CINQUIÈME DIALOGUE
Le 2 décembre avant le dîner.
Le Chevalier Zanobi , le Marquis de Roquemaure^ ensuite M. le Président de*** P. du P. de B.
Le Chevalier. Eh bien , mon cher Marquis, avez-vous repris courage?
Le 3Iarqlis. J'ai fait ce que j'ai pu; mais s'il faut vous avouer le ^Tai, je n'y ai pas réussi. J'ai relu mes brochures, j'ai causé, j'ai réfléchi, le tout pour exciter ma curiosité et pouvoir vous écouter avec intérêt
Le Chevalier. Eh bien?
Le Marquis. Eh bien, je suis resté dans le vide du désespoir; ce que j'ai fait de mieux pour vous plaire , cest de vous procurer un nouvel auditeur. J'ai rencontré dans une maison le Président de... Vous le connaissez un peu, à ce que je crois. C'est un jeune magistrat, mais du plus grand mérite, une bonne tète sans opiniâtreté, sans préjugés, un cœur excellent. 11 aime à sinstruire, il parle peu; mais il sait écouter. Je lui ai rendu compte de tout ce que vous m'avez dit, autant que je pouvais men souvenir; en un mot, je lui ai inspiré le plus grand désir de vous entendre. Je lui ai donné rendez-vous ici, il ne tardera pas à venir, et je vous mettrai aux prises avec lui. Quant à moi, j'écouterai volontiers, et cela vaudra peut-être mieux.
Le Chevalier. Comment, vous voudriez presque me faire croire que j'avais trop d'avantage sur vous ?
Le 3L\rqlis. Il y a longtemps que vous le savez : mais voici le Président.
Le Chevalier. Monsieur le Marquis vient de m'instruire. Monsieur, du motif qui vous amène ; il est si flatteur pour moi que vous me permettrez de vous en faire mes remerciments.
Le Marquis au Président. 3Ionsieur, je lui ai tout dit. II sait que vous prendrez ma place, et il verra qu'il a à faire à forte partie. En vérité il avait trop beau jeu avec moi.
Le Président. 11 ne l'aura pas moins. >Ion âge, mon peu dexpérience, mes occupations, les devoirs de mon état me rendent encore bien novice dans la grande science de l'administration, et le peu que j'ai
lu sur cette matière u'a servi jusqu'à présent qu'à m'apprendre que les ouvrages qui en instruiront les lionimes sont encore à faire.
Le Chevalier. Comme je ne lis que très-peu ou point du tout je ne saurais vous dire au juste ce qu'il y a de bien lait. J'avoue que j'ai lu la Théorie de l'impôl, qui ma paiu un excellent ouvrage ; il m'a beaucoup appris, et je sens que ce que vous dites, Monsieur, doit être vrai ; car ce livre n'a pas eu un grand succès. Peu de gens l'ont entendu, personne n'en a profité.
Le Marquis. Vous faites donc cas de la Théorie de l'impôt ? Il m'a paru si obscur que je n'y ai presque rien compris.
Le Chevalier. Je n'en adopte pas toutes les idées ; mais il y en a de bien vraies et de bien profondes.
Le Marquis. Mais savez- vous que l'auteur est ami de ces écrivains dont TOUS dites tant de mal?
Le Chevalier. Cela se peut. Je crois vous avoir dit que je n'ai lu aucune des brochures qu'on a publiées sur la question du commerce des blés. J'étais absent lorsqu'elles ont paru, et vous savez qu'à Paris les nouveaux livres sont comme les oiseaux de passage, il faut les prendre dans leur saison ; un mois plus tard on ne les voit plus dans les champs. Vous savez que je n'en ai parlé que d'après vous; mais je connais plusieurs de leurs auteurs, et je défie qu'on puisse trouver de plus honnêtes gens j et si l'auteur de la Théorie de Vimpôt les a choisis pour amis, il ne pouvait mieux faire ; cela est très-naturel, les honnêtes gens se cherchent.
Le Président. Vous lisez donc bien peu, monsieur le Chevalier?
Le Chevalier. Presque point.
Le Présideint. Mais lorsque vous lisez, quelle est \otre lecture favorite ?
Le Chevalier. L'Almauach Koyal.
Le Marquis , à part. Toujoui^s le même ! il ne cessera jamais de plaisanter.
Le Chevalier. C'est le livre le plus rempli de faits et de vérités. Tous ceux qui sont de ce genre me font plaisir. En prose tout le reste me parait superflu; j'aime mieux réfléchir; je dis en prose, caries vers sur toute espèce de matière me font plaisir , et je ne suis pas difficile. Je ne condamne pas les poètes à rimer et à raisonner en même temps. Nemo dupUci pœnà puniendus est , vous le savez , monsieur le Président ?
Le Président. C'est un axiome du droit Romain; on ne l'observe plus à la rigueur, ni au Palais ni au Parnasse. Les poètes aujourd'hui se condamnent eux-mêmes à raisonner.
Le Chevalier. Il faudi^ait par une bonne sentence les en relever; le public et eux y gagneraient beaucoup.
Le Présideint au Chevalier. Mais il me semble qu'aimant si fort à méditer, les ouvrages de philosophie , ou d'un penseur profond sar
quelque matière que ce soit , devraient vous faire plaisir , ne fût-ce que pour vous exciter à réfléchir.
Le Chevalier. Ils me causent un double travail. D'après des faits connus une vérité est bientôt trouvée ; mais si je lis un penseur qui se trompe, il faut que je cherche et que je découvre l'endroit précis où il s'est égaré. Le gîte du paralogisme. C'est une pénible chasse au moins. Je suis encore plus cruel avec moi-même; car ne pouvant jamais me persuader qu'un homme se trompe sans qu'il y ait quelque cause qui l'induise en erreur, je vais recherchant cette cause (recherche instructive, mais fatigante); j'ai quelquefois le bonheur de la trouver, et même j'ose le dire, à force d'exercice je suis devenu assez adroit à cette chasse ; je connais pour ainsi dire toutes les tanières d'où sortent les erreurs , car elles ne sont pas en grand nombre.
Le PiiÉsiDEiNT. Je vous prie de m'en indiquer quelques-unes.
Le Chevalier. Ce sont toujours ou les mœurs ou les idées du siècle dans lequel a vécu l'auteur, le ton dominant des beaux esprits d'alors, quelque écrivaili célèbre qui aura maîtrisé son siècle, etc. 3Iais la grande source des erreurs , celle dans laquelle tous les hommes tombent plus ou moins , celle dont on ne se garantit point , c'est Ihabitude de généraliser une idée particulière. On s'en aperçoit d'autant moins que c'est une faute à demi. L'idée est vraie dans quelques cas ou dans quelques circonstances particulières, le seul tort est de la généraliser. Montesquieu, le grand 3Iontesquieu n'a fait que des fautes de ce genre ; heureux à découvrir les idées les plus fines , les rapports les plus délicats , il a bien vu ce qu'il a vu dans un objet particulier dont il était fortement affecté en le méditant; mais ensuite il l'a généralisé.
Le Marquis. Monsieur le Chevalier , quelle opinion avez-vous de y Esprit des lois ? quel cas en faites-vous ?
Le Chevalier. Il me paraît le meilleur liwe que nous ayons dans son genre.
Le Marquis. Dans son genre ? comment dans son genre ? '
Le Chevaxier. Parce qu'un homme pourrait dire qu'il aime mieux un bon pâté de Périgueux que tout le livre de Montesquieu , et il aurait peut-être raison ; du moins ce serait son goût , et ce goût ne ferait aucun tort à l'Esprit des lois. La comparaison doit être entre choses de même genre et comparables entre elles.
Le Marquis. Oui, j'entends bien; mais raillerie à part , est-ce qu'un homme pourrait sérieusement mépriser Y Esprit des lois.
Le Chevalier. Oui très-assurément.
Le Marquis. Je n'entends pas cela ?
Le Président. Ni moi non plus.
Le Chevalier. Cela est pourtant très-aisé à comprendre. Examinez le genre d'études de Montesquieu et de ceux de la classe que vous me permettez d'appeler métaphysiciens, quoique ce nom soit peut-être im-
DIALOGUES SUR LE COiMMERCE DES BLÉS. - V. 65
i)roprc' , mais il est adopté. Leur travail est un vrai travail de marqueterie, ou, si vous voulez, une mosaïque. 11 consiste à rassembler une infinité de petits morceaux détachés qu'ils ne doivent avoir ni fabriqués ni altérés, mais qui sont existants, vrais, tels enfin que la nature les donne. De ces parties artistement collées , arrangées, nuancées, il en résulte un grand tableau et un spectacle nouveau , quoique fait en entier de pièces qui étaient éparpillées. La peine de la recherche des matériaux , leur vérité naturelle, la grandeur de Fouvrage, l'ensemble, la symétrie. Tordre, l'effet, rexactitude4cs proportions, la beauté des nuances et des dégradations font tout le mérite et tout le prix de ce travail ; et parmi les ouvrages que nous avons de ce genre , il n'en est point de plus vaste et où l'on ait fait entrer plus da matériaux que dans celui que Montesquieu a osé entreprendre. Or il est presque impossible que ce genre d'ouvrage soit applaudi des poètes
Le Marquis. Pourquoi?
Le Chevalier. Parce que le travail du poète est dans un genre diamétralement opposé. Le poète est un fondeur de statues; il crée, il invente ; son ouvrage n'a de mérite qu'autant qu'il est d'un seul jet et moulé d'une seule fonte; point de morceaux collés, appliqués, sondés, un certain désordre dans la composition, un peu de négligence dans le poli, loin de lui faire tort, l'embellissent. Ainsi le poète ne trouve rien à admirer dans le métaphysicien, ni le métaphysicien dans le poète. Le poète lui dira toujours : Vous n'avez rien imaginé; et l'autre lui répondra : Vous ne m'avez rien prouvé.
Le Marquis. Mais s'il y avait un métaphysicien qui fût poète en même temps, qu'en diriez-vous?
Le Chevalier. Qu'on ne manquera pas de croire qu'il se contredit souvent.
Le Marquis. Qu'il se contredit ?
Le Chevalier. Oui, on le dira et je ne l'en estimerai pas moins. Ces contradictions apparentes ne doivent pas lui faire plus de tort que les phases à la lune. Cet astre est toujours le même malgré les divers aspects qu'il nous présente. Pour contenter tout le monde, le mélapliysicien poète devrait imprimer l'almanach des jours où il était poète, et celui des jours où il était métaphysicien ; mais, plaisanterie à part, j'admirerai toujours celui en qui la nature, voulant se jouer et nous étaler toute l'étendue de ses forces, a réuni deux êtres très-rares et très-précieux pour en faire un de la dernière rareté.
Le 3Iarquis. Ah ! pour cette fois il faut que je vous embrasse ; malgré les chagrins que vous m'avez causés, il le faut, vous le méritez.
Le Chevalier. Eh î vous m' étouffez.
Le Marquis. N'importe, vous ne savez pas le plaisir que vous m'avez fait. Si vous saviez ce que vous avez dit".'*
Le Chevalier. Qu'est-ce que j'ai dit ?
{Mélanges^ t. ii.) . , ,5
66 GALIAM.
Le Marquis. Ah ! si vous le saviez ! vous sauriez que vous avez dit bien des choses. Mais laissons cela. Le Président est ici pour vous entendre parler de pain.
Le Chevalier. Toujours du pain ! Non in solo pane vivil homo.
Le Marquis. Il est mon second. Je lui ai conté Taventure de ma garde-robe, il l'a trouvée indigne, et vous devez lui en faire raison.
Le Chevalier. Je suis prêt. Monsieur, nous étions le marquis et moi compagnons de voyage ; nous nous promenions dans l'Lurope, examinant en curieux les différentes administrations convenables à chaque pays en fait de blé. Kous étions arrivés en Flandre et nous avions le projet de faire un tour en Sicile. Brusquement il s'en dégoûte , revient en France, et là, sans sujet, sans autre préambule, il se met à déchirer à belles dents l'édit deG4.
Le Marquis. Qui, moi?
Le Chevalier. Laissez-moi achever. Il en dit tout le mal possible. J"ai beau l'avertir, lui faire signe : IMarqiiis, prenez garde, vous avez des amis à ménager, rien ne l'arrête. Enfin après s'être bien déchaîné, il s'est mis à soutenir, sans trop savoir pourquoi, qu'encore que cette loi fût imparfaite, on n'en ferait jamais d'autre. Il est vrai que sur ce point je lai fait un peu revenir.
Le Marquis. Ah ! le monstre ! Je me repens de l'avoir embrassé. Monsieur, de tout ce qu'il vient de dire il n'y a pas un mot de vrai. Personne de nous n'a dit du mal de l'édit; mais je me suis aperçu qu'il en dirait, et lui ne s'en est pas tenu à dire que la loi était imparfaite, mais il s'est engagé à le prouver.
Le Présidejnt. Au lieu d'être ici pour écouter, je vois qu'il me faudra reprendre mes fonctions déjuge. Yoilà deux dépositions bien discordantes. Comment découvrir la vérité?
Le Marquis, en indiquant le Chevalier. Donnez-lui la question.
Le PRÉsiDEiNT..Elle n'est plus de mode ; les beaux génies la détestent. D'ailleurs, comment savoir lequel des deux il faudrait y appliquer?
Le Chevalier. Tous les deux, c'est le plus sûr.
Le Président. Soit, je suivrai votre conseil. Vous aurez mes questions pour torture. La vôtre , Marquis , sera de nous écouter sans nous interrompre. Mais je ne puis vous cacher que la loi de la libre exportation faite en 64 m'a constamment paru une loi aussi sage qu'utile. Le bien qu'en doivent ressentir l'agriculture, le commerce, les manufactures même, m'a paru aussi grand qu'évident. Monsieur le JMarquis m'a raconté comment vous lui aviez fait entrevoir par une espèce d'apologue, très-ingénieux à la vérité, que vous alliez être d'un avis contraire. Seraitil possible que l'ancien système , la méthode depuis longtemps adoptée dans l'administration des blés vous parusseni....
Le Chevalier. Pardonnez-moi si je vous interromps. Cette impolitesse est peut-être moins grande que n'eût été celle de ne pas vous répon-
drc si je vous avais laissé achever, et c'est là mou excuse. Mais je dois vous prévenir qu'il y a quelques jours que le Marquis obstiné voulut me luire parler sur l'administration des blés ; je commençai d'abord par lui l'aire remarquer combien ] esprit de cette législation doit varier selon les dilférentes constitutions des pays. Nous avions observé les pays industrieux qui ont un sol stérile, et nous devions parler des pays agricoles et fertiles. Des considérations sur la nature , le caractère et les différents rapports de cette espèce de pays sont absolument nécessaires, et je dois m'y arrêter avant de répondre à votre question. Le Marquis toujours impatient interrompit le discours; il faut le reprendre. Peutêtre je vais vous dire des choses très-communes ; si j'avais lu les livres qui ont paru, je saurais ;d d'autres ont parlé de ce que je crois important de vous dire, et je vous en épargnerais la répétition inutile ; mais je l'ignore. Vous me ferez la grâce de m'en avertir, et alors je glisserai sur ce qui vous sera connu.
Le Président. Comptez que nous vous écouterons avec plaisir, même quand vous diriez ce que d'autres ont dit. La France, quoique aujourd'hui remplie de manufactures de toutes espèces , est par sa nature un pays agricole.
Le Chevalier. Cela est vrai.
Le Président. Ainsi cet examen me parait de la plus grande importance. Tous pouvez le commencer.
Le Chevalier. Dites-moi , monsieur le Président , avez- vous jamais examiné de près ce que c'est qu'un peuple agricole ?
Le Président. Je ne sais trop.
Le Chevalier. Eh bien ! je vais vous le dire, et ne vous étonnez pas. C'est une nation de joueurs.
Le Président. Une nation de joueurs? Ce peu de mots excitent une telle foule d'idées dans ma tête , que je ne saurais vous répondre ni oui ni non. Il faut y réfléchir.
Le Marquis. Ah ! monsieur le Président, ne vous y fiez pas. C'est la malice ordinaire du Chevalier ; il a comme cela des idées toutes neuves, fort étranges, inouïes, par lesquelles il surprend et attaque son homme; il a, pour ainsi dire, des lanternes sourdes sous son manteau , il les découvre subitement, il vous les tourne aux yeux, il ^ ous éi)]ouit, et pendant que vous êtes occupé à vous reconnaître, il gagne bien du cliemin ,' il avance proposition sur proposition, théorème sur théorème, et vous vous trouvez enveloppé avant que de vous en être aperçu.
Le Chevalier. Marquis, vous ne deviez pas parler.
Le Marquis. Cela est vrai, mais il n'a jamais été défendu à quLÛqu'un qui est à la question de révéler un secret utile à sou juge.
Le Chevalier. Pour cette fois vous avez raison ; mais puisque vous vous défiez si fort de moi, je vous ôterai tout soupçon de surprise, je
68 GALlAiM.
VOUS laisserai tout le temps d'examiner si ma comparaison est juste.
Avez-Yous connu des joueurs dans votre vie ?
Le Marquis. Belle demande ! et dans ma jeunesse?... et à Tarméc?... si je vous disais que j'ai été joueur moi-même ; mais si malheureux, si malheureux ! j'en suis corrigé, je ne joue plus à présent.
Le Chevalier. Eh bien! vous conviendrez avec moi qu'un gros joueur a un caractère qui est le résultat de la vie qu'il mène. Comme il y a une disproportion énorme entre son revenu certain et ce que le jeu peut lui rapporter dans une seule soirée, sa vie n'est qu'un tissu d'espérance et d'incertitude ; il ne saurait accuser ni calculer quel est son revenu, et quoiqu'il sache très-bien que le jeu a des vicissitudes, il aime à n'en rien croire. Il se plaît à espérer que le gain du lendemain égalera et surpassera même celui du jour ou de la veille. Il prévoit un mois, une année entière de bonheur, il qualifie son espérance de pressentiments , il voit des monts d'or devant lui, cette opinion donne le ton à toute sa conduite; il aime le luxe, le faste , et il a les vertus de cet état; il est généreux, honorable , courageux. Arrive t-il un revers, il emprunte a gros intérêts, il engage ses bijoux, il paie comme il peut, et n'est point occupé du choix des moyens. Il ne se refuse jamais rien, hormis le nécessaire. Sa maison annonce d'un côté la richesse, de l'autre le défaut d'argent, et en tout le désordre. S'il a du bonheur, il commence par satisfaire ses caprices , et le dernier de ses soins est de dégager ses effets, parce qu'il compte toujours qu'une autre soirée de bonheur lui en fournira les moyens. Il est souvent gai, jamais content; il est vivement paresseux, c'est-à-dire qu'il a toujours de vastes projets qu'il n'achève pas, soit faute de temps, soit faute de moyens, ou peut être parce qu'il n'est jamais dans une assiette tranquille.
Le Marquis. Ce portrait est ressemblant , je l'avoue.
Le Chevalier. Il n'est pas achevé. Un joueur veut paraître esprit fort; il l'est même quelquefois sur certains points , mais quoi qu'il fasse, un penchant invincible l'entraîne à croire à ce que vous appelez guignon. Il parvient même quelquefois à être ridicule sur ce point.
Le Présid£>t. Cela est très-vrai, mais en trouvez-vous la raison?
Le Chevalier. Elle est aisée àtrouver. La science, les forces, les moyens de l'esprit humain ne suffisent pas pour nous mettre à l'abri du sort. In joueur est exposé au hasard, il n'en voit ni les lois, ni la marche ; ainsi, lorsque tout son savoir est épuisé et qu'il a tout mis en œuM'c, il faut encore qu'il attende d'un cœur incertain et palpitant le fort de l'événement. Dans cet état d'hésitation, son àme est fortement occupée et son esprit n'a rien à faire. Il ne saurait pensera autre chose et il ne lui reste plus rien à penser sur celle qui l'occupe. Alors son àme se promène dans le vide, rencontre des c(mibinaisons fortuites, les remarque, s"y lixe et croit y trouver une liaison constante ; et comme lobjet dont il est occupé
DlAI.Or.UES SUIl LE COMMERCE DES BLÉS. — V. G9
est très-important , il ne veut rien négliger. Il n'y croit pas trop, mais malgré cela il le fait pour s'épargner des regrets. Imaginer des rapports entre deux choses qui n'en ont aucun, est la définition de la crédulité et du guignon. C'est le genre et l'espèce.
Le Marquis. Cela est ma foi très-beau et très-juste ; le croiriez- vous, Chevalier? j'ai eu longtemps la manie de croire que ma tabatière sur la table me faisait perdreau quinze; je savais que c'était une folie, mais pour rien au monde je ne l'aurais tirée de ma poche.
Le Chevalier. Voyons à présent, quelle est la fin d'un joueur ?
Le Marquis. Oh! je la sais; à l'hôpital les trois quarts.
Le Chevalier. Pas tous. Ceux qui au milieu de la passion du jeu conservent assez de sang-froid et de prévoyance pour se souvenir que rien n'est moins capricieux que le hasard ni moins fortuit que la fortune , qu'elle a une marche et un retour constant , ne règlent pas leur dépense sur le gain d'une soirée.- Ils épargnent, placent leur profit, augmentent leur revenu fixe , en destinent une somme réservée pour les revers du jeu. Ils évitent surtout d'emprunter ou de vendre pour payer, et à mesure qu'ils ont assuré en bonnes rentes le profit d'un moment heureux, ils diminuent leur jeu. Ceux-ci font quelquefois une fortune brillante et solide.
Le Marquis. Il y en a bien peu.
Le Chevalier. J'en conviens. La plupart des joueurs suivent la route contraire ; leur début est souvent heureux ou du moins balancé , et rien ne parait annoncer la catastrophe qui les attend. Mais comme dans le gain ils dépensent follement, dans la perte ils empruntent encore plus follement. A la longue ils sont ruinés, ils croient avoir été malheureux et avoir plus souvent perdu que gagné ; mais le vice et l'inégalité qu'ils attribuent à la marche irrégulière des hasards et des combinaisons sont tout entiers dans l'emploi qu'ils ont fait de leur argent. Enlin réduits à la misère, incapables d'aucun métier, ayant vécu trop noblement et avec des idées trop vastes pour s'assujettira la peine d'un gain modique et sûr, ils vont ensevelir les restes d'une vie languissante dans l'ouhli d'une province, laissant leurs enfants en proie à la servitude et à la pauvreté.
Le Marquis. J'ai vu les enfants d'un joueur servir chez l'intendant de feu leur père ; ainsi voilà qui est bien, Chevalier ; vous avez peint les joueurs à merveille, mais à quel propos?
Le Chevalier. A propos de notre discours. Trouvez- vous ma peinture ressemblante à celle d'une nation purement agricole ?
Le Marquis. Point du tout. ,
Le Chevalier. Et vous, Monsieur le Président?
Le PRÉsiDEiNT. Je n'ai pas vu de mes yeux de pays purement agricole; mais s'il faut vous avouer la vérité, d'après les principes sui' l'importance de l'agriculture que plusieurs, écnvains ojit bien élahhs, le
tableau que je m'en faisais est fort différent du vôtre. Je croyais qu'un pays agricole était un pays heureux, que la paresse, l'oisiveté, le luxe en étaient bannis ; qu'une grande frugalité y entretenait l'égalité des conditions; que les mœurs y étaient plus pures, la vertu plus solide; que la terre, mère tendre et reconnaissante, répondant aux vœux et aux travaux des cultivateurs, augmentait leur richesse réelle, favorisait la population, satisfaisait aux besoins, se refusait aux caprices et amenait en conséquence la paix, la gaîté, la santé, l'abondance.
Le Chevalier. Votre description m'a fait plaisir, elle me rajeunit. La poésie est la passion de la jeunesse. Mais écoutez le vieillard a présent qui va eifacer la belle et douce illusion, le coloris frais et riant du roman et peindre la triste et presque toujours vilaine vérité. Tous n'avez pas vu de pays agricoles, vos écrivains n'en ont pas vu non plus, et votre description ne ressemble pas plus à la vérité que les bergers enrubanés, Hylas et Philène, ne ressemblent à nos sales gardiens de moutons. Moi j'ai vu ces pays, que dis-je vu? Malheureusement j'y suis né, et je n'ai dans mes vieux ans d'autre consolation que d'espérer dans la vertu des souverains que le Ciel vient d'accorder à l'Italie, qu'ils changeront enfin sa qualité actuelle de pays agricole, et lui feront reprendre son ancien état de pays manufacturier. Tous conviendrez d'abord qu'un agriculteur est un vrai joueur, et un gros joueur. Je lui vois prendre des rouleaux de louis, prix de la semence, du labour, du travail, et le jeter sur un champ de terre contre les éléments et les saisons qui tiennent la banque. L'homme est toujours le même ; ses vertus, ses vices, ses passions tiennent à son physique ; il serait impossible après cela qu'un agriculteur ne ressemblât pas à un joueur ^
* Cette comparaison d'un peuple a£;ricole à un joueur, est une de celles où l'auteur s'est arrêté avec le plus de complaisance. Mais j'avoue que je la trouve sans justesse et hors de propos. Je vais tâcher de justifier ma sévérité.
1" Pour tirer quelque parti de l'incertitude des récoltes , l'auteur doit nous prouver que la récolte totale est incertaine; car la seule incertitude de la récolte de (luelqties particuliers, ou même d'une province, ne peut pas lui sufflre pour assimder une nation agricole entière à une nation de joueurs.
Qu'un agriculteur, en particulier, jette son argent sur la terre contre les saisons qui tiennent la banque, et qu'il puisse perdre à ce jeu; qu'une province entière puisse voir sa récolte enlevée en une nuit; la récolte totale de la nation peut être régulière, égale et certaine malgré ces vicissitudes. Les fléaux imprévus se portant tantôt sur un agriculteur et tantôt sur l'antre , tantôt sur une province du nord et tantôt sur une pro\incedu midi, laissent subsister l'égalité dans le produit total annuel de toutes les récoltes. L'auteur n'est donc pas en droit d'assimiler une natioîi agricole à une nation de joueurs, quant à l'incertitude de son revenu total et constant, dont il est ici (piestion.
2" Si l'on vent s'entendre, on ne peut appeler revenu que le produit de la récolte totalodc la France , considéré connue vénal et pouvant s'écl.anger contre toutes les choses vénales, connue les autres denrées et le travail. Cela posé, pour que le revenu de la France fût plus inégal que celui de la Hollande, il faudrait (jue le prix total de la récolte éproiivàt de grandes et d'excessives inégalités , qui ne se trouveraient pas en Hollande, entre les années de la recette des Hollandais. Or il est visible ([ue le produit des récoltes de France considéré connue vénal , son prix commun ne varie pas comme le prétend
LÉ Présideint. Cela ne me paraît pas si évident.
Le Chevalier. Prenez garde que ce jeu est long. Il n'y a qu'une cliauce de hasard par année. En le comparant à un jeu de pharaon, la taille ne finirait qu'en vingt-six ans, et vous savez qu'une ou deux tailles ne décident pas du sort de la soirée. Aussi il est très-vrai que vous ne remarquerez pas dans un pays agricole tous les effets que je vous indique au bout de trente ou quarante ans ; mais prenez-le au bout de trois siècles et vous verrez cequ'ii est devenu. Youlez-vous que j'en fasse Fliistoire et le tableau? les voici. Les commencements d'un peupie agricole sont assez heureux ; nouvellement établi dans un pays inculte et par conséquent très-fécond, il prospère, sa population augmente; les secours niu-
l'auteur et n'éprouve pas plus d'inégalités que les revenus des Hollandais. La raison de cela est que , lorsque la quantité est moindre par les mauvaises récoltes, le prix hausse et compense la diminution de quantité, et que, lorsque l'abondance et la richesse des récoltes fait diminuer la valeur, le vendeur est dédommagé sur la quantité. Ainsi le prix total annuel de < haque récolte ne varie pas comme les quantités et comme les récoltes.
En ce sens-là même, le revenu est cependant encore inégal, parce que la compensation dont nous venons de parler n'est ni complète ni exacte. Mais cette inégalilé n'est pas un effet nécessaire de la nature d'un pays agricole, c'est l'effet de ces mêmes lois dont l'auteur des Dialogues se fait l'apologiste. C'est précisément de cette inégalité qu'on tire l'argument le plus fort contre la théorie de l'auteur , et en faveur de l'entière liberté. On l'a dit et prouvé cent fois , les variations dans les prix seraient très-légères et presque nulles sous l'empire de la liberté. Il est donc déraisonnable d'opposer à cette même liberté les variations actuelles dans les prix; on ne peut donc rien conclure de cette inégalité de revenu moindre qu'on le prétend , et qui, telle qu'elle est, est elle-même la suite du défaut de liberté.
3» Ce ne serait pas assez pour l'auteur de nous prouver que les récoltes et le revenu des peuples agricoles sont exposés à une grande incertitude; si la même incertitude affectait aussi !c revenu des nations navigativcs et manufacturières qu'il leur oppose , toute sa théorie se détruirait , puisqu'elle est fondée sur une différence entre les unes et les autres. Or, le revenu des nations manufacturières a cette même incertitude et une plus grande encore. J'en donnerai deux raisons.
La première est, cpie le revenu ou la récolte des nations agricoles ne peut souffrir, que le revenu des nations qui naviguent ou manufacturent pour elles ne diminue; puisque les nations agricoles sont dès lors moins en état de faire naviguer et manufacturer, et que d'ailleurs le prix des productions du sol venant à augmenter, les nations manufacturières qui les consomment sont forcées de les payer plus cher, ce qui équivaut pour elles à une diminution de revenu. J'ai déjà expliqué plus haut cette vérité.
En second lieu , on nous parle des vents et des saisons qui tiennent la banque contre un agriculteur: mais les vents, les saisons et les dang rs de mille espèce, ne réduisent-ils pas bien plus véritablement un navigateur hollandais à la condition de joueur ? Est-il plus sûr du retour d'un vaisseau qu'il envoie à Surinam ou aux Irides , de son retour à temps, et de la vente de la cargaison à bon prix? Un entrepreneur de nianufactures estil plus sûr de son profit annuel (jue l'agriculteur qu'on voudra placer sous le climat et sur le sol les plus incertains de France? La friponnerie de ses ouvriers , Tinlidélité de ses commis et de son caissier, la négligence de son c(>rres]>oii(Iant , des non-valeurs de toute espèce qu'on ne peut prévoir, la nruivaise foi de ses débiteurs, toutes ces circonstances ne mettent-elles pas dans sa récolte plus d'incertitude que dans celle de l'agriculteur? 'J'out le nu>nde sait cela, tout le monde le voit , et l'auteur est le premier qui ait révoqué en doute des faits aussi connus. L'incertitude des récoltes n'est donc ni aussi réelle ni aussi grande que le prétend l'auteur, et telle qu'elle est, elle n'est pas uuc cause de malheur et de pauvi'eté c!iez les nations agricoles .lorsque les effets de cette calamité naturelle ne sont pas augmentés par les mauvaises lois et surtout par le défaut île liberté. Rrfutation de Cabbc Mordlel, pp. 150, 161 , 152, 160 et 101,
tuelsciir entés d'une amitié cordiale entre les colonistes multiplient les ressources ; les mœurs simples et austères, l'endurcissement au travail, une férocité guerrière conservent la liberté, quelque forme que puisse avoir son gouvernement. A^oilà la première époque du joueur ; mais le caractère mâle et belliqueux des peuples enfante des guerres, soit intestines soit étrangères. La guerre est le luxe des nations. L État commence alor« à décliner ; la jeunesse robuste une fois élaguée par la guerre, la culture dégénère, la disette paraît ; alors il faut avoir recours à ses voisins. Le commerce commence, mais un commerce en perte : l'argent sort; l'Etat s'épuise ; la dette nationale prend sa naissance. Aucune manufacture (puisque la nation ne s'y est pas adonnée ) ne saurait payer l'achat de la subsistance dans ces années de disette ; il faut donc aclieter à crédit et payer l'intérêt de ce crédit : ainsi l'ordre et l'harmonie de tout le corps commencent à s'altérer. Les droits essentiels de la souveraineté sont engagés, aliénés, usurpés ; l'inégalité des conditions s'établit ; voilà la seconde époque du joueur endetté; mais l'espérance luit encore; une suite de bonnes récoltes parait pouvoir relever l'État, une mauvaise le replonge dans de nouveaux embarras. A cette époque le commerce ayant ouvert les portes à l'étranger industrieux, il vient par de nouveaux objets tenter la cupidité naturelle à l'homme. Il fait naître de nouveaux besoins, de nouveaux désirs, il corrompt les mœurs de l'agricole avant que de les avoir adoucies. Le goût des fêtes et de la magnificence germe alors pour la première fois dans le cœur des plus puissants; ils veulent avoir du luxe chez eux avant que d'y avoir établi les arts ; ils oppriment le faible pour se satisfaire. Ne connaissant pas le prix des ouvrages des arts qui leur sont inconnus, tout leur paraît merveilleux, précieux; ils paient les manufactures étrangères à un prix exorbitant. L'étranger en profite, il trompe les grands sur les ventes et fraude les petits sur les prêts à usure. L'argent se resserre et disparaît; la culture en souffre, les impôts augmentent et le revenu national diminue. L'État touche à sa perte; enfin le mal est au comble. Le peuple, grand connaisseur des effets et mauvais juge des causes, attribue sa misère à fabus du pouvoir des grands, et appelle le despotisme à son secours. Yoilh la dernière époque; réduit à ce point, le peuple agricole conserve encore les vertus de son caractère primitif; il est bon, généreux, hospitalier, brave, franc, sensible à l'honneur, mais il est engourdi par le malheur, et paresseux par incertitude ou par défaut de moyens. L'argent sans mouvement est resserré ou dans les mains mortes ou dans les mains des seigneurs, ou dans celles d'un petit nombre de commerçants; ceux-ci y sont haïs et méprisés ; mais ils prêtent l'argent ù gros intérêts et cela les console. A^ous les verrez toujours étrangers, souvent même dune autre religion, Juifs, Arméniens, Grecs, Hérétiques, etc. Ils forment une société et une nation à j)art, objet de haine pour le peuple et de persécution pour les seigneurs; ce sont des sangsues dont on ne retire le sang qu'en les ha-
chant par morceaux. C'est par ces cruautés que chez des peuples d'ailleurs vertueux et bons, la politique croit rétablir la circulation de l'argent. Les manufactures, l'industrie et toute espèce de gain petit et certain, inconnue au peuple agricole, est par lui regardée comme ignoble. L'agriculteur se croit noble, aime la guerre, la chasse, la galanterie, le faste extérieur, la sobriété domestique, mais jamais de propreté, jamais d'ordre ni d'ensemble. Dépourvu d'argent, il cultive mal, vend avec précipitation , et ne retire pas d'une heureuse récolte le profit qu'il en pourrait tirer. On voit chez ces peuples des entreprises d'édifices très-vastes, rarement achevés, et tout à côté des objets de misère; rien de soigné, rien d'ahgné, point d'ordre ; les bâtiments de luxe y sont préférés aux plus utiles. Le gouvernement se trouve à la fin monté sur le ton de la nature du pays; les pertes continuelles, rendettemeut de l'État, ont produit d'abord l'épuisement de l'argent. On a voulu payer en nature, on a aliéné tout le domaine ; je n'entends point par domaine des terres et des châteaux ; j'entends le droit précieux et inaliénable de gouverner les hommes, de les commander en temps de guerre, de les juger en temps de paix, et d'en retirer des impôts. Yoilà l'origine des fiefs, des droits domaniaux, des dîmes ecclésiastiques et seigneuriales; voilà la naissance, ou de l'anarchie que vous pourrez autrement appeler le gouvernement féodal, ou du despotisme*. Ce dernier ne s'accommode
' Ce récit, prétendu historique et qui n'est que fabuleux, va nous fournir la matière de quelques observations.
1° Selon \u\ , une. nation agricole nom'ellement établie dans un sol inculte , et par conséquent très-fécond , prospère d'abord. Un sol sur lequel une nation vient de s'établir ne peut fournir tout de suite à cette nation de quoi prospérer : si c'est une nation nouvelle, il lui faut des siècles pour se former les capitaux, les richesses d'exploitation nécessaires pour féconder le pays qu'elle habite. Le sol a beau être disposé à produire , il ne produit pas tout seul, il faut des liommes qui le cultivent, et un grand nond>re d'autres hommes qui, fournissant au cidtivateur tous ses autres besoins, lui laissent le temps nécessaire pour cultiver. II lui faut des maisons , des granges , des moidins , des animaux qui l'aident dans son travail , des bestiaux qui engraissent sa terre , et tpii fournissent la nourriture et les matières premières des vêtements de la nation naissante, et tout cela ne peut être que l'ouvrage des siècles. La raison en est que toutes ces ricliesses ne sont et ne peuvent être que les productions mêmes du sol épargnées et métamorp4iosées en animaux , en hommes , en bâtiments, en outils, etc.; et cette épargne et cette métamorphose ne peuvent se faire que très-lentement , parce <[u'elles ne peuvent s'opc'-rer que par l'emploi ou l'épargne de la partie du produit annuel du s(d qui n'est pas nécessaire à la reproduction d'un produit égal à celui de l'année précédente. Or, cette partie ne peut être que très-peu considérable à cha(iue année. C'est cette portion non consommée qui forme au bout d'un long temps l'amas des richesses de tous les genres qui est dans une nation , et surtout celui des richesses nécessaires à une grande culture. 11 est manifeste que cette formation ne peut être que très-lente. Cette explication est bien contraire aux idées de l'auteur, qui voit des hommes pauvres arrivant sur un sol inculte et, prospérant d'abord, enrichis promptement, sans moyens ou avec des moyens tiès-faibles de se procurer des richesses; je demande si c'est là peindre avec tidélité la première époque de l'histoire d'un peuple agricole.
1° On ne voit pas poin-quoi cette nation qui a prospéré, selon l'auteur, et qui par conséquent a formé un grand amas de richesses en bestiaux, cuirs, laines, bois , métaux , sera obligée d'acheter des blés à crédit. Elle donnera de toutes ces choses pour avoir des grains qui lui manquent. Si cet état de besoin durait, et (|u'il lui fallut donner con-
que de l'agriculteur, car l'agriculteur est collé à sa terre, il ne peut pas
l'emporter avec lui, et s'il s'en va, n'ayant connaissance d'aucun métier,
stamment tout ce qu'elle avait amassé de richesses nécessaires, ou pour augmenter la culture, ou pcnir la soutenir seulement dans létat actuel, la nation dépérirait tout à fait, et le sol deviendrait inculte et le pays inhabité; mais ce ne serait pas parce que cette nalion n'a pas de productions de ses manufactures à vendre aux peuples voisins, ce serait par la décadence de l'agriculture eile-mème que cet exemple nous présente, assurément bien contre l'intention de lautcur, connue la véritable source des richesses d'un pays.
3" Tous les maliicurs de cette nation agricole viennent, selon l'auteur lui-même, de ce qu'elle est obligée d'acheter à crédit sa subsistance de l'étranger. Mais comment nous fera-t-ii entendre que c'est parce qu'elle est agricole qu'elle essuie des disettes, et que c'est parce qu'elle cultive du blé qu'elle est obligée d'acheter des blés à crédit ? J'ajoute que, puisque les malheurs d'une nation agricole couunencent par une disette, il en faut conclure que c'est parce qu'elle n'est pas encore assez agricole; ce qui prouverait , encore contre l'auteur, que l'agriculture est le principe des richesses et du bonheur des nations.
4° Une nation manufacturière peut avoir aussi une guerre qui interromprait son commerce, sa navigation, etc., et qui amènerait chez elle la disette, non pas du blé, mais de tous les profits de son industrie avec lesquels elle achète le blé. Alors elle serait forcée aussi d'acheter sa subsistance à crédit, et les malheurs qu'on nous donne ici comme les suites de la guerre pour les peuples agricoles tomberaient sur la nation manufacturière. Ce n'est donc pas là un trait particulier à l'histoire des peuples agricoles.
à" C'est bien faissement que l'auteui- attribue la ruine de la nation agricole à ce qu'elle ne peut pas acheter le bié qui lui manque avec les productions des manufactures; car, quand elle aurait les manufactures dont l'auteur entend ou doit entendre parler ici, elles ne lui seraient d'aucun secours pour cela.
Il y a deux espèces de manufactures : celles qui travaillent régulièrement pour l'étranger, et celles qui travaillent pour la consommation nationale. Les dernières ne peuvent servir à une nation pour acheter des grains, puisqu'il faut bien que cette nation soit vêtue, chaussée, qu'elle ait les ouvrages des arts qui sont à son usage. Quant à celles qui se fabriquent pour l'étranger, elles ne peuvent pas lui servir non plus pour acheter sa subsisLance, et ce n'est pas faute d'en avoir qu'elle se trouvera hors d'état de la payer aux nations voisines. La raison de cela est que dans l'état constant ces productions de l'industrie ne fournissent d'abord et premièrement que la subsistance et tous les genres de consommation des ouvriers qui les travaillent , et des entrepreneurs qui les dirigent et qui y mettent leurs capitaux. 2" Un protit , un excédant par delà , lequel excédant forme aussi à la longue des capitaux dans un pays , mais ne peut servir à acheter ues subsistances au corps, au gros de la nation, qui ne peut en disposer et qui mourrait de faim à côté des plus belles manufactures du monde, si l'.igriculture ne lui avait fourni les richesses avec lesquelles toutes les classes de la société, distinguées de ces manufacturiers travaillant pour l'étranger, peuvent obtenir les subsistances dont elles ont besoin '.
Il y a ici quelque exagoraliou; lorsqu'une disette survient, la nalion paie ses importalions de subsislaui-e avec les produits dont elle peut disposer. Or, i\ elle est uniquement ailonnée a ragricuUine, il est bien évident qu'elle n'aura rien a donner en édiange du supplément de provisions qui lui est nécessaire, à moins qu'elle ne louche au capital de ses e\i>loilalions agricoles: si. au contraire, elle a diverses sources de revenus, si elle est manufacturière en niOnie temps qu'agi-icolc, elle pourra solder les imporlalions extraordinaires de subsistances au moyen d'une exportation extraordinaire de ses articles manufacturés. Voici conimeul les choses se passent couimunément. Les populations atteintes par la mauvaise n-aille consomment moins d'objels de seconde nécessité, moins de produits manufacturés; eu conséquence, les mannfacluricrs vendent moins de leurs produits a l'intérieur; en revanche, ils en vendent davantage au dehors, dans les pays où la recolle a été abondante, el ils trouvent prolils a prendi-e en retour des denrées alimentaires. C'est ainsi, par cxeuq>le, que r.4nglclerrc a comblé en grande partie le délicit de la recolle de I8i6. Si, en colle circonstance, elle n'avait eu d'autre industrie que son industrie agricole, sa situation dit été assurément des plus critiques; les denrées de retour lui mantiuant. elle aurait été oblig'C d'opérer ses achats de siitisistances à des conditions extrêmement désavantageuses. Il est bon qu'une nalion ait plusieurs cordi^ a sdu arc.
On voil que si lialiani ;ucordc trop d'importance aux manufactures, Morellcl leur en doinic trop pou. L'un se rattachait, ne l'oublions pas, a l'écide mercanlile, tandis que l'autre appartenait à celle des pbysiocrates. G. de .M.
DIALOGUES SUR LE COMiMERCE DES BLÉS. — V. 73
il ne lui reste aucun moyen pour vivre, ainsi il faut qu'il demeure et quil souffre. Le manufacturier ne se laisse pas fouler, il sen va et emporte avec lui ses mains qui sont sa terre et son trésor. La superstition enfin s'engendre chez un peuple qui vit toujours dans l'incertitude d'un succès de récoltes, au-dessus de tous les efforts de l'homme ; la crainte et Fespérauce forment le sol naturel de cette plante qu'on voit faner à l'instant qu'elle est à l'abri de l'incertitude et des malheurs. Tous n'avez vu aucune époque dans l'histoire de diminution de la superstition qui ne fut en même temps celle de la perfection des arts ; et si vous exceptez le peuple romain qui a été en tout une exception de toutes les règles, vous n'aurez aucun exemple de pays libres où les manufactures n'aient été florissantes.
Le Présideist. Mais cela peut venir de différentes causes.
Le Chevalier. Prenez garde de ne pas confondre les effets et les causes, c'est l'erreur de tous les hommes, et pour l'éviter, croyez que tout ce que vous rencontrerez toujours ensemble est lié par une chaîne nécessaire et que l'un est cause et effet en même temps de l'autre. Enfin, pour achever le tableau, lin peuple purement agricole est le plus malheureux des peuples; livré à la servitude, à la superstition et à l'indigence, il cultive d'autant plus mal, que la culture est sa seule occupation, et il souffre d'autant plus les horreurs de la disette, qu'il n'a que des productions de la terre pour tout bien. Telle est la Turquie, la Pologne et bien d'autres pays de l'Europe qu'il n'est pas nécessaire de vous nommer. Telle a été et serait encore la France, si le grand génie de Colbert n'avait ramené votre nation de la fainéante indigence de l'état agricole et de la féroce anarchie de la chevalerie, à la tranquillité de la soumission, au calme de l'aisance et au luxe de l'industrie. C'est lui
6° Nous ignorons les preuves sur lesquelles l'auteur peut appuyer l'origine qu'il donne au gouvernement féodal et au despotisme. Nous ne voyons pas qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, où subsistent tant de vestiges du gouvernement fcodal, les fiefs aient été des aliénations du droit de gouverner et de mettre des imp(Ms/^///M par le souverain. Nous trouvons au contraire que ces petites souverainetés partielles, appelées fiefs, ont précédé le pouvoir et l'autorité des souverains qui les ont éteintes peu à peu, et qui ont acquis le droit de gouverner, de commander et de mettre des impôts. Lorsque ce droit a été fortifié par une longue suite d'années, les chefs des sociétés ont été en état d'étendre encore davantage leur autorité et d'arriver au despotisme. Mais, dans ce changement, le despotisme a achevé de détruire le gouvernement féodal et s'est élevé sur ses ruines. Il n'est donc pas vrai que le gouvernement féodal ait été postérieur à l'aliénation faite par les souverains du droit de gouverner et de mettre des impôts.
On peut encore remarquer qu'il y a contradiction dans les termes, à dire que l'origine du despotisme est ralicnation du droit de gouverner, de commander, de mettre des impôts, puisque le despote n'est tel que parce qu'il est en possession du droit ou pouvoir de gouverner arbitrairement, de commander h des esclaves, et de mettre tels impôts qu'il juge à propos d'exiger. Ce pouvoir, il ne l'a donc pas aliéné, puis(|ue au contraire, de légitime et de borné, il l'a rendu arbitraire et illimité.
Réfutation de l'abbé Morellet, p. 137/) 142.
76 GALIÂM.
qui a rendu les Français moins caracolants à la vérité dans les tournois, moins adroits à rom])re des lances, mais plus navigateurs sur l'Océan et plus adroits dans les ouvrages des arts et du savoir.
Le PrésideiNT. Les exemples et les faits sont en votre faveur, je l'avoue; mais permettez- moi de vous dire que je ne saurais me résoudre à attribuer la totalité de ces effets fâcheux, à l'abandon des arts et des manufactures chez un peuple agricole. Il est vrai que la culture est exposée aux hasards des saisons, et je conviens qu'en cela elle diffère essentiellement des manufactures dont le rapport et le produit peuvent se regarder comme certains et réglés. Mais il me paraît que, lorsqu'on doit s'attendre aux vicissitudes des saisons, on peut se prémuuir et s'assurer du produit constant de ce que nous appelons années communes, avoir par conséquent un fonds destiné à la reproduction, et se mettre par ce moyen à labri du sort.
Le Chevalier. Et cela vous paraît simple et aisé à faire?
Le Présideist. Il me le semble.
Le Chevalier. Et cela n'est pas. Rien ne paraît plus simple que de dire que l'homme doit être sage, prévoyant, instruit par son exemple ou par celui des autres, et au fait rien n'est si difficile et si rare à rencontrer. C'est le cas des joueurs sages, et le 3Iarquis, qui s"y connaît, dit qu'il y en a fort peu; il convient que, s'il y en a, ils feront une grande fortune ; mais cela même prouve combien ils sont rares, car ils ne feraient pas une grande fortune, s'il y en avait beaucoup. Parlez, 3Iarquis, ne l'avez- vous pas dit?
Le j^Iarouis. Je ne sais pas à quel propos vous venez m'interpeller. On m'a interdit de parler.
Le Chevalier. Vous avez pu révéler des secrets au juge, vous pourriez rendre témoignage aux parties.
Le Marquis. Et si je voulais me taire?
Le Chevalier. Tout comme il vous plaira; j'en charge votre conscience.
Le Marquis. Oh!))uisque la conscience s'en mêle, je parlerai. Président, je ne voulais pas le dire, je vous en ai averti et cela n'a servi de rien; mais en vérité vous êtes pris, le Chevalier a raison; oui, ma foi, il a raison. Au commencement de son discours j'étais de votre avis; ensuite il en a tant dit, qu'il m'a fait faire des réflexions et je trouve qu'il a raison. Jai un fermier dans une de mes terres en Picardie dont la femme et les filles ont une manufacture de toiles; ce fermier me paie toujours bien, il n'y a ni bonnes ni mauvaises années pour lui; le commerce des toiles aide sa ferme ; il a toujours quelqu'argent d'avance ; il n'est jamais pressé de vendre, et tout va bien. J'en ai un en Beauceoù il n'y a point de manufacture, et, en vérité, je ne sais plus comment m'y prendre j)Our me faire ]3ayer. Mon fermier, bon homme au fond, franc et loyal, est le plus indolent paresseux et mauvais calculateur qui existe; tous les ans
il m'écrit en février que la récolte donne les plus belles espérances ; et tous les ans, en juin, il me mande qu'elle a manqué; il envoie des cierges à une Notre-Dame du voisinage, voilà toutes ses prévoyances ; il espère, il est frustré et cela ne lui manque jamais. J'ai beau l'attendre, lui faire des remises, quelquefois des avances, je ne sais comment il s'v prend, mais il se laisse toujours arriérer ; mille espèces de contrats, d'engagements tous ruineux pour lui, lui fout perdre le profit d'une bonne récolte. Il vend en herbe, il fait enliarrer ses blés : il emjjrunte à gros intérêts ; et quand il est le plus proche de sa ruine, il va mettre à l'enchère sur une autre ferme et faire la guerre à son voisin ; le Chevalier avait raison. La guerre est son luxe ; moins il a de moyens, plus il a d"idées vastes; il finit par plaider, vous devinez le reste. Ainsi, mon cher Président, mettez bas les armes. Il ne faut pas s'attendi-e à la sagesse d'une multitude d'hommes. Un particulier, un individu peut en avoir; quant au total, je crois que si le produit régulier et constant d'une manufacture ou de quelques rentes solides ne soutient l'agriculture, il faut à la fin qu'elle culbute. Un agriculteur ressemble alors à un joueur qui doit vivre uniquement du produit du jeu; il est impossible qu'il s'en tire ' .
Le Chevalier. Dieu vous le rende, mon cher Marquis ; votre vertu m'édifie au dernier point. Je vous ai fait enrager quelquefois et j'en demande pardon à Dieu et à la justice. A ous me rendez à présent le bien pour le mal ; achevez votre ouvrage et ajoutez à ce que vous venez de dire, qu'on n'a jamais vu et qu'on ne verra jamais une ville manufacturière dont les environs ne soient parfaitement cultivés, même sur un sol stérile. Un Hollandais me disait que la Hollande est un seigneur dont la mer est le fief et la terre est le jardin. Il emploie le revenu de son fief pour avoir un parc superbe et un très-beau jardin. A ous voyez à Pai'is M. le duc de B. .. dont le jardin est un prodige de culture ; ce n'est })as parce que son jardin est bien cultivé qu'il est riche, c'est parce qu'il est riche que son jardin est bien entretenu.
Le Président. Je croyais que la cause de l'excellente culture des environs des villes manufacturières était la population même des villes qui augmente la consommation.
Le Chevalier. Vous n'êtes passent aie croire. Il n'y a presque personne qui ne soit dans cette erreur; mais c'en est une.
' Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de répondre à l'exeinple des fermiers de M. le marquis. Je n'ai jamais ouï dire (jue les fermiers de Brie et de Kcauee payass<;nt plus mal que ceux de Picardie , quoiqu'ils n'aient point de manufactures. M. le marcpiis, «|ui ne. veut que des fermiers qui aient dis rentes solides, me paraît voir l'aijricullure da Cilladi no et mm pas da Contadiito. Je lui souhaite , ainsi (|u"à ses fcmncvs, stdiirc cf f>iion guadagno, ce qui ne peut lui manquer ; car c'est assurément bien entendre les affaires, que de ne vouloir pour fermiers que des gens qui ont de bonnes rentes bien solides.
Réfutation de l'abbc Morellet, p. IjO.
Le Président. Comment?
Le Chevalier. Deux exemples frappants vont vous en convaincre, Rome et IVIadrid. Voilà deux vilies de cent soixante mille habitants chacune, deux capitale", deux grandes cours, habitées par de riches personnages. Dans cv's deux villes une masse prodigieuse d'argent roule de toutes parts et les campagnes des environs sont de vrais déserts.
Le Président. Cela est bien étonnant. Et pourquoi?
Le C!-ev alier. Parce qu'il n'y a pas une seule manufacture établie dans ces villes ; mais je dis pas une.
Le Présîdeivt. De grâce, expliquez-moi cela plus clairement.
Le Che\ alier. Une manufacture peut être exercée par la femme, les filles, les frères, les cousins d'un fermier ; ainsi l'argent qu'elle rapporte reste dans la famille et soutient la culture de sa terre ; il sert à faire les avances, à éviter les ventes précipitées en perte; sans emprunter, le fermier se tire d'affaire; mais si l'argent n'est que dans les mains dun riche consommateur, il est encore trop loin du fermier qui ne saurait ni l'empriùiter, ni en faire aucune circulation. Qu'importe aux riches seigneurs d"où ils tireront les agréments du luxe de la vie, pourvu qu'ils en jouissent? Qu'importe à un cardinal ou à un grand d'Espagne de savoir d'où viennent les bons fruits dont il veut que sa table soit garnie? L'un les tirera de Toscane, de Malte, de ï^^aples; l'autre de Valence '. Le plus ou moins de dépense ne les arrêtera pas. Ainsi l'argent qui s'écoule et tombe des mains du consommateur fait un bond et va encourager un agriculteur; mais Dieu sait où, A'ous pouvez donc avoir de grands seigneurs consommateurs, très-riches au milieu d'un peuple pauvre et d'un pays inculte; et si ces exemples ne vous persuadent point, en voici de plus prociies, Compiègne et Fontainebleau. Tous les ans la cour y fait dépenser dix millions par les consommateurs les plus riches de l'Europe. Cela dure depuis des siècles, et je connais peu de pays aussi pauvres et aussi mal cultivés. 11 n'y a pas en France de petite ville manufacturière qui ne soit beaucoup plus florissante que ces deux résidences des rois très-chevelus et des rois très-chrétiens; car elles jouissent de cet honneur depuis la première race. Vous voyez donc que cent mille écus qu'une fal)rique quelconque ferait entrer dans un pays, y font plus
' On voit ici combien l'auteur se laisse frapper des plus petits objets, en même temps qu'il négliije les grands. 11 nous parle des fruits que consonmient un cardinal ou un jjraui d"Espai;ne, et ([u'ils tirent, selon lui. Tua de Toscane et l'autre de Valence. E^t-ce donc là ur.c consommation et des productions à cit<r dans la question présente ? La culture dont nous avons à parler est celle ([ui fournit à la consommation du peuple et de 1 état mitoyen, et non au luxe et à la délicatesse duu petit nombre de ijrands seigneurs. Si un cardinal peut vouloir manger des melons de Toscane et des ligues de Naplcs, il r/en nourrit pas ses gens, et sou bourrelier et son cordonnier vivent des productions du sol voisin. Cest la consommation du grand nombre qui anime la culture, et partout où il y a une grande population il y a de ces consouunateurs.
Réfutation de l'abbd Morcllct, p. 205.
de bien que cinq millions qu'on ferait semblant d'y dépenser ; je dis (ju'on ferait semblant, car on n'y fait qu'en donner les reçus. Le profit est allé bien loin, et Dieu sait où il s'est arrêté.
Le 3Iaequis. Cela est clair.
Le Pkésideat. Mais
Le Marques. Mon cher Président, vous pourriez enfiler des mais, et des objections à l'infini, je a ous conseille pourtant de vous rendre. Le Chevalier est trop fort sur cette thèse.
Le Président. Pardonnez-moi, je ne voulais pas faire d'objections, je voulais seulement savoir quelle conséquence monsieur le Chevalier voulait tirer de ce qu'il vient de nous prouver.
Le Chevalier. Vous faire sentir l'importance des manufactures, et quel précieux trésor vous avez à garder, puisque le grand Coîi)ert les a données à la France. C'est des manufactures seules que vous pouvez espérer une circulation prompte et égale des richesse?, l'extinction des usures et des contrats onéreux pour l'emprunteur, l'égalité du produit total de l'État au milieu de toutes les vicissitudes, l'égalité par conséquent du produit des impôts d'où dérive la force de l'État; toute force qui n'est pas réglée et durable, qui vient par secousses et par boutades n'est bonne à rien. Ce n'est pas un vent, c'est un ouragan qui met en pièces le moulin et ne le fait pas tourner. De l'industrie des manufactures vous devez attendre la guérison des deux grands maux de l'humanité : la superstition et l'esclavage. Et ces mêmes manufactures si importantes à conserver, sont néanmoins très-délicates à manier, car le manufacturier peut s'en aller pendant que l'agriculteur doit rester.
Le Président. Ainsi donc. Monsieur, vous croyez que tout le bruit qu'on a fait depuis quelque temps sur l'agriculture, vient d'un échauffement de tètes sans fondement.
Le Chevalier. Point du tout. J'ignore en quel état est la France; mais s'il est vrai que l'agriculteur y fut malheureux et opprimé, on a bien fait et très-bien fait de crier.
Le 3L\rquis. Pourquoi?
Le Chevalier. Parce qu'il ne faut opprimer personne.
Le Président. Mais faut- il les encourager?
Le Chevalier, Si vous entendez par encourager les tirer de l'oppression, sans doute il le faut; car encore une fois il ne faut jamais opprimer. Si vous entendez autre chose, je vous dirai que je voudrais encourager les manufactures, et je laisserais aux manufactures florissantes le soin d'achever leur ouvrage, c'est-à-dire, d'augmenter la culture des terres en France , puisque c'est à elles qu'on doit l'état au-dessus du médiocre où elles se trouvent déjà.
Le Président. Et si on encourageait l'une et l'autre?
Le Chevalier. Qui encourage tout, n'encourage rien. Encourager veut dire distinguer, je parle selon la précision des mots; car pour ce
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qui est de ne rien écraser, nous nous sommes entendus, il ne faut écraser personne.
Le Président. Mais nos manufactures vont assez bien, à ce qu'il me semble.
Le Chevalier. Dieu le veuille. Vos manufactures sont trop chères et beaucoup trop clières. Les Anglais même fabriquent une infinité de quincailleries à meilleur ])rix qu'on ne pourrait le faire en Traucc.
Le Président. Ainsi donc?
Le Chevalier. Ainsi donc voici ma conclusion. Ceux qui ont dit ou qui diront que renchérissement des vivres et renchérissement de la main-d'œuvre ne faisaient aucun tort aux manufactures, et que, quand ils en feraient aux manufacutiires, il n'y aurait rien à craindre pour l'État, ont dit une grande sottise.
Le Président. Pardonnez, monsieur le Chevalier, si je vous fais encore une question; ce sera la dernière. Pourquoi attribuer la mauvaise culture des campagnes de Home et de Madrid au défaut de manufactures? Ne pourrait-on pas en trouver d'autres causes, et ne serait-ce pas plutôt le vice du gouvernement qui... ^?
' Toute ville qui a un certain déféré de population, entraîne nécessairement un certain dei;rc de culture dans ses environs, parce qu'une grande partie des consommations journalières ne peuvent être envoyées de loin, tant à cause qu'elles ne se conserveraient pas, <iue parce qu'elles coûteraient trop cher. C'est ce qui arrive à Rome et à Madrid, quoique villes appelées par l'Auteur non manufacturières. Les provisions journalières y sont apportées des environs, et ces environs sont cultivés autant que peut l'être un terrain aride et peu fertile, et relativement à la population de ces deux villes.
La culture qui fournit à une ville ses approvisionnements, dépend de la population plus ou moins grande de cette ville, combinée avec la richesse des consommateurs ; la consommation sera nécessairement plus grande dans celle qui sera plus peuplée à richesse égale, ou plus riche à égale population. Mais pour amener cette consommation, et par conséfiuentla culture du sol environnant, c'est une chose absolument indifférente qu'une ville soit manufacturière ou habitée par des propriétaires, pourvu qu'elle soit en état de faire cette consonnuation ; et dans l'un et dans l'autre cas, la consommation excitera également la culture dans les environs de la ville, si le terrain en est susceptible. La raison ultérieure de cela est, que la consommation, au moins celle qui peut être regardée comme un objet de quelque importance, est absolument de la même nature, et porte sur les mêmes genres de productions dans ces deux espèce* de villes. Il s'agit en effet de la consommation faite par le grand et le très-grand nombre; «r, celle-là est la même.
Je demanderai à l'Auteur ce que feraient les environs de ftladrid et de Rome, si ces deux villes étaient manufacturières, habitées si l'on veut par autant d'honnnes qu'elles en ont à présent, tous ensemble ayant les mêmes moyens de consomme*- (pie les habitants actuels; peut-on penser qu'ils changeraient de face et seraient mieuv cultivés qu'aujourd'hui: cela serait absurde. Les mêmes causes de culture existeraient et non de plus fortes, et les mêmes obstacles naturels auraient lieu. La culture serait donc la même.
La consommation d'une ville excite nécessairement la culture quelque part, puisque dès qu'il y a des consonunateurs, il y a intérêt de cultiver. Toute culture tend à se rapprocJier autant qu'elle peut du lieu de la consommation, pour épargner les risques et les frais de transport. II y a même tvUc espèce de culture, connue celle des légumes, des fruits, celle qui fournit le laitage, les œufs, le beurre, etc., qui ne peut s'éloigner du heu de la consommation ; mais si le physique du pays, comme la sécheresse du sol, la
DIALOGUES SUR LE COMMEllCE DES BLES. — V. 81
Le Chevalier. Bologne appartient au Pape. Une même main gouverne Rome et Bologne. La cour ne réside jamais à Bologne, la daterie n'y est pas ; mais eu revanche il y a beaucoup de manufactures dans la ville, et son territoire est le mieux cultivé de lltalie. A Valence et en Catalogne, on a établi depuis quelques années des fabriques et des manufactures, et ces deux provinces ont déjà une culture étonnante. En les parcourant, vous croiriez voir les jardins d'Armide. Enfin c'est certainement la même main qui gouverne Gompiègue et Eontaiuebleau, et qui gouverne tant de villes florissantes en France . Ces deux endroits ont même l'avantage de la différence toujours très-sensible qu'opère léloignement ou la présence du maitre, et cet avantage est infructueux. Concluez vous-même ' .
chaleur du climat, s'opposent à ce rapprochement, que la ville soit manufacturière ou habitée par de riches propriétaires, il ne >e fera pas plus dans un cas que dans l'autre.
Si la résistance delà nature pouvait même être >aincue eu cela, ce serait bien plutôt autour des villes habitées par de riches propriétaires, à qui rien ne coûte, que dans des villes de manufacturiers, qui sont toujours dune grande économie. Mais la vérité est que les villes manufacturières ne peuveut pa? avoir cet obstacle à vauicre, parce qu'elles s'établissent communément dans des lieux environnés de terres assez bonnes pour fournir toutes les productions journalières et communes dont le peuple se nourrit Que, si les manufactures ne s'étaient pas ainsi placées, elles se déplaceraient par la suite des temps ; au lieu quil peut arriver que de grandes villes habitées par des propriétaires se forment, ou s'aggrandissent, ou se conservent, dans des lieux peu fertiles que toute leur consommation ne pourrait pas féconder. C'est ainsi que la résidence du Prince pourrait soutenir les villes de Rome et de Madrid, et cette résidence peut être continuée par la force de l'habitude, par des raisons de politique, maigre toute la résistance de la nature et du sol. Mais en cela même, on voit que les villes habitées par de riches propriétaires auraient tout l'avantage sur les villes manufacturières, et qu'elles pourraient bien plus facilement féconder leurs environs.
Réfutation de l'nbbé Murellet, p. 202, 203, 204.
' J'ai déjà remarqué combien il était étrange de ne voir le mauvais état de la cultur de la Campagne de Rome, ni dans les vices du sol, ni dans ceux du gouvernement. Ces deux causes sont bien naturelles et bien prochaines, mais l'une est toujours méconnue des gens subtils, et 1 autre des flatteurs de l'autorité. La résistance de la nature et l'ignorance des hommes ( car c'est bien raiement et presque jamais leur méchanceté ), voilà des sources très-fécondes du malheur des peuples, très- visibles pour un esprit droit et pour une àme libre, et dont ou \oit les influences différentes et marquées dans le territoire de Bologne et dans le patrimoine de saint l'ierre comparés.
Le territoire de Bologne est renommé pour sa fécondité naturelle, qui a fait donner à sa capitale le nom de liologne-la-Grasse. Tous les topographes et les voyageurs sont d'accord sur ce point. Les chanvres y sont de la hauteur de dix à douze pieds; les mûriers, les oliviers, la vigne, les giains de toute espèce y viennent en grande abondance ; en un mot, ce pays a toujours passé pour un des meilleurs terrains de l'Italie.
11 est inutile d'opposer à cette peinture le tableau tiop connu de la Campagne de Rome. Que cet état soit l'effet de causes anciennes , comme des dévastations des Barbares dans la décadence de l'empire romain, de l'absence des souverains l'ontifes, des guerres civiles, etc., il n'est pas moins certain qu'aujourd liui la fécondité naturelle, l'aptitude actuelle de ce terrain à produire, ne peut être compaiée en aucune façon à celle du Bolonais. Cette différence pourrait donc suftire seule à expliquer comment l'un de ces pays est riche, et l'autre misérable, sans qu'on fut forcé d'avoir recours aux manufactures.
La différence du gouvernement n'aurait pas dû échapper non plus à l'auteur des Dialogues. Il est plaisant qu'il nous dise que Bologne et la Campagne de Rome sont sous le même gonvernenient ; Bologne est a la vérité soumise à l'autorité du Pape,
{Mélanges, t. ii.) , ' ^. . G
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Le Président. Je me sens de plus en plus resserrer par la force de vos raisons ; mais je ne vois pas encore clairement comment il se peut qu'un grand nombre de consommateurs riches ne favorisent pas l'agriculture.
Le Chevalier. Je vois que j'ai été trop laconique. Je vous ai cependant tout dit, et vous le verrez en méditant un peu mon discours. Les manufactures enrichissent une classe du peuple qui est limitrophe et alliée à celle des agriculteurs. Une famille est par moitié, tantôt laboureurs, tantôt fabricants; toute Tannée nest pas employée à moissonner, ou aux grands travaux de la campagne. Le proht sur, quoique modique, des manufactures, est le seul qui puisse rétablir la balance dans 1 inégalité des effets des saisons, et les mauvaises saisons sont la seule cause de la ruine des agriculteurs. Si elles étaient toutes bonnes, rien au monde ne pourrait se mettre eu comparaison du profit que le sol donnerait. Au reste, lorsque vous faites un si grand cas du bien que la consom mation peut produire, vous ne faites pas attention que, s'il n'y a point d'arts n'y d'industrie dans un pays, il n'y restera que l'argent des cousommations de nourriture ; mais l' habillement, le mobilier et tout ce qui n'est pas nourriture ira ailleurs, et cette somme sera infiniment plus considérable que l'autre. Ainsi voilà une première déduction à faire. En second heu il n'y a que la nourriture fraîche, et très-fi'aiche, qu'il estnécessah'e de tirer de l'endroit qu'on habite ; tout ce qui peut se garder peut venir d'ailleurs ; ainsi il n'y a que des œufs frais, du lait, quelques salades et quelques choux dont la valeur reste à Compiègne et a Fontainebleau, et voilà à quoi se réduisent ces dix millions que la cour paraît y répandre et y faire circuler. Tout est venu d'ailleurs.
Le Marquis. Cela est frappant. Président, je vous le répète ; rendezvous. jVous perdons du temps et ce discours nous éloigne trop de notre but, car nous en sommes encore bien loin.
Le Chenalier. J^as trop, je le vois déjà et j'y touche presque.
Le Marquis. Où?
Le Chevalier. Ne voyez-vous pas que Madame arrive et que nous allons jouer.
mais cela ne suftit pas pour dire que les deux pays ont le même ^gouvernement ; les lois y sont absolu)nent différentes et particulières à cette petite république. L'administration de la ville, de ses re\eiius, qui sont considérables, et du commerce, sont entre les mains d'un Conseil de sénateurs, au noml)re de 60. La manière de vivre des propriétaires y diffère entièrement de celle des Romains. Enfin les manufactures du Bolonais apportent des richesses dans ce pays, mais fort peu considérables, en comparaison de celles auxquelles l'agriculture du territoire donne l'existence, et qui, employées, soit en matières premières, soit en subsistance des ouvriers, forment la plus grande partie (le l.i ^alcm- di s productions de rimUistrie auxquelles le commerce avec l'etianger n'ajoute que loi t |.rii de chose; c'est-à-dire la différence de \aleur au niaiché général.
Bi'fiitfition ilf idbhr MoirU<l, pp. 'iO"), '.MO et 211.
Le Marquis. Et c'est là votre but?
Le Chevalier. Saiis doute ; peut-on en avoir d'autre?
Le Marquis. En vérité, vous êtes impatientant. Comment pouvezvous dire des choses aussi intéressantes avec si peu d'intérêt ?
Le Chev.\lier. Par une raison bien simple, c'est que je crois qu'on perd aussi bien son temps à dire des choses intéressantes, qu'à en dire de frivoles.
Le Marquis. Taisez- vous ; ce que vous dites là est abominable; allons nous débarrasser du jeu pour reprendre ensuite notre discours.
Après le jeu. il était tard, et la conversation fut renvoyée à huitaine.