‹ Necker, Sur la legislation et le commerce des grains. Montyon, Quelle influence ont les diverses especes d'impots sur la muralite, l'activite et l'industrie des peuples. J. Bentham, Lettres sur la defense de l'usure, Precedes de notices historiques sur chaque auteur, et accompagnes de commentaires et de notes explicativesChapitre 11 sur 96 · ALIAM · texte numérisé non relu

ALIAM

petit ; et administré par des mains avides, par des hommes indigents et rusés, il doit engendrer les friponneries. Étes-vous las de compter les inconvénients du blé?

Le PréstdEjSt. ^ou pas moi ; je vous écoute avec attention, et nous en sommes à l'article sixième.

Le Marquis. Je n'en dirai pas autant. Je commence à me dégoûter tellement du blé, que je crois que j'en reviendrai aux glands, illustre et fort amère nourriture de nos premiers pères.

Le Chevalier. En attendant de vous voir réinstallé dans l'âge d'or, M. le président continuera de compter. 7" Vojons comment il faut s'y prendre pour faire ce commerce actif des blés de France à l'étranger, tant désiré et tant prôné. Il s'agit d'enlever le superflu des blés de toute la France, sans en ôter le nécessaire. L'idée seule de la délicatesse de cette opération efifraie. Il s'agit pour ainsi dire d'enlever l'épiderme de toute la France sans toucher à la peau qui est sensible et qui fait crier : cela est-il possible? et n'est-ce pas là la véritable cause des éternelles criailleries du peuple, dès que l'on touche un peu au commerce des blés? Le peuple n'est pas absurde et imbécile, comme les écrivains, toujours prodigues en louanges, lui fout l'honneur de le lui dire à tout instant ; mais il est sensible, et lorsqu'on touche à sou nécessaire, il crie. Il u'y a pas non plus tant de méchants qu'on le pense. Ces monopoleurs, ces usuriers, ces monstres qui font des enlèvements de blé, qui le resserrent, qui affament une province sans pitié, sans miséricorde, par pure avidité de gain, ne sont pas si communs. Mais lorsque l'opération est en ellemême difficile, délicate, scabreuse, U est impossible de ne pas faire du mal \ Si l'on rapportait toujours aux lois de la nature les positions où

' 1° Nous opposerons à l'Auteur sa propre comparaison. Il n'est pas question ici d'enever l'épiderme, mais de le laisser se détruire et se renouveler tout seul , eonime il se détruit et se renouvelle dans le corps humain. La seule action de lair et des corps environnants, le mouvement, la transpiration et tout le système de l'économie animale usent l'épiderme insensiblement, sans qu'il soit besoin d'appeler de temps en temps un chirurgien qui le sépare de la peau. Il en est exactement de même dans le corps politique eu état de santé et de liberté. Le superflu en blé s'écoule insensiblement, et se régénère, et il ne s'écoule que le superflu, parce que sitôt qu'on touche au nécessaire, le consommateur national le défend en donnant un prix assez haut pour le retenir. La peau n'est donc jamais enlevée.

Mais en suivant la comparaison de l'Auteur, veut-on savoir les effets de sa législation sur le corps politique ? Les voici. Dans la folle persuasion qu'il fera mieux que la nature, et dans la crainte qu'en enlevant l'épiderme ou n'enlève la peau, il enduit le corps d'un vernis qui le défend, à la vérité, de l'action des corps environnants, mais qui empêchant l'insensilile tian>|)ii ation , un (\v^ moyens les plus j)uis3ants que la nature emploi»' pour la conservation île r.uiimal, détruit ou affaiblit par dei^rés l'orijanisatioii et la santé. Ce vernis est la déf<;nse d'exporter, ou les droits qui emj)écheiit l'exportation tlu superflu. Si !<-s comparaisons ((ue 1 .\uteur emploie si libéralement prouvent quelque chose, nous o'îons dire que l'ii-age. que nous faisons de la sienne, est bien plus juste et bien plus confornu' à la véiite.

2" L'apologie que l'Auteur fait ici du peuple (|ui crie contre les conuneryants en blé, n'est qu'un lieu commun, «lont il se seit pour capter la bienveillance des Lecteurs, sans

l'on a la bonté d'accabler les autres d'injures, l'on se tromperait bien moins dans ses jugements. En effet, comment s'y prendre pour n'acheter que le seul superflu? La méthode la moins mauvaise serait d'acheter une partie des blés que les gros fermiers ont remis dans leurs granges, et c'est précisément la méthode défendue. Il faut, selon les ordonnances, acheter tout au marché.

Le Marquis. Ces lois sont absurdes, et il faut les abroger.

Le Chevalier. Tout doucement. Ces lois, ces ordonnances tiennent au système entier de la législation des blés de nos ancêtres. Ils en\isageaient le blé comme un objet d'administration ; nous en voulons faire un objet de commerce. Il est certain que ce qui est sage et utile sous un point de vue, devient absurde et nuisible sous un autre ; mais comme l'ancienne police est encore en vigueur, parlons de l'état actuel. Il est certain qu'à présent on ne peut acheter le blé qu'au marché, et qu'on met en prison ceux qui enarrhent, accaparent et l'achètent des fermiers de la main à la main. Dans ce marché, c'est un point capital de laisser ignorer qu'il y aura un nouvel acheteur chargé d'une forte commission. Si cela transpirait, à l'instant les vendeurs augmenteraient le prix, et l'achat ne serait plus avantageux à faire. Or qu'arrive-t-il? Dans tous les marchés qui se tiennent périodiquement toutes les semaines ou tous les quinze jours dans les bourgs ou les villages des différentes provinces, les fermiers qui y envoient kur blé savent d'avance, avec la plus incroyable précision , la quantité qu'on en apportera et celle qui s'y vendra. Une longue habitude le leur a appris. Comme la quantité des consommateurs est presque toujours la même, et qu'on sait quels sont les villages qui

y croire lui-même. Il est impossible qu'avec le goût de l'autorité qu'il montre dans tout son ouvrage, il fasse sérieusement si grand cas de l'opinion du peuple, lorsqu'elle est opposée aux opérations du gouvernement. Le peuple n'est pas méchant, mais il est aveugle lorsqu'il crie contre les commerçants en blés, et qu'il pille les magasins, parce qu'il décourage l'Agriculture qui le nourrit.

3" L'auteur qui établit qu'il est si diflicile de savoir si le blé qu'on enlève est un nécessaire ou un superflu, est l'épiderme ou la peau, accorde sans raison au peuple le don de faire cette subtile distinction. En effet, les cris du peuple ne peuvent être raisonnables, qu'autant qu'il est sûr que le blé qu'on enlève est nécessaire , et non superflu pour l'État entier. 11 nous semble pourtant que cette connaissance n'est pas plus aisée à acquérir pour le peuple que pour le gouvernement, et pour les écrivains économiques, à qui l'Auteur la refuse entièrement.

Enfin, je ferai remarquer que M. le Chevalier, qui ne se laisse pas effrayer par les contradictions, condamne lui-même les cris du peuple, en justifiant les commerçants. // ne faut pas, dit-il tout de suite, accuser les commerçants de monopole et de friponnerie , vices qui ne sont pas si communs. Mais cette accusation de monopole et de friponnerie, est précisément celle que fait le peuple, lorsqu'il jette les cris que l'auteur des Dialogues justifie; car le peuple crie contre le monopole. Comment M. le Chevalier peut-il justifier en même tems les cris du peuple, et ceux que le peuple accuse de monopole .' S'il n'y a point de monopoleurs, le peuple a donc tort de crier si facilement au monopole ; et si le peuple a raison de crier au monopole et à la friponnerie, il y a donc des monopoleurs et des fripons. Quand on se contredit, il faudrait au moins que les deux propositions contradictoires ne fussent pas dans la même page , et presque dans la même phrase. {Réfutation de l'abbé Moretlet, pp. 268, 309 et 270.)

116 GALIAM.

Yieiineul régulièrement s'y pourvoir, le débit ne varie point. Les vendeurs ne veulent pas avoir rinconynodité de remporter des blés chez eux. Ainsi ils prennent leurs mesures justes et si justes, qu'à peine reste-t-il trois ou quatre sacs de non- vendus sur deux cents dans un jour de marché. Ainsi supposons qu'on ait porté à un marché trois cents sacs de blé selon l'estimation du débit ordinaire. Le commissionnaire arrive, il fait agir trois ou quatre personnes pour mieux cacher son jeu, offre quelque chose de plus et s'empare de cent sacs de blé. Voilà le tiers des manants du village dans un terrible embarras ; ils n'ont laissé que deux ou trois jours de provision dans leur famille ; ils étaient venus dans l'intention de s'approvisionner pour la quinzaine. Attendre le marché suivant est une chose impossible. Que faire? Ils crient, ils jurent contre le magistrat municipal qui, oubliant les soins de sa municipauté, a laissé acheter l'étranger avant le citoyen. Le magistrat fâché, embarrassé, promet gravement et non sans peur une plus grande vigilance à l'avenir. Il informe , verbalise et mande à 1 intendant que son marché a manqué dans la semaine. L'intendant en écrit en cour; mais personne ne dit qu'il n'a manqué que dune centaine de sacs tout au plus. Cela ne s'est jamais écrit. La grande nouvelle qu'un tel marché a manqué de blé arrive donc sèchement à la cour, et le ministère y fait attention. En attendant, les paysans, restés sans blé, ont faim, ils courent promptement dans les autres marchés d'alentour, ils y arrivent contre toute attente, les affament et les font manquer à leur tour. La nouvelle répandue qu'un marché a manqué, court cependant de bouche en bou che et de marché en marché. Elle cause un liaussement de prix subit, et donne au paysan la double peine d'aller dans" plus d'un marché s'approvisionner ou de courir aux plus éloignés. Le contre-coup du besoin se communique à la ronde, s'étend et s'élargit. D'un autre côté, les vendeurs, qui ont vu que dans une semaine le blé a manqué au marché, et que le peu qu'on y avait apporté a été à l'instant acheté, en apportent plus qu'à l'ordinaire la semaine suivante. Mais la commission est faite, personne autre que les pratiques ordinaires n'achète : nouveaux cris, il faut remporter le blé ou en baisser le prix et le vendre à perte. D'autres ordonnances de police empêchent de le remporter, même de le garder quand il a été une fois exposé au marché, et voilà les vendeurs ruinés. Que des cas pareils arrivent dans trois ou quatre marchés, vous verrez la cherté, l'alarme, la désolation se répandre sur une province entière. Ainsi que vous vo>ez quatre à cinq gouttes de pluie qui tombent sur un bassin d'eau dormante , y engendrer des cercles dont les petites vagues allant jusqu'au bord, revenant et se croisant , mettent en mouvement et agitent la surface entière de l'eau; de même un achat de cin^iou six cents sacs de blé extraordinaire, s'il tombe inopinément sur différents marchés, sufïit pour troubler toute unepro\ince pendant un temps considérable.

DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLES — Vil 117

Le Marquis. Mais c'est pour une bagatelle.

Le Chevalier. Une bagatelle! Croyez- vous que ce soit une bagatelle pour une famille de rester cinq ou six jours sans pain ? Vous ne prenez pas garde que le pain est un trop grand besoin de l'homme. Ce besoin général, continu, pressant, est précisément ce qui rend le blé le moins propre au commerce. J'entends souvent dire à des gens qui se croient de l'esprit, qu'il ne faut pas plus s'embarrasser du blé que des cuirs dont on fait les souliers ; qu'aucune ordonnance de police n'a veillé sur les souliers, et que pourtant on n'est jamais allé nu- pieds.

Le Marquis. Cela est vrai , et cette raison m'a toujours paru bonne. Est-ce que vous ne la trouvez pas de même ?

Le Chevalier. Non, assurément.

Le Marquis. Et pourquoi? Les souliers ne sont-ils pas presque aussi nécessaires que le pain ?

Le Chevalier. Je veux vous accorder cela ; mais quaud le besoin de l'un et de l'autre serait également grand , celui des souliers n'est pas aussi pressant. Voilà où git la cause de l'équivoque. Vous avez trèsgrand besoin de souliers, je l'avoue ; mais si vous êtes accoutumé à jeter ceux que vous croyez usés , vous les ferez encore traîner vingt jours et plus , si par un hasard votre cordonnier, manquant de cuir, ne peut pas vous en fournir de neufs. Pouvez-vous faire traîner de même une livre de pain vingt jours entiers dans votre maison ? Non , certainement. Le pain est une chose qui ne s'use pas , mais qui se consomme. Il se consomme à l'instant , et le besoin s'en renouvelle deux fois par jour dans les corps les plus faibles, et trois ou quatre fois dans les corps plus robustes. Voilà ce qui excite la cupidité et ce qui empêche le commerce honnête et louable, le seul bon et utile dans un état. Les hommes tournent toute leur malice, épuisent leur astuce sur un objet si pressant, et, sûrs d'en tirer un immense profit , ils tâchent d'exciter le trouble par des idées de cherté, de disette. JIs n'emploient point autaut d'astuce sur le commerce des cuirs , car ils en seraient les dupes. Ainsi tout autre commerce va de soi-même, parce que dans tout on a quelque espace de temps, et cet intervalle suffit pour remettre l'équilibre. Mais l'approvisionnement du pain est pressant , il faut y veiller, l'équilibre arriverait trop tard et lorsque le peuple serait déjà mort de faim.

Le Président. Monsieur, ce que vous dites est bien juste ; mais je ne puis pas comprendre comment un si petit objet, tel que l'achat d'une centaine de sacs, peut être regardé comme un grand mal ?

Le Chevalier. Ah ! Monsieur, je vois bien ([ue vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une famine. Vous la croyez un mal universel ; détrompez-vous , elle n'est que l'affliction universelle du mal que souffrent quelques particuliers. Dans la famine, les riches, les gens aisés ne souff'rent point. Les vendeurs gagnent même, mais tous frémissent à la vue du spectacle le plus affreux. On voit des gens mourir de faim : on

ils GALIAM.

voit, errant dans les rues, des spectres, des squelettes hideux, au teint li\ideet bruni, aux yeux luisants de larmes, aux cheveux hérissés, couverts de haillons et de vermine ; d'un pas chancelant vous les voyez venir à vous, et dune voix éteinte allonger avec peine une main tremblante et vous demander du pain ; et quelquefois au moment où vous vous disposez à les secourir, vous les voyez tomber à vos pieds et expirer sur-le champ. C'est là ce que j'ai vu; c'est là ce qu'on appelle une famine. Reprenons un instant notre comparaison du pain avec les souliers. Si le cuir venait à manquer, il serait bien gênant de se servir de sabots, mais on s'en servirait, et ce spectacle finirait par être moins touchant que risible. Je vois d'ici vos jolies femmes en sabots

Le Marqijis. Elles en seraient ma foi plus piquantes... Mais, oui, on finirait par en rire.

Le Chevalier. Je vous dirai la même chose de toute disette qui causerait une tragi-comédie. Si les étoffes manquaient et qu'on s'habillât de serge, on se plaindrait; mais croyez-moi, l'on n'en conterait pas moins fleurette aux plus belles dames vêtues en Sœurs grises.

Le Marquis. Ah ! dans ma jeunesse, cela aurait été une raison de plus. . Une Sœur grise ; vous badinez. . . il n'y a rien de si appétissant. . . Je me souviens qu'une fois dans un hôpital à l'armée

Le Chevalier. Oui, vous avez vu dans les hôpitaux des Sœurs grises charmantes, mais vous y avez vu aussi les cruelles maladies que cause la mauvaise nourriture. Ainsi, récapitulons le discours. Le mal réel de la famine tombe sur un petit nombre ; mais le sentiment de la compassion pénètre tous les cœurs, les âmes les plus dures en sont émues, l'n seul, mourant de faim dans une rue, attriste et jette dans la désolation une ville entière qui aura diné.

Le Marquis. Mais ne pourrait -on pas substituer une autre nourriture au pain?

Le Chevalier. Des croûtes de pâtés, n'est-ce-pas?

Le Marquis. Vous voulez toujours persifler. Mais la viande, les herbes, les laitages, ne peuvent-ils pas alimenter le i>euple au moins peu dant quelque temps ? Les gens du bas peuple ont un estomac de bronze ; ils digèrent tout. |^

Le Chevalier. Ils digèrent tout , mais avec du paiu. La force de cette habitude est si grande, si étonnante, qu'on ne saurait la concevoir. J'ai eu le malheur d'en être témoin. Sans pain on ne peut |)liis rien manger; et si la faim fait manger, on ne peut rien digérer. Ine fièvre épidémique et mortelle attend quiconque ose imaginei' d'échapper à la famine autrement qu'en se procurant du pain, et cette mort est encore plus effrayante que la première, elle devient contagion.

Le Président. Monsieur , plus je réfléchis sur ce que vous venez de dire , plus je vois que, selon vous, le trouble, l'alarme , la disette ne seront causés dans une province que par les achats faits pour ainsi dire

à la dépourvue dans les marchés. Si l'on permettait les cnarrhements ou les achats en gros dans les granges des fermiers , il n'arriverait aucun trouble et les marchés ne manqueraient point. Un fermier, qui a mille setiers de blé de sa récoite, n'en envoie qu'une vingtaine à débitera chaque marché ; s'il en vendait en gros cinq cents à un marchand étranger, cela ne l'empêcherait pas d'envoyer toujours au marché les petites quantités ordinaires : ainsi il ne ferait que se débarrasser du superflu.

Le Chevalier. Cela est vrai.

Le Président. L'ancienne loi de ne pouvoir vendre qu'au marché est donc bien mauvaise?

Le Chevalier. Vous voulez dire bien bonne. Ce qui répond à l'objet auquel on l'a destiné est toujours bon. Nos ancêtres ont fait une loi pour empêcher que le blé ne fût une affaire de commerce. Cette loi remplit parfaitement son objet , elle est donc bonne. Elle le remplit si bien, que tant que l'on y tiendra la main et qu'on la fera exécuter, soyez sûr qu'il est impossible , absolument impossible , qu'il se fasse aucun commerce de blé en gros ; et cela est si vrai que, dans tout ce qui s'est fait de commerce d'exportation dans ces dernières années, tout le blé sans exception a été acheté en contravention de cette règle et hors des marchés. Il est plaisant qu'on se soit donné des peines infinies pour rechercher ce qu'on appelle abus, monopole, enarrhement, pendant qu'il est démontré qu'il est impossible de faire autrement aucun achat pour le commerce. Malheur à ceux qui auraient voulu en faire selon les règles.

Le Président. Rien n'est plus certain. Il vient d'arriver dans plusieurs provinces des aventures qui le prouvent. De maladroits commissionnaires, qui ont voulu acheter dans les marchés de très-petites quantités de blé pour l'étranger ou même pour l'approvisionnement de la capitale, ont pensé être lapidés parle peuple ameuté.

Le Marquis. Mais, Chevalier, c'est bien par ironie que vous dites que cette ordonnance est bonne : c'est comme vous diriez qu'un poignard est bon, si la lame en était de Turquie.

Le Chevalier. Et je dirais bien.

Le Marqlis. Sans doute, mais l'intention serait mauvaise, si avec ce bon couteau on avait égorgé du monde.

Le Chevalier. N'appelez pas ironie le dessein de parler avec précision. La loi est toujours bonne, puisqu'elle a rempli l'objet.

Le Marquis. Bonne tant qu'il vous plaira , mais l'objet est détestable. Vouloir détruire et couper dès la racine tout le grand commerce des blés et vous trouvez cela bon?

Le Chevalier. .le ne dis rien encore; notre discours était sur les avantages et les désavantages du commerce des blés. Je vous ai prouvé que dans l'état actuel les achats sont impraticables, et qu'en général l'en treprise d'ôter le seul superflu et de laisser le juste nécessaire' dune

denrée qui vient partout, dont on a besoin partout, dont le produit est peut-être inégal partout, est une entreprise d'une extrême difficulté. Je conviendrai avec vous que nos ancêtres ont voulu éteindre tout commerce de blé. S'ils ont eu raison ou tort, c'est une autre affaire que nous examinerons bientôt; mais rendons -leur la justice d'avouer qu'ils avaient imaginé l'ordonnance la plus efficace pour cet objet ; et permettez-moi de vous observer qu'il serait bien extraordinaire qu'ils eussent fait une si grosse méprise, et manqué à tel point d'esprit qu'on le dit, en se décidant contre le commerce des blés, pendant qu'ils ont vu avec tant de justesse les moyens qu'il fallait y employer ' , Mais il me reste à dire encore quelque chose sur la nature du commerce des blés.

Le Marquis. Encore ! vous ne finirez donc plus ?

Le Chevalier. Nous avons vu les difficultés de l'achat; voyons les difficultés du débit. Il est de règle dans la théorie du commerce que le [>lus avantageux et le plus lucratif est toujours celui qui se détaille le moins, et qui fait le plus promptement passer une grosse somme de la main du consommateur à celle du vendeur. Le profit du commerce ne se réalise que dans le dernier passage de la main du dernier vendeur au consommateur. L'opération ne finit que lorsque le consommateur achète. Le reste n'est que passage, vente et revente d'une main intermédiaire à l'autre ; plus il y en a, plus elles sont nuisibles. Elles absorbent le profit du producteur et augmentent la dépense du consommateur. D'après ce principe, les pierreries sont à cet égard, de même qu'à plusieurs autres, la matière la plus profitable au commerce. Dans une matinée un bijoutier vend un diamant de trente mille livres. Voilà en un instant trente mille livres de rentrées dans sa caisse. Ainsi une douzaine de marchands de pierreries suffit au luxe entier du plus grand royaume. Examinons à présent la vente du pain ; il n'est point de débit d'un plus minutieux détail. Tout le monde veut le manger frais, on n'en achète que la consommation de quatre jours au plus , elle est égale dans le riche et dans le pauvre : ainsi des milliers d'hommes sont obligés de perdre toute la journée à détailler et à gagner sou à sou la valeur d'une fournée de pain. Lorsque vous faites un habit , le marchand de drap d'un seul coup vous en vend pour dix louis d'or. Le marchand de dentelles vous en fournira dans

' Voilà une étrange preuve de la bonté de l'administration du commerce des blés dans les anciens teras, que de dire que dans ce système de gêne et de contrainte, on a pris de fort bons moyens d'enipêclier le commerce des blés en gros; comme s'il était fort difficile de trouver des moyens de rendre les hommes esclaves, quand on a la force en main et qu'on en abuse. Quelqu'un a dit quV// a pris de fort bonnes mesures pour que tout (illcit mal; mais ces mesures sont bientôt trouvées, et il ne faut pas grand esprit pour cela.

Entin voici la parodie du raisonnement de l'Auteur, car je ne crois pas quil soit nécessaire de le réfuter sérieusement. Les colons de l' Amérique coupent un pied à leur esclave pour l'empêcher de s'enfuir. C'est un préjugé qui doit nous empêcher de les condamner légèrement , que la justesse aicc laquelle ils voient le moyen de rendre son escla\'age éternel. {Réfutation de l'abbé Morellet, p. 83, 84.)

une seule matinée pour cent louis , qui rentrent dans sa caisse et qui ne font qu'un seul article sur son livre. Mais dans cette même matinée vous n'aurez acheté que pour quinze ou vingt sous de pain, et il ne vous en fallait pas davantage. Méditez un peu sur cette énorme dispropor tion; vous verrez quelle quantité d'hommes doivent consacrer leur vie entière à ce débit minutieux. Il faut qu'ils en retirent leur nourriture ; et n'étant pas les producteurs, ils ne sont pas les êtres les plus chers à l'État ; ils ne sauraient être une source de richesses , puisque la richesse n'est que dans la production. Ils ne sont qu'un poids nécessaire et un défaut incurable à la constitution humaine. Ainsi à cet égard le pain le cède non- seulement à toutes les manufactures, mais encore à la plupart des autres denrées. Grands , petits , riches , pauvres , tous achètent le pain en détail. Il faut la rencontre d'un terrible repas de noces ou quelqu'autre calamité pareille pour qu'un maître d'hôtel se voie obligé d'acheter pour cent francs de pain dans un seul jour. Si l'on faisait des provisions de pain comme on en fait de vin , le détail ne serait pas si grand; mais je parierais qu'à cet instant il y a pour plus de quatre mille francs de vin dans votre cave, et qu'il n'y a pas pour plus de quinze francs de pain dans votre office.

Le Marquis. Je ne parierais pas, car j'aurais perdu.

Le Chevalier. Ainsi la vente du pain en détail ne peut se comparer qu'à celle des viandes fraîches; encore la viande a-t-elle une incommodité de moins. C'est une marchandise qui marche toute seule sur ses pieds; ainsi le transport d'un bœuf vivant ne coûte presque rien, et celui de quatre quintaux de farine coûte beaucoup. De plus, tous ceux qui font usage de viande mangent aussi du pain, tandis qu'une immense quantité de peuple , surtout dans les campagnes, consomment tous les jours du pain et ne flairent pas de la viande six fois dans toute l'année. Mais ce n'est pas tout.

Le Marquis. Quoi ! encore un autre inconvénient de débit?

Le Chevalier. Et digne d'une grande réflexion. 'J'out le monde achète le pain à crédit : le riche par faste, le pauvre par indigence. Or calculez le temps perdu à tenir registre des tailles , le retard de la rentrée des fonds, les pertes et les déchets. Calculez les disparitions des pauvres et les interminables tableaux des créanciers de la succession d'un grand seigneur : et plaignez les boulangers. Un homme de bien , plein de zèle et dénué de toute expérience, a publié ces jours passés une brochure, la seule que le hasard m'ait fait rencontrer sur une cheminée. J'y ai jeté un coup d'oeil : elle était destinée par l'auteur à avertir les honnêtes gens qu'on devait se révolter. '..

Le Marquis. Quoi ! il excitait les honnêtes gens à la révolte ?

Le Chevalier. 11 ne disait pas cela, car il ne savait ce qu'il disait , ni ce qu'il voulait dire; mais il voulait nous prouver par un très-joli calcul, appuyé même des essais qu'il en avait faits, qu'on pouvait don-

ner le pain à un tiers de moins de ce qu'on le vend. La conséquence directe de son livre devait être qu'il faut lapider les bouïangers. Mais par une figure de rhétorique qu'on appelle réticence, celte conséquence n'y était pas prononcée. Au reste son calcul était charmant. Il n'avait omis qu'un seul petit article. *

Le Marquis. Lequel?

Le Chevalier. Il avait oublié net tous les frais , les dommages, les (iéchets des cas fortuits. 11 calculait très-bien , par exemple , la dépense de l'entretien ordinaire d'un àne au moulin ; il oubliait que cet âne était sujet à la mort tout aussi bien qu'un homme de lettres, à ce que ditSalomon: Swiilisest inleritus hominis etjamentorum. Il calculait le loyer ou la construction d'un magasin , d'un moulin , d'un four ; il oubliait les réparations, il oubliait les fraudes de toutes espèces, les faillites, les procès, etc.

Le Présideint. Et comment a-t-il pu oublier cela?

Le Chevalier. Parce que dans le court espace de temps employé au petit nombre d'expériences et d'essais qu'il a faits , il ne lui est arrivé aucun cas fortuit et qu'il a cru qu'il n'en existait pas.

Le Président. Mais comment aurait-il pu les calculer?

Le Chevalier. -Les cas fortuits sont des hasards pour un particulier et paraissent alors aussi difficiles à prévoir qu'à calculer ; mais prenez les en masse , réunissez tous les cas fortuits qui arrivent dans une année à toute une classe d'hommes , ou à toute une nation ; alors le hasard est une quantité constante , réglée , périodique , toujours égale ou dans l'année, ou du moins dans un court espace d'années. Ces hasards influent sur le prix des choses et en font partie ; sans cela tous les négociants seraient ruinés, non pas tous dans la même année, mais à leur tour et selon que la chance du malheur leur arriverait. Les hommes sont parvenus à évaluer la quantité de ce dommage , comme ils ont évalué le prix de toutes les choses. Ils y sont parvenus par une approximation, à force de temps, d'habitude, d'expériences douloureuses, et surout par cette force d'équilibre moral qui consiste à s'entre-pousser et à se renvoyer les pertes de l'un à l'autre tant qu'on a de force et d'haleine. C'est pour ainsi dire la nature et l'instinct qui savent résoudre ces problèmes d'immense complication contre lesquels tout calculateur échouerait. Cette nature, à la longue, a dit que la masse des hasards sur le blé et sur le pain constituait a peu près le tiers en sus des dépenses ordinaires , et voyez comme le Moniteur des hommes de bien avait rencontré juste, sans s'en apercevoir : il avait trouvé que le pain, ces mois derniers, ne coûtait de dépense ordinaire que deux sous trois liards la livre, et il avait raison ; ajoutez le surplus des hasards, et vous trouverez le prix du marché. On le vend quatre sous.

Le Président. Vous faites donc entrer les cas fortuits dans l'évaluation du prix d'une denrée?

DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. — VII i'I.i

Le Chevalier. Sans doute.

Le Présideint. Et même les vices des hommes, à ce qu'il me parait. car vous parle/ de fraude, de vols, de procès?

Le Chevalier. Vous m" humiliez en me faisant convenir de cela.

Le Présideiv'T. Comment vous humilier î ce n'est pas sûrement mon intention.

Le Chevalier. C'est cependant ce que vous faites. Il faut dire les choses comme elles sont. Si l'auteur de la hrochure dont nous venons de parler, et ceux de semblables écrits sont tombés dans l'erreur, la cause en est belle et ne doit point les faire rougir. Un enthousiasme vif et innocent d'amour pour les hommes, une fois entré dans leur cœur honnête et vertueux, a enfanté dans leur tète un monde idéal. Tout est peint en couleurs riantes dans ce tableau du monde qu'ils ont dans l'imagination ; ils s'y voient et ils croient y voir la nature entière. Les \\ces, les passions injustes en ont disparu, parce qu'elles ne se trouv-ent pas dans le petit cercle de leur société. Les rouliers, les menuisiers, les boulangers sont pour eux une classe de héros.

Le Marquis. Pour cette fois l'héroïsme aurait été se loger bien bas.

Le Chevalier. Il ne pourrait avoir de meilleur logement, s'il était aussi commun et aussi répandu qu'ils le croient. Voyez à qui rauteur adresse la parole. Aux honnêtes gens qui veulent le bien. Il serait bien honteux du petit nombre de ses auditeurs, s'il les voyait seuls rassem • blés autour de sa chaire. Rendons donc justice à la vérité et à ces écriT vains ; c'est leur cœur et non leur expérience qui a tracé les idées de leur imagination. Vous m'humilieriez trop si vous me soupçonniez d'avoir le cœur moins bon et l'âme moins honnête qu'eux, et cela parce que vous m'auriez forcé de convenir que l'idée que j'ai des hommes est très-différente de la leur.

Le Marquis. Que dites- vous là? vous nous faites tort et vous vous en faites aussi. Vous ne leur cédez pas en sentiments et vous les surpassez en connaissance des hommes. Si vous voulez même que je vous le dise (^car je suis franc), avec toute leur vertu, la bonté de leur âme et la pureté de leurs intentions, des gens comme cela me paraissent très-pernicieux et très-condamnables. Dans une matière aussi délicate, faire des fautes de calcul, se tromper sur la connaissance des hommes, et avec cela écrire, bavarder, semer des propos, exciter des désirs injustes, cela peut tirer à conséquence, cela est fort mal à eux. Mais d'oîi peut venir la rage de parler de choses qu'ils n'entendent point, et pourquoi se mêler de celles où ils n'ont rien à faire? Que veulent-ils?

Le Chevalier. Le bien des hommes, soyez en sûr. Aucun deux ne parle de l'administration par cupidité ni par un vil intérêt; la plupart même renonceraient généreusement aux charges qu'on voudrait leur offrir. Leur zèle est pur, leur enthousiasme est innocent, leurs erreurs sont involontaires.

iU GALIANI.

Le PRÉsroENT. Mais permettez que je vous interrof?e à mon tour. Trouvez-vous la raison d'un enthousiasme si noble et si déplacé?

Le Chevalier. >e la connaissez- vous pas? Dans la bonté du gounement même. Comme dans la belle saison vous voyez éclore dans les champs bien cultivés, au souffle du zéphire, à la tiédeur d'un air pur et serein, mille fleurs printannières qui sans être semées ni attendues émaillent pourtant les prés de toute part par leur brillante couleur ; de même, ;; asun gouvernement doux et tranquille, dont le souffle pour ainsi dire féconde, fertilise et échauffe tous les esprits, les hommes abandonnent les disputes épineuses et acariâtres qui servaient de prétexte à la persécution et à l'intrigue, et tournent leur imagination vers leur bonheur commun. Chacun en parle comme il sait et s'aide comme il peut. Le gouvernement indulgent, laisse tout dire, et pardonne en faveur de l'intention. Cette bigarrure étrange et diversifiée de plantes de toute espèce, parait devoir faire tort aux épis; il ne faut pas le craindre. LUes se fanent à l'instant, passent vite et rien n'en reste. Le spectacle éphémère de leurs fleurs a fait la pompe et l'orgueil du printemps et des plus beaux jours dune monarchie. C'est assez, il ne faut compter sur aucun produit de leur moisson. Elles ont réjoui la vue, parfumé l'air, annoncé Tété et passé. Mais ce discours nous a écarté de notre sujet ; j'ai encore quelque considération à faire sur le blé.

Le Marqlis. Ah ! ma foi, j'ai oublié oii nous en sommes. Le Président en aura peut-être tenu le compte mieux que moi.

Le Présideîît. Ce que nous allons entendre sera la neuvième réflexion.

Le Chevalier. Elle n'est pas la moins importante de toutes, et elle est la plus occulte. On n'y a fait aucune attention. C'est la quantité de façons différentes et le nombre de mains considérable par lesquelles le blé doit passer avant que d'être au point convenable pour la nourriture de l'homme. Vous entendrez cela plus promptement par la comparaison avec quelqu' autre denrée. Le vin tel qu'il sort de la main du vigneron est déjà en état d'être bu. Ainsi le vigneron de Bourgogne, lorsqu'il a fait sa vendange et que le vin a passé par tous les états qu'il doit subir, toujours chez lui, toujours avec ses bras et ceux de ses gens de peine, est en état de le donner au consommateur. Vous lui écrivez en droiture, il est producteur, marchand, expéditionnaire, débitant en détail tout à la fois. Tous les profits tombent dans ses mains chères et précieuses à l'Etat, puisque ce sont celles d'un producteur de richesses. Si vous payez donc le vin plus cher, vous pouvez être sur que vous bénéficiez la culture des vignes de tout autant que vous payez d'augmentation de prix. Si la mauvaise récolte fait renchérir le prix des vins, ce surplus de prix va soulager la perte du seul perdant qui est le vigneron. Mais le blé! Le blé, tel qu'il sort des greniers du fermier, n'est pas bon à manger. Il faut qu'il passe dans les mains d'un maiThand ou d'un

l'oulier. De là il faut qu'il aille au moulin et s'expose aux risques et aux frais d'autres exportations. De là il faut qu'on sépare le son de la farine. De là au boulanger. J)e là au débitant qui enfin le donne au consommateur. Quelle foule de mains intermédiaires ! toutes doivent gagner et toutes peuvent abuser et profiter d'une alarme de cherté. Si lorsque le pain est cher, cette augmentation de prix allait toute au profit du cultivateur, on aurait du moins cette consolation que la cherté des denrées les aurait enrichis. Mais l'augmentation du prix des blés n'est jamais en proportion du prix du pain, parce que toutes ces inévitables mains intermédiaires eu ont absorbé une partie.

Le PiiÉsiDEiNT. Vous avez bien raison de regarder cette considération comme occulte. ]\i les promoteurs du système de l'exportation, ni aucun autre, peut-être, ne s'y sont arrêtés. Les premiers ont toujours soutenu que le commerce libre des blés, en augmentant leur valeur tournerait tout au profit de l'agriculteur. Ils ont traité le peuple d'insensé de ce qu'il ne voulait pas convenir de cette vérité.

Le Chevalier. Mais le peuple n'a pas besoin de raisonner, il lui suffit de sentir et d'éprouver. Voyons la Gazette du Commerce ; trouve-ton que dans aucun marché les blés aient doublé de cette année?

Le PiiÉsiDE?*T. Non assurément. Il est augmenté d'un tiers tout au plus. Sur cela on a supposé de grands abus, puisqu'on a vu doubler le prix du pain sans que celui du blé eût augmenté du double. On fait à présent des recherches pour remonter à la source de ces abus.

Le Chevalier. Le premier horloger du coin de la rue l'indiquera; il vous dira que dans une seule machine d'une seule roue la force du ressort répond absolument à celle du poids, et que par conséquent dans le commerce des vins, des huiles, etc, l'enrichissement du cultivateur est proportionnel à ce que le consommateur a payé de plus ; mais dans une machine à plusieurs roues, l'eflet du poids n'est plus en proportion de l'activité du ressort ; les retards, les frottements augmentent encore la variété que la loi générale des résistances en raison réciproque des vitesses doit produire : il vous dira par conséquent que, lorsque le pain vaut quatre sols au lieu de deux, le cultivateur n'a profité de l'augmentation du prix de son blé que d'un tiers ou d'une moitié du prix ordinaire-, le surplus est resté en chemin, et je ne saurais vous dire précisément où, parce que la recherche des causes des frottements échappe à la mécanique la plusoculée. 3Iais je vous dis la raison pour laquelle, de toutes les classes des cultivateurs, celles des terres à blé sont toujours les plus misérables. IN'allez pas la chercher dans la dépense de l'exportation, ni d'autres rêves creux des spéculateurs enthousiastes et inexperts. Cherchez-la dans la nature de la chose. Toute production soit du sol ou de l'art qui doit par sa nature ou qu'on force par législation à passer par plusieurs mains avant que de parvenir au consommateur,

doit laisser dans l'indigence le premier producteur ' . Si vous ne m'en

croyez pas, parlez à tous les metteurs en œuvre, à tous les apprentis

' Voyons si l'auteur a droit d'appeler réi'es creux les opinions contraires aux siennes, et si ses paradoxes éternels ne méritent pas mieux ce nom.

Il n'y a qu'un très-petit nombre de cultures différentes; on peut les réduire à trois, celles des vignobles, des prairies et des terres a grains. La culture des prairies et l'engrais des bestiaux se trouvent presque partout mêlés avec la culture en grains; c'est même à proprement parler un seul et même genre de culture, puisque l'un a nécessairement besoin de l'autre, et qu'on ne trouvera aucune grande culture où ces deux espèces d'exploitation ne soient pas réunies : mais si des cultivateurs de cette espèce étaient misérables, on n'aurait aucun droit d'assurer que leur misère vient de la terre à grains ; comme aussi je ne prétendrais pas que leur aisance en viendrait.

Il ne reste donc que les cultivateurs de vignobles qu'on puisse opposer aux cultivateurs de terres à grains. Or, c'est une vérité incontestable et universellement reconnue, que, de tous les biens-fonds, les vignobles sont ceux qui sont les plus ruineux, les plus à charge à leurs propriétaires, et la classe des cultivateurs qui les exploitent la plus misérable de toutes.

On en trouve la raison dans l'incertitude des récoltes, qui est encore bien plus grande que celle que l'auteur des Dialogues fait tant valoir contre le commerce des grains. Les cultivateurs de vignobles, fermiers ou propriétaires, sont bien plus exposés à se voir enlever en une nuit toutes leurs espérances. Ils peuvent aussi avoir des récoltes infiniment abondantes et des produits considérables : et s'ils savaient conserver les profits pour faire face aux pertes et soutenir toujours leur exploitation, leur culture pourrait valoir autant que celle d'une bonne terre à grains. Mais la difficulté de former une année commune de revenu et de régler sa dépense sur cette année ; de conserver le superflu actuel comme devaut être nécessaire dans un autre temps ; la difficulté, dis-je, d'observer ces règles, est bien plus grande pour eux que pour les cultivateurs de terres à grains, à raison de ce que les inégalités sont plus grandes et que les termes qu'il faut rapprocher, pour prendre un terme moyen, sont plus distants. Aussi voit-on que les vignobles sont de toutes les propriétés foncières celles qui changent le plus souvent de maîtres; ce qui est la preuve que les possesseurs ne sont pas, par la nature de leur production, plus riches et moins misérables (si des cultivateurs ou propriétaires peuvent l'être) que les cultivateurs des terres à grains.

Je dis si des cultivateurs ou propriétaires peuvent l'être, et cette restriction peut faire apercevoir une grande méprise de l'auteur des Dialogues, qui parait avoir confondu les cultivateurs avec les salariés ou journaliers qui sont employés par eux. Parmi les habitants des campagnes, les seuls misérables sont ces hommes qui n'ayant d'autre propriété que leurs bras, sont à la merci du petit nombre de cultivateurs qui veulent acheter leur travail, et sont par là réduits aux salaires les plus modiques, à la subsistance la plus étroite. C'est cet ordre d'hommes qui est vraiment malheureux dans certains états politiques, mais dont le malheur est égal, quel que soit le genre de culture auquel ils concourent, si les causes de leur misère, qui ne tiennent point à la nature de la culture établie, sont les mêmes. Quant aux propriétaires exploitant eux-mêmes, soit métayers, soit fermiers, ils ont partout au moins de la médiocrité, souvent de l'aisance, quelquefois de la richesse, surtout dans les pays de grande culture ; et à cet égard ceux qui exploitent des terres à grains sont au moins aussi aisés, toutes choses égales d'ailleurs, que les cultivateurs défont autre genre de production. Les cultivateurs de, terres à grains ne sont donc pas, de toutes les classes de cultivateurs, la plus misérable. Voilà ce que nous avons à opposer au fait prétendu allégué par l'auteur des Dialogues calomniant la culture des grains.

Mais en défendant la culture des terres à grains en général, je paraîtrai peut-être attaquer une assertion (jue l'auteur n'a pas faite. Car la culture qu'il trouve la plus misérable de toutes, est la culture des terres à blé en particulier. C'est sur celle-là seule que tombent les inconvénients qu'il relève, et particulièrement la nécessité de faire passer la production du sol par beaucoup de mains intermédiaires entre le producteur et le consommateur.

et i»arçoiis artisans de l*aris, et ils vous diront quel tort tait à leur aisance la loi des maîtrises, loi instituée exprès pour ajouter une main intermédiaire, inutile, onéreuse entre le producteur et le consommateur.

Le Président. Vous attribuez donc à cela la principale cause de la pauvreté des cultivateurs des terres à blé ?

Le Chevalier. Et j'en suis sur. Trouvez moyen que le même fermier puisse être meunier et boulanger et veadre, au lieu de blé, le pain aux portes de sa grange, et vous le verrez s'enrichir. Gela est si vrai que le peuple, grand calculateur par instinct, tîklie tant qu'il peut d'éviter quelques-unes des mains intermédiaires, et que ne pouvant pas éviter la mouture, il s'est épargné au moins la boulangerie ; il fait le pain chez lui et il y trouve du profit \

Je réponds : 1" d'après cette explication, il faudrait restreindre la dénominatiou de Peuples at^ricoles à ceux qui cultivent du blé et qui ne cultivent que du blé, et en exclure ceux qui recueillent du riz, du mais et d'autres espèces de grains.

Or, cette restriction renverse tout à coup presque toute la théorie de l'auteur, car il voulait et devait en effet nous peindre l'état malheureux des peuples agricoles comme manquant de manufactures, et en tant iju'opposés aux peuples manufacturiers. Or, les pays oîi l'on cueille le riz et le maïs, sont encore des pays agricoles, et ne sont pas par cela seul manufacturiers. Le blé n'exclut pas les manufactures plus que toute autre espèce de grains. 11 pourra donc y avoir, comme il y a en effet, des pays agricoles, riches et heureux, pourvu qu'ils ne cultivent pas du blé, pour lequel M. le Chevalier montre une si grande aversion, et il lui sera impossible de concilier c«>t aveu avec sa grande doctrine, que tout pays qui n'est pas manufacturier est misérable, que la véritable source des richesses est dans les manufactures, etc.

{Réfutation de Vabbé Morellet, pp. 166, 167, 168, 169 et 170.)

' La perte dont il s'agit ici, que peut essuyer le cultivateur, ne peut être que celle qui résulte pour lui de l'intervention des mains intermédiaires pour la conversion en pain du blé qu'il a vendu, puisque c'est celle-là seule dont le produit, fort ou faible, peut faire l'état heureux ou malheureux de l'agriculteur.

Par ce peuple qui souffre de la mouture et de la boulangerie, l'auteur ne peut entendre que le peuple des villes et des campagnes non cultivateur ou le cultivateur lui-même. 11 n'est pas vrai que le peuple des villes et des campagnes, généralement parlant, fasse son pain chez lui, ni qu'il trouvât un avantage à le faire, par la raison qu'on peut cuire le pain de tout un village et de mille habitants d'une ville dans un seul four, et que les frais d'un seul four, sont moindres que ceux de dix. Quant à la mouture nécessaire au blé et dont on se passe pour le maïs et d'autres grains, elle ne rendra pas la nourriture du peuple plus chère, si dans les pays (jui produisent du blé les salaires sont plus hauts et moindres dans ceux qui recueillent dautres grains ; et il pourra se faire que les peuples soient aussi malheureux dans ceux-ci que dans ceux-là, toutes les autres circonstances étant égales d'ailleurs. Or, c'est ce qui arrive en effet.

Quant aux cultivateurs des terres à blé, l'avantage qu'ils trouvent à éviter la main intermédiaire ne regarde que la partie de grains qu'ils consomment. Pour tout le reste, c'est-à-dire pour les trois quarts et demi du blé d'un royaume, «|ue ceux qui l'achètent le fassent convertir en farine et en pain par des mains intermédiaires, ou fassent leur pain eux-mêmes, l'agriculteur n'y gagne ui n'y perd; son blé c^X. vendu, son profit est fait, et il n'a plus de perte à craindre. Or, c'est cette partie de giains vendue (pii est le vrai fondement de l'état de l'agriculteur. Sa pauvreté ne peut <lonc résulter de l'intervention des mains intermédiaires dans la mouture et la façon du pain.

En vain l'auteur voulant étayer son assertion, nous dit que si le fermier était en même temps meunier et boulanger, et vendait, au lieu de blé, le pain aux portes de sa grange, on le verrait s'enrichir.

Le Président. Il est bien singulier que les écrivains modernes aient au contraire tant recommandé que personne ne fît du pain chez soi, et qu'il y eût dans les villages, même les plus petits, de grandes boulangeries.

Le Chevalier. Laissons une bonne fois ces écrivains en paix. Je vous ai dit qu'ils voient dans la race des boulangers et des meuniers une classe de héros cachés, heureux de l'avoir dénichée. Laissons-les avec ce peuple de héros. Le peuple non héros sait ce qu'il fait, et pourquoi ; il saitcombien on gagne de vitesse et de force à diminuer d'une roue une macliine. J'ajouterai encore que la culture du blé de Turquie a pris faveur dans les pays méridionaux ; parce qu'on y épargne la mouture et la boulangerie. On se contente de le broyer et ensuite de le cuire dans l'eau et d'en faire la polenta ; par cette épargne seule, à la vérité trèsconsidérable, nous devons à cette plante américaine la diminution des famines, et l'on observe constamment que dans les pays où le blé de Turquie est fort en usage, l'agriculteur est considérablement plus riche qu'ailleurs. Dans la Lombardie, sous quatre gouvernements différents, l'agriculteur est à son aise. En Sicile, en Sardaigne, dans la Fouille et dans la Campagne de Eome il est pauvre, et cette différence ne tire assurément pas son origine de la faute du gouvernement, échappatoire ordinaire des mauvais raisonneurs en fait de politique ^ . Je conclus de tout ceci que

Voilà certes un beau projet; mais je vais lui en indiquer un meilleur encore. Ce serait (le trouver le moyen de faire que le fermier fût fabricant et vendeur de toiles et de chemises, en même temps que de chanvre , de cuirs tannés, et même de bottes, de souliers, harnais, etc., en même temps que de bestiaux ; de draps à la fois et de laine, etc. ; et qu'il vendît de tout cela à la porte de sa grange, et on le verrait s'enrichir bien autrement et bien plus promptement. Est-il besoin de dire que ce projet n'est pas plus fou que celui de M. le Chevalier ? C'est bien là pour le coup mettre tout un royaume en ports de mer. Un agriculteur n'a pas trop de tout son temps, de toute son intelligence, et surtout de tous ses capitaux pour l'exploitation du sol. Il est par là nécessairement borné à la production, et forcé d'abandonner à d'autres hommes industrieux le façonnement, qu'on me permette ce terme, des matières premières. Il ne peut pas faire pour lui-même ses bas, ses souliers, ses habits, ses charrues, ce serait un moyen sûr pour lui de se ruiner; toutes ses consommations lui coûteraient infiniment davantage.

En second lieu, le projet de M. le Chevalier me parait difficile à exécuter; car il remarque lui-même avec beaucoup de sagacité et de profondeur, que tout le monde veut manger le pain frais. Je le prierais de nous dire comment il fera manger le pain frais à la ville de Paris, en le faisant vendre à la porte de la grange des agriculteurs qui ont fait venir le blé, cest-à-dire, des fermiers de Beauce, de Brie, de Picardie, du Vexin, etc. ( Réfutation de l'abbé Morellet, p. 174, 175 et 17(J. )

' 1" La polenta est une fort bonne chose sans doute. Bertoido la trouve excellente, témoin l'aria bolle lu polenta. Mais peut-on sérieusement attribuer à la polenta le bonheur d'une nation ? Il suffit d'opposer à cette étrange prétention que le maïs est cultivé dans l'Inde, en Turquie, chez les nations sauvages de l'Amérique, et enfin sur presque toute la côte d'Afrique, pays qui ne sont ni riches ni heureux.

2» Quand il serait vrai que dans quelques pays où Von fait la polenta, l'agriculteur est plus riche qu'ailleurs, pour tirer quelque conséquence de ce fait, l'auteur devrait encore prouver que c'est précisément parce qu'on cultive le mais au lieu de blé. (.ar la richesse du cultivateur pourrait tenir à beaucoup de causes différentes de celle-là. La bonté du sol et du climat, des lois favorables à l'agriculture, une division des propriétés plus convenable, moins d'inégalité dans les richesses, le commerce, etc. Si l'auteur des Dialogues

ceux qui ont cru que l'augmentation du prix du pain devait se supporter avec gaîté en vue du progrès de l'agriculture se sont bien trompés, et que pour encourager la culture, il faut s'y prendre de toute autre façon et aller par un chemin bien différent de celui quils ont pris. Avec leur pain cher , ils affameront le peuple, nuiront aux manufactures, feront enrichir des classes d'hommes non productrices, et le blé restera presque à son ancien prix, et le fermier dans son ancienne indigence.

veut absolument que ce soit le blé de Turquie qui fasse la richesse et le bonheur d'une nation; il faut qu'il nous prouve bien clairement qu'aucune des causes dont je viens de faire rénuiiiération, ne peut disputer cet honneur à la polenta.

3" Si la Sicile, la Sardaigne, la Fouille et la Campagne de Rome sont des pays pauvres, c'est par des raisons toutes différentes de celle qu'allègue l'auteur. Ils ne sont pas pauvres parce qu'on y cultive du blé; mais parce que, d'après les mêmes principes que déploie ici lauteur des Dialogues, on y a gêné de tout temps le commerce des blés, parce que beaucoup de mauvaises lois y nuisent à l'agriculture, parce que, etc. Je ne finirais point si je voulais indiquer des causes très-réelles et très-agissantes, qui peuvent avoir influé sur l'état malheureux de la culture dans ces mêmes pays , où M. le Chevalier ne voit connue la cause du mal que la culture du blé. Enfin il est risible qu'on dise, que si la Campagne de Rome est un pays affreux, c'est parce qu'on y cultive du blé, et que le blé pour devenir pain doit être moulu et façonné, tandis qu'on a à côté de soi Vannoua; la forme du gouvernement, de mauvaises lois de toute espèce, un mauvais terrain, etc. C'est porter à l'excès le goût du paradoxe.

4" Les cultivateurs qui cherchent à s'enrichir, et qui connaissent mieux que l'auteur des Dialogues les moyens qu'ils doivent prendre pour cela, ne cultiveraient que du maïs, si cette culture était plus avantageuse et si elle pouvait seule les enrichir. Cependant jamais on ne s'est avisé de cultiver en mais une bonne terre capable de produire de beau froment. Cette route à la richesse n'est donc pas aussi sûre que le prétend M. le Chevalier.

ô° Rien de plus faux que cette assertion de M. le Chevalier, que les pays où la culture du blé de Turquie est en usage sont ceux où les agriculteurs sont les plus riches. Les plus riches cultivateurs du monde entier sont en Angleterre, dans la Flandre française, dans le Languedoc, la Picardie, l'Ile de France, et d'autres parties de ce royaume, dans les belles provinces de l'Espagne, etc. Les plus misérables des peuples, les habitants de la côte d'Afrique, et des provinces d'Italie très-pauvres cultivent cette plante.

6° Mais si le fait est faux, la cause qu'ilen assigne est aussi faussement imaginée, et si les agriculteurs sont misérables, ce n'est pas à la nature du blé qu'il faut s'en prendre, ce n'est pas parce que le blé passe par plusieurs mains avant d'arriver au consouunateur. Presque toutes les espèces de productions du sol passent par autant ou plus de mains que le blé, avant d'être propres à la consommation, sans laisser pour cela les producteurs dans l'indigence. Les vins, la laine, le chanvre, la soie, les cuirs, les métaux, etc., demandent un plus grand nombre de préparations avant d'être propres aux usages de l'homme. Les producteurs de ces denrées ne sont pourtant pas les plus misérables dans les classes des cultivateurs, selon l'auteur même des Dialogues, qui met au-dessous d'eux les cultivateurs des terres à blé.

L'exposé seul de cette assertion en fait sentir la fausseté. Car, comment le passage de la production en différentes mains pourrait-il être une cause de misère pour le premier vendeur ? Comment ce qui arrive après que le pi emier vendeur est payé de sa production, s'il en est bien payé, peut-il rendre ce premier vendeur misérable .•' Si j'ai gagné dix pour cent sur une production que j'ai fait croître et que J'ai vendue, (|ue m'importe qu'on façonne en plus ou moins de manières différentes ce (pie j'ai vendu ? Si j'ai bien vendu la laine de mes moutons, comment serai-je misérable, : arce qu'il faudra <|iie cette laine soit lavée, peignée, cardée, filée, tissue, teinte, etc., avant que d'en faire <lu drap.'' On serait bien plus tenté de penser que cette multitude de façons (jue doit recevoir une production, est une cause de richesse pour le producteur, en augmentant l'usage qu'on fait de la matière première. [Héfutation de Vahbé Morellel, pp, l7o, 171, 179. et I7J.)

{Mélanges^ t. ii.) , " " 9

131) GALIAM.

Lî: Marquis. Et comment fallait -il s y prendre pour encourager et faire fleurir l'agriculture?

Le Chevalier. Oh ! vous voulez savoir trop de choses à la fois. Poursuivons

Le Marquis. Vous voulez continuer, et moi je vous arrête. Jai sur le cœur ce pari que vous m'avez injustement gagné, et je vous demande ma revanche. Je veux parier.

Le Chevalier. Sur quoi?

Le Marquis. Ecoutez bien. Je parie pour cette fois tout de bon, que vous êtes contre l'exportation ; que vous convenez avec moi qu'il faut rétracter l'édit et revenir à notre ancien état , comme je vous l'avais dit lorsque vous m'avez attrapé avec une comparaison plaisante , mais qui n'avait rien de commun avec notre discours.

Le Chevalier. Pariez- vous gros?

Le Marquis. Tout ce qu'il vous plaii'a. Un seul scrupule m'arrête, c'est que je parie à coup sur, je le lis dans vos yeux.

Le Chevalier. Et Monsieur le Président parie-t-il aussi?

Le Président. J'en serais bien tenté.

Le Chevalier. Sur quel fondement ?

Le Président. Le voici. Vous nous avez prouvé qu'il ne fallait laisser exporter de la France d'autre blé que le vrai superflu d'années communes; vous nous avez prouvé ensuite qu'il était fort douteux que ce superflu existât, que personne ne l'avait su ni n'avait pu le savoir jusqu'à présent; et vous avez fini par conclure qu'il serait à désirer qu'il n'y en eût point, puisque l'objet de tout bon gouvernement doit être l'augmentation d'une population qui consommât toute la récolte des denrées, et non pas l'augmentation de leur sortie pour l'étranger. 4près avoir fixé l'objet, vous nous avez laissés dans l'incertitude sur le choix des moyens ; mais vous nous avez fait considérer : 1 ° Que la pesanteur et le volume du blé, augmentant les fi'ais des transports, en diminue le profit dans le commerce ; 2" Que sa difficulté à se conserver dans les transports augmente encore plus les pertes et les risques ; 3" Que le même embarras subsiste à le garder dans les magasins, ce qui oblige souvent le commerçant ou à souffrir des déchets , ou à vendre précipitamment et manquer les opportunités du haut prix ; 4° Qu'il rencontre toujours la saison la plus contraire , pendant laquelle forcément on doit le commercer sans pouvoir attendre la bonne ; 5° Qu'il n'est ni le trésor , ni la richesse d'aucun pays en particulier ; que venant partout , pouvant manquer partout, son commerce toujours vague , incertahi , casuel , momentané, ne se fixe pas dans les canaux réguliers d'une recherche et d'un débit continu et constant : en sorte que ce commerce, diflerantdu calme des autres, a plus l'air d'un pillage que d'un honnête trafic; 6° Qu'abandonné parla plupart des négociants, soit faute de moyens ou de courage, il est réduit de soi-mcme a un monopole, si on le veut faire eii gros avec l'é-

tranger; qu'au contraire, lorsqu'il est fait en petit dans l'intérieur, il fourmille d'astuces, de fraudes, de petites friponneries. Son détail mi uutieux absorb ant le gain honnête, oblige à l'illicite ; 7° Que les achats de blés dans l'état actuel sont impraticables, et qu'en général il est presque impossible de les exécuter sans exciter des plaintes et troubler des provinces entières, n'y ayant pas de moyens humains pour concilier ce secret des commissions extraordinaires qu'il faut garder avec les vendeurs , et la nécessité de ne pas laisser manquer ou renchérh^ la fourniture ordinaire d'un marché qu'on vient surprendre pour ainsi dire à la dépourvue ; 8° Que si l'achat est pénible, le débit intérieur est encore plus incommode, long, détaillé à l'infini et sujet extrêmement aux pertes et aux déchets ; que tant de mains intermédiaires nuisent à la véritable utilité du commerce, qui ne doit viser qu'à enrichir et à encourager la classe productrice ; que la quantité des hasards, croissant en proportion # de toutes les mains différentes par lesquelles ce commerce doit passer, parvient à faire monter le prix un tiers au moins en sus des frais ordinaires; enfin, que la multiplicité des façons qu'exige le blé pour se convertir en pain, empêchant le cultivateur de vendre au consommateur en droite ligne et de la main à la main, ne lui laisse tirer qu'un faible avantage de la cherté. En sorte que, pour dernière conclusion, il faut dire que si le pain est le premier objet en ligne des besoins de l'homme, il est le dernier en ligne de profit dans le commerce. S'il est le plus cher à l'administration, il est le plus ingrat, le plus souvent perfide et ruineux aux commerçants, celui dont il ne faut jamais manquer, et celui sur lequel chaque État doit compter le moins de pouvoir s'enrichir, en le vendant à ses voisins. L'état actuel de toutes les nations purement agricoles que vous nous avez peint en est une preuve frap] jante. D'après une chaîne aussi suivie de réflexions que vous venez de nous faire et dont la plupart (je l'avoue fi'anchement ) ont été neuves pour moi , quelle autre conséquence pourriez- vous tirer que celle, qu'il faut abandonner tout à fait le système de l'exportation adopté par les économistes?

Le Chevalier. Mais, pariez- vous?

Le Président. Je ne suis pas assez courageux pour cela.

Le Chevalier. Et vous faites bien , car vous auriez perdu. Marquis , je suis fâché de vous le dire ; mais au vrai, pour mon dernier mot, je suis pour la liberté de l'exportation.

Le Marquis. Contre , vous voulez dire.

Le Chevalier. Je suis pour, et non contre.

Le Marquis. Vous badinez à votre ordinaire. Cela n'est pas possible.

Le Chevalier. Cela est pourtant comme je vous le dis.

Le Marquis. Mais par quelles raisons?

Le Chevalier. Avant que de vous les dire , je veux vous conter une petite histoire.

Le Marquis. Vous en avez quelquefois de bonnes, voyons ('clle-ci.

132 GAUANI.

Le Chevalier. Il y avait, il y a quelques années, à Rome un jeune abl)é que j'ai beaucoup connu; il était d'une famille assez riche et sa mère voulait absolument en faire un prélat. On lui acheta donc une prélature, et aussitôt qu'il en eut pris l'habit, on lui fit donner une charge de magistrature dans un des tribunaux de Rome, qu'on appelle le Buon (joverno. C'est à peu près comme le Chàteletde Paris. Le jour qu'il allait prendre possession de sa charge, le hasard fit qu'on devait juger une cause devenue célèbre par des circonstances assez extraordinaires (il s'agissait de la validité d'un testament). Toute la ville en parlait, on attendait avec impatience le jugement de ce tribunal. Il n'est composé que de douze prélats. Dans les affaires graves chaque juge met son avis par écrit et le lit ; et c'est assez l'usage à Rome de laisser transpirer lavis de chacun des juges, on n'en fait pas un mystère comme dans d'autres i^ pays. Or il faut savoir que mon homme était bête.

Le Marquis. Qui ? ce jeune prélat ?

Le Chevalier. Oui; ce jeune prélat, quoique déjà prélat, était encore une bête, et par conséquent il ne voulait pas le paraître. Il sentit bien qu'à son premier début il fallait briller, que tout le monde parlerait de son volo et qu'il fallait se faire une réputation de perspicacité et de savoir dans cette heureuse circonstance. Ainsi, sans trop hésiter, car il n'allait pas par quatre chemins , il se lit faire un avis par un célèbre avocat , en lui recommandant très-fort qu'on lui donnât du bon à quelque prix que ce fût. Il le demandait bien garni de citations, de passages latins et des meilleurs. L'avocat, honnête homme, fit de sou mieux. Justinien , Gratien , la Glose , Accurse et Cujas , tout y fut mis à contribution , et il faut convenu' que l'avis qu'il lui donna par écrit était magnifique. On y démontrait clair comme le jour qu'il fallait casser le testament. L'avocat apporte le matin même du jour fatal du jugement cet écrit a Monsignore , qui le reçoit avec transport , reni#'cie , récompense , parcourt deux ou trois fois son avis pour pouvoir le lire cou ramment , le déclame un peu dans sa chambre , le plie , l'empoche , fait atteler sa voiture et s'en va au palais , la tète haute. Il sentait qu'il avait en sa possession de quoi prétendre à l'immortalité. Mais on ne s'avise jamais de tout, et l'on ne peut fuir sa destinée. Son malheur vou lut que ce jour il n'était pas le premier à opiner. Deux prélats opinaient avant lui, et tous les deux (voyez quel désastre) opinèrent pour la validité du testament. A ce coup inattendu mon homme fut au désespoir. H lui vint dans la tète que tous les autres juges opineraient pour la validité , et qu'il resterait seul de son avis. Quelle honte , quelle dérision ! dans toute la ville il sera dit qu'il est resté seul. Cette idée le faisait rougir, pâlir, trembler. Il pestait, il jurait en lui-même. Maudit avocat ! perfide avocad il ma trompé, friponne, je l'ai pourtant bien payé. Le coquin! il me lait resUr seul. Il sentit alors linconvénienl qu'il \ avait a n'a\oir qu'un avis. Il se disait : Ah ! que j ai été étourdi, que m'en aurait-il coûté

de commander à la fois les deux avis contraires pour m'en servir dans l'occurrence? un peu d'argent de plus, eh î qu'importe? Lorsqu'il s'agit de se faire honneur, il faut savoir le répandre sans épargne. Mais tous ses regrets inutiles retombaient sur son cœur affligé : il n'était plus temps de rien , il fallait se résoudre , l'heure fatale de sa lecture approchait. Cependant que faire? quel parti prendre? que devenir? Il pouvait bien dire en deux mots qu'il était de l'avis des prélats qui l'avaient précédé ; mais son avis , ce bel avis , cet avis si cher, que serait-il devenu ? Tout le monde aurait dit qu'il n'avait pas étudié la cause , qu'il n'avait point d'avis , et tout le monde en aurait menti , puisqu'il l'avait dans sa poche. Enfin le désespoir lui donne du courage , et il prend bravement son parti , il tire son papier, il le lit à haute et intelligible voix , avec grâce, avec dignité et sans y rien changer. Seulement, lorsqu'il arrive aux mots solennels de la conclusion, au lieu de dire : J'opine pour la cassation, il dit : J'opine pour la validité du testament. Le cardinal président du tribunal, qui ne se doutait de rien, croit que c'est une équivoque et reprend à l'instant : 3Ionsignor, vous vous trompez , vous voulez dire pour la cassation? Pardonnez-moi, Votre Excellence, réplique modestement mon prélat , je suis pour la validité. Mais comment donc, répond le cardinal, vous venez de prouver le contraire. Cela ne fait rien, Eminence, je suis pour la validité. Je suis du même avis que ces messieurs qui ont opiné, répète absolument mon homme. Tout le monde se regarde, on s'étonne , on n'ose presque pas en croire ses oreilles. Tous l'interrogent tour à tour. Pourquoi, comment, par quelle raison? 11 répond persévéramment à tous qu'il est pour la validité. Enfin à quelques mots à peine articulés qu'il laissait échapper entre ses dents sur cequ'il ne voulait pas rester seul de son avis, ni qu'on dît cela dans toute la ville, son voisin, qui les entendit, devina l'énigme et découvrit l'incroyable persuasion qu'il avait fourrée dans sa tête qu'en opinions comme en habits il fallait être mis comme tout le monde.

Le Mauquis. Ah ! Chevalier, je vous y prends. Vous savez que vous étiez véhémentement soupçonné de composer vous-même vos histoires sur-le-champ; pour cette fois j'en suis convaincu. Votre histoire est venue trop à propos. En vérité, aussitôt que vous avez prononcé les mots Je suis pour V exportation , j'ai dit en moi-même , qu'est-ce que cela? Sûrement le Chevalier voit qu'il serait le seul homme d'esprit , le seul homme de bonne compagnie qui fût a présent contre l'exportation ; il est tout honteux de rester seul ; il prend le parti de suivre le torrent de crainte d'être anathématisé.

Le Chevalier. Vous ne me croyez donc pas plus d'esprit que n'en avait ce prélat? Eh bien, jr vous assure que Ihistoire est vraie et que je l'ai contée exprès pour prévenir vos soupçons. Je'n'aurais jamais peur de rester seul de mon avis contre la nature entière. Si , aprrs m'ctre défié longtemps de ma raison . j'avais la conviction de ma pensée , je ne

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craindrais pas non plus de la dire , même au risque d'être assourdi par les cris qui s'élèveraient contre moi. Mais la raison qui me fait être en faveur de la liberté de l'exportation n'est pas sûrement l'avantage du coup d'oeil qui résulte de l'uniformité , ni le plaisir d'être compté parmi les gens desprit , admis dans la bonne compagnie par le seul titre d'ex portiste ; j'ai d'autres raisons qui m'y engagent.

Le Président au Chevalier. Si monsieur le 3Iarquis a voulu un moment s'égayer et plaisanter, ne doutez pas qu'il n'ait vu tout aussi bien que moi que , si vous nous avez fait sur la nature des blés une quantité de réflexions que personne n'avait encore daigné méditer ni approfondir, il n'est pas impossible que vous soyez favorable à l'exportation par d'autres raisons qui auront été ou négligées ou trop légèrement indiquées par ceux mêmes qui l'ont défendue. De sorte que je ne serais pas étonné de vous voir combattre l'exportation par les raisons qu'on avait employées pour la recommander et la défendre ensuite par les contraires. Ce serait un phénomène bien singulier, mais je m'y attends.

Le 3LiRQUis an Président. 3L le Président a la bonté de me prêter des intentions que je n'ai point. Je dis et je soutiens persévéramment que le Chevalier ne s'est déclaré en faveur de l'exportation, que pour être comme tout le monde ou pour nous faire enrager. Laissons-le dire et vous verrez si j'ai raison. Voyons pourquoi vous vous décidez en faveur de l'exportation?

Le Chevalier. Primo, parce que si la quantité du produit des blés en France est incertaine, il peut y exister un vrai superflu qu'il est nécessaire ou d'exporter ou de laisser pourrir ; T parce que, si le véritable objet du gouvernement est la population, et qu'elle se trouve en France au dessous du possible, ce vide ne se remplacera que dans plusieurs générations. En attendant cette heureuse époque, il faut prendre le parti le plus convenable au moment. La législation doit toujours regarder l'état actuel, jamais le futur, puisqu'on est toujours à temps de varier la loi, quand le changement arrive; 3° parce que si la véritable richesse d'un État doit être attendue du progrès des manufactures, il y a moyen de concilier une exportation modérée et réglée avec le bas prix de la maind'œuvre; 4° parce que, si le blé par son poids, sa délicatesse, sa corruptibilité, son trafic en hiver, se refuse et répugne pour ainsi dire au commerce, il est pourtant sûr qu'un commerce de blé existe, qu'il fait le principal objet de presque tous les pavs pauvres et agricoles, et que, quant à la France, il pourrait être un article de profit qu'il ne convient pas de négliger, quoiqu'on n'en doive pas attendre tout le bien qu'on en a vanté ; 5" parce que, si le commerce en gros avec l'étranger tombe de soi-même en monopole, et si le commerce en petit intérieur échappe a la spéculation des honnêtes commerçants, si les achats sont ditliciles et criards, si le débit est long, pénibh', plein de hasards et de déchets, il est vrai aussi que l'art corrige la nature presque en tout, et qu'avec le

temps et les soins il parvient quelquefois à la a aincre et a la dompter tout à fait ; 6" parce que si le profit du commerce et de la valeur du blé reste presque en entier absorbé par des mains moins cbères au gouvernement que celles de l'agriculteur, il est pourtant plus convenable que ces profits aillent dans des mains intermédiaires que de n'aller à personne, si on laisse pourrir le blé dans les greniers ; 7° enfin, parce que la propriété et la liberté sont des droits sacrés à l'homme : ils sont les premiers des droits, ils sont en nous, ils constituent notre essence politique comme le corps et l'àme constituent notre physique ; excepté les liens qui nous attachent à la société , rien ne doit les troubler. L'intérêt et le dommage d'un tiers appartiennent à- la justice; l'intérêt et le dommage général appartiennent à la politique. Mais lorsque ces deux grandes, puissantes et exigeantes divinités sont apaisées , et que rien ne les blesse plus, rien ne les regarde ; l'homme alors entre dans ses droits, il redevient propriétaire et libre, et je ne connais plus d'autre puissance légitime sur la terre qui puisse l'en dépouiller. >i le caprice d'un despote d'un côté, ni les spéculations d'un métaphysicien de l'autre, ni les cris insensés de la multitude, ni les alarmes mal fondées d'un gouvernement injuste par faiblesse et arbitraire par timidité, n'ont de droits légitimes ni d'excuses valables pour se mêler de nos affaires ' .

Le ^Iarquis. Vous voyez si javais raison; le Chevalier est d'accord avec tout le monde. J'entends tout le monde bel-esprit. 11 dit la même chose que ces Messieurs, il parle comme eux , il en est venu enfin aux grands mots , propriété et liberté ; c'est la base fondamentale , c'est là qu'on doit en venir à la fin.

Le Présideîst. Pardonnez-moi, monsieur le Marquis; le Chevalier est bien loin d'être d'accord avec les auteurs que vous avez lus. Voyez-vous

' Quoiqu'en une matière si intéressante les contes puissent paraître déplaces, l'exemple de l'auteur qui les a prodigués, nous autorise à en faire un ici, dont je crois que l'application paraîtra juste à mes lecteurs.

Un lazarone de Naples avait dérobe un cochon sans savoir h qui il appartenait ; il voulait le garder sans remords. Pour cela il va se confesser du aoI; le confesseur lui enjoint de chercher le maître du cochon et de le rendre; en lui disant qu'eu ci^ard à sa pauvreté, si, après avoir fait toutes les diligences possibles, il ne le trouvait pas, il pourrait garder l'animal. INotre homme croyant accomplir toute justice, va criant dans les rues à haute et intelligible voix: Qui a periu, et entre ses dents, un cochon? On accourt, on se demande qu'a-t-il dit, qu'a-t-on perdu ? l.e crieur va plus loin et continue : Qui a perdu.... un cochon ? Après sa tournée, sa conscience est eu paix et le cochon dans son saloir.

Voilà l'histoire de l'auteur des Dialogues : il dérobe à lagriculteur et au propriétaire de terres leur propriété, mais il veut masquer l'i; justice et étouffer le remords ; il se détermine donc à avouer que la propriété et la liberté sont des droits sacrés, niais il le dit en passant et dans un seul endroit d'un gros ouvrage (jni ne roule que sur le commerce des grains qui sont la propriété de l'agriculteur. Il emploie tout son livre à attaquer cette propriété, à la restreindre, à la réduire à rien, et sur cela, il .s'explitjne trèsclairement et très-haut, et parce qu'il a prononcé entre ses dents ]e. mt\t, praprié/c, il croit être en droit de disposer de la chose des propriétaires, et ses scrupules sont dissipés. Cette morale ne me paraît pas meilleure que celle du lazarone de son pays.

' Rcfuldlinn de l'abhr Mm clic , pp. lo;, et UM\:

136 GALIANl.

les exceptions qu'il a ajoutées aux droits de propriété et de liberté? L'in térêt d'un tiers et l'intérêt général. Ces exceptions ne sont pas si petites qu'elles vous le paraissent, elles peuvent le mener fort loin \ Quant aux

'Pour cette fois, M. le Président a complètement raison. Les restrictions de M. le Chevalier peuvent le mener en effet fort loin.

Lorsqu'on dit que le droit de propriété ne doit pas nuire à l'intérêt d'un tiers et à l'intérêt général, on ne peut entendre parce droit que l'Mjrr/o'e 5i»?/;/e qu'un citoyen fait de sa chose et de sa personne ; car jamais aucun partisan de la liberté du commerce n'a entendu, par le droit de propriété, Ventreprise même la plus faible sur la chose ou la personne d'autrui. Un homme ne fait qu'un usage simple de sa propriété, de sa maison, lorsqu'il s'y met à couvert des injures de l'air, sans même ouvrir sa porte à celui qui en souffre au dehors. Je suppose une manufacture établie et prospérant : j en établis une toute pareille, et par mon industrie, mon activité, mon économie, ma meilleure fabrication, j'obtiens la préférence au marché, et la manufacture de mon rival tombe et se détruit. Je n'ai blessé la propriété de personne, mais seulement fait usage de la mienne.

Mais si, pour me mettre à couvert du froid, j'enfonce la porte de mon voisin, et si je le force de me donner un asile ; si je vais à main armée briser les métiers de mon rival en industrie, et m'emparer de ses matières premières ; si je le chasse du marché dans tous ces cas, je donne une atteinte directe à la propriété d'autrui, et je ne fais plus de la mienne un usage simple, borné à la chose qui est à moi. Cette limite est bien aisée à placer comme on voit. Il est facile de distinguer l'endroit où finit Vusage du droit de propriété, et où commence Ventreprise sur la propriété d'autrui. Ceux qui disent que le droit de propriété ne doit nuire ni à l'intérêt d'un tiers, ni à l'intérêt général, cherchent à confondre ces choses et les confondent en effet. Or, sitôt qu'on perd de vue la borne qui les sépare, la violation du droit de propriété pourra s'établir sur les plus frivoles prétextes; si je suis en droit d'empêcher l'usage simple que fait un citoyen de sa propriété (que dis-je, celui qu'en fait un corps nombreux de citoyens, les propriétaires et les agriculteurs), pour mettre à couvert le bien général et l'intérêt d'un tiers, qui pourra marrêter dans l'application que je ferai de ce principe dangereux .'' Qui mempêchera de donner atteinte à tous les droits, à toutes les propriétés, à tous les genres de liberté 1 Ne voit-on pas toutes les conséquences funestes qui peuvent résulter de cette maxime.' Combattons-la encore par quelques réflexions.

Ceux qui l'adoptent, supposent que l'usage simple de la propriété peut être contraire à l'intérêt général et à la propriétéid'un tiers; c'est dans cette supposition-là même que consiste tout le danger de leur doctrine.

)o L'usage simple de la propriété ne peut jamais être contre l'intérêt général. L'intérêt général est, au contraire, que chaque citoyen fasse de sa propriété l'usage le plus varié, le plus étendu, le plus illimité, pourvu qu'il soit borné à sa seule chose et à sa seule personne ; c'est de cette activité et de cette liberté de chaque individu, que résulte le bien général. C'est alors que l'homme emploie toutes ses ressources ; c'est alors qu'il triomphe de tous les obstacles, qu'il étend la carrière de ses jouissances, et qu'il dompte jusques à la nature ; ou plutôt qu'il vient à bout de la vaincre en lui obéissant ; selon le beau mot de Bacon: Naturn non nisi parendo vincitur. C'est alors que, de l'opposition même des intérêts particuliers, nait le bien public, et que jusques aux vices de chaque homme, toujours contenus dans la sphère de la propriété et de la personne de chacun, tout concourt à l'harmonie de la société. Vérité sublime, et dont les conséquences embrassent le système entier de l'univers, quoiqu'elle soit simple et commune et qu'elle n'ait besoin que d'être énoncée pour être sentie.

2" Quant à l'intérêt d'un tiers, comment pnurrait-il être blessé par l'usage que je fais de ma propriété ; blessé, dis-je, de manière à donner droit à lautorité de restreindre l'usage simple que j'en fais sans entreprendre sur la chose ou la personne de mon concitoyen ? Il faut bien comprendre que le seul intérêt d'un tiers, que j'aie à respecter et dont il s';igi-se ici, est sa f)ropriétc et non pas le profit ou la perte qui peuvent résulter pour lui de l'usage libie qi e je fais de la mienne. Certainement, il est contraire à l'intérêt d'un homme qui a froid, que je ne lui donne pas d'asile dans ma maison ; et à celui d'un manufacturier tout établi, que je fasse tomber sa manufacture; mais si ces deux évé-

DIALOCUKS SI |{ LV: COMMI^IUII': DKS lîl.KS. VII. \M

raisons qui lui font adopter l'exportation, je ne le tron\e non pUisdaecord avec personne. Il annonce que Tcxportation ne produira pas ces clVets merveilleux qu'on en attendait, mais de bien moindres. Jl soutient que le profit en ira dans d'autres mains que dans celles de l'aiiTiculteur ; et enfin, il veut que l'art s'occupe à corriger tout ce que la nature oppose au commerce des blés , et tout le mal que recevraient les manulaclures d'une liberté d'exportation illimitée et non réiléchie. Rien de tout cela n'a été dit, que je sache. On a persévéranniient cru (pi'on n'avait qu'à faire un édit pour ([ue le commerce, l'expoitation, la circulation allassent d'eux-mêmes, sans embarras , sans mauvaises suites; on a même cru qu'il ne fallait aucun art. aucune l'cgle, aucune précaution , et on a constamment soutenu ([ue l'agriculture devait l'aire le fond de la richesse nationale, et que l'exportation devait faire la base de ragriculturc.

Lk .AIarqiis. J'ai donc tort, je me soumets. ^Mais à propos, Chevalier, que devint le procès de notre jjrélat ?

Le Che\ altlr. Son malheur fut complet. Tous ceux qui opinèrent après lui furent de l'avis de son avis, et ne furent pas de son avis. Le testament fut cassé.

Le Marqlis. Ah ! j'en suis bien aise pour rhoinieur de l'avocat. A présent si je voulais être mc'chant, je ferais d'après votre histoire une prophétie qui vous regarderait; mais je n'en ferai rien. Je veux être bon homme et me taire. Je veux vous croire sincèrement persuadé de l'utilité d'une liberté d'exportation telle quelle. Vous conviendrez cependant que vous ne pouvez être grandement engoué de cette exportation , puis(iuevous ne j)référcz pas le commerce des denrées à celui des manufactures , et que même dans le commerce des blés vous soutenc/ (pie la plus grande partie des profits n'ira pas dans les mains de l'agriculteur.

Le Chevaeier. .le vous l'ai déjà dit, votre impatience est la cause de tous les désastres qui m'arrivent. Vous ne me laisse/ jamais le tenq)s de finir, et vous vous jetez <à l'instant dans des soupçons sans fondement. Si, lorsque nous étions a la neuvième rédexion sur la nature du commerce des blés, vous m'eussiez permis de continuer, je vous en aurais présenté deux autres.

Le Marquis. Quoi! il y en avait davantage'.' Mais, mon Dieu, cela n'aurait donc jamais fini?

nemenLs, fâcheux pour lui , n'arrivent «jue parce que je ferme ma porte et (|ue j'élève une manufacture de même ^enre que celle de mon voisin, je puis blesser l'humanité ou plutôt la charité, mais je ne hiesse ni la propriété, ni la justice ; et dans la vérité, l'nsajîcquejc fai- de ma propriété ne nuit point alors à cette espèce d'intérêt que je suis obligé de ména{;er dans un tiers, c'est-à-dire, h sa propriété. Abandonnez ce principe, tout devient arbitiaire et mobile, et la société tend à sa dissolution.

Ce raisonnement, fondé sur le^ droits de la propriété, suffirait seul pour piouver la nécessité d'une entière liberté du commcrc*; îles «crains dans un ^rand Etat at;ricole. {Réfutation de l'abbé Morellel, pp. 107, 108, 109, 1 10 et 1 1 1. )

Le Chevalier. Sans doute , il y en avait deux tellement importantes qu'elles seules auraient suffi pour vous faire chérir l'exportation. Je vous ai dit que soit qu'on regarde le commerce des blés par mer ou par terre, il fallait s'attendre à voir que la plus grande partie du profit qu'il donne n'irait pas dans les mains de l'agriculteur , mais s'arrêterait dans les mains intermédiaires de ceux qui le trafiquent. 3Iais s'il est vrai en général que la classe d'hommes la plus chère à l'Etat est la classe productrice, cette règle qu'on a prise pour générale n'est pas sans exception. On a trop peu réfléchi sur ces exceptions, et voilà comment il arrive que je me rencontre dans le même résultat avec les prôneurs de l'exportation. Ils ont fait deux erreurs de calcul, et non pas une. S'ils n'en avaient commis qu'une seule , nous ne serions pas d'accord; mais les deux se combattant ensemble et s'entre- détruisant , le résultat est resté le même. Ils ont dit que l'exportation enrichirait les fermiers, et que par conséquent il fallait l'établir : première erreur. En prouvant le contraire, j'aurais pu tirer la conséquence contraire. Mais ils ont dit ensuite que toujours et sans exception la classe productrice était celle qui méritait les soins principaux de l'administration : seconde erreur. Je vous ferais en deux mots convenir que, quoiquen général leur maxime soit vraie, il y a des classes non productives qui par des circonférences peuvent devenir également chères et utiles, et même qu'il y a des cas où les motifs soit d'une politique intérieure ou d'une politique extérieure les rendent plus importantes à ménager. C'est à leur égard que j'applaudis à l'encouragement de l'exportation.

Le Marquis. Mais si votre résultat est le même que celui des écrivains, il importe peu par quel chemin vous vous soyez rencontrés ; lun par l'allée royale, l'autre par un chemin raboteux, pourvu qu'on se trouve, qu'importe par où l'on ait passé. Je conviens que vous aurez la gloire d'avoir mieux vu les choses, d'avoir plus finement raisonné, cela sera bon pour vous ; mais pour le bien de la chose, cela revient au même.

Le Chevalier. Pardonnez-moi, ce n'est point ma gloire, ce n'est point un jeu, un effort desprit qui m'occupe. Je vous l'ai dit et je ne cesserai jamais de le répéter, une vérité hors de sa place, qu'on rencontre par hasard, n'est bonne à rien, elle est au contraire aussi nuisible que l'erreur. 3Ion discours va vous en donner une preuve. Commençons par le commerce par mer. Cette excessive lourdeur, ce grand espace qu'occupe le blé dont je vous ai parlé au commencement de mon discours, quel effet produira-t il ? Il fera absorber par les nolis la plus grande partie du profit. Mais ces nolis h qui vont-ils? A la classe des matelots. Pour transporter quinze cent mille francs en pierreries, étoffes, porcelaines des Tndes, il vous suffit d'un seul vaisseau; mais pour transporter la même valeur en blé, >ous n'avez pas assez de quarante bons bâtiments. Donc si vous voulez avoir une marine bonne, nombreuse, floris-

santé, qui ailln beaucoup, qui gague et s'occupe, le blé vaut infiniment mieux que toute autre marchandise. La marinerie n'est pas une classe productive des richesses, je l'avoue : mais vous êtes trop bon français, trop bon patriote, pour m'obliger à employer un torrent de paroles à vous faire ressouvenir en quelles circonstances on est, combien il est important de l'encourager, jusqu'à quel point les vues dune politique extérieure le recommandent, pourquoi il faut s'en occuper'.

« l"Ce raisonnement ne peut avoir de force qu'en y ajoutant une assertion que 1 auteur suppose prouvée , sans en donner aucune preuve ; cette assertion est, que la prohibition d'exporter les grains autrement que par des navires nationaux, est le meilleur moyen de rendre la marine florissante ; car on voit bien que nous pouvons coiiveliir, avec lui , qu'il est avantageux à un État politique tel que la France, d'avoir une marine florissante. Mais il s'agit, entre nous, de savoir si le moyen proposé par l'auteur est bien choisi. Pour se déterminer à restreindre l'exportation aux seuls vaisseaux nationaux , il faudrait être assuré que la liberté, sans les restrictions, n'amènerait pas dans un Etat politique par d'autres côtés et dans d'autres branches de commerce, cette même augmentation de navigation dont on est si jaloux. Or, personne n'est en droit d'assurer cette proposition sans un long examen et de longs calculs, que nous osons dire n'avoir pas encore été faits par les défenseurs des prohibitions.

2" La marine qu'il est important à la France d'avoir et dont le gouvernement peut et doit s'occuper, celle dont parle ici l'auteur et dont l'état florissant doit résulter de sa nouvelle législation , est celle que l'Etat doit entretenir pour sa défense , celle <iui est et doit être payée par le revenu public. Car celle qui sert au commerce est alimentée par le commerce qui se crée à lui-même tous les moyens dont il a besoin pour ses opérations. Un pays est d'autant plus en état d'entretenir une marine florissante pour sa défense et la protection de son commerce et de ses établissements éloignés, que le revenu public sur lequel cette dépense doit être prise est plus considérable. Le revenu public est d'autant plus considérable, qu'il y a dans l'État une plus grande quantité de richesses renaissantes, dont le revenu public est ou doit être une partie aliquote. Le moyen d'avoir une plus grande quantité de richesses, est de laisser au commerce, et surtout à l agriculture, la plus grande liberté. La liberté d'exporter par tels moyens que l'agriculteur et le commerçant veulent choisir, est donc le meilleur moyen d'avoir une marine florissante. Je ne crois pas qu'on puisse rompre en aucun endroit cette chaîne de raisonnements.

3" L'auteur, en exigeant la défense d'exporter autrement que par des vaisseaux nationaux, suppose encore que cette défense est utile ou même nécessaire pour faire exporter par des vaisseaux nationaux ; mais il se trompe. Si le blé peut être exporté avec avantage, il le sera par les vaisseaux nationaux, sans défense de se servir de vaisseaux étrangers; si l'exportation par les vaisseaux étrangers est un avantage, comme les profits du commerce, bornés continuellement par la concurrence, ne peuvent être diminués que le commerce ne se détruise ou ne se diminue d'autant, en empêchant les commerçants d'exporter par les vaisseaux étrangers, vous détruisez et vous diminuez le commerce des blés, en même raison et plus fortement encore que vous ne favorisez la navigation nationale.

Mais, dit l'auteur, si l'étranger exporte les blés, il absorbera tout le profit, parce que le profit sur le commerce des blés est à celui qui le transporte, vérité que l'auteur nous assure être bien grande et bien importante.

Le profit sur le commerce des blés est d'abord à celui qui produit le blé, et dont la denrée augmente de prix , à raison de la plus grande facilite qu'on donne au commerce qui s'en fait. Un autre profit sur le commerce des blés est celui qui passe entre les mains du propriétaire , dont la propriété augmente de valeur et de produit , à mesure que la liberté du commerce encourage la production ; ensuite vient le profit qu'y font le souverain et tous les agents de la société politique, dont la part devient meilleure en même temps que celle du cultivateur et du propriétaire. Tous (es Vendeurs intermé-

liO GALIANl.

Le Marquis. Vous m'avez fermé la bouche en deux mots. Vous avez raison.

Le Présidejnt. J'éprouve un effet contraire. Je ne puis m'empècher de vous interrompre, et de vous rendre justice sur ce que vous avez dit précédemment de la différence qu'il y a entre trouver une vérité suivant toujours les principes exacts d'une bonne logique, et la rencontrer par le bonheur du hasard. Vous êtes favorable à l'exportation, bien d'autres le sont, mais vous venez de nous faire apercevoir que la loi de fixer le commerce et le transport maritime des blés exclusivement aux bâtiments nationaux, est essentielle au bien de la chose. Que dis-je essentielle, elle est tout selon vous, et le seul vrai bien que l'on doive attendre de l'exportation. Or, personne ne s'en était douté. Il est vrai qu'elle se trouve dans l'édit; mais il faut avouer qu'on la doit tout entière à la sagesse du gouvernement, et nullement aux lumières des écrivains. Jamais ils ne l'ont ni proposée, ni insinuée, ni ils n'ont parlé pour elle. On la regarde même à cette heure comme une œuvre de surérogation qu'on s'est proposé d ajouter à la liberté. Personne n'en sent l'importance essentielle, on se contente d'ea remercier le gouvernement, comme d'un bienfait de plus.

Le Marquis. Qu'appelez- vous remercier .î' On le boude, on lui fait la moue, on est fâché. J'ai vu, entendu une infinité d'exportistes qui, lorsque cette restriction des seuls bâtiments nationaux parut, murmuraient tout bas, secouaient la tête, et répétaient toujours : La liberté n'est pas entière; il faudra voir, peut-être avec le temps, nos écrits, nos lumières, nos lanternes répareront tout cela, la liberté sera immense, illimitée, délicieuse. S'ils ne criaient pas tout haut, c'était par un effet de la joie de tout ce quils avaient obtenu; ils disaient qu'il fallait céder un moment, accorder quelque chose aux anciens préjugés; mais qu'on en reviendrait à la fin , et que lorsque tous les bâtiments de toutes les nations viendraient à charger nos blés, alors nous serions au comble du bonheur.

Le Président. Est-il possible qu'Usaient été jusque là?

Le Chevalier. Oui, Monsieur le Président, n'en doutez pas, j'en suis témoin aussi. Non-seulement je n'en ai rencontré aucun qui rendit la justice

diaires entre le cultivateur et l'expéditeur font encore quelque profit sur le commerce des grains, et enfin viennent les exportateurs qui font un profit, mais non pas tout le profit du commerce des blés.

A entendre l'auteur, les exportateurs du blé doivent faire des profits immenses. Il ne calcule pas leur mise dans ce commerce ; le vaisseau et son dépérissement, les risques de la mer, les déchets, les non-valeurs de toute espèce. Lorsque tout cela est défalqué, on trouve que le profit du commerce des grains pour le commerçant proprement dit, et mis à part tous les profits antérieurs que ce commerçant doit payer avant d'exporter, que ce profit, dis-je, est comme celui do tous les commerces qui ont pour objet une matière commune , c'est-à-dire, modique et borné par la concurrence.

{Réfutation de Fabbé Morellet, pp. 319, 320, 321 et 322.)

due à la sagesse de cet essentiel règlement, mais j'ai vu qu'ils hésitaient, ils iiobemouchaient encore par des lia, ha.... Mais oui.... Il faut voir.... Peut être enfin. . . Tant les principes de la matière qu'ils avaient si savamment traitée leur étaient inconnus. Je levais les mains au Ciel et je disais : Paler. iqnosce iUis, quia nesciunlquid dicunt. Dieu leur pardonnera, car ils ne savent ce qu'ils disent. Au reste, écrivez eu lettres capitales, sur la porte du commerce des blés : Le profil est à celui qui le transporte. Tout est absorbé par les risques et les peines de l'achat, du transport, du débit dans ce commerce, et voyez combien cette vérité est grande, importante et sûre. La Pologne, la Turquie, la liarbarie, la Sicile ont de tout temps vendu des blés à l'Étranger, mais parce qu'ils en ont laissé faire le transport aux bâtiments des autres nations, jamais ils n'ont pu former une marine^ ; le pays est resté pauvre, misérable, et ce qui est plus remarquable , mais qui ne m'étonne point , toujours le blé y est resté à un très-bas prix, le pays sans argent, sans circulation, le cultivateur dans l'indigence. Et puisque nous y sommes , je vous dirai enfin la véritable

' Parce que, est à remarquer. La question entre l'auteur et ses adversaires est de savoir si une nation peut permettre aux autres d'exporter son blé en concurrence avec ses propres navigateurs. Celui qui dit sans preuve que la Pologne, la Turquie, etc. sont restées pauvres et misérables, parce que ces pays ont laissé exporter leur blé par les étrangers, suppose donc précisément ce qui est en question.

Il faut encore obser\er que quand il serait vrai que ces pays sont restés pauvres et misérables, parce qu'ils n"ont pas exporté eux-mêmes, ils ne s'ensuivrait pas qu'il fallût pour cela, d'après cet exemple , prohiber l'exportation par les vaisseaux étrangers ; car il faudrait s'être assuré auparavant que cette défense d'exporter par des vaisseaux étrangers, est, ou eût été, un moyen pour ces pays de faire exporter par leurs propres vaisseaux ; autrement il aurait pu arriver que ces pajs n'eussent exporté ni par leurs \ aisseaux, ni par ceux des autres nations, et qu'ils eussent été encore plus pauvres et plus misérables. Mais l'auteur des Dialogues doit savoir que ses adversaires prétendent, avec raison, que la défense d'exporter par des vaisseaux étrangers ne suffit pas seule pour faire exporter par des vaisseaux nationaux. Il faut que d'autres causes concourent à produire cet effet, et qu'aucun obstacle ne s'y oppose. Si les mœurs des Turcs, leur religion leurs lois, leur ignorance, s'opposent à ce qu'ils deviennent na\igateurs, on aura beau défendre chez eux l'exportation du blé par des vaisseaux étrangers, l'exportation des grains dans les ports de l'Europe par les vaisseaux turcs ne s'établira pas malgré la prohibition, et ils n'auront ni les avantages de la vente de leurs grains au dehors, dont la prohibition les privera; ni ceux de l'exportation par leurs propres vaisseaux. On peut dire la même chose de la Sicile et de la Pologne, où les vices du gouvernement et d'autres circonstances locales empêcheraient l'exportation par les vaisseaux nationaux, tant que les choses demeureront sur le même pied; et où la prohibition des vaisseaux étrangers augmenterait le mal au lieu de le diminuer.

L'auteur ajoute : forez la Hollande et la république de Gènes; elles n'ont point de blé de leur production ; mais parce qu'elles en font le transport de nation à nation, elles ont une belle marine, un peuple heureux et riche, et toute la culture dont leur sol est susceptible.

Voilà encore un parce que sur lequel nous pouvons faire les mêmes réflexions que cidessus. Attribuer au commerce des grains que font ces deux nations l'existence de leur marine, la prospérité de leur culture, et en général leurs richesses, c'est précisément supposer ce qui est en question.

La Hollande et Gênes ont bien d'autres sources de richesses que l'exportation des blés, d(mt une petite partie de leur navigation est occupée. La Hollande a sa pêche; la culture du sol, tant de celui qu'elle possède dans le continent que de celui qu'elle a dans les

142 GÂLIANI.

raison des avantages que l'Angleterre a retirés de l'exportation libre, et même récompensée. L Angleterre est le seul pays qui, jusqu'à l'époque de l'éditde 64, ait permis le commerce des blés, avec la restriction des seuls bâtiments nationaux, car je regarde comme restriction que le bénéfice n'ait été accordé qu'aux seuls bâtiments Anglais. L'effet n'a pas été l'encouragement direct et immédiat de la culture, comme les ignorants le croient, mais l'encouragement de la marine. Cette marine devenue florissante a donné le branle et le mouvement à tout. Les manufactures ont prospéré ' , de là l'agriculture s'est étendue et améliorée. L'agriculture, étant la hase de tout, reçoit toutes les impressions; ainsi il ne faut pas s'inquiéter poui' elle. Augmentez, enrichissez, faites prospérer toutes les autres choses, et soyez tranquille. Lorsque l'agriculteur trouvera

deux mondes ; la navigation qu'elle exerce pour les autres nations dans d'autres genres de commerce que le blé, et ([uelques productions de ses manufactures.

Gênes a ses huiles, ses fruits, ses soies, ses étoffes, ses papeteries, etc., sources de richesses plus abondantes pour elle que le commerce des blés qu'elle fait, et ce qu'il est important de remarquer dans la question dont il s'agit, toutes absolument indépendantes de la navigation occupée à faire le commerce des blés. Ce n'est donc pas au commerce des blés que la Hollande et Gènes doivent leurs manufactures, leur culture, et en général leurs richesses.

{Réfutation de Tabbé Morellet, pp. 323, 324 et 325.)

' Il y a deux sortes de manufactures : celles qui travaillent pour la consommation nationale, et celles dont les productions s'exportent au dehors. L'eteudue de la navigation nationale ne peut produire aucun effet considérable sur les manufactures du premier genre. En supposant que la navigation, ou plutôt le surcroit de navigation que l'exportation des grains a pu amener, ait fourni à un certain nombre d'Anglais de quoi payer leurs consommations en manufactures anglaises, qu'est-ce que cet objet en comparaison de la masse immense de consommation des productions des manufactures anglaises payées par les agriculteurs, les propriétaires, les administrateurs de la société, et les salariés de ces trois ordres de citoyens ; consommations qui sont toutes indépendantes de la navigation anglaise .••

Restent donc les manufactures exportatrices auxquelhs il faut que l'auteur borne son assertion ; qui signifiera désormais que la marine florissante favorise la consommation au dehors de la partie de draps anglais, des étoffes de soie, de la quincaillerie, etc., qui se vend à l'étranger. Mais, si l'on veut être de bonne foi, on conviendra d'abord que cet objet ne peut être comparé à la niasse des consommations nationales en manufactures du pays sur lequel l'état de la marine n'influe, comme nous venons de le voir, que bien faiblement ; à quoi il faut ajouter que les manufactures qui travaillent pour exporter à l'étranger, travailleraient tout autant quand ce seraient les Hollandais qui en exporteraient les productions, et qu'elles pourraient même travailler davantage, si les Hollandais les exportaient à meilleur marché, parce que cette épargne établissant l'étoffe, la quincaillerie, etc., à meilleur compte pour les consommateurs étrangers, en augmenterait la consommation.

Cette distinction des manufactures exportatrices d'avec celles qui travaillent pour la consommation nationale, l'auteur a évité de la faire, et ce n'est qu'à l'abri de l'équivoque de ce mot manufactures^ qu'il a pu se permettre d'attribuer la prospérité des manufactures anglaises à la navigation anglaise. De si grands effets disparaissent lorsqu'on a compris qu'il ne peut être question dans les raisonnements de l'auteur des Dialogues, que des manufactures exportatrices, et même de la partie de la navigation anglaise qui est occupée de leur exportation.

Enfin, et en général, il n'e*t pas vrai que la marine florissante donne le mouvement à tout, |t à l'agriculture en particulier. La marine florissante ne donne le mouvement <iu'aux bonimes qui en sont occupés, et qui paient leurs consommations avec les salaires

beaucoup de consommateurs, et des consommateurs riclies, il est impossible qu'il ne vende bien ses denrées. Voulez- vous voir encore plus clairement la vérité de cela, voyez la Hollande, la république de Gènes, et d'autres villes commerçantes ; elles n'ont point de blés de leur pro duit, mais parce qu'elles en font le transport de nation à nation, elles ont une belle marine, un peuple heureux, riche, et même toute la culture dont leur sol est susceptible, poussée au dernier point de l'art, et de l'industrie. De sorte qu'il est très-vrai que le commerce du blé de 3[orée ou de Sicile fait lleurir sur les montagnes de la rivière de Gènes les oliviers, les orangers, les mûriers. Le commerce des blés de Pologne fait fleurir les tulipes eu Hollande, pendant que ce même blé ne fait rien fleurir, ni sur les bords de laYistule, ni sur les plaines de Spai'te et d'Agrigente. Après ce que je viens de vous dire sur l'Angleterre, j'espère que vous me tiendrez quitte du discours que je vous avais promis.

Le Marquis, Je ne dis plus mot, et si vous aviez parlé plus tôt, mon importunité aurait cessé à l'instant. Pourquoi ne nous avez-vous pas dit cette raison auparavant?

Le Chevalier. Ah! vous êtes injuste; trouvez- vous que j'eusse pu la dire plus tôt? Tous avais-je conduit par la suite du raisonnement au point qu'il fallait poui' la dire et pour vous en convaincre plus tôt? N'aurais-jepas embrouillé vos idées, et gâté tout? Le Président. Vous avez bien raison.

Le Chevalier. A présent qu'il en est temps, je veux que vous fassiez attention que, lorsque la liberté de l'exportation a été rétablie eu Angleterre, l'Angleterre avait une marine bien inférieure à l'actuelle. La marine est le tout pour cette nation d'insulaires. Il fallait tout sacrifier, tout subordonner à cet objet capital. Le blé, comme je viens de vous le dire, est par son volume ce qui occupe le plus de bâtiments, et en outre l'Angleterre n'a point d'autre produit du sol à exporter, ni vins, ni huiles, ni fruits d'aucune espèce. Ainsi défendre la sortie des blés et anéantir sa marine était alors la même chose pour elle. Son état actuel est bien différent. Cette marine est faite, elle est immense, elle enveloppe la terre et couvre la merde ses vaisseaux. H y aura moins de risque et de mal à présent à changer en partie leur système des blés ; et s'ils s'avisent de retrancher le prix d'encouragement, ils ne seront pas ruinés pour cela. Je crois au contrah^e qu'ils y gagneront.

qu'ils retirent de cette espèce de travail et d'industrie. S'il y a deux ou trois mille matelots en Angleterre occupés du commerce des grains qui s'exportent, cette navigation donne, si l'on veut, le mouvement à la partie de richesses (jui se consomme dans cette classe d'hommes ; mais qu'est-ce que cela relativement au reste des consommations d'une nation composée de dix à onze millions d'habitants, qui, presque tous, font des consommations plus abondantes que les navigateurs? Attribuer à cette cause le mouvement universel d'une grande macliine politique, comme l'Angleterre, «;'est faire produire un effet immense par une tr«!S-petite cause.

{Réfutation de Vabbé MoreUtt, pp. ;f34, 335, 33G et 339.)^

Le Marquis. C'est leur affaire. Moi je ne me mêle pas des Anglais. Si je vous les ai cités, c'est parce que je les trouvais prônés, vantés à tout bout de champ par les écrivains que j'avais lus. Au reste, je vous les abandonne et de très-bon cœur, car au fond je ne m'en soucie pas beaucoup. Ce sont de braves gens, fermes, courageux. Je les estime, je ne dis pas le contraire : mais ils sont trop tristes pour moi. Avec leur spleen ils me donnent des vapeurs.

Le Président. Le Marquis vous abandonne les Anglais, je les retiens encore un moment. Je ne vois pas assez clairement pourquoi un commerce de denrées était nécessaire aux Anglais pour fonder et pour encourager leur marine. Lst-ce que les manufactures seules n'auraient pas suffi par leur transport à produire cet effet ?

Le Chevalier. Je me souviens d'avoir dit cela au 3Iarquis, mais vous n'étiez pas encore des nôtres; ainsi il faudra que je me répète. Les grands commerces portent en croupe les petits. Je vais vous expliquer cela. Pour résister aux tempêtes et faire une heureuse navigation, un gros bâtiment vaut mieux qu'un petit. Il faut donc le remplir, ce grand bâtiment , si on ne veut pas perdre l'avantage de la capacité qu'il a. Les effets précieux, les produits des manufactures occupent très-peu de place. De quoi remplir le reste? Alors les denrées, les marchandises d'un grand volume et de peu de valeur viennent à propos pour faire la charge du bâtiment. Cette charge est pour ainsi dire une espèce de lest. Il n'est pas nécessaire qu'elle donne un grand profit, il suffit qu'elle puisse pa3erle nolis, et le transport des ouvrages manufacturés est alors pour rien. Par exemple, voyez la cargaison d'un vaisseau de registre qui vient de l'Amérique à Cadix. Vous commencez par y voir une quantité prodigieuse de cuirs en poil. Croyez- vous qu'il y ait un énorme profit et qui vaille la peine d'un transport d'un monde à l'autre dans ces cuirs? Non assurément. 3Iais voyez le reste de la cargaison, vous trouverez que le vaisseau porte deux cent mille piastres pour le compte du commerce. Ces piastres n'occupaient que cinq ou six caisses dans la poupe. Les cuirs remplissaient le reste du navire. Pour peu que les cuirs donnent du profit, c'est autant de gagné, car le véritable objet de l'expédition, c'étaient les piastres. Mais, direz- vous, pourquoi se servir d'un si gros bâtiment? c'est qu'on n'expose deux cent mille piastres que sur un bâtiment qui ait au moins cent hommes d'équipage, qui puissent se battre et résister contre un écumeur de mer, qui enfin par le nombre de l'équipage, par sa force et à mille autres égards puisse braver les risques des éléments et des hommes. Ce que j'ai dit des matières précieuses, vous le direz de même des manufactures. Un horloger anglais, un marchand en ouvrages d'acier ne peut pas charger un vaisseau de montres et de chaînes de montres. Mais il trouve un bâtiment qui va chargé de blé à Lisbonne. Le capitaine est son ami, il lui glisse dans la poupe une caisse de ces manufactures. Cette caisse vaudra peut-être plus que

toute sa charge de blé; mais elle tient très-peu de place, le transport ainsi n'en coûte rien; il se fait avec sûreté, car le bâtiment est fort et bien équipé, et ce n'est pas tout. Ces manufactures peuvent entrer en contrebande; ce vaisseau étant chargé de blé, dans la déclaration que le capitaine en fait, on cache souvent et on esquive tant qu'on peut celle des pacotilles. Si la charge principale n'existait pas, il faudrait les déclarer aux douanes; car enfin pourquoi viendrait ce bâtiment, s'il ne déclarait rien? Est-ce pour se promener? La facilité de verser la contrebande doit aujourd'hui entrer pour beaucoup dans les considérations sur les finances et sur le commerce des nations, car toutes les nations sont d'accord à présent qu'il faut encourager ses manufactures et décourager les manufactures étrangères, et toutes à peu près s'y sont prises de la même façon, par de grands impôts ou par des défenses absolues contre tout ce qui est t franger, parce que, comme disent vos écrivains, tout le monde commence aujourd'hui à s'éclairer'.

Le Président. Vous dites cela d'un certain air ironique et moqueur qui me fait croire que ce n'est pas votre avis. Est-ce que vous ne trouvez pas cette théorie bonne ? ne croyez- vous pas ces impôts et ces défenses utiles?

Le Chevalier. Il serait trop long peut-être de vous dire pourquoi je ris, et cela n'aurait rien de commun avec le discours que nous faisons ; en deux mots, je vous dirai que le moyen en général d'encourager ces manufactures ne me parait pas être celui de défendre toutes celles qui sont étrangères, comme tous les raisonneurs le proposent. Cette défense ne me parait bonne qu'à laisser une nation dans un état de rudesse et de grossièreté, sans goût ni pour les siennes ni pour les étrangères. Mais quoiqu'il en soit de mon idée, dont nous causerons une autre fois, vous devez avoir aperçu clairement que la sortie d'une denrée d'un aussi grand volume que le blé doit occu|)er et mettre en activité la marine d'un État, et qu'une marine agissante favorisera ensuite les transports, le débit, les recherches et la mode de toutes les manufactu-

' Mais en supposant que l'auteur des Dialogues s'arrêtera à son opinion précédente, il a tort de prêter le sentiment contraire aux écrivains qu'il combat plus particulièrement, et qu'on appelle économistes, car ces auteurs ont dit, avec d'autres, mais certaiuemeut avant lui, et bien plus souvent et plus fortement que lui, que les prohibitions et les droits sur les manufactures érani^ères pour encourager les maaufactiires nationales, étaient l'ouvrage d'une mauvaise politique. Ce principe est même un de ceux qu'ils ont établi avec le plus de soin. L'auteur ne devait donc pas dire que ces écrivains trouvent que le monde commence à s'éclairer, parce qu'on fait des défenses et des prohibitions qu'ils ont toujours regardées comme dictées par d'anciens préjugés, et par l'ignorance de la nature du commerce et de l'industrie. A la vérité l'auteur professe (juil n'a lu aucun de ces auteurs; mais il devait donc s'abstenir de leur attribuer telles et telles opinions, dans la crainte de leur en prêter de diamétralement contraires à celles qu'ils ont toujours soutenues : malheur (jui lui arrive ici.

{Béfutation de l'tibbé Morellet , p. 338.)

{Mélanges, t. ii. ) '0

I i(\ C.ALIANI.

res. Au milieu de tant de désai^Témeiits et de désavantages qu a le commerce des blés, ceci est le seul avantage considérable qu'il ait; il y en a un autre qui n'est pas à beaucoup ; rès aussi considérable, mais qui l'est pourtant et que je ne veux pas négliger de vous dire.

Le Présideint. Lequel?

Le Chevalier. Si le transpoit des blés par mer occupe (comme nous avons déjà dit) la classe très-importante pour l'État, des matelots; le transport par terre et toute la main-d'œuvre qu'il exige pour le conserver ou le consommer, occupent une autre classe d'hommes qu'il importe de ne pas oublier, d'autant plus qu'il y a à tout moment du risque à la négliger.

Le Président. Je n'entends pas de quelle classe vous voulez parler?

Le Chevalier. J'entends de cette classe d'hommes la dernière de toutes, et tellement la dernière qu'elle fait presque la nuance entre l'homme et la bète de charge. Je parle de cette classe d'hommes, rebut des villes et des campagnes, qui ont substitué leurs épaules à leur tète, et qui n'ont que la force des muscles pour tout talent et pour tout métier. Ces hommes (ceux de notre espèce qui boivent le plus et raisonnent lé moins) occupent et inondent les ports, les quais, les halles, et offrent l'emploi de leurs forces pour le gain le plus mesquin. Souvent usurpateurs des droits sacrés du fouet, ils deviennent charretiers et routiers; et comme l'usurpation conduit naturellement à la cruauté de la tyrannie, ils battent impitoyablement ces malheureuses bètes, d'autant plus malheureuses qu'elles ne peuvent pas parler et leur dire comme disait le jeune Corradin à Charles d'Anjou, lorsqu'il le lit décapiter : An ne nescis quod par in parem non habel imperiiun? ne sais tu-pas qu'un égal n'a pas de droit sur ses égaux? Or le commerce des blés fournil beaucoup d'emploi et procure de quoi vivre à ces hommes, soit dans les transports, soit pour le chargement ou le déchargement, soit enfin pour le remuer dans les magasins. 11 importe beaucoup de les tenir occupés et contents ; car, ne vous y trompez pas, ils sont les seuls auteurs de toutes les émeutes, ils ont leur gosier pour arme offensive, et leur stupidité pour arme défensive ; et avec ces armes qui ne feraient aucune peur à un tyran, ils sont très à craindre pour un bon prince; ils peuvent blesser et ternir la gloire du plus vertueux gouvernement.

Le Marquis. Quoi ! vous croyez qu'une vile canaille de faquins comme ça ferait peur a un souverain?

Le Chevalier. S'ils font peur? ils font bien pis, ils font pitié, l ne armée d'ennemis belliqueux ne fait pas peur à un souverain courageux et aimé de ses sujets; il y a ou gloire ou profit à les combattre. .Mais contre une troupe ou, pour mieux dire, un troupeau de cesmalheui'eux, il n'y a ni gloire ni profil. Que voulez- vous leur faire? les vainci"e? Ils sont poltrons. Les tuer? lis sont innocents. Les persuader? Ils sont stupidcs. Les laisser faire? Ils sont forcenés. Il faut les employer, les faire gagner,

les laisser dispersés ; et de ces mêmes gosiers toujours arrosés, toujours altérés les faire boire et crier : Vive le Roi !

Le Marquis. Et vous croyez quen occupautces geus-là?...

Le Chevalier. Oui, soyez-en sur. Si les forts des halles sont contents, il n'arrivera aucune tache ni aucun désastre à l'administration. Soyez persuadé de cette théorie que je vais vous dire. Les grands conspirent et se révoltent; les bourgeois se plaignent et restent dans le célibat. Les paysans et les artisans se désespèrent et s'en vont ; les porte-faix s'ameutent. Cela ne change jamais, et jamais une de ces classes ne prend les usages et l'instinct de l'autre, excepté le cas de persécution, en fait de religion, dans lequel seul toutes les classes sont disposées à se révolter, les grands et les puissants plus prompteraent, parce qu'ils sont toujours les plus persuadés -, les bourgeois et la populace plus difficilement, parce quïls ont toujours une moindre dose de religion 3Iaisceci n'appartient point à notre discours. Pour y revenir, ce que je vous dis est si vrai , que la raison pour laquelle, dans les disettes et même dans les grandes famines, les tumultes sont très-rares, comme on eu a fait l'expérience dernièrement en Italie, n'est autre que l'emploi, loccupatiou et le profit que cette populace trouve dans ces circonstances par le commerce forcé et les provisions pressées qu'il faut faire; ils gagnent, ils sont tranquilles; et quoique le bourgeois souffre beaucoup, vous verrez plutôt des hommes tomber d'inanition, que d'entendre pousser un seul cri dans une ville.

Le Marquis. Ainsi donc, Chevalier, sans nous étendre davantage sur ce propos, vous êtes tout de bon en faveur de l'exportation?

Le Chevalier. Oui vraiment.

Le SLkRQUis. 11 faudra vous croire, puisque vous le dites persévérammentet sérieusement; mais êtes-vous eu faveur de ledit de 64? En êtes- vous content? L'approuvez -vous d'un bout jusqu'à l'autre?

Le Chevalier. Il est trop lard pour répondre à cette question ; il faut que je m'en aille, et dans trois ou quatre jours je vous satisferai pleinement là- dessus.

Le Marquis. Quoi, vous ne nous restez pas ? Ma femme se fâchera, je vous en avertis.

Le Chevalier. Je réparerai mes torts une autre fois.

Le Marquis. Monsieur le Président, nous faites-vous l'honneur de souper avec nous?

Le Présidejst. J'aurai cet honneur-là.

Le Marquis. Passons donc dans l'autre appartement. Adieu, Chevalier.

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