois autant, et c'est beaucoup accorder. Vcilà la nourriture de six cent mille hommes de plus, 11 nous reste les terres en friche. J'en ignore la quantité ; mais prenez garde que le blé n'est pas le seul objet de consommation. A ce surplus d'hommes qui pourrait être en France, il faut des espaces de terres pour les pâturages d'une plus grande quantité de bestiaux ' qui doivent foui'uir à leur nourriture, leurs vêtements, la lumière, etc. Il faut du terrain pour le bois de leur chauffage, des vignobles, des vergers pour leur boisson, etc., et ainsi du reste. Je donne pour cela les terres en friche. Si vous croyez que je donne trop, prenez encore cinq cent mille setiers du produit de ces terres, cela fait la nourriture de deux cent mille hommes encore, et en tout d'un million ; ainsi tout le commerce de liié que fait la France à présent, et qu'elle pourrait faire dans le cas de la meilleure culture possible, pourrait ne tenir qu'à un déficit de huit cent mille âmes ou d'un million tout au plus dans sa population actuelle. De ces huit cent mille âmes, la moitié serait a ])cn près la perte faite dans

la dernière guerre ; le reste serait ce délicit antérieur qui avait précisément laissé quelques terres en friche, et d'autres faiblement cultivées. Et voilà peut-être la cause de la surabondance de blé dont on se plaignait en 63. Un peu de diminution de population, de grandes armées hors du pays, qui ne laissaient pas que de consommer une bonne partie des blés étrangers, avaient diminué la consommation du pays. Ce superflu accumulé pendant six ans paraissait une montagne ; vous avez vu comme elle s'est fondue en peu de temps. Au reste, ce calcul est fait en l'air, et je ne le donne que pour ce qu'il vaut.

Le Marquis. N'ayez pas peur, on ne vous chicanera pas ; nous eu sommes convenus. Mais , chevalier, qui est-ce qui empêche une nation peuplée et bien nourrie par une excellente culture, d'agrandir son territoire ?

Le Chevalier. Je vois votre esprit militaire qui se réveille, et si vous allez faire la guerre, je vous déclare que je n'en suis pas. Au reste, j'allais déjà vous dire qu'il y a deux sortes de pays agricoles. Ceux qui ont un terrain circonscrit, tel que la Sicile, la Sardaigne, la Grande-Bretagne, etc. , et d'autres qui en ont un plus vaste et qu'on pourrait appeler indéfini, tel que la Russie, la Turquie, les colonies de l'Amérique, etc. Par cette seule différence, ces deux espèces de pays exigent deux législations différentes. Un peuple qui possède une grande étendue de pays inculte et qui touche à d'autres pays encore plus déserts, peut s'adonner entièrement à l'agriculture et en faire son objet principal ; il a une grande marge devant lui, et il ne craint pas que la terre lui manque. Il faut des siècles avant que tout soit plein d'hommes, et, enfin, il peut conquérir les pays déserts qui l'environnent et s'agrandir encore. Voilà la véritable raison qui fit augmenter la république romaine en population et en force pendant six siècles par la seule agriculture, sans avoir besoin de recourir aux manufactures ; elle avait toute l'Europe occidentale à conquérir et à défricher. Mais si un pays est resserré, lorsqu'il parvient à un certain degré de population et de culture, le produit du sol rencontre sa borne ; il est absorbé par la consommation intérieure, et le pays ne peut s'enrichir sans la ressource des manufactures; la France est dans ce cas. Elle pourrait faire des conquêtes; mais les pays qui l'environnent sont déjà aussi peuplés qu'elle, et peut-être plus. Il n'y a point de terres incultes; ainsi votre guerre ne servirait qu'à ravager les deux pays, et la cultivation resterait toujours au point où elle est. Les bords du Rhin ne sont plus ceux qui virent les victoires de Germanicus sur le Cacique, ou, si vous voulez, sur le >abab Arminius. La Germanie a bien changé de face. Il ne resterait donc d'autre moyen pour s'agrandir, que de nuiltiplier des colonies dans les vastes contrées de l'Amérique ou de l'Afrique ; mais ceci, à proprement parler, n'est pas s'a grandir, c'est se démembrer. L'agrandissement utile est de proche en

proche. 11 est vrai que la perfection de la navigation réunit aujour- (1 liui (les pays que la nature avait séparés, oceano dissociahUi. Je m'arrête sur ce discours. Les colonies dans les pays éloignés ont leurs avantages et leurs désavantages. C'est une matière longue à discuter et étrangère à notre question. En attendant, vous m'accorderez que l'acquisition de quelque province limitrophe de la France, à moins que la guerre ne l'eût dépeuplée, n'augmenterait pas les denrées d'exportation, puisqu'à présent elles ont à peine assez de blé pour leur propre consommation, tant leur population est considérable.

Le Président. Pour moi, je suis entièrement satisfait là-dessus ; mais il m'est resté un doute sur ce que vous avez dit, que les manufactures augmentent en raison des bras, et peuvent aller à l'infini.

Le Chevalier. ?fe vous attachez pas à la rigueur des termes. Sans doute, sur cette misérable terre que nous avons l'honneur d'habiter, rien n'est infini, puiqu' elle-même n'a que la gueuserie de trois mille lieues de diamètre, et que Jupiter et Saturne joueraient à la paume avec notre globe; j'ai voulu marquer la disproportion des deux commerces. L'explosion des manufactures, si j'ose me servir de ce mot, va infiniment plus loin que celle des denrées. Toutes les manufactures passent la Ligne sans rien craindre, pendant que presqu'aucun blé ni aucune farine n'ose en affronter impunément les chaleurs. Vous savez quil y a plusieurs personnes à Paris qui font broder, qui font même faire leurs habits à la Chine. Un tailleur de Canton a donc des pratiques dans la rue Vivienne ; trouvez- moi un boulanger de Canton qui ait des pratiques à la halle. Arlequin est le seul qui ait proposé un commerce d'œufs frais des Indes. Je sais que vous pourriez me dire aussi que dans toutes les manufactures il faut employer une matière première que donne le sol ; mais il n'est pas nécessaire que ce soit le vôtre. ^N'ayez aucun souci làdessus ; il y aura toujours assez de peuples paresseux, c'est-à-dire mal gouvernés, qui vendront leurs laines, leur coton, leur soie, leur lin, leur chanvre brut, et qui le rachèteront de vous, lorsqu'il sera travaillé. Craindre que ces pays manquent, c'est avoir peur de bien loin.

Le Président. Mes doutes sont dissipés; et je vois bien clairement le désavantage du commerce des denrées de consonnnation comparé à celui des manufactures.

Le Marquis. Chevalier, si je ne me trompe, vous voilà proche de la fin de nos interrogations et de vos peines. Pour moi, je aous avoue que depuis que vous avez prouvé qu'il est fort douteux qu'il y ait un superflu de blé en France, et que, s'il y est, c'est une mauvaise marque; qu'il ne faut pas s en réjouir; que les manufactures florissantes doivent être l'objet chéri de tout bon gouvernement ei uon pas le commerce des blés, il ne m'en faut pas davantage. J'ai conclu et décidé dans ma tète, et je A ous fais grâce de tout le reste.

Le Chevalier. Et qu'avez- vous conclu ?

Le Marquis. Qu'il faut prendre l'édit, le jeter au feu, et retournera l'état où nous étions.

Le Chevalier. Comme vous y allez ! vous seriez un excellent inquisiteur.

Le Marquis. Mon Dieu, c'est une façon de parler. Nous causons ici familièrement ; je sais le respect que l'on doit à une loi du souverain : je veux dire qu'il faut la rétracter ; nous remettre sur l'ancien pied et ne plus y songer.

Le Chevalier. Est-ce là votre conclusion ?

Le Marquis. Sans doute.

Le Chevalier. Je parie que non. Voulez-vous parier?

Le Marquis. Je ne le puis pas, en conscience. Pouvez- vous savoir mieux que moi ce que je pense ?

Le Chevalier. Cela ne fait rien , je veux parier, et je vous en conjure.

Le Marquis. Parions donc, mais une bagatelle.

Le Chevalier. Quoi?

Le Marquis. Une discrétion.

Le Chevalier. C'est trop peu, il faut parier une indiscrétion.

Le Marquis. Une indiscrétion , soit.

Le Chevalier. Le pari va.

Le Marquis. Oui.

Le Chevalier. Monsieur le Président, vous en êtes témoin.

Le Président. Cela est entendu.

Le Chevalier. Ah çà ! mon cher Marquis, il faut mavouer sincèrement si vous n'avez jamais été cocu.

Le Marquis. Je n'ai pas entendu jouer si gros jeu. L'indiscrétion serait trop forte. Ce n'est pourtant pas que je refusasse de l'avouer, si cela était. Mais qu'est-ce que cela a de commun avec notre discours ?

Le Chevalier. Ne vous embarrassez pas ; allez toujours; il faut nous dire cela.

Le Marquis. Eh bien ! en vérité, d'homme d'honneur je ne le crois pas.

Le Chevalier. Et auriez-vous été bien aise de l'être?

Le Marquis. Non, j'en aurais eu de la peine ; il est vrai cependant qu'au fond, cela ne fait pas grand'chose, mais

Le Chevalier. J'entends. En vous mariant vous avez donc eu pour objet de faire en sorte que votre femme vous gardât fidélité?

Le Marquis. Tout honnête homme pense de même.

Le Chevalier. Cela est très- vrai. Ainsi, par conséquent, vous avez été très-jaloux de votre femme ; vous l'avez fait suivre, observer, espionner; vous ia laissez rarement sortir ?

Le ÎMarquis. Oh pour cela non ! Il ny a jamais eu dhomme moins jaloux que moi. Je me suis contenté d'aimer ma femme, de la bien traiter, et je lui ai toujours laissé une entière liberté.

DIALOGUES SUR LE COiMMEKCE DES BLÉS. VI. lOr»

Le Chevalier. Mais cette conduite était contraire à votre but ; elle vous exposait à ce que vous ne vouliez pas être.

Le Marquis. Oh que non! J'avais assez dusage du monde, lorsque je me suis marié, pour savoir qu'il n'y a pas de meilleur moyen pour être trompé que de s'aviser d'être jaloux.

Le Chevalier, Ainsi vous avez cru que la liberté valait mieux que la gêne pour remplir votre objet?

Le Marquis. Sans doute.

Le Chevalier. Et le croyez- vous encore à présent ?

Le Marquis. Plus que jamais.

Le Chevalier. Payez donc, vous avez perdu. L'objet d'un bon gouvernement doit être que le blé de France garde fidélité au Français; qu'il soit à eux ; qu'il n'aille pas a l'étranger. 3Iais pour parvenir à ce même objet, il vaut mieux, selon vous, lui laisser toute liberté que de le gêner, le contraindre, en être jaloux, et c'est là votre véritable avis.

Le Marquis. Oh ! pour le coup j'ai été un étourdi et je me suis laissé attraper. J'aurais dû dire tout le contraii'e.

Le Chevalier. Mais vous n'auriez pas été sincère.

Le Marquis. Cela est encore \Tai.

Le Présidejvt, au Chevalier. . Il y a une grande finesse et une grande justesse de vue dans A'otre distinction entre le but et les moyens. Je vois à présent que très-souvent les hommes y sont trompés. Je vois aussi que d'ordinaire les moyens qui conduisent le plus sûrement et le ])lus promptement au but, paraissent s'en éloigner, et qu'au contraire, ceux qui semblent y conduire s'en éloignent. La défense d'exporter que nous voyons de tout temps établie chez toutes les nations, me parait une faute de ce genre. Ainsi les écrivains qui se sont élevés contre cette vieille erreur, sont toujours louables.

Le Chevalier. Je ne les ai pas lus. Mais s'ils ont confondu le but avec les moyens; si, pour prouver qu'il fallait accorder la liberté des blés, ils ont soutenu que l'exportation des deni'ées devait être le grand objet de l'administration, ils ont mal raisonné, et en conséquence, quand même ils auraient rencontré une vérité, je n'en ferais aucun cas. Je me souviens d'avoir dit au Marquis qu'un faux syllogisme n'en devient ni meilleur, ni plus estimable, si la conséquence est vraie. Une vérité que le pur hasard fait naître comme un champignon dans un pré n'est bonne à rien. On ne la sait pas employer, si on ne sait d'où elle vient, comment et de quelle chaîne de raisonnements elle dérive, l ne vérité hors de sa ligne est aussi nuisible que l'erreur.

Le Marquis. En cela vous avez peut-être raison. Mais convenez enfin que vous êtes pour la libre exportation.

Le Chevalier. Moi! c'est bien vous qui êtes de cet avis, malgré le pari que je vous ai gagné.

Le Marquis. Et vous?

106 GALIANl

Le Chevalier. Je n'ai rien dit encore.

Le Marquis. Quoi donc! est-ce que cette comparaison avec laquelle vous m'avez convaincu n'est [)as bonne ?

Le Chevalier. Ah ! ah ! il y a bien des choses à dire là-dessus.

Le Marquis. M' auriez- vous fait la peur de me faire perdre un pari que j'avais gagné ?

Le Chevalier. Nous verrons cela. Je suis prêt à vous rendre votre aigent si le jeu n'est pas bon.

Le 3Larquis. En vérité, Chevalier, j'aimerais autant être berné comme l'immortel Sancho-Pança, que de rester comme je fais à vous écouter. Une incertitude éternelle... Tantôt haut, tantôt bas ; vous êtes favorable à l'exportation, puis vous ne l'êtes plus ; vous aimez la liberté, vous ne l'aimez plus... Vous vous rapprocliez des écrivains, vous vous en éloignez ; convenez, Monsieur le Président, qu'il n'y a rien au monde de si impatientant.

Le Président. Je suis bien loin de m'impatienter. Jadmire au contraire comment Monsieur le Chevalier avance dans son raisonnement petit à petit et pas à pas ; comme il enchaîne ses idées, comme il serre et rapproche insensiblement les résultats.

Le 3Larquis. Eh bien, cela vous enchante, et moi je vous prédis qu'il gagnera la bataille. Quand ou voit le général ennemi avancer lentement, occupant des postes, les soutenant l'un par l'autre, et ne laissant entre eux aucune ouverture, mauvais appareil, tenez-vous pour battu.

Le Président. Il me battra, mais j'aïu'ai appris.

Le Marquis. Comme le Czar Pierre disait de Charles XIl. Mais Chevalier, de cette chienne d'exportation qu'en ferons-nous ?

Le Chevalier. Nous la laisserons dormir quelques jours et puis nous la reprendrons. Il est trop tard à présent.

Le Marquis. Et vous nous direz votre avis? Oui ou non.

Le Chevalier. Oui, sans faute, et je débuterai par là.

Le Marquis. Écoutez, Chevalier, il me >ieiit une bonne idée dans la tête. Dans cette maison nous courons risque d'être interrompus. Venezvous-en chez moi l'après-dîner. Vous y trouverez bon feu, et nous aurons tout le temps que nous voudrons pour causer jusqu'à l'heure du souper.

Le Chevalier. C'est à merveille, je m'y engage.

SiîPTIÈME DIALOGUE.

Le 12 décembre. Les mêmes interlocuteurs.

Le Marquis. Voici enfin le jour où vous nous allez dire votre avis sur l'édit.

Le Chevalier. On le dit.

Le Marquis. Comment on le dit ! Est-ce que cela n'est pas sur ?

Le Chevalier. Il faut toujours l'espérer.

Le Marquis. Ah ! vous voulez m'impatienter et je le suis déjà. Je voulais me faire acheter l'édit de 64, et comme un étourdi je l'ai ouhlié.

Le Chevalier. Il n'y a pas grand mal à cela, nous en savons le contenu.

Le IMarquis. En attendant que le Président arrive, je vous prie de me tker de l'incertitude mortelle où vous m'avez laissé. Ai -je au vrai gagné le pari ?

Le Chevalier. Qu'en pensez-vous vous-même?

Le Marquis. Sincèrement je crois l'avoir perdu. La comparaison m*a paru frappante. Je vois que dans un ménage l'honnête liberté, la confiance réciproque, l'amour, la douceur, la franchise réussissent mieux que la jalousie, la contrainte et la gène. Je crois de même que dans un gouvernement, qui n'est en substance autre chose qu'un grand ménage la liberté, surtout en fait de commerce, doit réussir mieux que les défenses.

Le Chevalier. Puisque vous le croyez, je puis en toute conscience dire que j'ai gagné.

Le Marquis, Oui ; mais vous m'avez laissé en doute sur votre véritable avis. Ne m'auriez-vous point joué?

Le Chevalier. C'était à vous à vous en apercevoir.

Le Marquis. J'en conviens. Aussi si nous eussions joué de l'argent, même cent mille écus, j'aurais commencé par vous payer. Mais sans prétendre à aucune restitution ; de grâce, répondez-moi, me serais-je trompé ? C'est pour mon instruction que je veux le savoir.

Le Chevalier. Puisque vous en agissez si honnêtement, je vous dirai qu'un apologue, qu'une comparaison , qu'une fable n'est jamais une raison; quelque belle, quelque lumineuse, quelque applicable

108 GALIAIN[

qu'elle paraisse être, il faut toujours s'eu méfier. 11 faut tirer la raison de l'inspectiou intrinsèque de la nature des choses, et n y jamais employer d'autre voie. La comparaison sert ensuite à embellir le discours , à le convertir en éloquence ou en poésie ; elle est le vernis du tableau ; mais elle n'en est pas la peinture. Si dans toutes les sciences on avait eu cette méfiance, nous aurions bien moins de livres et bien moins d'erreurs. Les médecins surtout, qui n'ont qu'un langage allégorique et emprunté , ne 'l'raient pas qu'une femme a les nerfs agacés, des nerfs effarouchés, parce que les nerfs ne sont ni chiens ni chats. Mais la dame qui a des épagneuls et des angoras, et qui les aime , croit que son médecin dit une grande et belle chose, et qu'il a deviné son mal ; elle se plaît à se le persuader, parce qu'elle ne peut ni ne veut guérir, et que cependant elle veut consulter son docteur.

Le IMarquis. Je vous entends.

Le Chevalier. Voulez -vous voir combien une comparaison est douteuse? Si j'avais voulu vous faire convenir du contraire, j'aurais pu à l'instant vous attraper par une autre comparaison. J'aurais supposé que vous aviez chez vous un serin d'un grand prix renfermé dans une cage. Un ami vient vous voir et vous dit : Pourquoi vous qui aimez si fort ce charmant petit oiseau, le tenez-vous impitoyablement enfermé? Ouvrez sa prison et ne craignez rien. Il trouve chez vous l'abri, la nourriture, l'eau, des caresses, du plaisir, il restera sans doute; et s'il sort un instant il rentrera d'abord. A ce discours auriez- vous ouvert la cage ?

Le Marquis. Non, ma foi; car le serin aurait disparu.

Le Chevalier. Cette comparaison est pourtant presque aussi belle que l'autre; elle prouve l'utilité de la défense, comme l'autre prouvait les avantages de la liberté. A laquelle vous en tiendrez- vous ? Pour prendre un parti, il faudrait savoir d'abord si le blé ressemble aune femme ou à un serin : pouvez-vous décider cette question ?

Le Marquis. Non, en vérité. Le blé ne ressemble pas plus à l'un qu'à l'autre ; mais voici notre président.

Le Président. Messieurs , me suis-je fait attendis ? avez- vous commencé?

Le Chevalier. Pas absolument. Le marquis ma cherché chicane sur le pari qu'il a perdu. J'aime à jouer noblement , et à l'instant, sans disputer, je lui ai rendu son argent ; croyez-vous qu'il ait eu raison de me le redemander ? ne l'avais-je pas convaincu?

Le Président. Votre comparaison de la jalousie et de la liberté est très-fine et on ne peut pas plus agréable. F>a surprise du marquis a été très plaisante ; mais en y réfléchissant davantage on y trouverait bien quelque chose à dire.

Le Marquis. Quoi ?

Le PRÉsiDEi\T. La sagesse de madame votre femme , l'attachement qu'elle a pour vous l'ont rendue digne de la liberté que vous lui avez ac-

cordée, et vous vous eu êtes bien trouvé. Je ne sais pas si autant de vertus, de mœurs, de modération doit se supposer dans une foule de peuples. Des cultivateurs indigents, toujours prêts à courir au premier appât du gaiu , des marchands avides et rusés pourraient peut-être abuser de la liberté. Je ne décide rien ; mais je sens qu'il faut plus de discussion.

Le Chevalier, Monsieur le Président paraît croire que le peuple est un animal non apprivoisé; ainsi il ressemblerait à un serin. Mais ne décidons rien sur des allégories, et vous. Marquis, ne brûlez pas l'édit. Vous avez interrompu un discours qui nous menait à la raison intrinsèque de notre question, c'est celui-là qu'il faut reprendre. ?sous avons vu qu'il est douteux qu'il y ait un vrai superflu de blé en France , et je vous ai démontré que ce superflu, s'il existe, est leffet d'un déficit de population. Une population ne se rétablit pas si vite qu'on le pense, et l'on ne fait pas des enfants à coup de plume comme en faisait le père Pétau. Il faut des générations multipliées pour réparer une perte. Ainsi, s'il était vrai qu'il y eût à présent trop de blé en Iraoce, qu'en ferat-on jusqu'à la naissance des consommateurs? Le jetterons-nous à la rivière? vous avez décidé que non ; il faut donc en faire le commerce. V oyons quels avantages ou quels désavantages a ce commerce ; une fois que cela sera bien connu, nous déciderons ce qu'il faut faire du blé.

Le PrésidejNT. Vous m'avez déjà fait apercevoir combien est moindre lavautage du commerce des blés, relativement a celui des manufactures, et depuis je n'ai cessé de métonner de la légèreté avec laquelle on nous a fait concevoir les plus flatteuses espérances de ce commerce qui devait produire des miracles, à ce qu'assuraient tous les écrivains. Le Chevalier. Vous n'avez vu qu'en gros cette ditféreuce. Voyons- en les détails, écoutez-moi bien et commencez à compter: l°Le plus grand avantage d'une matière qu'on destine au commerce, est d'avoir le plus de prix sous le moindre volume. L'or et les pierreries occupent en conséquence le premier rang, vous en voyez la raison. Plus le volume est petit, plus on épargne les frais et les risques du transport, qui uuisent également au vendeur et à l'acheteur, puisqu'il faut toujours les prélever. Or de toutes les matières dont on puisse faire le commerce, le blé est absolument ce qui vaut le moins en proportion du poids et de la place qu'il occupe. iSon seulement toutes les manufactures, mais toutes les autres denrées telles que le vin, l'huile, les viandes, les poissons salés, ont en cela un très-grand avantage sur le blé. Un tonneau de vin vaut dix fois plus qu'un tonneau pareil de blé , et il pèse moins. Voyez donc combien le transport absorbera de profit. Le nolis d'un vaisseau ou d'une charrette est le même, soit que vous le chargiez de blé ou de lingots d'or. 2" Ce même blé si lourd, si volumineux, si embarrassant, est par surcroit de malheur le plus sujet à dépérir. Tout le gâte : la chaleur le fait germer, 1 humidité le pourrit, raille animaux le mangent,

no GALIANI.

oiseaux, insectes, rats, etc. Nous avons l'avidité de la nature entière à combattre pour sauver notre blé; ainsi, par cette seconde raison, il devient moins commode au commerce que les pierres, le charbon, les douves, le bois à brûler ou de construction, les seules choses pesantes qui soient a meilleur mai'ché que le blé. 3'' Du moins , lorsqu'il est en repos, après les voyages, s'il voulait nous laisser tranquilles, il serait favorable au coraïnerce; mais au contraire il est également gênant dans les magasins , il dépérit, il se gâte, il faut le remuer, et cette opération est coûteuse; ainsi plus on le garde, plus il donne de déchet, soit dans la quantité, soit dans le prix. Rien n'est plus contraire au commerce. Cette science si compliquée, si sublime, sur laquelle ont si bien écrit ceux qui ne l'ont jamais exercée, se réduit à une définition très-courte.

Le Marquis. Si elle est courte , elle est bonne pour moi ; je la retiendrai.

Le Chevalier. La voici. Vendre à son aise , acheter sans presse , voilà toute la science ; voilà toute la différence entre le fripier et vos valets de chambre. Le fripier achète vos habits , parce que vos valets de chambre veulent les vendre , et il les revend à ceux qui ont désir d'acheter. Pouvoir gai'der, avoir où garder, voilà la loi et les prophètes; cela n'est pas plus sublime. Le bié est la chose qui se peut le moins garder, qui prend le plus de place , qui coûte le plus à garder ; donc elle est la moins favorable au commerce. 4° Autre inconvénient. Le blé s'avise de venir au moude au beau milieu de l'été ; avant qu'il soit battu et remis dans la grange, ou a gagné la moitié de l'automne; ainsi son commerce dure depuis l'équinoxe d'automne jusqu'à celui du prin temps ; après ce temps les apparences de la nouvelle récolte ont déjà à peu près décidé de son sort , et les demandes ou l'envie de vendre cessent. Vous avez donc pour votre commerce la saison la plus contraire, la mer orageuse , les rivières ou prises par les glaces , ou débordées , les chemins impraticables par les neiges ou par les boues , les jours les plus courts , le temps le plus vilain.

Le Marquis. Voilà une réflexion bien neuve.

Le Chevalier. Pour vous, peut-être, ou pour vos écrivains; mais les rouliers , les boulangers , les commerçants la savent à merveille.

Le Marquis. Est-ce qu'on ne les a pas consultés?

Le Chevalier. Je n'en sais rien, mais souvenez-vous que même le plus grand sot peut répondre, si on le consultait ; mais il n'y a que le grand homme qui sache interroger. Cette contrariété de saison dans laquelle on est forcé de faire le commerce des blés , ne se rencontre ni dans celui des manufactures, qui peuvent choisir toujours le temps le plus favorable pour voyager, ni dans le commerce des autres denrées telles que le vin, les huiles, etc. dont la récolte, faite à la fin de l'automne ou dans l'hiver, laisse le printemps et l'été pour en faire le commerce. 5" Voici l'inconvénient peut-être le plus considérable : le blé vient

DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. — VIL Ui

partout , aucun royaume de l'Europe n'en est privé. Or la base de tout commerce est le non omnin fert omnia teJhis. Ainsi le blé, à proprement parler, nest le trésor d'aucune terre. J'appelle trésor une production particulière dont tous les hommes ont besoin , et qui ne se trouve pas dans tous les pays. Les métaux , les fruits des climats chauds sont de ce genre. Leur commerce en devient sur, constant, réglé. La Provence vendra toujours ses huiles à la Normandie , parce que la Normandie n'en a point de son cru. Ainsi ce commerce sera constamment actif d'un côté , passif de l'autre , tous les ans on en fera la demande d'un côté, et le débit de l'autre; cela ne saurait changer. D'après ce principe vous voyez que les vrais trésors de le France , en fait de productions du sol, sont les vins et les huiles. Tout le nord en a besoin, et tout le nord n'en produit point. Alors le commerce s'établit , creuse son canal, cesse dètre une spéculation et devient routine ; et les hommes même d'un esprit très-borné, qui ne savent jamais marcher que par routine, peuvent réussir à faire ce commerce. Supposez, par exemple, celui des vins de France avec Stockhobn. 11 est sur que Stockholm a besoin des vins de France et que son sol n'en produit point. Ainsi un marchand de Paris établit son correspondant à Stockholm et dort tranquille. Tous les ans l'un demandera , l'autre expédiera. Le Français ne court aucun risque s'il fait des provisions d'avance, ou s'il en fait une plus grande quantité qu'à l'ordinaire. Le débouché est sûr. S'il envoie trop en une seule expédition à son correspondant , il en est quitte pour retarder un peu les expéditions de Tannée suivante , et eu peu de temps ce vin se trouve débité à Stockholm et jamais en perte. Il prend le temps le plus favorable et le plus commode pour lui , soit pour acheter, soit pour expédier. Il ne craint point que son vin arrive après la nouvelle récolte , puisque la Suède n'eu fait point. Comparez à présent ce commerce avec celui des blés. Le Français ne sait pas d'abord si pour les blés il faut avoir ou non un correspondant à Stockholm. Dans des années on lui eu demandera , dans d'autres on lui en offrira , et le plus souvent on n'en voudra ni vendre ni acheter. Lorsqu'on en demande, peut-être le Français n'en a pas à assez bon marché pour en envoyer. Lorsqu'il en offre, peut-être il arrivera qu'on n'en a aucun besoin. C'est un miracle si le besoin et le superflu se rencontrent juste. Le Français négligera donc d'avoir un correspondant très-souvent inutile , et dans l'occasion il lui fait faute de ne le pas a\ oir. Si la Suède est dans le besoin , les demandes lui arrivent toujours conçues dans ces termes : Achetez à quelque prix que ce soit, mais envoyez au plus vite et surtout avant la lin du printemps, car après cette époque l'envoi est inutile. Cette limitation d'époque gâte tout ; elle oblige le négociant français à se presser ; si on devine son empressement , le prix des marchés augmente , les transports, les nolis doublent et ils absorbent tout le profit: et si par hasard le malheur veut qu'une navigation lente , un radoub , une voie d'eau , des

vents contraires aient retardé le vaisseau et qu'il n'arrive qu'après l'époque , on est sûr de vendre à perte et d'être ruiné. Appeler cela un commerce , c'est abuser des mots : ce n'est pas un conunerce , c'est un pillage où il ne faut que savoir être des premiers , se presser et risquer. C'est pourtant là toute la science du commerce des blés ; elle est diamétralement contraire à l'esprit du commerce qui exige qu'on ne se presse ni pour vendre ni pour acheter, et qui est plus utile à proportion qu'on risque moins. Comme le produit des blés est partout et que le besoin peut être partout, il faudrait donc avoir des correspondants partout ; comment les avoir? Quelle immense dépense en lettres très-souvent inutiles? comment s'assurer de la probité de tant de monde , établir la confiance, l'amitié? On ne peut donc en ces occasions qu'avoir recours aux plus fameux banquiers , dont la richesse ait rendu le nom connu dans toute l'Europe. Ceux-ci sont les seuls qui, ayant déjà des correspondants ou une réputation établie partout , quoique pour d'autres objets de commerce , peuvent et veulent se charger aussi de l'achat des blés; mais leurs correspondants se trouvent souvent novices et inexperts dans ce commerce ; les fautes et par conséquent les pertes se multiplient. Il faut alors s'assurer d'un grand profit pourles compenser. Voilà pourquoi toutes les fois qu'il s'agit de blé on entend parler de monopole , et qu'on n'en a jamais entendu parler sur les toiles, les cuirs, les sucres, les vins, etc. Le marchand de vin dont nous parlions tantôt, s'il est petit et faible en moyens, fera un petit commerce avec Stockholm, mais il le fera ; son petit commerce ne nuit point à un plus grand , ni n'en reçoit aucun échec. Deux maîtres d'hôtels de deux seigneurs , l'un français, l'autre suédois , sont en état de le faire; il est même plus lucratif s'il est fait en petit. L'économie , la probité le font prospérer; il s'agrandit et donne de quoi vivre aux deux commerçants. Mais pour le commerce des blés, il faut chercher les mains les plus puissantes et les bras les plus longs dans tout le corps des commerçants. Il n'y a qu'eux qui puissent avoir les plus fraîches nouvelles d'une mauvaise récolte dans tel ou tel royaume , et par conséquent être les premiers et prévenir. Ainsi, en faisant seuls ce commerce , ce n'est pas qu'ils s'en emparent , c'est qu'on le leur laisse. Souvent même on les prie à genoux de vouloir s'en mêler. Le petit marchand est sur d'y perdre. Le grand négociant risque, mais il peut gagner, et soyez sur que ce commerce n'est jamais fait par de petits marchands ; et si vous en voyez qui s'en mêlent , croyez qu'ils ne sont que commissionnaires de plus grands : ils ne sont pas assez sots d'en courir les risques pour leur compte et se réduire d'un seul coup à la mendicité. Si le risque est grand, tous les profits sont en proportion des risques. Comme la vue du risque fait élaguer la foule , on reste seul et voilà le monopoleur. C'est la nature de la chose qui le crée , ce n'est ])as la malice des hommes ; mais les hommes veulent se croire plus de malice qu'ils n'en ont; ils sacri-

fient volontiers l'opinion de leur probité à la vanité d'une astuce qu'ils n'ont pas. Voilà en général les embarras et les diflQcultés du commerce extérieur des blés. Voyons ceux de l'intérieur. 6" Toute la France produit du blé. Il est vrai qu'il y a des provinces plus ou moins fertiles , mais il n'y en a aucune qui dans une bonne récolte n'en ait assez du sien , et aucune qui dans une mauvaise n'ait besoin de celui des autres. Voyez en cela la différence immense qui se trouve entre le blé et le vin. Deux ou trois provinces donnent les plus célèbres , quelques autres le moins bon , le reste se consomme dans le pays qui le produit. Dans ces vins il y a des degrés de qualité. Pontac , le clos de Vougeau , la Romance ; voilà les vins cardinaux de ce sacré collège. Trouvez-vous qu'en blé , il y ait quelque canton sur la terre qui produise constamment le pain que doivent manger à leur table tous les potentats de la terre ? un blé qu'on vous demande avec instance et qu'on paie dix fois , vingt fois plus qu'un autre blé? Le blé a presque partout le même goût ; semblable en cela aux éléments , il est toujours un besoin , jamais une recherche nécessaire à l'homme. Ingrat au commerce , il n'est ni le trésor ni la richesse d'aucun pays ; il en est le soutien. Vous faites le commerce de vins dès que vous avez un ami en Bourgogne. Vous faites celui des huiles ayant un ami en Provence ; ce commerce est connu , il a une route connue , tout le monde s'y entend. Les détails les plus minutieux sont nécessaires pour obtenir quelque épargne , et c'est cette épargne qui donne le profit. Croiriez- vous qu'il y a une grande différence à avoir un bon ou un mauvais charretier?

Le Makquis. Je croyais que les bons étaient ceux qui juraient le moins?

Le Chevalier. Et qui savaient le mieux garantir leurs marchandises; et ce détail qui parait très-aisé coûte l'expérience delà vie entière à apprendre, non pas à un dSewton, mais à un charretier : et les Newtons, quand la nature en produit, ne font pas le métier de charretier. Ainsi donc, lorsqu'un commerce a une source constante et des canaux par lesquels il s'écoule , il est aisé de le régir. Mais s'il n'a pas une source fixe et connue , et qu'on ne sache ni d'où on le tirera , ni où on l'adressera, comment pourra-t-on l'exploiter? Où placerez-vous vos correspondants en blé ? Vous avez à la vérité quelques provinces plus abondantes, telles que la Brie, la Picardie, la Beauce, le Soissounais ; mais ces pays euxmêmes peuvent manquer de blé et en demander à des provinces en général plus stériles. Cette impossibilité d'avoir tant de correspondants sûrs, intelligents, affidés, fait qu'on abandonne cette spéculation intérieure aux rouliers, aux meuniers et aux boulangers, qui la font très en petit par eux-mêmes et pour leur compte. Ainsi, comme le commerce extérieur de l'achat des blés est trop vaste et tellement grand, tellement risquable et difficile, qu'il engendre par sa nature même le monopole , le commerce intérieur fait de proche en proche est au contraire trop {Mélanges t. ii.) 8

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