HUITIÈME DIALOGUE
Lï CHEVALIER ZANOBI ET LE PRÉSIDENT DE ***, ENSUITE LE MARQUIS DE ROQUEMAURE.
Le 14 décembre, chez M. le Marquis.
Le Présideînt. Le Marquis n'est pas encore rentré, il adiné en ville, il ne tardera pas à venir, à ce que ses gens m'ont dit. V^ous lui avez promis un discours sur notre nouvelle législation, qui lui tient bien à cœur. Il faut l'attendre pour le commencer.
Le Chevalier. Rien n'est si juste et rien ne me coûte moins. Je parle beaucoup, mais je n'ai jamais aucune impatience de parler. Les discours fout si peu d'eifet que, si vous en exceptez l'avantage d'une digestion facile, je ne sais pas trop s'ils en procurent d'autres.
Le Président. Je crois qu'ils en produiraient beaucoup, s'il n'v avait que les sages qui parlassent.
Le Chevalier. Lh ! mon Dieu! il n'y aurait qu'eux qui digéreraient. Cela serait injuste, puisque tout le monde a droit de manger.
Le Présidejnt. Vous voulez vous égayer à votre ordinaire; mais votre gaîté même est une grande philosophie; elle jette un calme dans la méditation, elle éteint l'enthousiasme, le grand ennemi de la raison. Elle fait apercevoir tous les objets sous la couleur et dans leur grandeur naturelles. L'illusion de l'optique disparait ; j'ai senti cet effet en moi depuis que j'ai eu le plaisir de vous écouter, et j'ai éprouvé que c'est bien moins les choses que vous nous avez dites, que la manière de les envisager qui me rendait philosophe; et depuis que j'ai pris cette manière de vous, tous les jours je m'aperçois davantage que cette science d'administration, cette science qu'on appelle économie politique, en réunissant deux mots qui dans leur acception naturelle et selon les définitions d'Aristote sont contraires; cette science, dis-je, est bien plus compliquée et bien plus difficile qu'on ne pense.
Le Chevalier. Assurément.
Le Président. Comme il n'y a rien au monde qui ne soit mêlé d'avantages et de désavantages, et que tout se tient, je vois que tous les problèmes deAienneiit dilliciles à résoudre; il faut prendre garde n tout. On ne saurait frapi)er un coup nulle part que le contre coup n'eu retentisse eu tous sens à la ronde.
Le Chevalier. Rien n'est si vrai. Tous les problèmes d'économie politique se réduisent à faire du bien aux hommes; mais il n'y a aucun bien qui ne soit allié à quelque mal qui souvent l'affaiblit, quelquefois le, balance. Ajoutez à cette première difficulté que vous n'avez aucune quantité fixe et constante pour servir à l'équation du problème. L'homme! l'homme lui-même est une quantité indéterminable. Il est 'si j'ose me servir de l'expression i une matière ductile par la filière de l'habitude. 11 prend tous les plis, toutes les formes qu'on veut, sans se détruire; on donne par l'habitude à ses forces, à sa nature, à son être primitif une extension qui paraissait impossible d'abord, et ce qui est plus singulier, aussitôt qu'il s'y est fait, il trouve que cela lui est tout naturel, que cela a existé de tout temps et ne pouvait être autrement, que c'est son état physique, 11 est tout à son aise dans cet état où par une suite de siècles on l'a mis, et ^ou^ rage d'une longue succession de philosophes est oublié. Il ignore le bienfaiteur et le bienfait, comme il ignore et le méchant et le mal qu'il lui a causé et qu'il croit bonnement être de sa nature.
Le Président. Je vois que cette ingratitude d'un côté et cette ductilité de l'homme (pour me servir de votre expression , qui doit le plier et le déranger à tout instant du bon état, est bien capable de décourager les sages qui voudraient le rendre heureux.
Le Chevalier. Aussi le sont-ils très-souvent. Mais la corvée du sage est de faire du bien aux hommes, et il faut qu'il accomplisse sa destinée. Pour revenir à notre discours, lorsque dans un problème il y a plusieurs inconnues, l'équation devient indéterminée, ou elle appartient à la classe de problèmes qu'on appelle de maximis et minimis, et tels, en effet, sont tous les problèmes politiques. Il s'agit de trouver le plus grand bien possible avec le moindre mal possible. C'est une approxi mation. Rien en politique ne peut se pousser à l'extrême. Il y a un point, une borne jusqu'à laquelle le bien est plus grand que le mal; si vous la passez, le mal l'emporte sur le bien.
Le Président. Et comment trouver ce point?
Le Chevalier. Le sage seul le calcule. Le peuple le sent par instinct. L'homme en charge l'aperçoit avec le temps. L'écrivain moderne ne s'en doute jamais.
Le Président. Par cette charmante gradation j'entends très-bien ce que vous voulez dire. Comme les sages sont extrêmement rares, je vois que vous faites plus de cas des sensations du peuple, et de la pratique des gens en charge que des opinions des auteurs. ,
Le Chevalier. Si vous m'avez compris, gardez-moi le secret.
Le Président. Mais pourquoi faites- vous si peu de cas de tous ces écrits économiques?
Le Chevalier. Parce qu'ils sont l'ouvrage de gens de bien?
Le Président. Comment cela? Ce que vous dites me paraît étrange.
ISO GALIANI.
Le Chevalier. La vertu, le désir de faire du bien, est une passion en nous comme toutes les autres. Elle est rare à rencontrer; mais lorsquelle se rencontre, elle est trop violente. Elle est même plus \iolente qu'aucune autre ; car pendant que l'aiguillon du bien nous anime, aucune bride de remords ne nous arrête. Cette violence et cette fougue produisent renthousiasme. On se persuade sans discussion de ce qu'on désire, et on persuade les autres par la chaleur du discours, et parce qu'on est homme vertueux. On ne dit pas de bonnes raisons, mais on a la franchise de la vérité, le courage de la vertu, le feu de sa propre per~ suasion, et on entraine les autres qui ne voient aucun motif de méfiance. Croyez-moi; ne craignez pas les fripons ni les méchants, tôt ou tard ils se démasquent. Craignez l'honnête homme trompé; il est de bonne foi avec lui-même, il veut le bien et tout le monde s'y fie : mais malheureusement il se trompe sur les moyens de le procurer aux hommes.
Le Président. Selon ce que vous dites, il parait que vous laisseriez gouverner les hommes plutôt par les méchants que par les gens de bien.
Le Chevalier. Je ne dis pas cela. Mais je veux vous faire connaître combien il est diflicile de rencontrer le grand homme. Le grand homme doit réunir des qualités opposées, extrêmes, presque impossibles a accoupler; il doit avoir le désir ardent du bien qu'a l'homme vertueux, réuni au calme et pour ainsi dire à l'indifférence qu'en ont les méchants. Il doit vouloir ardemment, et cependant discuter tranquillement, attendre patiemment. Cela est presque miraculeux. La nature fait souvent une perfection ; mais deux ensemble, c'est son ouvrage le plus rare.
Le Président. Je suis à présent d'acord avec vous. Je passe en revue dans ma tête le nombre prodigieux des personnes qui ont voulu faire le bien et le très-petit nombre de celles qui l'ont su faire. Mais, monsieur le Chevalier, permettez-moi de vous dire encore que l'enthousiasme dun homme vertueux ne me parait pas si pernicieux. J'avoue que quelquefois il peut se tromper; mais, premièrement, l'instinct naturel pour ainsi dire pousse tous les hommes au vrai ; et lorsque l'esprit n'est pas troublé par les vices et les passions du cœur, la vérité des choses qui nous concernent, qui sont l'objet de la science économique, n'est pas une vérité arbitraire et sublime. Elle est à notre portée, et on peut l'atteindre, quoique je convienne avec vous, comme je disais tout a l'heure, qu'elle est plus diflQcile, plus compliquée et nullement évidente de cette fameuse évidence qu'on a voulu rencontrer partout, et qui ne s'est trouvée nulle part.
Le Chevalier. C'est qu'elle se cachait à cause de ses dettes. L'évidence est une fripoime qui doit à tout le monde, elle a promis, donné des billets à toutes les sciences, et n'a payé jamais que les seuls géomètres qui n'en sont pas restés moins gueux. Mais laissons la plaisanterie.
V ous croyez que, (iiiaiid leDthousiasme n'a pas embrassé le parti de l'erreur, il n'est pas dangereux.
Le Président.. C'est ce qui me parait. Je le croirais même utile; car les hommes sont paresseux, timides, esclaves de l'habitude ; il faut les échauffer et les iahe courir vite au bien qu'on aperçoit, sans les laisser refroidir.
Le Chevalier. Jeune et vertueux comme vous êtes, vous ne m'étonnez pas en parlant ainsi. L'âge et l'expérience vous feront changer d'avis. Dans le gouvernement d'un État tout se réduit à deux articles, l'objet qu'on se propose et le moNcn d'y parvenir. C'est absolument la même science que celle du pilotage et de la conduite d'un vaisseau-, l'ob jet est la route, les moyens sont la manœuvre qu'il faut faire. Vousconvenez que dans le choix de l'objet l'enthousiasme est dangereux ?
Le Président. Oui, j'en conviens; on s'expose à se tromper. Mais si de hasard ou parce qu'une vérité est bien évidente, on la rencontre; alors. . .
Le Chea'alier. Alors l'enthousiasme est encore pire que jamais.
Le Président. Comment cela?
Le Chevalier. Parce que toute la science de la conduite des hommes, toute la science de l'administration, aussi bien que toute la science de la manoeuvre d'un vaisseau se réduit à ce seul et unique principe très-simple et très-court, nil repente, rien tout à coup. Pour faire bonne route il faudra virer de bord. C'est bien, mais si vous tournez trop court, l'eau entre par les sabords, le vaisseau est englouti des ondes et tout est dit. Vous manquez l'objet, le moyen, vous manquez tout, vous périssez. Il ne suffit pas de savoir à quel but on veut mener les choses, il faut savoir les y conduire ; et cette conduite est difficile, puisqu'il s'agit d'éviter toujours les mouvements trop rapides, trop précipités, adoucir par des voies courbes l'excessive vitesse de la ligne droite; et comme la ligne droite est la plus courte , il vous faut allonger le chemin et perdre du temps. Or rien n'est si contraire à l'enthousiasme qui veut tout faire et tout faire à l'instant, qui ne fait jamais attendre, qui brûle et se dévore d'impatience. Ainsi soyez persuadé qu'enthousiasme et administration sont deux mots contradictoires , et que même en allant au port de cette fameuse évidence, en supposant qu'on l'ait aperçu, il ne faut jamais tellement prêter le llauc au veut et à la vague que le vaisseau fasse calotte. C'est là le principal , on arrivera quand on pourra, mais il faut arriver.
Le Président. Cela est vrai ; mais en perdant du temps et prenant tant de précautions, souvent excessives, on ne fait pas le bien ; les cir constances changent, des événements imprévus arrivent, et on reste avee le regret d'avoir manqué l'occasion.
Le Chevalier. Je ne vous ai pas dit qu'il fallait manœuvrer en calme comme au milieu destempêtts. Tout peut être poussé à l'excès, et
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tout excès est vicieux : iriais du plus au moins le principe fondamental n'en est pas moins vrai : rien tout à coup. Évitez les grands chocs, adoucissez les mouvements, tournez au large, si vous ne voulez pas
verser.
Le Président. Cela est vrai dans des circonstances, mais en général il me paraît qu'il faut laisser agir la nature.
Le Chevalier. La nature! ne vous y fiez pas.
Le Président. Comment! (fue je me méfie de la nature?
Le Chevalier. Et pourquoi non? Serait-il possible que vous ne vous fussiez pas encore aperçu qu'elle ne prend pas garde à nous, et que c'est à nous à prendre garde à elle?
Le Président. Parlez-vous sérieusement?
Le Chevalier. Sans doute; la nature est quelque chose d'immense, d'indéfini, elle est le digne ouvrage de son Créateur. Et nous, qui sommes-nous? des insectes, des atomes, des riens. Comparons-nous. Sans doute la nature revient fidèlement toujours aux lois que son auteur lui a données pour durer un temps indéfini. Sans doute elle remet toutes les choses en équilibre; mais nous n'avons que faire d'attendre ce retour et cet équilibre, ^ous sommes trop petits; le temps, lespace, le mouvement devant elle ne sont rien; mais nous ne pouvons pas attendre. Ne faisons donc point alliance avec la nature, elle serait trop disproportionnée. Notre métier ici-bas est de la combattre. Regardez autour de vous. Voyez les champs cultivés, les plantes étrangères introduites dans nos climats, les vaisseaux , les voitures , les animaux apprivoisés, les maisons, les rues, les ports, les digues, les chaussées. Voilà les retranchements dans lesquels nous combattons ; tous les agréments de la vie et presque notre existence même est le prix de la victoire. Avec notre petit art et l'esprit que Dieu nous a donné, nous livrons bataille à la nature, et nous parvenons souvent à la vaincre et à la maîtriser en employant ses forces contre elle. Combat singulier et qui par là rend l'homme l'image de son Créateur.
Le Président. Monsieur, ce que vous venez de me dire me fera rêver beaucoup. En attendant je ne saurais vous cacher que je m'étais fait un tout autre système. Je croyais que la nature laissée en liberté amenait tout à l'équilibre qui est l'état naturel des choses et le plus convenable à l'homme; qu'il y avait un ordre nécessaire et enchaîné qui se présenterait de lui-même, et qui serait aisé à retrouver, si les hommes ne lui avaient pas fait toujours violence et ne l'avaient barré par mille inventions. Qu'ainsi par ses trois points fondamentaux seuls, nature, liberté, équilibre, on pouvait espérer de parvenir au bonheur.
Le Chevalier. Rien n'est si vrai; rien n'est si faux. Que la nature en liberté tende à l'équilihre, c'est une vérité lumineuse dans la tcte d'un métaphysicien parce que l'homme, lorscju'il médite, peut devenir presque aussi grand et aussi vaste que la nature entière} ; c'est une
vérité, parce qu'on voit les causes et leseilcls; mais on ne tient pas compte de la durée des époques du retour, on balance les inégalités par des compensations, et on prend des termes moyens qui n'existent jamais ailleurs que dans la méditation. Mais ce que vous dites est trèsfaux sous la main d'un praticien, parce que Ihomme, lorsqu'il agit, devient aussi petit, aussi faible qu'un animal de cinq pieds doit être, parce qu'il sent alors le frêle de sa structure, le court espace de sa vie, l'instantanéité de ses besoins, le raboteux des plus petites inégalités, et qu'il ne peut rien compenser, rien rabattre sans souffrir ou sans mourir. Je veux appliquer ces principes à la théorie des blés ; rien n'est si vrai que les prix des blés laissés en liberté se mettent en équilibre. Rien n'est si vrai que le commerce rendu libre répandra du blé partout où il y aura de l'argent et des consommateurs ; rien n'est si vrai en théorie, parce que tous les hommes courent après le gain, ce qui était à démontrer. Mais prenez garde en pratique qu'il faut un temps physique à la poste des lettres pour envoyer la nouvelle du défaut de blé d'une ville à un pays qui en a. Il faut un autre espace de temps pour que le blé arrive; et si cet espace de temps est de quinze jours, et que vous n'ayez des provisions que pour une semaine, la ville reste huit jours sans pain, et cet insecte appelé homme n'en a que trop de huit jours de jeune pour mourir, ce qui n'était pas à faire. Ainsi le théorème va bien, le problème \a fort mal. Concluons donc de ne pas laisser à la nature le soin de nos petites guenilles. Elle est trop grande dame pour cela. Laissons-lui le soin des grands mouvements, des grandes révolutions des empires, des longues époques, comme elle a celui du mou>ement des astres et des éléments. La politique n'est autre chose que la science de prévenir ou de parer les mouvements instantanés qui se font par des causes extraordinaires, et elle ne va pas plus loin , car pour les grandes révolutions, elles sont tout à fait l'ouvrage de la nature; les forces de l'homme n'y peuvent rien; et bien loin qu'il en soit l'auteur, il en est alors le premier instrument et l'outil.
Le Présideint. Ainsi, je vois que vous rapportez les grands mots, ordre, nature, liberté, équilibre, aux grandes choses?
Le Chevalier. Je suis pourtant enchanté de les trouver dans toutes les bouches, et de les entendre si souvent répéter. Savez-vous ce que cela signifie?
Le Présidem'. Quoi?
Le Chevalier. Il indique que la mer est calme, et que le vent est bon. Jamais les matelots ne parlent de laisser aller les voiles au gré des vents que lorsqu'ils voient une grande tranquillité. Le bonheur général de l'Europe, le bonheur particulier de la France a fait naître le principe de laisser agir la nature, idée qui ne pouvait venir dans la tête de nos ancêtres, eux qui ne s'occupaient qu'à ferler les voiles et à serrer le vent de près. * -
iU GALfANI.
Le Président. Mais vous conviendrez que l'état actuel heureux de l'Etirope a été eji grande partie produit par les lumières que les écrivains ont répandues, même parmi les peuples?
Le CHEVAf.iKR. Ouïes idées formées dans lestêtes'des écrivains, la liberté de les répandre, la facilité qu'ils ont rencontrée à persuader, les applaudissements reçus, rencouragement d'en penser et d'en publier d'autres sont l'effet du calme, de la prospérité, du bonheur actuel de l'Europe. C'est ou l'un ou l'autre, vous choisirez.
Le Préside^nt. Je resterai longtemps à me décider. .>Iais du moins croyez- vous que nous fassions des progrès, quelle qu'en soit la cause.
Le Chevalier. Je le crois.
Le Président. Et espérez- vous qu'avec le temps nous puissions parvenir à voir la perception des impôts simplifiée, la charge proportion nelle au revenu, le tarif rendu uniforme , et reculé aux frontières, la variété gênante des provinces d'État, d'élections étrangères, réputées étrangères , abolie ; les lois rendues claires et générales, Tabsurde bigarrure des coutumes détruites, le grand nombre de charges inutiles supprimé, et mille autres améliorations qui restent encore à faire?
Le Chevalier. Si... Mais voici le Marquis qui arrive.
Le Marquis. Ah ! 3Iessieurs, y a-t-il longtemps que vous êtes ici?
Le Chevalier. Pas mal.
Le Président. Le Chevalier a su m'en faire trouver la durée bien courte .
Le Chevalier . Vous avez fait le plus interminable diner dont on ait jamais entendu parler.
Le Marquis. Homme chainiel î Homme voluptueux ! Vous croyez donc que j'ai été jusqu'à cette heure à table?
Le Chevalier. Et où pouAÏez-vous être mieux?
Le3Iarquis. J'ai été chez des libraires, chez des imprimeurs.
Le Chevalier. J'en suis édifié.
Le Marquis. Et en voici la preuve.
Le Chevalier. Qu'est-ce que c'est que ce rouleau de papiers imprimés que vous avez dans la main?
Le Marquis. Voyez, lisez.
Le Chevalier ///. Edit concernant la liberté de la sortie et de l'entrée des grains. Compiègne, 64 ... lettres patentes qui fixent les droits
desortie Arrêt du conseil qui ordonne qu'à l'avenir il ne sera plu.s
perçu à l'entrée des blés venant de l'étranger, etc. Extrait des registres, etc. Arrêt du parlement... Arrêt...
Le Marquis. J'ai \oulu tout avoir.
Le Chevalier. Combien avez- vous payé cela?
Le Marquis. Vous en avez là pour (juarante-quatre sols.
Le Chevalier. Quarante-quatre sols, ce n'est pas cher.
Le Marquis. Cependant j'ai peur qu'après que vous nous en aurez
DIALOGUES SUR LK COMMEKCK DES Bl.KS. — Mil. 155
parlé, jr n'eusse de la peine à en trouver le même prix. Ah cà, Chevalier, mon cher Chevalier, allons au fait , sans préambule , sans préface, sans tergiverser, sans vous jeter en digression ; dites-nous ce que vous en pensez, mais d'un ton clair et net, succinct et laconique au possible.
Lk Chevalieu. Il y avait autrefois....
Le Marquis. Ah! perlideî je ne veux entendre aucun conte; votre histoire fùt-ellela plus belledu monde, elle me deviendrait insupportable à présent. Vous devez parler de l'Édit et pas d'autre chose.
Le Chevalier, en regardant le Président. 11 n'y a ma foi pas moyen d'en échapper. Pourtant votre impatience. Marquis, me paraît plus injuste que ne serait celle de M. le Président qui n'en a aucune. \ ous savez a peu près mes idées sur l'édit de 64, et lui n'en sait rien encore.
Le Marquis. Monsieur le Président sera impatient ou non , comme il lui plaira. Vous voudriez me piquer d'émulation; mais je vous déclare que je n'y suis pas sensible. Ainsi prenez Totre parti là-dessus.
Le Chevalier. £h bien, puisqu'il le faut, je vous dis avec toute la vérité, avec toute la candeur, la franchise, la sincérité possible, et je vous répète ce que je vous ai déjà dit, que l'Édit de la liberté du commerce des grains, en regardant le moment qui l'a fait souhaiter, toutes les circonstances qui l'ont amené, la chaleur qui l'a fait éclore, l'esprit qui l'a dicté, est une des plus glorieuses choses qu'aucun souverain ait jamais faites; qu'elle mérite de faire une époque mémorable; et j'ajouterai à cela qu'elle ma toujours paru l'aurore d'un très-beau jour.
Le Président. Vous aviez dit cela à M. le marquis?
Le Chevalier. Oui, je le lui avais dit, et je ne suis point fâché de le répéter devant vous. Je voudrais que toute la France m'entendît, je voudrais que l'écho de tous les cœurs honnêtes et vertueux le répétât mille fois, et je regarde comme un malheur si cette vérité n'est pas mise dans le plus grand jour, de façon que toute la nation en soit persuadée.
Le Marquis. Est-ce comme cela que vous vous y prenez pour nous dire du mai de l'Édit?
Le Chevalieri Oui, je vous ai promis de dire en vérité ce que je pense dans l'intimité de mon cœur, et je vous tiens parole.
Le Marquis. Puisque vous parlez sérieusement, expliquez-vous un peu plus clairement. A'oulez-vous dire que des Magistrats pleins de zèle et de vertu, souhaitant rétablir l'agriculture en France et la faire prospérer selon les théories des Économistes, ont proposé l'Édit, et que le Souverain y a concouru avec cette bonté et cette clémence qui lui sont si naturelles? qu'un amour pur du bien public, sans aucun mélange de vues intéressées, a dicté la loi? J'en conviens.
Le Chevalier. Oh! Marquis, je vais bien plus loin, vous ne voyez que l'écorce la plus mince. Fcoutez-moi donc bien et patiemment ; écoutez-moi avec attention, car je crains de n'être pas assez claii".
Le Président. Nous vous écoutons.
F.E Chevalier Tout animal 'et cette loi est générale aux hommes aussi bien qu'aux brutes de toutes les espèces y tout animal qui renonce ou qui perd sa liberté, abandoime et reste au même instant déchargé du soin de sa nourriture. Tout animal qui acquiert ou qui reprend les droits de sa liberté se trouve à l'instant chargé du soin de se noun'ir. Cette loi est aussi générale qu'éternelle. Klle tient à la nature intrinsèque des choses. C'est le traité que vous avez fait avec vos chevaux.
Le Marquis. Est-ce qu'il y a un traité de fait entre moi et mes chevaux .
Le Chevalier. Oui, sans doute.
Le Marquis. Je n'en savais rien.
Le Che\ ALiER. Ce traité est très-ancien. Il est fait par le premier homme qui brida et subjugua le cheval, et par le premier cheval qui se laissa dompter. II a été ratifié d'âge eu âge et vous l'avez homologué.
Le Marquis. Et que dit-il, ce traité?
Le Chevalier. Il est en très-peu de mots. Le cheval dit à l'homme : Vous me briderez, vous m'attèlerez, vous me fouetterez, je vous servirai patiemment, mais vous me nourrirez. Voilà le traité. Voulez-vous l'annuler! Tirez le cheval de l'écurie, laissez-le dans les bois ou dans les champs, il ne vous demandera plus rien; il cherchera de lui-même l'herbe et la nourriture, mais il ne vous servira plus. Vous avez ce même traité avec ce joli serin qui vous amuse par son chant et qui vous impatiente par les soins continuels qu'il vous demande : ouvrez la cage, le traité est cassé. Enfin vous avez ce traité avec tous les êtres de la nature que vous avez subjugués et auxquels vous avez été le libre emploi de leurs forces. La même loi est pour les hommes et pour les animaux, et il est impossible que cela soit autrement. La liberté en politique n'est autre chose que l'emploi que nous faisons de nos forces pour notre conservation. Si nous n'avons pas encore acquis des forces, comme les enfants; si nous les avons perdues, comme les esclaves, nous ne pouvons pas nous sustenter de nous-mêmes. C'est à d'autres à y songer. Ainsi émancipation, manumission, liberté, abandon de la charge de nourrir sont des mots synonymes ou, pour mieux dire, ce sont des mots contemporains. Parcourez à présent dans votre imagination tous les âges, toutes les nations, en i)ouvez-vous trouver aucune chez laquelle les maîtres ayant ôté la propriété des biens aux serfs, n'aient été obligés de pourvoir à leur nourriture? >ios domestiques, espèce de serfs volontaires, la seule qui reste heureusement dans les pays policés, ne reçoiventils pas la nourriture de nous, ou des gages pour se la procurer, ce qui revient au même? Les moines, autre espèce de serfs sans propriété, se soumettent à une règle austère et pénible ; ils ne s'en plaignent point, quelque dure et exigeante qu'elle soit ; mais ils veulent trouver leur pitance au réfectoire toute prête et ne pas y songer. Enfin chez tous les
peuples du moude, le soldat dont la condition, quelle que soit la forme du iiouvernement qui l'entretienne, soit monarchique, soit républicain, par sa nature exii^e une obéissance dévouée de sa part, et donne aux commandants une autorité absolue, n'a-t-il pas été de tout temps nourri au moins en temps de guerre, sans qu'il ait été obligé de se donner aucun soin ? Faites-lui faire les marches, les sièges, les travaux les plus pénibles, il les fera sans murmure ; mais ne le faites pas manquer de vivres, si vous ne voulez pas qu'il se révolte. Et si l'on doit dire le vrai, cette loi est juste. Les êtres asservis font un raisonnement bien simple; ils disent à leurs maîtres : Vous nous avez privés entièrement de nos forces, vous pouvez tout, nous ne pouvons rien ; ainsi ou faites, ou rendez-nous la liberté de faire. N'allez pas nous dire qu'un accident imprévu est survenu. Ce n'est pas à nous à examiner si cet accident pouvait ou ne pouvait pas être prévu, vous devez prévoir et parer l'imprévu, vous devez même vous attendre à l'inattendu. Le peuple soupçonne alors des fraudes, des abus. Et comment ne pas les soupçonner dans celui qui a toute la force, qui a tous les moyens'? Quand on a tout ôté à l'homme, il acquiert le droit de juger par les événements. C'est le droit de l'ignorance et de l'obscurité. Le maître qui sait que cela va arriver, augmente ses précautions, pousse ses prévoyances à l'extrême, et se mélie de tout, parce qu'il s'attend à une méfiance générale contre lui. Tel est l'état naturel des rapports entre le maître et les serfs. Ainsi, pour venir à une conclusion, ou comme les géomètres diraient , à une équation générale, établissons que le soin plus ou moins grand que les souverains en tout temps, en tous pays ont eu de l'approvisionnement, a toujours été proportionnel au degré plus ou moins grand de liberté qu'ils laissaient à leurs sujets.
Le Marquis. Où diable nous avez-vous menés par ces détours? A quel but sommes-nous parvenus? :
Le Chevalier. Oui précisément, je vous ai fait grimper une montagne, et vous êtes dédommagé de la fatigue par le point de vue étonnant qu'enfin vous découvrez. Promenez votre vue sur cet immense horizon, regardez de tous les côtés. Voyez, vous verrez qu'a Constantinople, au Caire, à Maroc et partout où règne le despotisme, le soin d'entretenir l'abondance et le bas prix dans les villes, est le premier et presque l'unique soin du gouvernement. // faut approvisionner Slaniboul, disent le grand visiret le caïmacan. Tous les moyens sont bons. Périsse le eom • merce, languisse la navigation, soit détruite l'agriculture; n'importe. Voyez de l'autre côté les soins modiques, le peu d'embarras des républiques, véritablement telles, sur ce même article. Je dis les véritai)]es républiques, car les aristocratiques sont pour l'ordinaire d'un despotisme aussi dur et aussi méliant que le despotisme oriental. Voyez dans tous les temps la même cliose. Tibère;, prince qui voulait être despote, et qui savait les moyens de l'être, quoiqu'avare et économe par nature,
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ir épargna aucun argent, pour avoir das blés à Rome, dans un temps de disette. 11 en lit venir dÉgypte a ses frais. La famine était la seule chose qu'il craignit, il savait que l'esclave, lorsqu'il est nourri, est fait pour servir et se taire. Voyez les temps suivants et le gouvernement féodal. C'est un gouA ernemeut tout militaire. Les grands sont les officiers et ils sont tous commensaux. Les libres sont les soldats de ces officiers, qui vivent a leurs dépens; le reste est escla\e. Le prince est le munitionuaire des vivres de toute sa nation. Mais qu'ai-je besoin de m" arrêter si longtemps sur une vérité si frappante entre le maître et Tesclave ? De là l'abandon total des forces dans l'un, la totalité des soins dans l'autre \
' C'est à propos de cette observation , dont nous .liions montrer le peu de justesse , que M. le Chevalier dit modestement de lui-même, qu'il a fait grimper ses Lecteurs sur une montagne , mais qu'ils sont bien dédommagés de In fatigue, par le point de vue étonnant, par l'immense horizon qu'il leur fait découvrir. Pour moi , j'avoue que ce point de vue étonnant, et cet immense horizon ne me présentent que des objets Irèstonfus et mal terminés, ou qui n'ont ni les formes, ni les rapports que M. le Chevalier leur donne. \ oyons si c'est la faute de mes yeux.
D'abord le fait énoncé généralement est faux, il y a un grand nombre d'États despotiques, où le commerce des grains est libre. Dans presque toute l'Asie, dans ces royaumes grands et peuplés que renferment les deux presqu'îles de l'Inde; dans les i;randes lies de la mer des Indes, on ne connaît pas de lois prohibitives de l'exportation des grains. L'auteur lui-même dit que la Pologne, république aristocratique, la Turquie, la Barbarie ont de tout temps vendu des blés à t étranger. Cette liberté du commerce , la seule dont il soit ici question, se trouve donc dans les Etats despotiques et dans les républiques aristocratiques, aussi bien que dans les républiques proprement dites.
Quant à ce que l'auteur dit des républiques, on voit que relativement aux temps modernes, il n'a et ne peut avoir en vue que la Hollande et Gênes, et je laisse à penser si deux seuls exemples de cette nature , accompagnés de circonstances particulières , peuvent autoriser une a^se^tion aussi générale que la sienne. Il nous apprend luimême que tous les petits États d'Italie, dont le plus grand nombre étaient des républiques, ont eu des greniers et des systèmes à'annones. Comment nous fera-t-il entendre après cela que la liberté du commerce des grains est plus ou moins grande selon le plus ou moins grand degré de liberté civile.''
Que dirai-je des républiques anciennes, parmi lesquelles on eu trouve un grand nombre qui ont eu des lois prohibitives sur le commerce des blés, et en général contre l'exportation des denrées de première nécessité ? On connaît la défense d'exporter les huiles et les ligues de l'Attique. Kome ancienne, avec un gouvernement républicain, avait précisément la même police des blés que Rome moderne. M. le Chevalier dira-t-il que la forme du gouvernement et le degré de liberté y étaient les mêmes (juaujourd'hui .•• Mais quand les faits seraient plus exacts et en plus grand nombre qu'il ne le suppose, on en pourrait assigner beaucoup d'autres causes, bien plus naturelles que celle qu'il en donne, et tout à fait indépendantes du plus ou moins grand degré de liberté. Par exemple, que la Hollande et Gênes, deux pajs qui ne produisent point de grains, n'aient pas prohibé l'exportation, c'est la suite de la stérilité du sol, et de la situation maritime de ces deux États. Ces raisons n'ont-elles pas dû déterminer leur législation .'' Une république méditerranée, et possédant un sol fertile en blé, ne pourrait-elle pas pas faire des lois prohibitives contre l'exportation, malgré le plus grand degré de liberté; je laisse à juger si l'on peut avancer avec quelque certitude, que si le royaume de JNaples devenait un État républicain, à raison de l'accroissement de liberté civile et individuelle que ce changement procurerait à chaque citoyen, le conunerce des blés \ deviendrait dès lors plus libre qu'il ne l'est aujourd'hui? Qu'on me donne la république la plus républicaine, et si les préjugés n'y sont pas détruits, je vais faire anietiter le peuple, piller les magasins et interdire l'exportation.
DIALOGUES SUli LE COMMERCE DES HLÉS. — VIII. 159
Le SrARQUis. Et que concluez- vous de là ?
Le (1he\ alier. Je conclus que nous devons bénir le Ciel et nous estimer heureux d'aNoir vu de nos yeux le temps où, dans un pays monarchique, la confiance entre le Souverain ei les sujets est parvenue à un tel point que c^' Souverain, gaiment, volontairement, avec satisfaction et complaisance, se décliarge du soin le plus délicat, le plus ombrageux de son pouvoir sur son peuple fidèle et tranquille. Les Français ont été longtemps traités comme tous les autres peuples l'étaient. Ils ont joui d'un sort plus doux pendant d'autres siècles, ils étaient les entants d'un bon père, mais ils étaient des enfants mineurs quil fallait songer à nourrir. Jls sont majeurs à présent, les voilà émancipés, ils doivent penser eux-mêmes à leur nourriture, et leur industrie rendue libre doit être la source de leur fortune et de leur opulence. Et cet événement ne vous parait-il pas assez grand? Retrouvez- vous pas que la majorité d'un peuple vaut au moins celle d'un Souverain, et qu'on a tort de ne pas eu éterniser la mémoirv" par des médailles, des statues, des arcs de triomphe»?
Ce petit nomljre de réflexions, auxquelles des lecteurs instruits pourront en ajouter beaucoup d'autres, font voir combien sont incertains et inutiles à rétahlissement de ses principes, les exemples cités par l'auteur. Mais voici de (|uoi nous confirmer encore dans ce jugement.
Que Tibère, prince odieux par sa cruelle et sombre politique, ait approvisionné Rome de ses deniers dans les temps de disette, il ne s'ensuit pas que son administration du commerce des blés fût plus conforme à ses véritables intérêts, qu'une entière liberté, avec laquelle la disette ne se fût pas fait sentir davantage. En ôtant au peuple de Rome un des motifs qui réunissent quelquefois les hommes contre la tyrannie, il en fournissait un autre plus puissant, la misère du reste de ses sujets, et se privait d'un moyen de défense pour lui-même, l'accroissement du revenu public.
Que le hacha d'Egypte et le grand visir à Constantinople gênent la liberté du commerce des grains, cela prouve que le hacha et le visir ne veulent pas être déposés; mais en cela, ils songent à leur sûreté personnelle et n<m à l'intérêt de l'État, et encore ne prennent-ils pas les meilleurs moyens pour entretenir l'abondance dans leurs capitales. L'auteur suppose à la vérité que le visir et le hacha empêchent en effet les disettes et les famines, en gênant la liberté; mais en cela même il suppose ce qui est en question entre ses adversaires et lui.
Une autre rcllexion est que l'auteur nous allègue ici les maximes mises en pratique, pour rapprovi>ionnement des villes où résident les despotes, lorsqu'il s'agit de l'administration du commerce des grains dans nn grand empire; cependant, ce qui se fait pour la capitale, n'est pas l'administration de l'État entier; et si l'on jette les yeux sur les États entiers, on ne verra pas que le degré de liberté civile plus ou moins grand, ait aucune analogie avec la plus ou moins grande liberté du commerce des grains. La liberté civile est plus grande à Constantinople qu'ailleurs, ou au moins égale, et les gènes pour le commerce des grains sont moindres dans le reste de l'empire turc <|ue dans la capitale même.
{Réfutation de Vabbé MortUet. 244, 24."), ')Aù, '247 et 248.)
' Voilà ce que M. le Marquis appelle voir lÉdit de C4 bien plus en grand que personne. Voilà ce qui excite la colère de M. le Président contre la petitesse des vues et la mesquinerie des propos qu'on a tenus, avant que M. le Chevalier éclairât et instruisît l'univers.
Je le dis à regret, je ne puis partager avec; h; iManpiis et le Président cette grande admiration pour les vues de M. le Chevalier.
Ce n'est que par un abus de mots qu'on peut appeler. Traité, Convention, la nécessité
160 GÂLIANl.
Le Marquis. Je conviens que vous voyez cet événement bien plus en grand que personne; mais je n'entends pas trop clairement encore tous les éloges dont vous le comblez.
Le Chevalier. Dites-moi, 3Iarquis, lorsque du temps de Louis XIII, on fit des amas de blés à la Rochelle, croyez-vous que ce magasinage de blé était destiné à un commerce paisible avec le Portugal?
Le Marquis. Oh! pour cela non; nous savons que ce blé était destiné à soutenir uu long siège par les révoltés contre leur Souverain.
Le Chevalier. £t dites-moi, si dans ce temps-là vous eussiez eu le gouvernement de la ville de France que vous avez à présent, et que vous eussiez vu un particulier dans votre ville enlever les blés du voisinage, en faire des amas dans un magasin, qu'auriez-vous fait?
Le Marquis. Ce que j'aurais fait? J'aurais commencé par le faire pendre, et puis je lui aurais fait son procès dans les formes.
Le Chevalier. Et vous auriez pu vous dispenser des formes, sou
de nourrir un animal domestique que i'iiomme tient à son service. Nécessité, n'est pas convention., et il est nécessaire que le cheval soit nourri, sans quoi il ne peut travailler, et il meurt. Le serf de corps est exactement dans la même situation que le cheval, sans avoir non plus que lui aucune convention avec son maître. Il ne pourrait se nourrir qu'avec son travail. Puisque le maître le fait travailler pour lui, il faut donc qu'il le nourrisse.
L'enfant est aussi dans l'impossibilité de se nourrir, mais par des raisons différentes, sa faiblesse et son ignorance ; et le père et la mère sont déterminés à le nourrir, non pas parce qu'il est leur esclave, mais par les rapports que la nature a mis entre eux et par l'espérance des secours qu'ils en tireront un jour.
Une nation entière, même soumise au despotisme [e plus pesant, dès qu'il n'entraîne pas la servitude personnelle, est dans une situation absolument différente de celle qui force le maître du cheval et du serf à les nourrir, et le père de famille de pourvoir à la subsistance de ses enfants.
Dans aucun pays du monde le peuple n'est déchargé du soin de se nourrir lui-même, et dans aucun pays du monde les despotes les plus puissants en autorité ne se sont chargés de nourrir leurs sujets. La raison de cela est, que tant que la servitude n'est pas personnelle, tant que l'homme peut employer son industrie, son travail et sou temps à pourvoir à sa nourriture, et les emploie en effet, il n'y a ni nécessité ni obligation au souverain, quelque despote qu'il soit, de le nourrir. 11 y a même impossibilité, puisque ce sont deux suppositions incompatibles que le peuple ne travaillât pas pour le despote, et fût nourri par le despote, qui ne pourrait le nourrir que du produit d'un travail, dont lui despote, par la supposition même, ne jouirait point. On peut dire la même chose à plus forte raison, de toutes les formes de gouvernement.
Si ces réflexions sont vraies, comme il me semble, elles dérangent bien toute la théorie de l'auteur.
Selon lui, la loi de 64 est belle parce qu'elle dispense le roi de nourrir ses peuples, qui seront désormais chargés de pourvoir à leur subsistance, et dans la vérité, jamais le souverain n'a été chargé de cette obligation, et jamais les sujets n'en ont été dispensés.
En aucune époque connue de notre histoire, le citoyen n'a été serf de corps du monarque. Dans tous les temps, l'agriculteur, fermier ou métayer, a dû trouver sa subsistance dans le produit de son travail ; les propriétaires dans leur droit de propriété ; toute la partie gouvernante, souverains, magistrats, militaires, etc. dans l'impôt ; et les salariés de ces trois ordres de citoyens, dans le paiement de leur travail. Le gouvernement n'a donc jamais eu personne à nourrir. M. le Chevalier ne peut donc rien conclure de sa frivole comparaison, qui est sans justesse et sans application.
{Réfutation de l'abbé Morelkt, pp. 239, "^40, 241.)
i)lALO(^URS SUR LE COMMEIICK DES BLÉS. — Vill. loi
procès était tout fait. Dans un temps de trouble les enlèvemoits de l)lé les magasinages sont un nidiee sur d'une fermentation et d'une révolte qui vaéclore. Les esprits sont bien loin d'être occupés d'un commerce doux, paisible, lucratif, et il n'y a pas moyen de le faire. Point de sûreté dans les cbemins, point de liberté dans les transports; les monopoles n'étaient pas toujours alors l'ouvrage des gens avides ; ils étaient quelquefois celui de gens malintentionnés, quelquefois même des puissances étrangères, et toujours ils produisaient le même effet ; plaintes, séditions, révoltes ; ainsi vous voyez à combien de a ues il faut rapporter ces vieilles lois de police et d'administration dont nous nous moquons à présent, non pas que nous ayons plus d'esprit que nos pères, mais parce que les temps sont cbangés.
Le Président. Monsieur, permettez-moi de vous dire, sans pourtant que je veuille disputer, ne feriez-vous pas plus d'honneur à nos ancêtres qu'ils n'en méritent? Je ne trouve nulle part qu'ils aient donné cette raison des entraves qu'ils mettaient au commerce des blés.
Le Chevalier. Ah! Monsieur le Président, remerciez Dieu que, quoique magistrat, il vous soit possible d'ignorer jusqu'aux éléments de la science de la méfiance. L'alphabet de cette malheureuse science est d'avoir toujours des soupçons, et de ne jamais dire ni même laisser entrevoir qu'on en ait. Il faut colorer jusqu'à ses soupçons, dire de mauvaises raisons, lorsqu'on en aurait de bonnes à pouvoir dire, mais qu'il faut taire, pour ne pas découvrir sa honte et sa faiblesse.
Le Président. Mais convenez au moins qu'ils poussaient trop loin les précautions. Pourriez-vous justifier toutes les défenses c^u'ils ont faites ?
Le Chevalier. Je ne les justifie point, je les excuse, parce que lorsqu'on a chargé quelqu'un de s'assurer, il n'y a pas de précaution de trop pour lui; et je vous défie vous-même de me dire, si vous avez lié jamais dans votre vie quelque chose que ce soit, avec de la ficelle ou du lil, sans donner un tour de trop ou sans faire un nœud de plus. Il est dans notre instinct, dans le petit comme dans le grand, de dépasser toujours la mesure naturelle, suivant l'impulsion de notre intention.
Le Marquis. Chevalier, pendant votre digression avec le Président, j'ai rêvé sur ce que vous veniez de dire, et je trouve en effet que la hberté du commerce des blés fait une époque mémorable. C'est un fait neuf dans l'histoire ; on n'en trouve aucun exemple dans les annales de la monarchie, et il est plaisant qu'on ait fait de cela un reproche.
Le Chevalier. Cela est malheureusement vrai. On a reproché à cette loi qu'enfin, pour la première fois, le plus soumis des peuples ait su la mériter du meilleur des rois. Puissent les Français essuyer souvent de pareils reproches ' .
' J'aurais trop à dire, et des ciioses U'op dures, si je voulais m'abandouner à toutes {Mélanqea^ T. il.) 11
d62 GALIANI.
Le Président. Permettez-moi d'excuser ee reproche de la nouveauté sans exemple qu'on a fait à l'édit. La faute est ici impardonnable de la part des écrivains. Il est vrai qu'ils ont dit en partie en faveur de la liberté des blés, ce que vous venez de nous dire, ou du moins ils ont dit des raisons qui se lient et se rapportent aux vôtres ; mais avec si peu d'énergie, si failîlement, que le peuple n'a point compris à beaucoup près la grandeur et l'impo/tance de la chose, tout ce qu'elle entraine, tout ce qu'elle promettait. Les anciens préjugés sont restés. Le peuple n'y a rien vu et n'y voit presque rien encore. On ne sait qu'en penser. Les uns la croient une spéculation financière, d'autres un moyen de faciliter la perception des tailles, et les âmes les plus basses ont été jusqu'à y voir une nouvelle source d'abus. Enfin la force des anciens pré jugés, et l'obscurité qui règne encore dans les tètes est si forte que, par une combinaison la plus singulière, on voit à présent le gouvernement, en qui on suppose toujours un désir de l'autorité, être très favorable à cette liberté, et les parlements, qu'on suppose être toujours favorables au peuple, la combattre. Cela ne serait point arrivé, si la nation eût été éclairée par des ouvrages pleins d'éloquence et de vues grandes, sublimes, lumineuses.
Le Chevalier. Soyons bonnes gens. Cro\ons que c'est en tout la faute des promoteurs. Croyons que c'est le seul ancien préjugé qui fait que les dépositaires d'une partie de l'autorité, en aient été cette fois plus jaloux que celui en qui la plénitude en est essentiellement conceii-
Ics réflexions que ces passages font naître. Je me contenterai de faire remarquer les conséquences funestes qui résultent de la doctrine de l'auteur, nous présentant les lois prohibitives , et les gênes dans l'intérieur, la police des marchés , les défenses d'enbarrer, d'emmagasiner le blé, etc., en un mot toute la légi.>lation ancienne du commerce des blés, comme un moyen sur, et sagement imaginé pour contenir une nation dans l'obéissance et la fidélité et pour assurer l'autorité d'un souverain.
Il me semble que le développement de cette maxime pourrait être le sujet d'un nouveau chapitre du Prince de Macliifwel, qui serait intitulé Del modo di niantencre le città o Principnti per il mezzo dell'annona. On a dit, et cela peut se croire, (juc Machiavel n'avait développé l'art des tyrans, que pour apprendre aux peuples à s'en défendre; mais l'auteur des Dialogues ne peut pas se servir ici de cette justification.
Cette politique est fondée sur des faits faux : la France, en particulier, a joui d'aut.int de liberté dans le commerce des grains, dans des temps où l'autorité du monarque n'était pas si solidement établie qu'aujourd'hui ; et lorsqu'on a donné atteinte à cette même liberté, on a pu se convaincre de l'inutilité de ce moyen, puisque les peuples n'en ont pas été plus soumis. Connnent croirai-je utiles, pour maintenir les peuples dans la soumission, des lois qui ont été, selon l'auteur lui-même, mises en pratique dans les temps de l'anarchie féodale et des guerres civiles ?
Que les peuples qui jouissent de la liberté du connnerce des grains remercient donc des souverains bienfaisants et justes , de n'avoir poiiit adopté celte politique aussi fausse que cruelle, qui fait regarder les atteintes données à la propriété de l'agriculteur et des propriétaires, comme des moyens de conserver les peuples dans la soumission. Qu'ils les remercient de s'être éclairés assez, pour comprendre cette grande vérité, que le respect inviolable pour les droits de la propriété, est la seule base sur laquelle puisse porter solidement le trône des monarques.
{Rrfutation de l'dbbc Morcllet, pp. 2'»9 et 250.)
DIALOGUES SUR LE COMiMERCE DES BLES. — VIU. 163
trée, croyons tout. Aussi il faut \ivre avec tout le monde, et ne se brouiller avec personne ; mais le fait est, que lorsqu'un souverain accorde à ses peuples la totale liberté du commerce des blés, il leur parle à peu près ainsi : Peuple, votre fidélité a tellement mérité ma confiance, qu'aucun soupçon ne la trouble plus, et que les précautions me deviennent superflues; si je vous vois faire des amas de blés, des transports, des exportations, je sais que le seul motif d'une sage industrie vous anime à vous procurer une aisance qui vous donne autant de facilité que vous avez d'empressement à fournir aux besoins publics et aux cliarges de l'État, et votre opulence, bien loin de me causer des alarmes, est rol)jet continuel de mes soins et de mes désirs. Je ne crains ni les abus, ni les monopoles, parce que je puis les réprimer partout ; aucun n'est plus assez grand dans mon royaume pour arrêter la vigueur des lois; aucun n'est si petit ni si cacbé qu'il puisse échapper à la vigilance de mes magistrats; ma puissance s'étend librement partout, pénètre tout , et le pouvoir d'opérer le salut du peuple est tout dans mes mains. Si votre soumission a mérité ma confiance; ma justice, mon amour pour le bien a mérité la vôtre. Je suis tranquille, sans crainte comme sans méfiance ; et je sens que, si vous voyez renchérir le prix des vivres, vous ne vous en prendrez pas à moi. Vous reconnaîtrez en cela ou l'effet inévitable de la contrariété des saisons, ou même l'heureuse augmentation de votre richesse et de la circulation de l'argent. Je sens que vous êtes persuadés que je ne veux pas le monopole, que je ne veux ni l'encourager ni le souffrir. Vous pourrez toujours porter librement à mon trône la voix qui découvrira l'abus, et je suis sûr que vous eu attendrez avec confiance le remède, sans éclater en murmures qui me seraient injurieux, sans même recourir aux gémissements qui ne sont pas nécessaires à mon cœur. Yoyez tout ce qu'a dit un souverain, lorsqu'il parait n'avoir lâché que deux petits mots, Jiberté du commerce des blés.
Le Présideint. Plus vous parlez, monsieur le Chevalier, plus vous excitez ma colère contre la petitesse des vues, la mesquinerie des propos qu'on a tenus jusqu'à cette heure sur une loi qui est le plus beau, le plus grand, le plus magnifique témoignage de la confiance mutuelle du peuple et du souverain. ]Mais vous-même, 3Ionsieur, pourquoi en avez-vous affaibli l'éloge en l'appelant l'aurore d'un beau jour? Pourquoi l'aurore? Je vois ici le jour et le jour très-clair et très-riant, et le plus beau jour du monde.
Le jMarquis. Le Président a raison. Que faut-il attendre de plus?
Le Chevalier. Bien des choses. Ce n'est pas sans raison que je rappelle l'aurore; elle n'est rien de plus. Ce qu'il y a eu de beau, de louable, de vraiment grand dans l'Édit, c'est la disposition des esprits, cette confiance dont nous parlions tout à l'heure, cette joie qui a éclaté sur le front du souverain lorsqu'il a accordé la liberté. Au reste pour la
chose en elle-même, elle est de bien moindre conséquence qu'on n'imagine. Rappelez-vous tout ce que je vous ai dit sur le blé; combien il est rétif, ingrat, désavantageux au commerce, toutes les difïicultés qu'il faudrait vaincre, et le peu de profit qu'on en doit espérer. Presque rien pour l'agriculture, un peu pour la navigation, un peu pour la lie du peuple et puis voibà tout. Je ne parle pas ici de la liberté intérieure du commerce dune ville cà l'autre. 11 est honteux autant qu'il est incroyable, qu'il ait fallu une loi pour le permettre, et que cette loi n'ait été donnée pour la première fois qu'en 17G3. Oublions, pour riionneur de la France, qu'il ait existé un temps où les enfants d'un même père, bien loin de s'entr'aider dans la détresse, s'arrachaient l'un à l'autre k' ym'm delà bouche en vertu d'édits donnés de par le même roi. J:!iraçons du souvenu" des hommes qu'autrefois un intendant pouvait dire à l'intendant son voisin : Les peuples de ton intendance mourront de faim, et les miens regorgeront de blé, et cela dans la même année où l'on voyait les recrues levées dans les deux intendances, marcher sous les mêmes drapeaux contre le même ennemi. Si nous gardons sur cela un peu le silence, l'honneur de la France sera sauvé, car la postérité n'en croira rien. La chose est par soi-même incroyable. Parlons du commerce extérieur. Je vous ai dit, et qui plus est, je vous ai prouvé que le superflu du blé, s'il existe, ne peut être connu avant que, par une parfaite circulation intérieure, la France entière n'en ait été au préalable bien approvisionnée. Ce superflu qu'on y avait vu était peut-être momentané, causé par une suite extraordinaire d'heureuses récoltes, et par une diminution encore plus extraordinaire de la population et de la consommation. S'exposer à vendre ce dont on aura besoin l'année d'après, mauvais marché. Faire monter tout à coup excessivement le prix de la maind'œuvre et porter atteinte aux manufactures, grand mal, très-grand mal. Ainsi la liberté du commerce est bonne, parce que, toutes les fois qu'on le peut, il faut se ranger du parti de la liberté, et que cette liberté produira quelqu' avantage; mais il faut s'attendre à bien moins ([u'a ce que la vive imagination des écrivains avait promis sur cet objet. Pour confirmer ce que je vous dis, qu'il me soit permis de vous faire faire deux réflexions en passant. La première que l'exportation depuis quatre ans, malgré toute la liberté indéfinie accordée, a été très-petite, de l'aveu même des économistes.
Le Présideint. Rien n'est si vrai, et je vous avouerai que cela m'a toujours étonné. On promettait monts et merveilles à la nation de cette exportation qu'on sollicitait. Une fois accordée, lorsqu'on a vu les prix excessifs du blé et l'espèce de disette qu'on souffre cette année, tous ont commencé à dire que l'exportation avait été si petite, que sûrement elle ne devait pas en être inculpée. Je me disais alors à moi-même, si l'efTet de l'exportation a été imperceptible, comment pourra-t-elle causer ce bien immeuse et merveilleux qu'on en a prorais?
DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. - VIIL i&:\
Le Chevalier. La seconde réllexion est que la France a déjà été un royaume très- florissant, très-lieureux, très-célèbre sans cette exportation si pn')née. 11 l'est depuis plus d'un siècle, et il s'agit bien moins de l'élever que de le conserver dans le degré de force et de prospérité auquel deux grands rois l'ont porté. Cela seul, si je ne me trompe, suffit ])our prouver que l'exportation ne peut pas produire tout le bien qu'on lui suppose. Je serais bien frustré dans mes espérances, si dans un royaume auquel je suis aussi affectionné qu'un Français, l'on s'arrêtait à cet Edit.
Le Marquis. Et qu'attendez-vous donc'?
Le Chevalier. J'attends un code entier au lieu d'une seule loi. La politique ancienne, l'administration de nos pères, la police, fille aînée de la politique, roulaient entièrement sur la défiance réciproque du peuple et du souverain. Si la confiance a pris sa place, le pivot estcbangé, et il faut changer toute la machine. Novus rerum mihi nascitur ordo. Lu nouvel ordre de choses se présente à ma vue ; oui, je ne me trompe pas, je vois de toutes parts de nouveaux règlements, des changements qui me font espérer un très-beau jour. J'espère voir l'égalité desimjjôts, l'uniformité du tarif, une coutume générale établie, les séparations d'une province à Fautre abolies.
Le Préside:st. Je ne vois pas encore trop bien la connexion de ces désirs avec ce que vous venez de dire.
Le Che\alier. Elle est pourtant évidente. On ne saurait mettre la main à ces grandes entreprises, sans blesser ce qu'on appelle les privilèges des pays particuliers. Ces privilèges, tristes monuments de la réclamation des peuples contre i'abus de l'autorité de leurs anciens princes qui étaient par là même indignes d'ol)tenir l'amour de leurs sujets, sont les boulevards et les retranchements de la méfiance; tant qu'elle dure, le peuple les chérit, il les conserve soigneusement ; et tout ce qui le distingue, qui le sépare, qui le rend isolé, jusqu'à l'absurde diversité des poids et des mesui'cs, lui parait un privilège. Il ne veut pas les abandonner, il les croit l'asile de sa sûreté, de sa liberté ; on l'effaroucherait trop, si on y portait atteinte; et il ne faut pas espérer de le persuader parla voix de la raison. Le peuple ne se pique point de raisonner; il sent, il éprouve, il garde le souvenir ; et se méfiant des innovations, il se méfie de même des raisons qu'on lui en apporte, ^lais la confiance une fois gagnée, vous verrez les peuples accourir au pied du trône et dire à leur maître : Sire, nous avons beaucoup de privilèges, mais on ne saurait avoir le triste privilège d'être mal gouverné. Gouvernez-nous bien. \"oilà le seul privilège que nous réclamons, et nous sommes sûrs de l'obtenir. Yoici, monsieur le Président, ce que j'allais ré|)ondie à votre question, lorsque le Marquis est arrivé. Si la confiance est èlablie, il faut tout espérer.
Le Marquis, Quoi! vous aAÏez entamé la thèse avant mon arrivée
166 GALIAM.
Le Chevalier. >^ous avions fait des discours généraux, il n'est pas nécessaire de vous les répéter.
Le JL-^rquis. Revenons donc à lÉdit. Pour conclusion je vois que vous applaudissez et avec raison à l'esprit qui l'a dicté ; et quant à sa substance, vous ne voulez pas qu'elle soit merveilleuse; mais vous la trouvez utile et louable jusqu'à un certain point.
Le Chevalier. J'en suis d'accord.
Le Marquis. De quoi vous plaignez-vous donc? Qu'en blâmez- vous? Quels défauts lui trouvez- vous ? Que la mariée est trop belle, peut-être?
Le Chevalier. C'en est un et ici au pied de la lettre. L'Édit est trop beau, trop de liberté et trop rapidement donnée, trop de générosité dans le don, trop de choses faites à la fois. Il faut toujours respecter la convalescence d'un malade ; il ne faut pas passer subitement au grand air après un long séjour dans une chambre hermétiquement fermée ; il faut ménager le passage, passage de l'ombre à la lumière. Nil repente, rien tout à coup. Je le répète et le répéterai sans cesse. C'est un funeste présent que la liberté de pourvoir à sa nourriture brusquement donnée à quelqu'un qui est de longue main habitué à ne pas s'en occuper. ]Nous relevons à peine d'une longue habitude contraire, et ce changement inattendu est dangereux.
Le Marquis. J'aime votre phrase à la folie. Relever d'une habitude, comme on dit relever d'une maladie. Elle n'est pas trop française, mais cela ne fait rien.
Le Chevalier. Elle n'est pas française? Tant pis.
Le Marquis. Tant pis pour qui?
Le Chevalier. Pour votre langue. Passez-moi ma phrase et laissezmoi continuer mon discours.
Le Président. Si vous me le permettez, monsieur le Chevalier, je vous dirai que votre remarque a déjà été faite. La raison seu!c aurait suffi pour l'indiquer, si l'expérience et l'épreuve qu on en vient de faire ne l'eussent fait sentir dans toute sa force. On a reconnu qu'il aurait fallu mettre un plus grand intervalle entre la libre circulation intérieure et l'exportation, laisser ouvrir de nouvelles routes au commerce, donner le temps de bâtir des magasins, supposé toutefois qu'où eût permis le magasinage, laisser revenir le peuple de ses préjugés et de sa frayeur, laisser perdre aux officiers municipaux leur habitude à commander et à gêner, répandre un plus grand esprit de commerce et de spéculation, faciliter les transports. En un mot on a vu que pour ainsi dire res[)rit était prompt et la chair était faible.
Le Chevalier. Dès qu'on a connu ces vérités et que vous eu êtes persuadé, je n'ai plus rien à dire.
Le Préside?>t. Mais, 3îonsieur, comme il y a presque six ans que la liberté est accordée, le mal que pouvait causer ce changement subit est déjà, à ce qui me semble, passé. Ilna pas été fort grand; et, si vous le
voulez, je conviendrai qu'on a été heureux d'en être quitte pour la peur. Je croisa présent qu'il ne reste d'autre chose à faire qu'à soutenir courageusement la liherté une fois accordée, et attendre jjatiemment que, par l'habitude et la pratique, la guérisou des anciens préjugés s'opère peu à peu, dès qu'on ne l'avait pas préparée d'avance.
Le Chevalier. Oui, ce serait bien dit, si l'Édit n'avait eu d'autre iraperfection que sa beauté; mais....
Le Marquis. Quoi, mais?
Le Chevalier. 3Iais.. . Oui, je le dirai, de la façon qu'il est conçu il causera éternellement trois maux. Il empêchera la circulation intérieure, il produira une famine dans toutes les années d'une récolte au-dessous du médiocre, il détruira entièrement l'agriculture en France.
Le 3LVROLIS. Enfin la bombe a crevé. On vous a fait parler. Si vous nous prouvez à présent ces trois points, vous aurez complètement satisfait ma curiosité.
Le Président. De mon côté, j'en suis d'autant plus avide que je n'ai encore entendu personne attaquer l'Édit par ces côtés. De tous ceux qui ne l'ont pas approuvé, aucun ne s'est avisé de dire qu'il empêchera la circulation intérieure, et qu'il détruira l'agriculture. C'est bien le contrepied des promesses et des désirs des économistes.
Le Chevalier. Puisque je l'ai dit, il faut donc que je le prouve. Je soutiens que la législation nouvelle empêchera la circulation et le commerce intérieur des blés d une province à l'autre ; et je soutiens ensuite que le commerce intérieur est tellement préférable, d'une telle importance, d'une utilité si supérieure à l'autre, qu'il n'y a pas de comparaison à faire entre les deux. Il faudrait plutôt, si on ne pouvait pas s'y prendre autrement, sacrifier l'exportation tout entière au bien du commerce intérieur des blés.
Le 3[arquis. Il ne suffit pas de le dire, il faut le prouver.
Le Chevalier. Je le veux bien ; mais je m'aperçois à présent que vous m'avez fait prendre un ton sérieux qui ne me va point. Il y a plus d'une demi-heure que je ne fais que parler raison, j'ai même frisé le ton de la déclamation. Cela pourrait tirer à conséquence, et la conséquence serait de m' ennuyer et vous aussi. Je veux reprendre mon style. Il y avait un homme
Le Marquis. AJiî voici une histoire!
Le Chevalier. Un homme de mes amis aimait les melons. Voici comme il s'y prenait pour en manger de bons. Il logeait dans le faubourg Saint-Honoré. Il disait à son domestique : Allez-vous-en jusqu'à la halle, c'est là qu'on trouve de bons melons. Cherchez-m'en un excellent; mais si vous n'en trouvez pas, en revenant passez chez la fruitière au coin de ma rue, et prenez-en un tel qu'il soit; je veux manger du melon. Savez-vous ce qui lui arriva? C'est qu'il ne mangea jamais uu bon melon.
iC)8 GALIANI.
Le Marqus. Pourquoi?
Le Chevalieu. Parce que son domestique n'alla jamais à la halle, il en prit toujours un au hasard au coin de la rue.
Le 3[ar()i is. Ah! cela est juste. A'otre ami était un sot. Il ne fallait pas en même temps ordonner la chose difficile et la chose aisée. Il était clair que son domestique ferait toujours ce qui coûtait le moins de peine.
Le Chevalier. Charmant Marquis, vous serez toujours mon oracle. Yoili la grande théorie. A choses égales, l'homme fait toujours la plus aisée et laisse la plus difficile. Si je vous prouve donc que lexportation à l'étranger dans l'état naturel des choses et selon la nouvelle législation est infiniment plus aisée que le commerce intérieur, aurai-je raison ?
Le Marquis. Oui.
Le Chevalier. Eh bien! je le prouve et par six raisons, comme dit Préville dans le Tambour nocdirne. Première raison : parce que pour aller du fond des provinces aux bords de la mer on descend toujours soit par eau soit par terre , et que pour aller de la mer à l'intérieur on remonte. Vous savez que le niveau de la mer est plus bas qu'aucune terre.
Le 3Iarquis. Oui, grâce à Dieu, car sans cela nous serions noyés.
Le Chevalfer. Ainsi à cause que nous ne sommes pas noyés, les transports par les rivières et même par terre coûteront moins ; voilà donc une première épargne. Seconde raison : parce que pour faire une exportation par mer vous n'avez pas besoin de magasins, et qu'il vous en faut, et souvent plusieurs, pour le commerce intérieur.
Le Mvrquis. Pourquoi cela "?
Le Chevalier. Parce que le vaisseau même que l'on charge sert de magasin. On n'a jamais tout le blé rassemblé lorsque l'on frète un bâtiment; mais à mesure qu'un fermier envoie deux cents sacs, un autre trois cents qu'on avait accaparés, on les fait charger à bord, on fait attendre un mois ou plus le bâtiment dans le port, et lorsque sa cargaison est comj)lète , il part ; ainsi voilà une seconde épargne des louages, des risques et de rembarras d'un magasin. Troisième raison : l'exportation est un commerce en gros et sans aucune peine du détail. Le remboursement se fait ])ar de belles et bonnes lettres de change que tirera un des principaux banquiers de la ville qui a demandé le blé. Au contraire , le commerce intérieur des blés, à moins que ce ne soit pour l'approvisionnement de cette immense capitale ou de trois ou quatre autres grandes villes du royaume, est une affaire de détail. Il faut répandre son blé par petites portions à de pauvres boulangers de village , et dès lors que de jetards, que de peines, que de faillites à essuyer, avant que de remiiourser son argent ? et si on voulait le vendre dans les marchés sac à sac, c'est encore pis. Quatrième raison : en vendant à l'étranger on peut pro -
fîter sur le change qui peut se rencontrer favorablement. Point de eliantie extraordinaire à espérer d'une ville à l'antre du royaume en général. Si l'étranger paie en monnaie elfective , le profit est encore plus sûr à cause du prix auquel on négocie en France les piastres, les pistoles, les lisbonines, etc. Ainsi , si un marchand bordelais vend son blé «^ Lisbonne, il aura au retour du bâtiment le délicieux plaisir de palper des lisbonines qui réjouissent la vue, pendant que, s'il s'était avisé de l'envoyer vendre dans le Gévaudan qui manquait de blé, il ne serait ])ayé qu'en tristes sacs de cinquante sous qui font mal au cœur à regarder. Il faut compter pour quelque cbose le plaisir de voir de l'or. Sixième raison, et c'est la bonne : l'industrie et le génie des hommes n'ont pas pu parvenir encore à établir des maires, des échevins, des baillis et surtout des subdélégués sur les vastes plaines de l'Océan. Ainsi du moment que votre vaisseau est hors du port, vous n'avez plus nulle saisie, nulle entrave à craindre; pendant que dans le roulage intérieur, si par malheur un échevin croit ou fait semblant de croire que sa ville est dans la disette, il vous en arrête une partie, il prétexte un besoin d'annone, d'approvisionnements, de passage de troupes, etc. Que sais-je? 11 finit par promettre de payer à un prix qu'il appelle raisonnable , peut-être à cause qu'il faut bien des raisons avant que de le toucher. Il vous faudra écrire à l'intendant , à la cour, courir, aller, revenir, plaider.
Le Marquis. Mais sur mer on a des tempêtes.
Le Chevalier. On assure un vaisseau contre les tempêtes ; on n'a pas encore imaginé l'assurance d'une traînée de charrettes contre un subdélégué. En avez-vous assez de six raisons '?
Le Marquis. 11 y en a de reste.
Le Chevalier. Et par-dessus le marché je vous en donne une septième; c'est que même dans les distances physiques, plusieurs ports, plusieurs provinces de France fertiles en blé sont plus proches de l'étranger qu'elles ne le sont d'autres provinces du royaume. Il y a un chemin bien plus court de Bayonne , de Bordeaux et même de Nantes au premier port d'Espagne, que de ces ports au Havre. Concluons donc que par toutes les raisons que je viens de vous dire, ]'exj)ortation à l'étranger est plus aisée, plus lucrative , plus à l'abri des risques que le commerce dans l'intérieur. Or, la législation nouvelle de l'Edit de Ci ne met aucune différence entre ces deux commerces. Il permet les deux également, à conditions en tout égales. Qu'en arrivera-t-il? C'est que tout le blé produit par les provinces frontières sortira sans jamais, au grand jamais, refluer dans l'intérieur. Ouarrivera-t-il de la".^ C'est que ces provinces seront dans la joie d'avoir bien vendu leurs blés et de voir beaucoup d'or et d'argent circuler chez elles. L'intérieur sera dans laccablement et dans la tristesse d'avoir manqué de pain. Qu'arrivera -t-il de là ? C'est que les parlements étant toujours les organes des sensations des peuples, chacun peindra au souverain l'état de ceux de son ressort;
170 GALIANl.
ainsi ceux de toutes les provinces imitrophes applaudiront, celui du milieu remontrera. Et c'est ce qui est arrivé V
' Que de petites subtibilités et quel abus de l'esprit !
1" Il est impossible d'entendre la topoo;rapbie du pays, que M. le Chevalier se fait à plaisir, pour y trouver tant de difficultés à ce que le blé circule dans l'intérieur. On descend toujours du centre du royaume aux extrémités par les rivières et les canaux (car je ne daiiîne pas relever ce que dit M. le Chevalier, qu'on descend même pur terre, comme s'il était plus difficile de faire des charrois de Marseille à Paris, que de Paris à Marseille); mais ces rivières et ces canaux ne sont pas les rayons d'un cercle, qui vont toujours droit, du centre à la circonférence; ils sillonnent le royaume en tout sens, parcourent toutes les provinces, et servent cà leurs approvisionnements avant de servir à l'exportation. L'auteur semble supposer des rivières et des canaux qui, sauf l'endroit où les blés sont embarqués, c'est-à-dire au centre de la province à blé, ont tout le long de leur cours une haute muraille, ou des bords si escarpés, qu'on ne peut décharger les bateaux que lorsqu'ils sont arrivés à l'embouchure du canal ou de la rivière. Sans cela, on voit que la rivière et le canal pourraient servir aussi aux comunications des provinces intérieures. C'est ainsi que cela se passe en effet. On n'a qu'à jeter les yeux sur une carte de France, et on verra que nos grandes rivières, nos canaux servent autant et plus au conmierce intérieur, qu'aux exportations, même dans l'état d'imperfection où est notre navigation intérieure.
2° M. le Chevalier se trompe beaucoup, lorsqu'il nous fait valoir, comme un motif qui facilitera l'exporlation, au préjudice de la circulation intérieure, l'épargne des frais de magasins qu'il tromc dans le vaisseau qui doit exporter les grains. 11 n'a pas songé que de tous les niagasins, le p'us cher, et quelquefois le moins sûr, est un vaisseau; et qu'il n'y a point lic négocir!;;t|:-..i >'avise d'y déposer ses marchandises, pour épargner des frais de magasins.
3" La raison que le commerce eh gros est plus faeile que celai de détail, est encore plus mauvaise. Le commerce en gros est le plus difficile de tous ; c'est celui qui demande le plus d'intelligence, de capacité, de vigilance et surtout le plus de capitaux, dont le défaut borne nécessairement les entreprises de ce genre. Or, le nombre des hommes qui réunissent tous ces moyens étant fort limité, il est impossible que la seule permission d'exporter les grains, détruise le commerce en détail, et y substitue le commerce en gros.
L'auteur suppose un seul et inénie négociant, forcé de choisir entre le commerce des blés en ^ros à l'étranger, et le commerce en détail pour l'intérieur ; mais le commerce qu'un négociant de Tours ou de Blois, placé sur les bcuds de la Loire, .pourrait faire avec Paris, ou avec l'étranger, serait également un conunerce en gros; car en supposant que cet homme voulût envoyer des blés dans l'intérieur, il ne les vendrait pas setier à setier.
Le commerce intérieur se fait par petites parties ; mais aussi il se fait par ,un grand nondire de petits marchands pour chacun desquels la route qu'il a à suivre, est bien plus facile; que celle du marchand en gros. Ces gens (jui répandent leur blé sac à sac, qui le vendent à des boulangers de village, sont les agriculteurs et de petits marchands, qui, ayant peu de capitaux, font un commerce qui^n'a pas plus de difficulté pour eux, et qui en a même beaucoup moins que le chargement d'un bâtiment de grains pour l'Italie ou le Portugal. Il ne faut dj.ic pas dire que le commerce en gros nuira à la circulation dans l'intérieur, parce qu'il est plus facile que le commerce de détail.
Enfin le commei; ;• tu gros à l'étranger à beau être plus facile, ce n'est pas une raison pour faire sortir un setii r de plus à l'itrangef. Ce ne sont pas là les motifs qui déterminent la sortie des blés. C'e>t le besoin qu'on en a au dehors et au dedans ; c'est le prix qu'on en donm . '^i on paie mieux dehors, avec la liberté il sortira du giain, et malgré la difficulté du co!.;.iiercc en détail, si le ble devient cher au dedans, il n'en sortira pas, et môme il y en rentrera, dût-on le vendre en détail. C'est là manifestement la nature du commerce abandonné à lui-même, et affranchi des entraves que lui donne une politique inquiète et fausse.
4" et ô' . Pour le proOt du change, et le plaisir d'être payé en or, je n'ai pas le courage de prouver à M. le Chevalier que ces motifs de néglisjer le comraeroe intérieur ne sont d'aucune considération. Le désir de gagner dans le change, n'empêche pas que pour les
Le 3LVRQUIS. Ah ! mon cher Chevalier, que vous me faites plaisir de me donner une explication si simple, si naturelle , de la disparité des
99 centièmes, le commerce de tout pays ne soit purement intérieur. Chaque conmierce a SCS profits qui lui servent de motifs suffisants. Ce désir de gagner peut être balancé par la crainte de perdre. Ce ne sont pas les marchands de blé qui font les profits du change. Enfin, peut-être je ne sens pas aussi vivement que M. le Chevalier, le délicieux plaisir de palper des lisbonines ; mais je ne puis y trouver un motif qui détermine les commerçants en grains à faire le commerce en Portugal plutôt qu'en France, s'ils peuvent tirer de Irur vente au dedans un profit plus grand, ou seulement le même, affranchi des risques et des longueurs d'une négociation avec l'étranger.
G" L'auteur a bien raison dans ce qu'il dit des difficultés que le commerce intérieur éprouve en France, en conséquence de la police des grains. Les écrivains quMl combat l'ont dit avant lui, ne cessent de le dire, et l'ont dit dans les termes les plus forts. Mais en cela ils sont conséquents, au lieu que M. le Chevalier est en contradiction avec lui-même.
Ce n'est pas à un écrivain qui nous enseigne que la police des blés a servi au grand Colbert à faire fleurir les manufactures, et à rendre les Français navigateurs sur l'Océan, et adroits dans les ouvrages des arts et du savoir; qui nous annonce ([ue la liberté d'exporter affamera les provinces intérieures, à raison de la plus grande facilité que le blé a de sortir par les rivières navigables ; qui nous apprend qu'il faut tout craindre du monopole; que les exportateurs, avec leur pain cher, affameront le peuple, et nuiront aux manufactures, etc.; ce n'est pas, dis-je, à celui qui adopte toutes ces idées à nous parler avec si peu de respect des baillis, et des subdélégués, et des échevins qui croient ou font semblant de croire que leur ville est dans la disette, et qui arrêtent les grains en vous promettant de payer à un prix qu'ils appellent raisonnable, peut-être à cause qu'il faut bien des raisons avant que de le toucher. Ces baillis et ces subdélégués s'arment précisément des raisons et des principes de l'auteur des Dialogues. Tout son ouvrage est leur apologie. On peut se tromper, mais il ne faut pas être si manifestement inconséquent.
Passons cependant sur cette contradiction : je ne vois pas quelle conséquence l'auteur peut tirer de là contre l'Édit de 1764. Qu'on n'ait pas encore aboli de fnitet entièrement les gênes intérieures, qui le sont pourtant de droit, et par les lois les plus solennelles ce n'est pas une raison pour ne pas adopter avec reconnaissance l'exportaticm, si elle apporte d'ailleurs de grands avantages. Les gênes laisseront le commerce intériL'ur aussi difficile qu'il l'était avant l'Édit, mais il ne le deviendra pas plus; les mêmes motifs porteront les petits marchands à l'entreprendre, parce qi;e ces motifs sont le profit, et ce profit sera le même. Que l'exportation rende le blé plus cher dans les provinces intérieures, cela n'empêche pas qu'un fermier, qu'un petit marchand de blé, ne trouvent leur compte à vendre leur blé dans les lieux circonvoisins. «Peut-être même que comme les marchands, à circonstances d'ailleurs égales, gagnent plus sur une marchandise, à raison même de ce (ju'elle est plus chère, le meilleur prix des grains animera davantage cette espèce de commerce. L'exportation ne le diminuera donc pas.
Une autre considération est, que iauteur suppose faussement que même le commerce à l'étranger n'est pas sujet r.ux entraves et aux gênes qui pèsent sur le commerce intérieur. Pour nous le persuader, il transporte subitement, par les airs sans doute, les' grains qu'ilexporte jusque dans des vaisseaux qu'il suppose déjà hors du port et faisant voile. L'industrie et le géuiu/les hommes n'ont pu pai venir encore à établir des maires, des échevins, des baillis et surtout des subdélégués, sur les vastes plaines de l'Océan ; ainsi, du moment que votre vaisseau est hors du port, l'ous n'avez plus nulle saisie, nulle entrave à craindre.
Fort bien. Mais avant que le vaisseau soit hors du port, il est longtemps et' des moisentiers dans le port pour faire son chargement, et là, il est exposé aux entreprises des maires et des subdélégues, et aux violences du peuple. Nous pourrions lui citer cent exemples de ce que nous disons là. Avant d'arriver au port, il descend les rivières, traverse des provinces et des villes, et là les maires et les subdélégués peuvent l'arrêter encore pour le payer à un prix qu'ils appellent raisonnable. Pour l'amener même sur cette rivière, il faut qu'il ait été acheté dans les marchés, voiture jusqu'aux bateaux, et encore, dans
parlements du royaume au sujet de l'Édit ; je la crois vraie. Personne jusqu'à cette heure ne mavait satisfait là-dessus. J'avais entendu dire des injures au lieu de raisons ; et les injures, je l'avoue, ne me satisfont point : je ne sais pas ce qui arrive aux autres.
Le Chevalier. Personne n'en est jamais satisfait; mais c^ux qui ont tort les emploient en guise de raisons , et ils font bien , car rien ne change plus promptement l'état de la question. Au vrai , tous les parlements ont également raison ; tous ont également porté la vérité au pied du trône, et cela même devait indiquer avec la dernière évidence quel était le défaut de l'Édit. Selon qu'il est conçu , l'exportation enrichira les provinces frontières , détruira les intérieures. Pour que cela narrivàt pas, il faudrait que les heureuses récoltes vinssent tomber toujours à propos sur le milieu de la France, et les médiocres sur les bords. Cela peut arriver une année; mais n'étant pas dans l'ordre de la nature, cela n'arrivera pas toujours. Pour éviter le mal , il faudrait donc que les hommes a oulussent plutôt gagner moins en vendant aux nationaux , que gagner davantage en vendant aux étrangers ; mais ceci est encore plus contraire aux ordres de la nature, plus miraculeux que tout autre phénomène : car, si le cas d'une abondance répandue à propos peut arriver quelquefois , le cas de trouver des hommes qui bornent le désir de gagner n'arrivera jamais. Je vous ai donc prouvé que l'exportation encouragée autant que le commerce intérieur sera toujours préférée, et empêchera l'approvisionnement dû à toutes les provinces de l'empire
cette époque de sa marche, les maires et les subdélé^ués peuvent le saisir et le taxer. Le grain (|ui s'exporte au dehors et qui, une fois hors du port, n'a plus rien à craindre, a donc eu autant à craindre de la police et des gènes intérieures à cet égard, que celui qui serait commercé au dedans. Le commerce des grains au dehors ne sera donc pas préféré au connnerce intérieur, et celui-ci ne sera pas négligé pour celui-là, par cette raison.
Enfin, la septième raison de l'auteur est bien du ton de tout ie reste de sa Logique. // Y a un cliemin bien plus court de Rayonne et de Dordeaux nu premier port d'Espagne^ que de ers ports au Iluire, donc on négligera le commerce intérienr pour se lii'rer à l'exporta/ion.
Que prétend :\L ie Chevalier ? croit-il qu'il y ait des moyens possibles et raisonnables de détfuirner le cours natuni du commerce de deux pays voisins qui ont besoin l'un de l'autre? Leur voisinage est une force puissante qui établit nécessairenienH^ commerce entre eux dans ICtat ordinaire et constant, parce <iue l'épargne des frais de transport forme entr'eux inie liaison, que l'administration ne peut rompre que par une violence funote à elle-même et à la production de la denrée du sol qu'il s'agit d'exporter. Voilà pour l'état constant. Dans l'état forcé d'une disette, la différence des distances disparait, parce que le haut |)rix de la denrée dans le lieu où elle manque, est un avantage qui Icuiporte de beaucoup sur la différence des frais de transport. Ainsi, si la Normandie jnanque de grains, le connnerce se fera de Bordeaux au Havre malgré l'éloignement, et ne se fera pas de Bordeaux en Catalogne, malgré la proximité. Si la Catalogne avait des besoins plus pressants, malgré les droits à la sortie pour l'étranger le grain irait encore à l'étranger. 11 n'y a que le casraathémati(|ue et impossible dune égalité presque parfaite des besoins entre les deux pays, dans lc<|uel les droits pussent faire pencher la balance, et ce cas ne peut et ne doit pas être la règle de l'administration, à raison même de ce qu'il ne peut être que passager et momentané.
{Réfutation de fabbé Moreltet, pp. 25?. à 2ô9).
français. Il me resterait à présent à vous prouver combien le commerce intérieur est préférable à l'autre; mais je m'en crois dispensé, puisque le Marquis, notre grand Marquis, décida cette épineuse question ex cathedra, lorsqu'il me répondit qu'il \alait mieux vendre le blé ii son frère qu'à son ennemi. Vous en souvient-il?
Le Marquis. Quoique je l'aie décidée ex cathedra, vous ne feriez pas mai de la prouver. Que sait-on?
Le Chevalier. En vérité, cela me parait un temj)s perdu.
Le Présidem'. Il ne le sera pas; la décision du Marquis partait de cette bonté d'âme, de ces sentiments d'bumanité si bien gravés dans son cœur. Aujourd'hui la nouvelle science économique réduit tout en calcul. A'^ous devriez donc nous dire si, les sentiments de vertu à part, le profit du fermier se trouve dans le commerce intérieur préféré à l'exportation. Les fermiers et les négociants sont une nation qui regarde comme frères tous ceux qui paient bien cher, et comme ennemis tous ceux qui ne veulent pas bien pajer. Ce sont ces gens-là qu'il vous faut persuader.
Le Chev-vlier. Ainsi la question à présent est entre Epictète et lîarèmi'. Eh bien ! je vous prouverai que ces deux graves écrivains, 1 un trop oublié aujourd'hui, l'autre beaucoup trop feuilleté, sont pourtant d'accord à préférer le commerce intérieur ; et je le prouve par liuit raisons.
Le Marquis. Huit raisons! >ous en avions six tout à l'heure, en voilà huit à présent. Chevalier, vous croissez en âge et en raisons.
Le Chevalier. Devant des hommes comme vous; mais ceux qui ne méritent pas ce nom me trouveront peut-être déraisonnable, et je ne m'en fâcherai pas. Commencez à compter les raisons. Premièrement, relativement à chaque province, le transport à une autre est une véritable exportation. Il importe peu à un fermier du Languedoc qu'il ait vendu son blé à des Catalans ou à des Provençaux, pourvu qu'il l'ait vendu. Lorsqu'un royaume est assez grand pour contenir dillérentes (jualités de sol, différents climats et une grande j)opulation, il est prèsqu'impossible que dans la même année la récolte soit heureuse partout; la disette se, fera sentir quelque part, et elle suffit pour donner valeur et faire monter le prix des blés. L'ancien empire romain ne connaissait pas l'exportation. La Chine, le pays de la plus parfaite agriculture qui existe, ne la connaît pas non plus, et cela ne fait aucun tort à l'agriculture , puisqu'ayant une étendue égale à toute l'Europe, et ses provinces aussi vastes que les plus grands de nos royaumes, elle fait le commerce avec elle-même. Si l'Europe entière était sujette d'un seul souverain, croyez-vous qu'on n'aurait pas assez du commerce des blés qui passeraient de la province de Pologne à la province du Portugal, qui iraient de la ville dePalerme à Hambourg? En faudrait-il davantage? L'exportation libre est une nécessité pour un petit pays fertile qui n'a qu'un seul climat, une seule qualité de terre, tel que la Sardaigne, la Sicile, etc.
Lorsque l'année est bonne, toutes les terres ont donné surabondamment du blé ; on n'en saurait que faire si on ne le vendait point ù l'étranger. J'avoue que la France n'est pas aussi grande que la Chine, mais elle n'est pas non plus aussi petite que la Sicile. Si la Chine peut se passer de l'exportation, si la Sicile en a un besoin précis, la France, qui est entre les deux, devrait prendre un parti mitoyen et adopter une exportation limitée. La bonne législation est toujours celle qui convient à la constitution, aux forces et à la nature de chaque pays. Secondement, après vous avoir dit combien l'exportation limitée accordée aux provinces frontières ferait de tort à l'intérieur, je ne m'arrêterai pas à vous prouver que l'essentiel de chaque pays est de concentrer ses forces, et de renvoyer autant qu'il est possible la chaleur et les esprits vitaux au centre. Je ne vous ferai pas la comparaison du corps humain. Je ne vous rappellerai pas les causes de la ruine de l'ancien empire romain, et de la faiblesse de l'Espagne actuelle. Je vous fais grâce de tout sur une vérité aussi claire. Il me suffit de vous dire que la disette se faisant sentir plus souvent dans l'intérieur du royaume , elle en chassera les manufactures et les renverra aux frontières. Les manufactures une fois transplantées, la population et l'agriculture de l'intérieur dépériront : vous voyez ce qui s'ensuivra. Troisièmement : vous souvient-il de tout ce que je vous ai dit sur l'essence du commerce des blés, et que le profit en est à celui qui le transporte, qu'il est absorbé par un nombre prodigieux de mains intermédiaires, que
Le Président. Oui, je m'en souviens très- bien ; mais je ne vois pas encore la conséquence que vous en tirerez.
Le Chevalier. C'est que dans le commerce intérieur, tous ces profits doivent rester dans la main des Français. Le vendeur est français, l'acheteur est français, le commerçant, le débitant en détail, tous sont français. ]\fais dans l'exportation aux étrangers, il est impossible qu'une partie des profits n'aille pas dans leurs mains. Ceux qui ont chargé un bâtiment de blé à Bordeaux, destiné pour Lisbonne, étaient au vrai des porte-faix français ; mais ceux qui le déchargeront seront sûrement des porte-faix portugais. Ce que je dis des porte-faix, dites-le du droit de commission, du profit des courtiers, du louage des magasins, de la manutention à le remuer s'il était mouillé , de l'avantage du change s'il se rencontre favorable à la place étrangère, etc.; et voyez quelle différence énorme cela fait .
Le Marquis. jN 'allez pas plus loin, j'entends très-clairement cela et je suis convaincu. Je vois que tous ces profits, tout l'emploi de tant de bras est perdu pour la France dans l'exportation.
Le Chevalier. Quatrièmement...
Le Marquis. Chevalier, est- il bien nécessaire de nous dire toutes les huit raisons ? Si on eu laissait quelques-unes ; nous sommes déjà persuadés.
Le Chevalier. Oh ! pour cela, comme il vous plaira. Vous savez que je n'en voulais dire aucune.
Le 3IARQUIS. Eh bien ! laissons-les donc. J'ai une chose bien plus intéressante à savoir de vous. Vous nous avez promis de nous indiquer les remèdes en même temps que les maux, et de nous dire le mieux qu'on pourrait faire : voilà ce que je voudrais savoir?
Le Chevalier. Rien n'est si aisé que de vous satisfaire. Puisqu'on a vu que le penchant du blé était de se laisser exporter plutôt que de circuler en dedans du royaume, et qu'en même temps vous êtes convaincu de Fimportauce majeure de la circulation, il faut mettre une différence et rendre inégales deux choses qu'on désire avec une volonté inégale. 11 faut corriger ce penchant et faire un équilibre qui soit celui de l'art , contraire à la nature. Il faudrait calculer d'abord à combien peut se monter cette différence de profit qu'on a, lorsqu'on exporte à l'étranger.
Le Marquis. Venons au fait, car on ne finit jamais rien avec vous. Faites ce calcul et dites le-nous.
Le Chevalier. Ce calcul? il faudrait que je fusse un homme eu place pour pouvoir le faire sans m'y tromper. Il faudrait sur cela consulter les négociants, les intendants des provinces, entendre...
Le Marquis. Eh bien! soyez homme en place, je vous en donne une à votre choix.
Le Chevalier. Vous êtes bien généreux ; mais il faut pour cela beaucoup de cérémonies préalables. Je suis étranger.
Le Marquis. On vous naturahsera. Finissons une fois; monsieur le Président, y consentez- vous ?
Le Président. De toute mon àme ; son cœur, tout français, mérite la naturalisation, et ses lumières méritent la j)lace. • Le Marquis. Eh bien, qu'avez-vous a dire de plus? vous voilà créé homme en place et même enregistré.
Le Chevalier. Puisque, par un effet de votre auguste bienfaisance, j'obtiens une grande charge , je vais vous donner une législation qui peut-être ne sera pas plus solide que mon élévation ; mais n'importe, je veux vous satisfaire. Je commence par laisser en pleine vigueur la liberté accordée généralement à toute espèce de personnes de se mêler du commerce des blés, et l'abolition de toutes les permissions particulières, puisque c'est là le grand bien de l'Edit , et le plus grand bien qu'on pouvait faire à h France ; je laisse de même en vigueur la loi de restriction de tout le commerce des blés français, soit intérieur ou d'exportation, aux seuls bâtiments nationaux en général. Vous savez à quel point cette restriction me tient au cœur. Après cela je fais à vue d'œil un calcul (mais vous n'ignorez pas que ma vue peut se tromper^ .
Le Marquis. Oui, cela est entendu, et vous ne perdrez pas votre place pour cela ; allez toujours.
Le Chevalier. Je cherche à calculer de combien l'exportation est
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plus avantageuse aux commerçants que ne serait la vente dans l'intérieur, non pas à cause des olïres de plus grands prix qu'une nation étrangère qui serait dans la disette pourrait faire ; mais je cherche en supposant égalité d'offres , la différence des frais, des peines et des risques de l'une à l'autre espèce de commerce.
Li: Présidekt. Oui, Monsieur, on vous entend; vous voulez calculer la différence des longueurs, des dépenses des transports, la différence des risques de toute espèce , la différence enfin des profits ou des déchets dans la rentrée des fonds.
Le Chkvalieh. Précisément. Or il faut toujours tâcher qu'une loi soit simple, générale et uniforme, autant qu'il est possible sans grands inconvénients. Les petits, il faut les mépriser plutôt que de multiplier les lois minutieuses , particulières, locales. Ainsi je dois chercher le terme moyen de cette différence entre l'exportation et la circulation, puisque dans le détail cette différence varie à Finlini. Un pays qui n'est qu'à six lieues de la frontière, a une dépense pour faire sortir sou blé fort différente de celle de tel autre pays qui est à quarante lieues. 11 ne faut pas faire des lois différentes ])our cela , mais il faut chercher un terme moyen entre toutes ces variétés. Ensuite il faut qu'il soit aussi terme moyen dans toutes les saisons, quoiqu'il y eu ait de moins faAorables et de plus favorables aux transports , et qu'il soit aussi terme moyen d'année commune, sans rechercher les cas inopinés et très-extraordinaires.
Le Présideïnt. Voilà bien des calculs à faire.
Le Chevalier. Et très-compliqués. Mais à vue de pays, je crois que ce terme moyen de différence peut s'évaluer au moins à cinquante sous par setier, pesant deux cent quarante livres mesure de Paris; je crois qu'il est même pkis fort ; mais je m'y suis restreint pour être favorable à l'exportation, autant qu'il est possible sans inconj énients graves.
Le Marouis. Que faites- vous a présent de ce calcul'.^
Le Chevalier. Je vais rendre préférable le commerce intérieur, ou du moins l'égaliser à l'exportation; et j'impose, sur toutes les sorties des dernières et véritables frontières de l'empire français , un droit uniforme général et un impôt de cinquante sous par chaque setier qu'on voudra exporter à l'étranger.
Le Marquis. Un droit ! un impôt ! Fi, l'horreur. Je vous dépose. Que diable , vous n'avez pu rester six minutes en place sans mettre un non vel impôt ?
Le Chevalier. Combien vous êtes injuste î Vous êtes peuple à présent. J'opère le salut de l'Etat et vous me lapidez. D'abord, comment pouvez- vous l'appeler un impôt, si je réduis à la modique somme de deux livres dix sous par setier un impôt immense, infini, tel que la défense absolue qui existait de tout temps sur l'exportation des blés? Une défense absolue est le plus grand de tous les impôts possibles. 11 est
DIAI-OGUKS SUR Ui COMMERCE DES BLÉS — VIII. 177
tel qu'où devrait essayer tous les moyens imaginables avant que d'acquiescer à cette odieuse privation totale de la liberté naturelle.
Le Marquis. Oui , mais puisqu'on a accordé une liberté entière et sans gène et sans impôt, car je compte pour rien ce droit si modique d'un demi pour cent qu'on a laissé; pourquoi voulez -vous nous replonger dans les gènes, les entraves, les perceptions de droits? Pouvezvous me nier que votre droit de cinquante sous ])ar setier diminuera l'exportation, peut-être l'anéantira, refroidira le commerce, les spéculations, les ventes ?
Le Chevalier. Monsieur le Président, je vous appelle à mon secours contre l'injustice du ]\farquis. Pour me déposer de ma charge il oublie ou fait semblant d'oublier dans ce moment tout ce qu'il a lu, tout ce que les moins instruits dans la science de l'administration savent aujourd'hui . Faites l'en souvenir. Il est trop irrité contre moi pour entendre d'un esprit calme et bien disposé ma justification de ma bouche. Prêtez-moi donc votre secours. Rappelez -lui qu'il fut un temps où ni les souverains ne savaient placer les impôts, ni les peuples ne savaient en connaître l'utilité. La soif de l'argent seule guidait les uns à imposer, la méfiance seule excitait les autres à résister. Ce temps n'est plus. Depuis le grand Colbert on connaît la nature de l'impôt, on distingue entre l'impôt de profit et l'impôt d'encouragement. On connaît la vertu , l'efficacité du tarif; on sait que par le moyen de certains impôts, qui ne sont que de véritables écluses politiques, on dirige les niveaux des canaux du commerce. On sait qu'il faut imposer sur les entrées, les manufactures étrangères, si on veut encourager les nationales ; on sait qu'il faut imposer sur la sortie des matières brutes nationales pour le bien des manufactures intérieures. Toutes ces idées sont connues, elles sont communes aujourd'hui. Dois-jem'appesantir sur des vérités devenues si vulgaires?
Le Présideat. Non, monsieur le Chevalier, ni monsieur le Marquis ni moi n'ignorons ces principes. Le Conseil les suit constamment dans tous les arrêts et dans tous les nouveaux règlements, qui depuis un grand nombre d'années en émanent pour le bien du commerce. Les cours souveraines n'enregistrent que d'après les lumières de ces grandes vérités. L'effet, bien loin de les démentir, les confirme tous les jours. Nous devons à la sagesse de ces règlements le progrès rapide et presque inconcevable, cl l'état florissant actuel de toutes les manufactures en France ; et on pourrait dire en quelque façon qu'elles sont converties à présent en lois fondamentales, et qu'elles tiennent à la constitution de l'État. Vous n'avez pas besoin de me convertir là-dessus ; je suis prêt à combattre pour vous, si vous en avez besoin.
Le Chevalier Très-grand besoin contre la colère du IMarquis. Vous voyez qu'il m'a ignominieusement remercié; mais puisque vous m'offrez votre appui, laissez-moi détailler tous les avantages qu'on aurait trouvés dans l'imposition de ce droit de sortie , et qu'on a perdus par le {Mélanfjfs t. fi.) 12
178 GALIAM.
transport d'un zèle magnanime, et d'une générosité qui me paraît excessive.
Le Marquis, Des avantages dans un impôt ! Voyons, tout est possible, mais j'ai peine à le eroire. En comptez-vous beaucoup?
Le Chevalier. Plusieurs, et tous considérables. Premièrement, le droit de sortie diminuera les demandes de l'étranger et les rendra moins fréquentes. Si la cherté qui règne dans un pays quelconque fait aujourd'hui donner des commissions d'achat en France jusqu'à la valeur, par exemple, de dix-huit livres le setier, parce que le spéculateur étranger a calculé qu'en ajoutant ensuite tous les frais du transport, il trouvera à le vendre vingt-deux livres et y gagnera ; dans mon hypothèse, il ne peut pas le vendre à moins de vingt-quatre livres dix sous sans y perdre : ainsi, ou il ne lui conviendra pas d'acheter le blé en France , ou, s'il en fait quelques achats tant que les prix seront bas, il s'arrêtera aussitôt qu'ils seront montés. Les petites chertés sont plus fréquentes que les grandes, ainsi les demandes seront moins fréquentes et plus limitées dans la quantité; car l'argent d'une nation qui souffre la disette n'est pas infini. Chacun se resserre, consomme moins; ainsi cette nation, qui veut acheter votre blé, vous en enlèvera moins et laissera pourtant tout autant de son argent en France que si elle avait pris en poids et mesure de blé ce qu'on a payé pour droit de sortie, c'est-à-dire, un septième à peu près. Vous entendez cela?
Le Président. Oui, je vous entends. Mais cela diminuera beaucoup l'exportation ; l'étranger ira chercher ailleurs des blés à meilleur marché.
Le Chevalier. Qu'il aille , je lui souhaite un bon voyage ; n'oubliez jamais. Monsieur, qu'il ne s'agit pas ici d'une marchandise de luxe , mais d'une denrée de première nécessité. Il faut être fâché de voir qu'on aille aciiCter des étoffes à Londres plutôt qu'à Lyon ; mais qu'on laisse aux Français leur pain , est un point infiniment moins fâcheux que vous ne le croyez. C'est même par ce seul moyen que les fabriques des étoffes françaises seront moins chères que celles des autres pays, et qu'on viendra constamment vous les acheter.
Le Marquis. Mais moi, je dis que votre impôt détruira tout à fait l'exportation.
Le Chevalier. Pardonnez - moi ; je conviens avec M. le Président qu'il la diminuera , mais je ne saurais vous accorder qu'il la détruira. Il n'y a que les défenses absolues, ou, ce qui est encore pis, les permissions particulières, qui puissent causer ce mal. Est-ce que les droits des aides et cette quantité d'impôts multipliés détruisent le commerce avec l'étranger ? Toutes les fois que le besoin sera grand dans un pays , et que rabondance sera grande en Frauce, la différence des prix sera telle qu'elle permettra aux s[)éculateurs de faire ce commerce en payant le droit desortie et d'y trouver du gain. Mais il n'arrivera pas que dans
DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLES. — Vlll 179
une année médiocre, où la France conserve à peine du blé pour sou besoin, l'étranger l'enlève et produise une famine à chaque mauvaise récolte (ce qui est le second mal à craindre dans l'état actuel). Il n'arrivera pas que la moitié de l'Europe soit secourue et approvisionnée de blé par la France, pendant que ses peuples en seront frustrés. Par cette écluse salutaire , le niveau du commerce sera parfaitement réglé. Les provinces intérieures seront nourries préférablement aux étrangers, puisque je conserve dans toute sa vigueur la loi salutaire d'abolition, et de tous les péages et de tous les droits d'une province à l'autre. Le seul vTai superflu sortira. Quelque portion de l'année heureuse précédente restera toujours en France , prête à faire face au malheureux hasard d'une année stérile qui peut survenir : c'est ainsi que vous saurez s'il y a un vrai superflu à vendre, et dans quelles années ce superflu existe. C'est ainsi que les blés ne monteront pas précisément à des prix extraor dinaires.
Le Président. J'aurais bien des choses à vous demander sur ce que vous venez de dire, et à vous proposer quelques difficultés sur lesquelles vous me feriez plaisir de m'éclaircir ; mais je vous laisse achever votre discours.
Le Chevalier. J'espère qu'une partie de vos doutes se dissiperont d'eux-mêmes en continuant ; ainsi je conclus que par le moyen d'un droit d'exportation qui, sans être excessif, est pourtant considérable et presque du douzième pour cent , les prix des blés ne deviendront pas exorbitants.
Le Marquis. Et vous regardez cela comme un avantage. Et comment voulez -vous faire fleurir l'agriculture, si vous ne faites pas remonter le prix des blés ?
Le Chevalier. Dans cette machine immense de l'état politique tout se tient ensemble, tout est lié, tout est enchaîné ; rien ne doit sortir de l'équilibre, si on ne veut pas voir toute la machine renversée. Il faut courir au secours des agriculteurs, s'ils sont hors de l'équilibre au point d'être écrasés par ce poids ; mais il ne faut jjas non plus, en voulant les soulager, les élever tellement qu'ils écrasent les autres. VoiLà pourquoi la science politique est si difficile ; voilà pourquoi je ne recommande rien tant que d'éviter les secousses et les mouvements subits. Les secousses cassent les liens et les ressorts, et la machine est détruite. Savezvous que je regarde ce surhaussement subit de la valeur du blé comme la plus violente secousse et la plus dangereuse qu'on puisse donner à un Etat? Au fond, c'est la même chose que l'augmentation de la monnaie, mais elle est encore plus ruineuse.
Le IVIarquis. Je n'entends pas trop bien cela. Je sais que l'augmentation de la monnaie est une très-mauvaise chose; j'ai lu jadis beaucoup de livres sur cela, ils m'ont paru très-métaphysiques, et à vous dire vrai, je n'y comprenais pas grand'chose ; mais en gros, j'ai vu que d'augmeii-
180 GALIAM.
ter la valeur de la monnaie, cest blesser la foi publique, et par eonsé-
quent j'ai dit en moi-même : Cela ne vaut rien.
Le Chbvalier. Ah ! si l'auguientation ne faisait que blesser la foi publique, ce serait une bagatelle ; elle fait bien pis, elle tue la gaité publique.
Le Marquis. Comment la gaité publique? je n'ai jamais entendu parler de cela.
Le Chevalier. Oui, cela est sûr, elle la tue. La gaîté intérieure du cœur de l'homme, la véritable gaité (chose bien différente de la folàtrerie), est l'effet du repos et de la sécurité qu'il a sur son état et sur son avenir. Si la valeur numéraire de toutes les choses est changée, le trouble s'empare de tous les cœurs, on ignore son sort, la gaîté disparaît. Cet effet que l'augmentation des monnaies produit infailliblement est encore plus terrible, s'il dérive de l'augmentation du prix des denrées.
Le Président. Je m'unis à M. le Marquis pour vous prier de nous expliquer plus clau'emeiit cela.
Le Chevalier. L'argent et le pain sont aux deux bouts de tout. L'un est mesure de l'autre ; varier l'un ou l'autre causera toujours le même effet.
Le Président. J'entrevois votre raison qui me parait fort juste. Le Marquis. Et moi, je n'y vois goutte ; expliquez-vous. Le Chevalier. Youlez-vous voir que l'effet que causera un surhaussement du prix des blés est pareil à celui d'une altération dans la monnaie? le voici. Un testateur, homme vertueux, voulant récompenser le zèle de ses domestiques qui l'ont fidèlement servi, laisse à chacun par testament, pendant leur vie, les mêmes gages qu'il leur donnait. Ces gages étaient les usuels de son temps, réglés sur le prix des vivres ; ils étaient suffisants. Il a cru les rendre heureux. Il meurt. Après sa mort le prix du pain doublé monte de deux sous à quatre. Que feront ces malheureux cassés par l'âge, par les infirmités , et réduits de l'aisance à lindigence? Iront-ils ressusciter un mort pour lui faire refaire son testament? Ils resteront dans le désespoir de la mendicité jusqu'à la fin de leur vie ; et il faut qu'une génération entière se passe pour voir disparaître ce spectacle de misère de la face du globe.
Le Marquis. Vous l'avez choisi exj)rès. ce cas si touchant, pour qu'on vous donnât raison. J'en suis ému, je lavoue ; mais, au fait, ce cas est fort rare.
Le Chevalier. Tous le croyez fort rare, et je vous soutiens qu'une classe immense d'hommes est dans ce cas. Tous les legs, tous les testaments, tous les dons entre vivants, les pensions alimentaires qu'où a faites, les rentes viagères que chacun a constituées sur sa tète, les dots de fdles, les partages des familles, les transactions, bref, tout ce qui a été fait par acte irrétractable est dans le même cas. Le trouble, le dérangement du plus au moins est partout. On ne peut plus revenir contre, et cela
DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. — Vlll. m
est pourtaut injuste ; car tous ces contrats, ces conventions, ces dons, ces aliments, ces pensions étaient convenus dans la bonne foi et dans l'hypothèse d'un certain prix des vivres qui n'est plus. Ainsi, si je disais que le quart de la france f^era dans l'embarras ou dans le désespoir par cette raison, je ne me tromperais pas. Yo\ons à présent les autres classes d'Jiommes. Les ouvriers et les manufacturiers ne peuvent pas se flatter de recevoir aussi promptement l'augmentation de leur journée par une raison que je me souviens de vous avoir déjà dite.
Le Marquis. Je m'en souviens, vous parliez de Genève.
Le Chevalier. Yoilà donc une autre grande classe de personnes jetées dans rembarras, et bien des années s'écouleront avant qu'elle puisse s'en tirer. Une troisième classe est composée de gens qui vivent des gages et des appointements qu'ils reçoivent ou du roi, ou de l'Etat, ou des par tieuliers. Ceux-ci, vous allez croire qu'on les tirera de peine en augmentant tout de suite leurs appointements ? n'en croyez rien. Si vous ne voulez pas vous en rapporter à moi, demandez-le à 31. le Président qui vous dira que sa charge et toutes celles de magistrature, autrefois lucratives, ne sont à présent qu'honorables et onéreuses, parce que, malgré tous les changements qu'ont subis les monnaies et la valeur de toutes les choses vénales , leurs droits sont restés les mêmes qu'ils étaient il y a quatre siècles. Or, si ceux qui ont l'autorité eu main n'ont pas fait pour eux-mêmes des lois qui rétablissent l'égalité des proportions , croyezvous qu'ils iront faire pour autrui un code entier et changer des milliers d'arrêts et d'ordonnances? On ne le fera pas, et l'exemple du passé nous indique l'avenir. 3[ais vous allez croire que l'agriculture prospérera; point du tout. D'abord les fermiers, les colons, les laboureurs au renouvellement de leurs baux seront obligés de les augmenter en proportion du plus grand rapport de la vente des denrées. Il ne vous reste a présent que la classe peu nombreuse des propriétaires de terres, classe illustre à la vérité, mais !a moins chère à l'État, se trouvant composée en partie de mains mortes, en partie de mains paresseuses. Ces mains, soit nobles ou sacrées, seront mieux remplies pendant quelque temps, je l'avoue, mais la joie sera bien courte ; car le souverain, obligé d'augmenter tous les appointements, les pensions, les dépenses, si la découverte de la pierre pliilosophale n'est pas faite, comme il n'y a pas grande apparence, sera obligé d'augmenter les impôts. Les impôts, vous le savez, quelque chose qu'on y fasse, vont tous retomber sur la terre et sur les propriétaires; les nouvelles taxes leur ôleront donc le bénéfice du renchérissement des denrées. Ainsi, pour dernière conclusion, après une secousse terrible et une génération entière de chagrins, d'amertum.e, d'inquiétude, il n'y aura rien de gagné pour ])ersonne, rien de fait, si "A n'est que beaucoup de pièces de cette grande machine se U'ouvcront sées ou dérangées.
Le Marquis. Et lesquelles'.'*
iS2 GALIANI.
Le Chevalier. Je ne saurais vous le dire, et personne n'eu sait rien. Si vous courez la poste au grand galop sur un chemin raboteux, personne ne vous dira précisément quelles seront les raies de vos roues qui casseront, mais en général on vous dira que la voiture sera fracassée, et la ])ropliétie s'accomplira. Ae comptez donc pas pour un avantage de l'État le renchérissement subit du blé. Si à la première aunée de la libre exportation on s'en est réjoui, cela était naturel, l'agriculture languissante avait besoin d'un prompt secours, et une seule année de cherté ne tire pas à conséquence ; mais la loi est perpétuelle : la sortie des blés sera constante. L'intérieur restera constamment dépourvu. La cherté se fera sentir à chaque récolte médiocre, et toute la machine en sera fortement ébranlée. Aimez donc au contraire un système qui produise un effet lent, progressif, dont l'avantage se reconnaisse à la longue, et qui n'ait causé par sa violence aucun trouble dans les familles , aucun dépérissement dans les manufactures, aucune nécessité d'augmentation d'impôts. Mais je vous ai promis de vous prouver que renchérissement du blé est bien plus fatal que celui de la monnaie, et ma preuve sera bien courte. Lorsqu'on altère la monnaie, tout le monde sait à l'instant et avec la dernière précision de combien on l'a changée. On donne par exemple à l'écu une valeur légale de quatre livres. Tous savent qu'on a augmenté d'un quart. Ainsi, si on veut rétablir la justice à celui qui avait, par exemple, six cents livres de gages par an, avec un trait de plume on accorde huit cents livres, et l'on est sur de ne s'être pas trompé. Mais le changement arrivant dans le blé, qui peut le calculer? Il varie selon les récoltes, selon les exportations. On voit qu'il est plus cher, mais de combien ? estce d'un tiers, ou d'un quart, ou du double? On n'en sait rien. Dès lors il est impossible d'accorder un juste dédommagement. Il faut une longue suite d'années, d'essais, d'épreuves, pour qu'un calcul pareil soit fait par la totalité des hommes. Au Marquis : M'avez vous bien compris à présent?
Le ÎIIarquis. Oui, ma foi ; jamais on ne m'avait parlé si clairement sur une matière aussi abstraite.
Le PRÉsiD£?iT au Chevalier. Puisque votre discours est fini, permettez-moi à présent de vous dire que vos raisonnements me paraissent bien justes dans l'hypothèse d'une exportation illimitée qui épuiserait de blé totalement la France ; mais dans l'Édit on a mis une borne à cette exportation , en établissant que toutes les fois que le prix pendant trois marchés consécutifs montera à douze livres dix sous par quintal, l'exportation sera défendue dans le lieu de la cherté.
Le Marquis. Ah ! monsieur le Président, puisque votre difficulté roulait sur cela avant que le Chevalier vous répondit, je puis vousjdh'e que lorsque l'Édit parut, je rencontrai un économiste des plus zélés qui me prouva, par une infinité de raisons, que cette défense qu'on avait imaginée ne pouvait jamais faire aucun ])ien et pouvait faire beaucoup de
DlALOGUl-S SLI{ LE COMMERCE DES BLÉS. - Vlli. J83
mal. Je dis alors en moi-même : Il faut qu'elle ne vaille rien, puisque les économistes mêmes la désapprouvent.
Le Président, ilais quelles raisons en donnait-il? Le Marquis. Un très-grand nombre. Je me souviens des principales. 11 disait quune fois qu'on a accordé le libre commerce, le magasinage et les ventes de toutes les façons , les marchés ne peuvent plus être une règle pour connaître l'état du blé ; et que, si on entendait laisser les mêmes restrictions de police qu'on a observées jusqu'à cette heure concernant les ventes dans les marchés , alors il n'y aurait plus cette liberté de commerce qu'on a voulu accorder. 11 disait que la cherté d'un lieu ou dun port de la France n'a rien de commun avec l'état des provinces intérieures, où peut-être le blé était à très-bas prix ; qu'on peut faire arriver une clierté momentanée dans une ville par fraude ou par malice et ruiner ainsi les uégociauls ; car avant qu'on ait écrit à la cour que les prix au marché sout diminués et qu'on s'en soit assuré , le temps passe et le marchand qui avait donné la commission est ruiné. Enfin il disait bien d'autres bonnes raisons que je ne me rappelle pas ; mais je me souviens qu'il me persuada jusqu'à la conviction.
Le Chevalier. Et moi, j'ajouteralaux raisons du 3Iarquis que le passage d'une liberté entière a une défense absolue est un passage brusque, violent, contraire aux principes de toute bonne politique. Que si cette condition s'observe à la rigueur, aucun marchand ne vouch'a tenter l'exportation et s'exposer au risque d'un hasard qu'il ne peut jamais prévoir ; que si au contraire on est un peu indulgent , on mettra à sec toute la France , sans pour ainsi dire y laisser un seul boisseau de blé et sans que le cas exigé par la loi arrive.
Le Président. Mais comment?
Le Chevalier. Parce que dès qu'on verra deux marchés de suite les blés chers et au-dessus de douze Uvres dix sous, on lâchera à propos dans le troisième marché quelques centaines de sacs à un plus bas prix ; et ainsi avec deux marchés chers et un à vil prix on aura le temps d'exporter tant qu'on voudra. La famine arrivera et il ne sera plus temps d'y remédier. Un objet aussi important que la nourriture du peuple ne doit pas dépendre d'un règlement qui dans la pratique peut être ou trop rigoureusement observé, ou trop peu. Un homme de mes amis donnait une plaisante explication de la sentence d'Horace, est modiis in rébus; il disait qu'il fallait établir la mesure sur les choses mêmes, et jamais dans la main des hommes, car ils ne savent pas la tenir. Quoique Horace ait voulu dire toute autre chose dans son hémistiche , ce que mon ami disait n'en ^st pas moins vrai, ni moins sensé. Mon système d'établir un droit constant et inaltérable sur l'exportation, paraîtra aux négociants une condition plus douce que l'incertitude d'être exposés à une défense absolue. Dans le commerce il faut savoir d'avance toutes les dépenses , tous les risques. Alors on peut spéculer à son aise et combiner s'il convient ou
non de donner les commissions. Avec l'incertitude d'un risque, le commerce se convertit en pillage. Heureux les premiers !
Le Président. Est-ce que vous ne défendriez jamais absolument la sortie des blés ?
Le Chevalier. Jamais.
Le Trésident. Pas même dans la plus grande cherté ?
Le Chevalier. Pas même si on le vendait un louis le boisseau.
Le Président. Mais comment?
Le Chevalier. Parce que si dans une telle cherté un étranger en envoyait encore chercher, je dirais que c'est un particulier seul, échappé d'une nation entière morte de la famine, qui s'amuse à manger du pain par curiosité, et il n'en achèterait que trois ou quatre boisseaux. Prenez garde, monsieur le Président, que pour qu'une nation étrangère envoie chercher des blés en France , il faut qu'il y soit à bien meilleur marché que chez elle et que chez toutes les autres où elle pourrait en prendre ; et il faut qu'il soit à meilleur marché de tout ce que coûtera le transport et du droit d'exportation que j'ai établi. Notez encore que la plupart des nations d'Europe sont moins riches que la française. Comment voulezvous qu'elles puissent vous payer? Entre nations et nations il n'y a pas de monnaie en papier, il faut payer en espèces sonnantes, ou en papiers aussi sûrs que les espèces. ]\e craignez donc pas en temps de disette la sortie du blé de France, toutes les fois qu'il y aura un droit assez considérable qui fera monter encore plus haut aux acheteurs le prix déjà assez cher qu'ils l'auront payé. Mais dans mon plan vous avez encore un autre avantage, c'est d'empêcher la fausse sortie des blés.
Le Marquis. Qu'est-ce que c'est que cette fausse sortie des blés? Je n'en ai jamais entendu parler.
Le Chevalier. Je ne m'en étonne pas. La libre sortie des blés n'ayant jamais été accordée en France, on ne connaît pas ce mal, et on n'y a pas fait attention. Il est connu dans d'autres pays. La sortie est véritable lorsque le blé a été véritablement acheté et vendu pour la consommation d'un peuple étranger, et que l'argent du prix en est resté en France. La sortie ne sera qu'apparente, lorsque des monopoleurs français le feront passer hors des frontières, soit dans une petite souveraineté enclavée dans le royaume, soit dans des villes frontières, sans le vendre. Ils le mettront par là à l'abri de la main du gouvernement, craignant les coups d'autorité de l'administration. Ils affameront la province, feront disparaître le blé, et lorsqu'il sera monté excessivement, ils le feront rentrer comme s'il venait des pays les plus éloignés. Le prix qu'ils le vendront paiera avec usure les petits frais du double transport qui n'aura pas été bien long, et ils jouiront du double plaisir de s'être bien enrichis et d'être appelés les sauveurs de la patrie. Ce petit manège bien gracieux est assez connu dans d'autres pays, je ne sais pas s'il l'est en France ; mais l'Édit subsistant sans changement, il sera bientôt à la
mode. Les îles de Jersey et G uernesey seront l'entrepôt furtif des blés de Bretagne, et d'autres pays le seront des autres provinces. Je me doute même que cela s'est déjà pratiqué ; car j'ai lu daus une brochure économique que dans une certaine ville le peuple avait voulu lapider un libérateur de la patrie. j\e serait-il pas de ceux-là?
Le Président. Je vous remercie beaucoup de m'avoir parlé d'un mal politique que je ne connaissais point, et je crois que vous pouvez dire avec raison qu'on n'y a eu aucun égard. Je vois aussi que s'il fallait que les monopoleurs payassent un droit considérable aux sorties, cela refroidirait beaucoup le désir qu'ils auraient de produire une disette.
Le Chevalier. Non-seulement il le refroidirait, mais il l'anéantirait. On ne s'expose pas à une forte dépense sur l'espoir d'un gain incertain ; car la circulation intérieure étant libre et sans entraves, on ne serait pas sur d'affamer la province par de fausses sorties. Le droit que j'établis est au moins égal au gain qu'un avide monopoleur serait content de faire.
Le Président. Je suis satisfait sur mes doutes, et le 3[arquis attend avec impatience le dénombrement des avantages de votre impôt.
Le Chevalier. J'en ai compté deux; le troisième, le voici. Après avoir établi un droit général de sortie, j'accorde des franchises de ce droit pour une quantité limitée, non-seulement aux colonies françaises qui font partie de cet empire, mais aussi aux souverainetés qui Font sous la protection de la France , comme IMonaco, etc. La franchise est limitée à proportion de la population et de la consommation de ces petits États. C'est une grande douceur pour eux , un privilège , une distinction, une faveur, un lien pour se les attacher, une bride pour les retenir et pour les menacer ; en un mot, une espèce de subside d'autant plus agréable à payer pour la france, qu'ils ne peuvent pas en jouir sans y verser leur argent, ce qu'ils feront volontiers toutes les fois que la totalité du prix des blés en France n'étant pas excessivement montée, il ne leur conviendra pas d'aller s'approvisionner ailleurs. Je vais plus loin , et pour quatrième avantage je dis que , si les raisons de la haute politique obligeaient les Français à favoriser quelque royaume de l'Europe, à se l'attacher par les liens du commerce des blés , à prévenir celui qu'une autre nation rivale y pourrait faire, alors j'accorderais à cette nation une franchise de ce droit pour une quantité considérable de blés. Ce traitement distingué sera reçu avec reconnaissance de la nation qui l'obtiendra ; elle le regardera comme un subside, et cependant il n'en coûtera rien au trésor royal. Au contraire, elle n'en jouira qu'à mesure qu'elle donnera son argent aux Français ; au lieu qu'avec cette liberté universelle que l'Édit accorde, en faisant du bien à toutes les nations on ne fait plaisir à aucune ; et selon le proverbe italien, chi sa-
luta tutti, non si fà amico nessuno, qui fait la révérence atout le monde ne gagne Taniitié de personne.
Le PRÉsroE^T. Quoique vous ne nommiez pas la nation , je devine celle que vous avez en vue. Le progrès de notre commerce avec elle a été regardé comme un bienfait procuré par l'Édit. Je craignais que vous ne voulussiez le négliger et le sacrifier à d'autres avantages ; mais je vois à cette heure comment vous vous y prenez pour le ménager, et même j'avoue que vous le rendez plus sur et plus stable au moyen d'une distinction de faveur. Mais ne pourrait-il pas se glisser quelques abus dans la pratique ?
Le Chevalier. Ceci est une affaire de détail. D'abord que le Marquis par des lettres d'abolition m'aura rétabli dans sa confiance et dans mon emploi, je vous arrangerai cela. Le détail ne doit jamais être un sujet de conversation, il faut avoir la main à l'œuvre et exécuter. Au reste, comme la franchise est donnée pour une quantité limitée, et qu'il est de lintérèt de cette nation que le blé qu'on lui apporte ne soit pas détourné et envoyé à d'autres nations , c'est à elle à y tenir la main.
Le Président. Je vous entends. Pour vous revoir bientôt en place, achevez de convaincre le 3îarquis de l'utilité d'un impôt. Il a peine à s'en persuader.
Le Chevalier. Pour cinquième avantage, je vais dire une chose qui paraîtra neuve parce que personne ne l'a dite, mais qui est commune. Rien n'est pour moi plus inconcevable que de voir qu'on Tait oubliée cette fois. 11 n'y a pas de novice dans la science de l'administration, qui ne sache aujourd'hui la distinction qu'il faut faire entre les matières brutes et les matières fabriquées. Tout le tarif français est combiné d'après ces principes, qu'il faut décourager la sortie des premières, encourager celle des secondes. Or, par quel hasard n'a-t-on pas vu que les grains sont une matière brute susceptible de deux fabrications, la mouture et la boulangerie? Par quel hasard incoucevable a-t-on accordé le même traitement aux grains et aux farines? S'il est >Tai qu'il soit sorti de France, depuis l'année 64, au moins cinq cent mille setiers de blé par année, en comptant vingt -cinq sous par setier de mouture, ne voyez- vous pas que l'on a fait perdre aux moulins de la France six cent cinquante mille francs au moins par an , qu'ils auraient gagnés si le blé était sorti moulu en farines, ou s'il s'était consommé dans le royaume? On s'étonne après cela d'entendre crier contre l'exportation ; mais cette multitude immense de meuniers et de boulangers n'a-t-elle pas raison de se plaindre ? Leurs profits n'ont rien de commun avec le prix du blé. On paie la mouture et la cuisson du pain toujours le même prix par setier ; et n'oubliez pas que la consommation intérieure vaiie beaucoup à mesure de la cherté du blé. Ce que j'ai dit des farines convient à plus forte raison aux pâtes de toute espèce, vermicelle, macaroni, etc.,
dont la fabrication introduite en France donnerait l'emploi à bien des bras.
Le Piii^siDEAT. Votre réflexion est juste. Le blé est une matière brute, il fallait le distinguer des farines et des pâtes ; mais par quel moyen ?
Le Chevalier. Le voici. Après avoir établi un impôt de cinquante sous par setier sur le blé , je n'en laisserai qu'un de dix sous par quintal sur les farines, qui ne reviendrait qu'à ^ingt-quatre sous tout au plus par setier de blé moulu. Il était un peu plus utile d'exporter des farines ; et l'avantage que celles-ci ont en outre de tenir moins de place et de se conserver mieux dans les chaleurs, en aurait encouragé l'exportation préférablement à celle des blés. Le prix de la mouture payé par l'étranger serait resté dans la main du Français. J'aurais encore été plus indulgent pour les pâtes sur lesquelles je n'aurais laissé qu'un très-modique impôt. Il n'arriverait pas alors, ce que l'excessive générosité de l'Edit fait craindre à présent, qu'on exportât le blé, qu'on eu fai)riquàt des vermicelles sur la côte de Gènes, qu'on allât les vendre en tout pays et peut-être en France même, et que l'avantage de la fabrication fût enlevé aux Français.
Le Marquis. Tous commencez à me plaire beaucoup , et vous pouvez vous flatter de votre rappel. J'aime à voir diminuer les impôts, c'est une manie à moi. Mais pourquoi n'être pas plus généreux? Laissons sortir le blé sans impôt , et donnons un prix d'encouragement aux farines, et même un plus fort aux pâtes , comme l'Angleterre en donne au blé.
Le Chevalier. Et ce prix, qui est-ce qui le paiera?
Le Marquis. L'État.
Le Chevalier. Mais les revenus de l'État sont tous destinés à des dépenses nécessaires. Ainsi, pour fournir à une nouvelle dépense, il vous faut mettre un nouvel impôt : impôt pour impôt, laissez le mien.
Le Marquis. Cette fois vous avez raison. J'ai couru risque d'établir un impôt de mon côté aussi. Je suis tenté de vous laisser faire, du moins l'odieux en retombera sur vous.
Le Chevalier. Laissez- moi être odieux pourvu que je fasse le bien d'une nation; on n'en tire pour l'ordinaire jamais d'autre récompense. Mais puisque vous consentez au droit d'exportation que j'avais établi, sachez à présent l'usage que je vais faire de son produit. W^us souvient-il que , lorsqu'en mil sept cent soixante-trois on établit la libre circulation intérieure des blés dans tout le royaume , on décida d'abolir tous les péages, di'oits de halles, de marchés, de minage et tous ces petits droits seigneuriaux qui interceptaient le commerce au point d'avoir détruit la navigation des plus belles rivières de France ?
Le Marquis. Je m'en souviens très-bien, et je me souviens aussi qu'on n'en a rien fait.
Le Président. L'entreprise n'était pas aisée. Pour les abolu' il fallait
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les racheter. Ils sont pour la plupart possédés à juste titre. Ils donnent la subsistance à un grand nombre de familles nobles ; et pour faire le bien public, il ne faut pas faire injustice aux particuliers. Le IMarquis. Cela est vrai.
Le Président. On a recherché le moyen de se procurer des fonds pour opérer ce bien. Il y a eu beaucoup de mémoires envoyés sur cela , beaucoup de projets donnés ; mais il n'est pas étonnant que dans l'état actuel les ressources soient difficiles à trouver sans aggraver les peuples. Il serait bien injuste d'accuser l'administration de négligence, si ce grand bien n'est pas encore fait.
Le Chevalier. Eh bien ! je destine, moi, le produit du droit d'exportation à remlîourser et abolir tous ces petits droits. Je suppose qu'un droit eût rétréci et diminué plus que de moitié l'exportation, il y aurait pourtant eu deux cent mille seliers année commune d'exportés. Ils auraient rapporté cinq cent mille livres ; depuis six ans voilà trois millions que j'aurais eus, et je crois qu'avec cette somme une très-grande partie de ces droits seraient déjà remboursés; le reste le serait en peu de temps. Ainsi je fais servir le droit sur l'exportation à faciliter la circulation intérieure , la seule importante , la seule précieuse à l'État , la seule peutêtre suffisante pour que les blés, dans un royaume aussi étendu et aussi peuplé que lest laTrance, ne tombent jamais à un trop vil prix. Ainsi je fais servir l'exportation à se faciliter elle-même , à épargner les frais de descente par les rivières , à s'augmenter et s'agrandir par un mouvement lent , imperceptible , mais progressif et naturel. Ainsi je n'établis pas un impôt, et ce que coûtera le droit de sortie sera avec le temps égal à ce qu'on aura épargné sur les frais actuels et les gènes des transports.
Le Maequis. Vous êtes un homme admirable. A présent je donne mon consentement à votre droit , puisqu'il sert à aboUr d'autres droits plus gênants, plus minutieux, qui sont peut-être la cause du malheur de quelques provinces cette année. Tous dégagez tout à fait l'intérieur , vous mettez toute la France, pour ainsi dire, au même niveau d'approvisionnement. Cela me fait grand plaisir , je vous l'avoue. Je vous rends votre place.
Le Chevalier. Acceptez mes remerciments ; mais les disgrâces m'ont
rendu craintif; je veux laisser ce discours dans lequel j'ai couru si
grand risque de vous déplaire. Changeons de matière, je crois qu'il en
est temps.
Le Présideist. Monsieur le Chevalier , je n'ose pas m'opposer à vos
désirs; mais souvenez-vous que vous nous avez promis de prouver que
l'édit détruirait l'agriculture en France, et c'est la chose du monde qui
me paraît la plus difficile à concevoir.
Le Chevalier. C'est précisément pour remplir ma promesse qu'il
faut changer de discours et parler de Tiraportation dos blés étrangers,
DIALOGUES SUR LE eOMMEKCE DES BLKS — VIH. 18U
rendue libre et dégagée de toute espèce d'impôt et encouragée au dernier point par l'Édit de 64. Elle était une suite du système de liberté indéfinie adopté par les économistes. Ils ont senii les fâcheuses conséquences d'une sortie illimitée; il leur a paru très-simple, très-nalurel d'y parer en accordant une égale liberté à l'entrée des grains. Avec ce moyen, ils ont espéré de conserver ce niveau d'approvisionnement universel en France qui seul peut la garantir de la famine.
Le Président. Je suis très-aise de vous entendre parler de cela ; vous dissiperez, à ce que je prévois, bien des doutes qui m'étaient venus dans la tète, lorsque vous avez parlé de la nécessité de borner et de diminuer l'exportation. On pouvait vous opposer, ce me semble, qu'au moyen de la libre importation établie par l'Édit, on n'avait rien à craindre. Il est vrai que vous nous avez fait remarquer des avantages considérables de la circulation intérieure ; et je conviens avec vous qu'il est bien plus utile pour l'État que la ville de Rouen, par exemple, soit approvisionnée par Bordeaux, qu'elle ne le soit par la Hollande. Je conviens que l'argent de tous les frais resterait en France, tous les profits reviendraient aux négociants français. Je vois aussi, et c'est le plus important, que les transports dont le prix est considérable se feront par des bâtiments nationaux, si le commerce est d'une province à l'autre, et qu'au contraire, si le blé vient de l'étranger, il est permis de se servir des bâtiments de toutes sortes de nations. Mais croyez-vous que tous ces avantages réunis compensent la perte d'une chose aussi précieuse que la liberté naturelle en fait de commerce'? Est-ce que vous défendriez l'entrée des blés étrangers au moins dans les années abondantes ?
Le Chevalier. Il ne faut rien défendre autant qu'il est possible. La défense absolue est le plus grand de tous les impôts, et vous-même vous venez de parler en faveur de la liberté. Il ne faut pas faire de difl'érence entre bonne et mauvaise année, rien accorder une année pour le refuser une autre. Qu'est-ce qui décidera si l'année a été bonne ou mauvaise? Les hommes'.^ et les hommes ne doivent point avoir la loi ni la mesure en main, ils ne saAcnt jamais la régir. Les passions s'en mêlent, ils deviennent injustes et presque malgré eux, tantôt par timidité, tantôt^ par abus, tantôt par effet de faux principes, tantôt par égards. Il faut faire les lois générales, constantes, invariables. Il ne faut pas non plus défendre l'entrée d'une matière de première nécessité. S'il s'agissait de marchandises de luxe , la défense absolue serait moins insupportable , quoiqu'il soit bon de n'en jamais faire, crainte de s'y habituer. Mais le pain ?le pain de quelque endroit qu'il vienne doit toujours êlre le bienvenu. Ce n'est donc pas ce que je veux dire; mais j'espère vous prouver que ce système des économistes, qui leur paraissait évident, est fautif. Que si on a compte sur le blé étranger pour parer à la disette en France, on a compté sans son hôte (comme on dit\ et que, s'ils se sont promis
190 GALIAM.
d'entretenir l'abondance par <:e moyen, ils ont porté nu coujj mortel à
Tagriculture française.
Le 3EAR0LIS. Yoilà qui serait bien beau à prouver. Comment vous y prenez- vous ?
Le Chevalier. Quant au premier point, je vous demande si vous connaissez aucun moyen humain de faire entrer du blé étranger en France, sans le faire sortir du pays où il est.
Le Marquis. Non, assurément.
Le Chevalier. Eh bien , le roi ne commande qu'en France, il est bien le maître de permettre qu'il y entre du blé ; mais si ceux qui le possèdent veulent le garder et ne veulent pas le laisser sortir, vous ne l'aurez pas.
Le 3Iarqlîts. Vous avez raison. 3Iais ces nations , pourquoi refuseraient-elles de laisser sortir leurs blés ?
Le Chevalier. Je ne le sais pas ; mais cela ne fait rien à la chose. J'aui'ai toujours raison de dire que Ton a compté sans sou hôte. Que la France veuille laisser sortir son blé et le répandre dans toute l'Europe, elle est bien la maîtresse, personne ne s'y opposera. Mais si elle eu a besoin, elle verra ce que c'est que d'obliger des ingrats. Tous les royaumes de l'Europe du plus au moins gênent et contrarient l'exportation. En temps de disette ou d'alarmes, ils la défendent. Il pourra se trouver quelque souverain bien ami, bien allié de la France, qui par grâce en accordera une quantité modique ; mais il ne faut pas compter sur ces secours mendiés. Il aurait fallu, lorsqu'on a accordé l'exportation, s'assurer de la réciprocité du traitement. A-t-on fait des traités sur cela? est-on en train d'en faire? y songe-t-on? est-on sur qu'en donnant ses blés dans une année à la Sicile, la Sicile vous en accordera dans une autre?
Le Marqlis. Mais ces peuples-là entendraient bien mal leurs intérêts? Pourquoi se priver de la vente et du commerce de leurs blés? Ils doivent s'en trouver mal à la longue.
Le Chevalier. Tout ce qu'il vous plaira. Il est sur que ces peuples resteront pau^Tes à la longue, que leur agriculture dépérira à la longue, et qu'ils auront un commerce faible et languissant à la longue ; mais ces peuples vous affameront, et bientôt, si vous leur donnez vos blés en faisant manse commune avec eux et qu'ils vous refusent les leurs, ils commettent une ingratitude en morale et font une faute en politique, je l'avoue ; mais ils la fout, du moins ils peuvent la faire , et n'étant pas sujets de la France , n'étant liés par aucun traité , aucun engagement sur cet article , le roi ne peut pas l'empêcher. Aboyez donc en quel risque vous mettez la France.
Le 3Iarquis. Aous me faites en vérité trembler. Mais comment at-on pu s'abuser jusqu'à ce point?
Le Chevalier. Par une raison très-naturelle. Il a paru évident aux
DlALOGUi:S SUR LE COMMERCE DKS BLÉS. — VIII. 191
économistes que l'évidence de leur évidence rendrait évident à toutes les nations l'avantage évident de la libre exportation, et que toutes Fadopteraient. Aucune ne l'a suivie , aucune ne s'y dispose ; et pour comble de disgrâce, car ils ont joué de lualbeur dans tout ceci, l'Angleterre , le seul pays de l'Europe qui permettait librement la sortie, l'a défendue; et voilà à quoi tient cette disette qui depuis quelques années parcourt et afflige toute l'Europe. L'Angleterre a refusé la sortie. La Pologne, ce grand grenier du ?sord, tourmentée par ses troubles intérieurs, a cessé presque son commerce, tous les transports étant interceptés. La Turquie est entrée eu guerre ; par une maxime constante de sa politique, lorsqu'elle est en guerre, elle craint davantage l'alarme d'une cherté , elle se précautionne en défendant l'exportation. C s trois grandes portes une fois fermées, tous les peuples acheteurs de blés se sont rejetés sur la France. Elle a dû faire face aux demandes de toute l'Europe. Yoilà la cause de l'embarras actuel.
Le 3Iaequis, Mais la Hollande en a offert.
Le Chevalier. Je n'en doute point. Tous les peuples qui n'ont point de blé de leur sol vous en offriront; parce que, ou ils réussiront à en trouver, et ils gagneront sur les Français tous les profits du commerce, ou ils n'en trouveront pas, ils manqueront de parole, et il n'y aura aucun mal ; est-ce qu'on fait la guerre pour cela? c'est le style de tous les négociants d'offrir toujours même ce qu'ils n'ont pas ; ils ne doivent jamais perdre leurs pratiques, ni les renvoyer mécontentes. Il faut promettre, sauf à ne pas tenir.
Le Présideat. Monsieur, en cela vous avez bien raison. Il vaut infiniment mieux qu'en cas de besoin les Français aillent eux-mêmes chercher le blé à sa source, que de l'acheter d'une main tierce, d'une nation commerçante qui saura très-bien le survendre. A présent je vois trèsclairement le peu de sûreté qu'il y aurait à compter sur l'importation étrangère, au moins jusqu'à ce que les théories des avantages de la liberté soient adoptées par la plus grande partie des gouvernements ; et je vois avec encore plus de clarté que vous aviez raison de vouloir limiter et resserrer l'exportation sans pourtant la détruire. Mais ce que je ne vois pas encore , c'est par quel côté l'importation peut porter coup à l'agriculture française.
Le Chevalier, Vous avez vu que dans une année de cherté en France le secours de l'étranger est incertain, et je vous avais déjà prouvé d'avance qu'il en coûtera beaucoup à l'État. Voyons à présent une année d'abondance et de bas prix des denrées. Est-il juste, est-il raisonnable qu'on admette l'étranger en concurrence avec le Français à vendre ses denrées à conditions tout à fait égales ? il n'a d'autres frais que celui d'un transport , qui souvent sera très-court et moins dispendieux que celui que le Français doit faire, et qu'il est même libre de faire sur des vaisseaux de sa nation. Mais cet étranger, paie-t-il les
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mêmes tailles? doit- il fournir à son souverain autant qu'un Français au sien? Si cet étranger ne paie flans son pays que des tributs très-modiques , il pourra vendre son blé à un bien plus bas prix et y gagner. Vous savez que le cultivateur ne peut tirer de quoi payer la taille, les vingtièmes , la capitation, etc., que de la yente de ses denrées, et qu'il faut toujours prélever ces sommes pour qu'il lui reste un produit net pour Yivre et cultiver. Vous sentez donc l'injustice réelle qu'on ferait à un fermier du Languedoc, si on lui reprochait qu'il ne vend pas aussi bon marché son blé que l'Algérien, le Sarde, le Sicilien, qui viennent le vendre dans quelques ports du Languedoc. Il vous répondrait : Mais, Monsieur , cet Africain paie-t-il autant de taille à son souverain que moi au mien? Comment puis-je le donner à un prix égal au sien, et de quoi vivrai-je ensuite ?
Le Président. 3Ionsieur le Chevalier, dispensez- vous de nous expliquer davantage une chose aussi claire. Passez plutôt à nous en indiquer les conséquences.
Le Chevalier. Vous les voyez. Plusieurs pays , surtout dans la Méditerranée , plus fertiles par nature , moins grevés d'impôts , soit parce qu'ils ont joui d'une longue paix, soit par d'autres raisons ; chez qui tous les prix des choses vénales , proportionnels à la masse de leur argent , sont plus doux qu'en France ; tous ces pays , dis-je, sont en état de vendre leurs blés en France à meilleur marché que les fermiers français, sans y perdre, et même avec un gain considérable. Une fois admis à la concurrence dans les marchés des ports de France, avec des armes aussi inégales le combat sera inégal. On donnera la préférence à leurs blés à. cause du plus bas prix et peut-être de la meilleure qualité , et ceux du pays resteront non vendus. Les fermiers n'auront pas de quoi payer leur taille, ils abandonneront une culture ingrate, ils seront bientôt ruinés. Ainsi, comme par le système des économistes, dans les mauvaises années, l'intérieur de la France souffrira la cherté parce que le blé se versera en dehors par lexportation : de même , dans les bonnes années , les provinces frontières ou maritimes souffriront l'indigence, parce que le blé étranger viendra se verser en France par l'importation illimitée. Laissez aller cette navette une vingtaine d'années, et vous verrez la belle étoffe que vous en tirerez : portant tantôt un coup mortel à l'intérieur , tantôt à la frontière , tout sera dans le désordre et dans la désolation.
Le Marquis. Ceci est frappant, vous avez raison. Une importation illimitée peut faire beaucoup de tort. Il n'est pas juste d'admettre à la concurrence avec un traitement égal deux hommes sujets de différents souverains dont lun, engagé dans une guerre ruineuse, est obligé de multiplier les impôts, de doubler, tripler les vinglièmes, les capitations, pendant que l'autre, jouissant d'une paix profonde , peut soulager ses sujets autant qu'il lui plaira. J'entends cela. Tout l'argent de la France
DIALOGUES sur. LE CO.MMKUCi': l)i:S 151. ES — VIII ju-.-t
s'en ifuit a lélranger. Mais quel remède trouvez-vous a cela? défendezvous l'importation ?
Le Chevalier. Défendre ! d'abord je ne défends jamais i entrée de rien, moins encore celle du pain. Le pain est mon ami, je l'aime avec passion, je suis toujours bien aise de le voir. En second lieu , ce serait un très- grand mal que la défense des blés étrangers ; le monopole ne peut être combattu que par cette liberté. Cette bète hideuse, qui fait tant de peur aux peuples lorsqu'elle existe , ne doit être attaciuée que par deux ennemis , les seuls qu'elle craigne , la nouvelle récolle et les blés étrangers ; car le monopole est terrible s'il peut aller longtemps. Il augmente en forces à mesure de la consommation qui rétrécit la (|uantité des denrées ; mais si une bonne année se prépare et s annonce d'avance, si les commissions données à l'étranger vont arriver, il faut vendre , et se presser de vendre. On peut monopoliser les blés d'une province, mais on ne saurait jamais s'emparer de ceux de toute IT.urope. Ainsi, tant que la porte sera ouverte aux blés étrangers, sovez tran([uille sur les risques des monopoles.
Le Marolis. Mais, Chevalier, est-ce que vous croyez sérieusement qu'il y ait des monopoles?
Le Chevalier. Quelle demande ! 11 y a un mois que j'en fais un avec vous qui est scandaleux.
Le Marquis. Quel?
Le Chevalier. Un monopole de paroles, il n'y a que moi qui en débite. Je me suis emparé de toute cette denrée. Tous ne faites que m'é-^ conter.
Le 3ÏARQUIS. Oh ! bon, je ne m'attendais pas à cette ciiute.
Le Chevalier. Oui, mon cher 3ïarquis, on fait et on peut faire monopole de tout, même de la chose la plus chère aux hommes, l'autorité. Cromwel, César, Auguste, Périclès, Alcihiade, ont fait ce monopole. Us ont mis tout le pouvoir dans leurs mains. Demander s'il y des monopoles, c'est demander s'il y a de grandes rivières. Égalité de désirs, inégalité de moyens, font le monopole. Les gouttes d'eau tombent éparpillées partout, se réunissent en petites sources, de la en petits ruisseaux, les ruisseaux en rivières, celles-ci tombent dans les grands fleuves qui s'en vont majestueusement à la mer. Toutes les gouttes d'eau ont un égal désir de gravitation, l'inégalilé du terrain fait le reste. i)c même les hommes tous également cherchent à gagner; mai§ les moyens, les forces, les positions sont inégales. Les petits cultivateurs tombent dans les mains des petits juarchands , ceux-ci dans celles des plus grands qui vont fastueusemeni à la mer des consommateurs. Sans monopole, point de commerce. Il y en a de volontaires , il y en a de forcés ; comme il y a des canaux faits par l'art, et des fleuves faits par la nature. Les lois, les droits proiiibitifs, les privilèges exclusifs sont les monopoles non naturels. Leur danger consiste to.ujours dans le resserrement. Que l'eau soit {Mélanges, t. n.) 13