CHAP. V. — RAPPORT DE LA RICHESSE AVEC LE BONHEUR
il ne suffit pas qu'un pays soit puissant, il faut qu'où y soit heureux; car la force n'est un liien qtf autant qu'elle est un garant du bonheur : ainsi, après avoir examiné l'influence delà richesse et de la population sur la puissance d'un État, il nous reste à considérer le raj)poit de ces deux grandes circonstances avec la félicité publique.
Les habitants d'un pays favorisé par la nature jouissent de la fertilité de son sol et de la variété de ses productions; mais ces biens sont indépendants de la richesse, telle que nous l'avons déiinie, c'est-à-dire , que les habitants de la France ne jouiraient pas moins de la renaissance annuelle des fruits delà terre, lors même qu'il ne s'amasserait pas chaque année dans ce royaume cinquante à soixante millions en argent monnayé, en vaisselle, ou en diamants.
La nation française ne serait pas moins heureuse , si les cent mille tonneaux de vin qu'elle vend aux étrangers se consommaient chez elle. Ce plaisir vaudrait bien celui de thésauriser les trente millions qu'elle reçoit en échange.
La quantité d'argent qui s'accumule dans un pays n'a donc aucun rapport direct avec le bonheur : cette introduction annuelle des métaux est l'effet d'un échange libre, c'est le résultat général du commerce. Mais supposons une nation composée de propriétaires sans économie , ou plus sensibles aux jouissances réelles qu'à la faculté de jouir représentée par l'argent; une telle nation dépenserait tous ses revenus , et demanderait aux étrangers une plus grande quantité de leurs productions; elle garderait davantage des siennes et recevrait par conséquent moins d'argent, mais tous ses désirs étant satisfaits, elle serait également fortunée.
Bien plus , si le système social qu'on a toujours envisagé comme le plus conforme à la félicité pubhque, si l'égalité des propriétés pouvait tout à coup s'introduire et se maintenir , l'Etat dans lequel ce ])rojet chimérique se réaliserait, quelque favorisé qu'il fût par la nature, ne recevrait plus d'argent des pays étrangers ; cependant une telle société serait sans contredit la plus digne d'envie.
Développons cette idée. Il y a deux millions d'argent en France; le quart ou la sixième partie suffirait peut-être pour l'accomplissement des échanges : le reste est un trésor plus ou moins passager entre les mains des diflerents propriétaires du royaume, c'est à-dire un gage qui
±20 NECKKU.
représente sans cesse la faculté d'acquérir d'autres biens. Mais qu'est-ce qui donne tant d'étendue à cette puissance et cette volonté de thésauriser? C'est l'inégalité des fortunes.
L'incertitude des désirs, compagne de l'abondance , dut faire chercher avec erapresseinent ces métaux qui donnaient le temps de comparer et de choisir, qui procuraient le moyen de convertir un superflu périssable dans une valeur permanente, et consolaient ainsi le riche des plaisirs de la satiété par l'image confuse de tous les biens dont l'argent donne l'espérance.
Considérons maintenant une terre divisée en petites propriétés, division qui procure au plus grand nombre des citoyens les co'mmodités les plus simples , mais prévient partout l'existence du superflu : chacun alors consommant les productions de son patrimoine , les moyens d'échange avec les étrangers devi. nnent tellement bornés, qu'il n'est plus possible de leur demander de l'argent, parce qu'ils ne sont pas devenus débiteurs ; c'est le sort miséral)le du plus grand nombre des hommes réduits au plus étroit nécessaire, qui met au pouvoir des riches une surabondance de biens de toute espèce qu'ils désirent de convertir en argent , ce qui s'effectue par le commerce avec les autres nations.
Ces grandes inégalités , quoique inévitables , ne sont pas moins affligeantes pour l'humanité ; comment se pourrait-il donc que l'introduction immodérée de l'argent dans un pays, suite d'un tel système, put jamais être un signe certain de la félicité pubHque?
CHAP. Vl. — RAJ'PORT DE LA POPLLATION AVEC LE BONHEUR.
Le nombre des hommes s'accroît-il aux dépens de la félicité publique ? Telle est la question que nous devons examiner.
Ce n'est pas aux propriétaires que l'accroissement de la population peut nuire, puisque, par l'effet des lois sociales, nul n'est admis au partage d'une propriété que par des conventions libres ou par le droit d'héritage établi par les lois.
Les propriétaires, ainsi garantis de toute distribution involontaire de leur fortune , ne tirent que des avantages de l'accroissement de la population : en effet, ils avaient d'abord destiné le produit de deux cents arpents de terre à acheter le travail de dix artisans, et cette concession procurait à chacun de ces derniers un bon vêtement , une nourriture agréable et quelques commodités ; mais lorsque le nombre des hommes est augmenté , la concurrence qui en résulte met les propriétaires en état de réduire la récompense du travail au plus simple nécessaire ; alors, avec la même quantité d'arpents, ils entretiennent peut-être deux fois plus d'ouvriers, et ils se procurent ainsi de nouvelles jouissances ,
LÉGISLATION ET COMMERCE DES (.l'.AINS. 221
puisque cet accroissement de travail n'est dévoue qu'à leurs volontés et à leurs fantaisies.
Mais, s'il est démontré que les propriétaires profitent par l'accroissement de la population , il est plus difficile peut-être de concilier avec ce même avantage le bonheur des hommes qui vivent du travail de leurs mains ; puisque nous venons d'observer nous-mêmes, que c'est par leur nombre et leur rivalité qu'ils n'obtiennent pour récompense que le plus étroit nécessaire.
L'accroissement de la population condamne sans doute à des privations la classe industrieuse des citoyens ; mais l'impétueux attrait que la nature a mis entre les sexes, et l'amour qu'elle leur inspire pour les fruits de leur union , sont la cause de la multiplication des hommes sur la terre : ces sentiments dominent le pauvre comme le riche; aucune loi ne peut s'y opposer, et si elle était possible , elle serait barbare. Tout être sensible aime mieux partager du pain avec sa compagne et ses enfants, que de vivre seul d'alimeîits plus variés ; c'est ainsi que la population s'étend , et en s'étendant elle accroît d'une manière inévitable le nombre des misérables.
Ne nous méprenons pas cependant sur cette indigence : les calculs de la nature sont plus grands que les nôtres ; gardons nous de la calomnier trop légèrement. Elle abandonne aux lois et aux passions des hommes la distribution des richesses , mais celle du bonheur est restée dans ses mains ; elle ne l'a pas fondé sur la variété des mets et la délicatesse des vêtements ; elle n'a point mis en communauté tous les plaisirs qu'elle a voulu répartir à l'espèce humaine; elle eût donné trop d'empire aux puissants de la terre. Ils peuvent, par la concurrence, réduire l'homme de travail à n'avoir que du pain pour sa récompense ; mais ils ne peuvent lui enlever, ni ces besoins renaissants qui donnent de la saveur au plus simple aliment, ni cette soif ardente qui l'appelle avec plaisir auprès d'une fontaine , ni ce sommeil qui délasse doucement son corps fatigué, ni le spectacle de la nature qui le réjouit à son réveii, ni ce mouvement qui le distrait, ni cette curiosité qui l'agite, ni ce sang embrasé délice de ses sens , ni cette espérance enfin qui colore l'avenir, ' adoucit le présent et relève le courage. Tous ces plaisirs de la vie ne sont pas au pouvoir de la propriété civile; c'est le bien du pauvre autant que du riche.
Sous cet aspect, deux mille hommes, réduits au simple nécessaire, réunissent ( s'il m'est permis de m'exprimer ainsi) une plus grande quantité de bonheur, que mille un peu mieux vêtus ou plus délicatement nourris ; et telle est, sans doute , la vue bienfaisante de la nature lorsqu'elle entraine les hommes vers l'accroissement de l'espèce humaine.
Il est un période cependant où la population s'arrêterait d'elle-même, c'est lorsqu'elle viendrait à surpasser la somme des subsistances;
NKCKER.
alors il y aurait des souffrances et des mortalités ; mais ce mal est TelTel de la plénitude du bien , c'est un vase rempli qui déborde. Ce genre de malheur est peu connu sur la terre ; les lléaux du ciel , les erreurs et les passions destructives arrêtent presque toujours les progrès naturels de la population.
CHAP. VTl. — Sources de la populatioiv.
Il est des républiques qui se nourrissent en grande partie de blés étrangers à l'aide des revenus mobiliers de leurs capitalistes , ou j)ar l'échange des ouvrages d'industrie de leurs habitants; mais les grands États ont besoin de ressources étendues qui leur soient propres , et les hommes ne peuvent s'y multiplier et s'y perpétuer constamment qu'en raison des subsistances produites par le pays même ; ainsi l'agriculture est la première source de population dans un royaume tel que la France.
La seconde circonstance nécessaire à l'entretien et à l'étendue de cette population , c'est que les subsistances , ainsi multipliées dans une société, servent à la nourriture des habitants qui la composent.
Un pays qui recueillerait beaucoup de blés , et qui en vendrait constamment aux étrangers , aurait une population imparfaite. — Un pays qui n'en vendrait jamais aux étrangers, mais qui ne tirerait pas de ses terres tout le parti possible , aurait également une population imparfaite.
Recherchons maintenant quelle est l'influence de l'exportation des grains sur ces deux sources essentielles de la population d'un État.
CHAP. VIII. — LA LIBERTÉ CONSTANTE d'EXPORTER DES GRAINS n'EST PAS NÉCESSAIRE AUX PROGRES DE l' AGRICULTURE EN FRANCE.
S'il était possible que les propriétés fussent constamment divisées en portions égales , chaque membre de la société ne possédant qu'une étendue de terrain proportionnée à ses besoins ou aux commodités les plus simples, la bienfaisance de la terre, qui rend cinq ou six pour un, serait le seul encouragement nécessaire à l'agriculture ; la nécessité pressante de se nourrir, de se chauffer et de se vêtir, suffirait alors pour exciter les propriétaires à tirer de leur sol le plus grand parti qui serait en leur pouvoir.
Mais l'inégalité des propriétés ayant rassemblé dans les mêmes mains des terres d'une étendue considérable, dont le produit annuel surpassait infiniment les véritables besoins des propriétaires, ils eussent négligé la culture , ils se fussent épargné les soins qu'elle exige , s'ils n'a-
LK(.ISL.\TI(»N 1:T COM.MKHCI': des CIîAINS. 223
valent pas pu échanger contre différents biens les fruits superflus dont ils étaient possesseurs.
Ainsi rinégalilé des propriétés eût arrêté les progrès de l'agriculture, si les arts , les manufactures et tous les travaux de l'industrie ne fussent venus exciter rémulation des propriétaires en leur'offrant les moyens de convertir dans mille jouissances agréables les denrées qui leur étaient inutiles.
Ces moyens paraissent d'abord augmentés par la liberté constante de vendre des blés dans l'étranger, puisqu'elle ouvre aux propriétaires un champ plus vaste encore pour l'échange de leur superflu ; mais on aperçoit bientôt que s'il est des pays oii cette liberté devient nécessaire à l'encouragement du travail des campagnes , il en est d'autres où cette ressource est inutile.
Rendons cette distinction sensible.
Un État naissant, tel , par exemple , que les colonies anglaises dans le continent de l'Amérique , ne doit point mettre de bornes à l'exportation des grains ; de vastes contrées à défricher laissent inconnue la somme des subsistances que le pays peut produire ; en même temps les arts et les manufactures y sont encore dans lenfance; les vins, les huiles, les thés , les sucres, les cafés , et beaucoup d'autres denrées agréables sont étrangères à ces climats , ou n'y sont pas encore cultivées.
Les propriétaires un peu considérables seraient donc condamnés à de grandes privations , s'ils ne pouvaient pas céder leurs blés superflus en échange des biens des contrées étrangères ; puisqu'ils n'auront aucune autre manière de s'acquitter, tant que leur pays ne fournira pas quelque production particulière , ou des objets, d'industrie agréables aux autres nations. . -
Dans une pareille position , le moindre obstacle à la liberté d'exporter serait une loi de privation pour les propriétaires et un découragement pour l'agriculture.
Il est des pays au nord de l'Europe qui participent à la plupart de ces circonstances, et qui doivent se gouverner par les mêmes principas que l'Amérique.
Il est d'autres États , comme la Pologne , qui pourraient commencer à s'en écarter; mais toutes les terres y étant divisées entre les seigneurs qui font en même temps partie de la souveraineté , les lois et les habitudes doivent se ressentir de leur intérêt. Au milieu de cette impétueuse aristocratie , l'administration n'a pas assez de force pour hasarder des nouveautés; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que, sous un pareil gouvernement, les arts, les manufactures et le commerce peuvent, en s' étendant, rendre l'exportation des grains moins nécessaire.
La France n'a aucun rapport quelconque avec toutes ces contrées ; c'est le pays de l'Europe le plus favorisé par la nature, le plus perfectionne parle temps. '
-224 • iNECKF.H
Quoique le nombre des grandes propriétés y augmente cl laque jour, il y a encore beaucoup de possesseurs de petits domaines qui en consomment les fruits, et qui n'ont besoin pour cultiver que du désir de vivre. Quant aux grands propriétaires , la France leur offre, en écbange des grains dont ils disposent, tout ce qui peut exciter leur envie; vingtquatre millions d'hommes qu'on y compte aujourd'hui ' doivent être nourris par les blés du royaume , et la partie industrieuse de cette population procure par son travail à la partie propriétaire les biens les plus rares. Ici , l'on cultive pour elle les vins , les huiles , et les autres denrées particulières au sol de la France ;. ailleurs, on. contribue par différents travaux à l'exploitation de ses colonies et à la culture des denrées précieuses qu'elles fournissent ; partout une multitude immense , en s'adonnant aux arts et aux manufactures, ne laisse rien à désirer au caprice du luxe et de la vanité.
Enfin , ces diverses richesses , fruits de l'industrie et d'un sol fortuné , enviées également par les autres nations , servent à acquitter les marcliandises étrangères que les habitants de la France désirent , et introduisent encore annuellement dans le royaume quarante ou cinquante millions d'argent , destinés à satisfaire les vœux de l'avarice et à contenter cette imagination qui préfère la faculté de dépenser à la dépense même.
Kst-il un pays au monde qui ait moins besoin de vendre des blés aux étrangers pour encourager son agriculture? >'on, sans doute; c'est aux habitants maladroits d'un pays contrarié par la nature à désirer constamment ce commerce. Aussi , si nous jetons un coup d'œil sur les diverses contrées de l'Europe , nous verrons que c'est la Pologne , abâtardie par le gouvernement féodal, qui vend continuellement ses grains à l'industrieuse Hollande ; que c'est l'Afrique ignorante et barbare qui cède les siens aux habitants de Marseille; que c'est l'Amérique naissante qui vend ses blés à l'Europe perfectionnée ; que c'est la France enfin, abattue et dévastée par les guerres civiles, qui nourrissait de ses grains les étrangers , et que c'est la France , éclairée par le siècle de Louis XIV et par le génie de Colbert , qui maintenant les consomme elle-même , qui n'a
' D'après divers renseignements donnés par messieurs les intendants, on a fait un relevé des naissances, des mariages et des morts dans tout le royaume pendant les années 1770, 1771 et 1772.
L'année commune des morts e^t de 780,040 ; on les a multipliés par 33 pour trouver le nombre des habitants de la France, comme quelques auteurs sur ces matières ont cru qu'on pouvait le faire, et il résulterait de ce calcul une population de 25,741,430.
Mais comme cette proportion de 33 vivants pour un mort n'est pas généralement adoptée, et que ([uelqucs observateurs la croient trop forte, j'ai formé mon calcul sur 31 ; il paraîtra d'autant plus modéré qu'il y a toujours une quantité de morts non enregistrés dans les livres mortuaires, et que daus les recensements qu'on fait, il est plus aisé d'oublier que de multiplier.
Quoi qu'il en soit, sur le pied de 31 vivants pour 1 mort, on trouverait 2 '4,18 1,333 habitants dans le royaume de France. {Note de l'Auteur.)
LÉGISLATION LT COMMERCE DES GlULNS. -2^:,
])ius besoin de les vendre pour acquérir de l'argent ou d'autres productions étrangères , mais qui est sûre d'obtenir tous ces biens par lécbange des fruits de sou industrie : véritable commerce d'uu État dans sa perfection , et le seul qui entretienne sa prospérité eu accroissant a la fois sa population etsaricbesse '.
CHAP. I\. — LA LIBERTÉ CONSTANTE DEXPOllTER DES GRAINS PEU! CONTRARIER LAGRICLXTURE.
j\ous avons vu que, par l'inégalité des propriétés, l'encouragement de l'agriculture dépendait des différents movens ouverts aux grands propriétaires pour récbange de leurs blés superflus contre des jouissances agréables; et sous ce point de vue, il semble d'abord indifférent que cet échange se fasse en France ou dans les pays étrangers par la voie de l'exportation ; car, de quelque manière que les propriétaires vendent ou
' 11 y a beaucoup de méthode et de clarté dans l'exposé de cet ouvrage. Quel est l'objet de l'économie politique, se demande d'abord l'auteur ? C'est le bonheur et la puissance des peuples. Le bonheur réside, en partie, dans la richesse, et la richesse à son tour réside dans les espèces monnayées. D'où il suit naturellement qu'il faut, autant que faire se peut, attirer les espèces monnayées dans le pays. Mais, peut-on indifféremment employer tous les moyens pour obtenir ce résultat? Non, il faut soigneusement éviter ceux qui accroîtraient la richesse aux dépens de la population, base de la puissance nationale. Ainsi, par exemple, il faut s'abstenir d'échanger des subsistances contre de l'argent et à plus forte raison contre des produits manufacturés, car ce sont les subsistances qui maintiennent la population. Le seul commerce véritablement utile à un pays est donc celui des produits i^anufacturés échangés contre de l'argent. « C'est là, dit Kecker, le véritable commerce d'un Etat dans sa perfection et le seul qui entretienne sa prospérité en accroissant, à la fois, sa population et sa richesse. »
Sur cette donnée, Necker base la nécessité de défendre l'exportation des blés. En restreignant le débouché des producteurs de blé, dit-il, on les oblige à réduire au taux le plus bas le prix de leur denrée. Or, quel est h- résultat de cet abaissement du prix du blé.'' C'est en premier lieu, de permettie à la population de se développer au maximum, et, avec elle, la puissance nationale ; c'est, en secttud lieu, de réduire au minimum, le prix de la main-d'œuvre et par conséquent le prix des objets manufacturés. Le !)as prix des objets manufacturés en facilite la vente, et amène en retour, dans le pays, la plus forte somme possible de numéraire, c'est-à-dire de riche^ses.
Voilà tout le système écouomiquc de M. Necker. Ce n'est, comme on le \oit, autre chose que le système mercantile avec quelques variantes. La protection des manufactures était le corollaire obligé de ce système. Si, en effet, on cioyait que l'exportation des produits manufacturés pouvait seule augmenter utilement la ricliesïC du i)ays, n'était-il pas évident cju'il fallait encourager à tout prix le développement des manufactures ?
Bornons-nous à faire inte seule remar(|ue à propos de ce déplorable système, que les économistes ont démoli dans toutes ses parties, mais que la plupart des nations civiliscHîs suivent encore dans la pratique, c'estque les adversaires de la liberti- du comiucrce des blés demandaient alors la restriction au nom du bon marché. Aux droits delà propriété et de la liberté, invoejués par les propriétaires et les négociants, Necker opposait, dans l'intérêt du penple, le droit de l'humanilé ! Il voulait que l'exportation fût défendue afin que le peuple eût le blé en abondance et à bas prix. Aujourd'hui, an contraire, les protectionnistes repoussent la liberté du coauncrce des giains parce quelle' amènerait l'abondance et le bon marché. Au moins les restrictionnistes fl'autrefnis avaient-ils pour eux les apparences de la pliilantluo[)ie ! G. de M.
[MpIniKjt's. r. II.) 15
«^>(j G ALI AN l.
échangent leurs grains, pourvu qu'ils soient satisfaits, ils seront encouragés à faire valoir leurs terres, et la condition importante pour lagriculture sera remplie.
J'oppose à ce raisonnement que l'échange des blés contre l'industrie nationale est beaucoup plus sûr et plus encourageant pour les propriétaires, que l'échange de ces mêmes denrées contre les productions des autres pays.
Plus les arts et les manufactures qui plaisent aux propriétaires des subsistances sont établis près d'eux , plus ils peuvent avoir d'objets de luxe et de commodités en échange de leurs blés, puisqu'ils ne sont point ohligés d'en destiner une partie à acquitter des frais de transport ; et de cette manière les avantages qu'ils peuvent tirer de la culture sont augmentés.
Cet échange des subsistances dans l'intérieur d'un État est aussi beaucoup plus sûr; car la nourriture des hommes étant fixée par la nature, le besoin des blés est nécessairement limité. Ainsi les propriétaires français ne pourraient convertu' leurs grains superflus dans d'autres richesses par la voie de l'exportation, qu'autant qu'il y aurait disette dans les pays étrangers, et dès lors ce commerce serait incertain; au lieu que l'échange de ces denrées est constamment assuré, lorsque le même rovaume qui les a produites abonde en ouvriers, en fabricants et en artistes de toute espèce.
Il résulte de ces observations, que l'étendue et la variété de l'industrie nationale sont le premier des encouragements qu'on puisse présenter à l'agriculture. Ainsi ce ne serait pas la servir que de permettre constamment la libre exportation des grains, si cette liberté s'opposait aux progrès des arts et des manufactures, ce que nous prou verons dans les chapitres suivants^ comme dans la suite de cet ouvrage '.
.le dois néanmoins répondre auparavant à une objection commune.
Les progrès et la variété des arts et de l'industrie , que nous annonçons comme propices à l'agriculture, sont précisément ce qui la contrarie : tous ces établissements , dit-on , détournent de la culture des terres et des travaux de la campagne, en présentant aux hommes des occupations plus attrayantes.
Je ne sais pourquoi l'on veut toujours mettre en opposition les rameaux qui s'élèvent de la même tige.
' On n'a pas pu donner anx propositions qui font l'objet de ces premiers chapitres toute l'étendue qu'elles exigent, parce qu'on les a d'abord considérées séparément de l'idée de prix, idée abstraite «pii aurait rendu trop difficile dès son principe l'étude des vérités que nous clicrchons. Quand on traitera de ces prix et de leur rapport avec l'agriculture et les manufactures, on approfondira davantage les questions qu'on envi-age d'abord d'une manière générale. {Note de i .4iitiur.)
LÉCISLATiOiN' ET COMMEHCK DES (.IIAINS. 2^7
Les artistes et tous les ouvriers de luxe ou de commodités sont nourris par les subsistances superflues que l'inégalité des propriétés accumule dans les mêmes mains ; mais ces subsistances superflues n'ont pu exister que par la culture , et après que tous les hommes employés à la terre ont reçu leur entretien : ainsi, dans l'état actuel de la société, les arts ne sont pas les rivaux de l'agriculture , mais son encouragement et sa récompense.
On ajoute que, si les établissements d'industrie n'offraient pas tant d'échanges agréables à ceux qui disposent dans la société des subsistances , ou de l'argent qui les représente, une plus grande partie de ces richesses serait employée à nourrir des cultivateurs , et la fécondité des terres augmenterait. Mais pourquoi les propriétaires désireront- ils cette fécondité , si ce n'est pour leur bonheur ? Peut-on se faire une autre idée de l'esprit de propriété? Ils s'imposeront volontiers quelques privations momentanées ; mais ce sera toujours dans le dessein d'accroître leurs dépenses : plus ils auront employé de laboureurs à leur terre, plus ils recueilleront de blé , plus ils en auront de superflu , et plus ils nourriront d'hommes destinés à leur luxe et à leurs plaisirs.
Ainsi les progrès de l'agriculture ramèneront toujours à l'augmentation de l'industrie, et la variété de celle-ci servira d'encouragement aux travaux de la terre.
Qu'il survienne ensuite des écarts ou des disproportions passagères entre les récompenses que méritent les cultivateurs et celles qu'on attribue aux ouvriers d'agrément, ce sont des agitations naturelles dans un aussi vaste champ de combinaisons ; mais la force de la nécessité ne tarde pas à remettre tout à sa place : les riches, qui sont les grands législateurs des salaires, et qui ne peuvent nourrir des artisans de luxe qu'après avoir multiplié les subsistances par les secours des laboureurs, ne manqueront jamais d'établir entre ces différents travaux les proportions nécessaires à l'intérêt de la propriété.
Qu'on finisse donc de déclamer contre les arts et les manufactures , ou que ceux qui les proscrivent trouvent les moyens de faire partager les terres également , et de renouveler encore ce partage toutes les années ; sans cet expédient, impossible à réaliser, la variété des établissements d'industrie sera l'unique moyen d'exciter les possesseurs de vastes domaines à perfectionner la culture, et d'admettre la multitude au partage des fruits de la terre.
CHAP. X. LES ÉTATÎLISSEMEATS d'iNDUSTRIE SONT L'uNIQUE MOVEN
d'élever la COKSOMMATION AU IVIVEAir DE I, A PLUS GRANDE CUL- TURE.
Après l'encouragement de ragricuUure qui [iroduit les subsistances.
Îi-2.S M-CKLIl.
ce qu'il y a de plus importaut , sans doute, pour la population , c'est que ces subsistances soient consommées dans le pays qui les a produites ; mais pour y parvenir sans contrarier l'agriculture , il ne suffit pas d'en défendre l'exportation : car nous avons vu que, dans les États dénués d'industrie ou privés de denrées particulières à leur sol, cette défense ne servirait qu'à arrêter les progrès de l'agriculture.
La force souveraine peut bien empêcher les propriétaires de vendre leurs blés au dehors, mais elle ne peut pas les obliger à cuUiver leurs terres avec activité, s'ils n'ont pas l'espoir d'échanger les denrées qui leur sont inutiles contre des objets agréables. Ainsi, pour élever la population au niveau de la plus grande culture possible , il faut nécessairement que le pays soit rempli de métiers, d'arts, de manufactures, et de tous les étahhssements d'industrie qui peuvent plaire aux propriétaires des blés.
CHAP. XI. — LA LIBERTÉ COKSTAIXTE d'eXPORTER LES GRAIBS KUIT AUX M AINTI FACTURES.
Les hommes sont tellement gouvernés par l'habitude, qu'une nation industrieuse peut méconnaître longtemps ses forces , et faire un trafic continuel de ses grains contre les manufactures étrangères ; taudis qu'avec quelques efforts ou quelques privations momentanées, elle parviendrait à établir chez elle ces mêmes manufactures , et satisferait ainsi le goût de ses propriétaires sans nuire à sa population.
C'est au souverain, c'est au ministre intelligent qui le seconde, à ranimer l'esprit national et à vaincre les funestes effets de la paresse et de l'habitude. Ce fut le mérite de Colbert, et le but qu'il se proposa dans rétablissement de plusieurs lois prohibitives , soit contre la sortie des blés, soit contre l'entrée des fabriques étrangères. Ces précautions, aujourd'hui calomniées, ne sont point (nous le verrons) des institutions sauvages, injustes, ni barbares, ce sont des lois de patrie et d'union, qui, dans un pays tel que la France, tendent au bien général, en augmentant la population sans contrarier la richesse ni le bonheur des propriétaires.
Colbert, animé de cet esprit, vit les plus grands succès couronner ses vues, et la France est aujourd'hui remplie d'établissements eu tous genres : Ips arts et les manufactures, le goût et les talents , tout ce qu'une beureuse nature, perfectionnée par le temps, est capable de produire, entourent les propriétaires de blé et leur offrent des échanges agréables. Mais ces établissements, une fois formés, ont encore besoin d'être maintenus et fécondés par des lois sages, et les plus importantes sont celles qui concernent les grains. 11 suffît d'une exportation exagérée pour répandre une incpiiélude générale, pour détruire les liommis ])ar lea souf-
LEGISLATION ET COMMERCE DES GRALNS. -l^l^J
frances et les mortalités , pour contrarier les manufactures et tous les travaux d'industrie par les secousses que cette même exportation peut occasionner dans le prix de la main-d'œuvre ; et sous cet aspect , la liberté constante d'exporter des grains serait une loi funeste au repos et à la prospérité de la France.
CHAP. XII. — EST-IL POSSIBLE d'aBUSER DE LA LIBERTE d'eXPORTER
Pourquoi cette liberté serait-elle funeste ? Pourquoi produirait-elle des exportations exagérées et contraires au bien public? La puissance • défaire une cbose n'entraîne point son exécution; enfin, ajoute-t-on, avant d'accuser la liberté, il faut examiner s'il est possible d'en abuser.
Ces doutes sont raisonnables , mais il est aisé de les éclaircir.
Cbacun envisagerait certainement comme une exportation contraire au bien public , celle qui priverait les habitants de la France d'une partie du blé nécessaire à leur subsistance, ou celle encore qui ferait sortir du royaume cette somme de superflu qui empêche les propriétaires des grains de dicter une loi impérieuse à ceux qui ont besoin de ce blé pour vivre : superflu précieux, qui établit entre les contractants une sorte d'égalité si nécessaire dans le commerce d'une denrée essentielle à la vie.
Voyons maintenant si la liberté peut entraîner des exportations de ce genre.
Qu'est-ce d'abord que cette liberté en matière de commerce?
C'est la permission absolue , laissée à chaque membre de la société , de faire avec son argent , ses marchandises et son industrie , tout ce qui lui convient le mieux, sans désobéir aux lois.
Ainsi, dans le système de la "liberté absolue, on ne pourrait être à l'abri d'une exportation nuisible au bien général, qu'autant qu'elle serait contraire à rintérèt de l'acheteur et du vendeur des grains.
Considérons maintenant si les convenances particulières de l'un ou l'autre de ces contractants ont quelque rapport avec l'intérêt public, et peuvent être choisies pour sa sauvegarde.
Les vendeurs de blés sont les propriétaires, leurs fermiers, les marchands enfin qui se substituent momentanément à leur place ; tous ces vendeurs ne font certainement aucune distinction de personnes, lorsqu'ils veulent débiter leurs denrées; le prix seul les détermine. Ainsi, le fermier ouvrira SCS granges ail commissionnaire français qui achète pour les pays étrangers, comme au marchand qui veut distribuer ces grains dans l'intérieur du royaume; la chose publique n'entre point dans les calculs de l'intérêt particulier, et c'est aux lois seules à lui apprendre les sacrifices qu'il doit faire.
i'M) MXkEIt.
Examinons maintenant si l'intérêt des acheteure étrangers préviendrait davantage les abus de la liberté.
On n'achètera point en France, pourra-t on dire, loreque les blés y seront chers, et ils le deviendront dès que le nombre des acheteurs augmentera ; ainsi l'intérêt des étrangers même mettra des bornes convenables à la liberté d'exporter. Cette seule assertion ne suffit-elle pas déjà pour inspirer de l'inquiétude? car si les inconvénients de cette liberté n'étaient prévenus que par la convenance des autres nations, lorsque leur politique les porterait à faire ce que leur intérêt pécuniaire ne leur conseillerait pas, le repos de la France serait entre leurs mains.
D'ailleurs ce n'est pas tout. Il est aisé de voir que le seul intérêt marchand des acheteurs étrangers peut entraîner des exportations dangereuses; car il n'est plus question de valeur, quand il y a disette: il faut vivre à tout prix, et chacun prend sa part de ce qui s'offre à vendre. Si cependant les pays étrangers étaient séparés de la France par des déserts de cinquante lieues, il faudrait, pour les traverser, dépenser dix ou douze francs par setier ; et à cette condition, Userait difficile qu'on pût jamais empiéter sur le nécessaire de la France. Mais toutes ces provinces frontières, et celles qui côtoient l'Océan ou la Méditerranée sont plus près des pays étrangers que des autres provinces de l'intérieur ; celles même qui touchent aux provinces maritimes et qui ont une rivière navigable peuvent faire passer leurs grains avec plus d'économie dans un port étranger que dans le centre du royaume ' .
Il n'est donc pas douteux que l'intérêt des acheteurs peut souvent les engager à des exportations contraires au bien de la France.
On observera peut-être que si les autres nations s'emparent de nos blés, nous en userons de même avec elles, et que, par cette réciprocité, la liberté ne sera point nuisible. 3Iais rétablissement en France de la plus libre exportation ne déterminera point les autres puissances à la permettre, ou du moins elles continueront à changer, ou à modifier leurs lois à cet égard selon leurs besoins : ainsi, tandis qu'elles ne laisseraient à
' Dans sa Lettre d'un Laboureur de Picardie*, laquelle est une réfutation assez bien faite quoiqu'incoinplète du livre de Necker, Coudorret accuse l'auteur de lu Législation et du commerce des blés, d'avoir copié Galiani : « J'étais, ilit le laboureur, au désespoir de ne pas entendre votre livre tout entier : je priai mon curé, qui est un très-bon homme et qui a une jolie bibliothèque, de me le traduire en lan^^age ordinaire. Au bout de dcUx jours il est venu avec un livre à la main : « Tenez, me dit-il, voihi une traduction du livre de M. N., très-lidèlc, très-claire et faite d'avance. » J'ai ouvert ce volume, il a pour titre ; Dialogues sur le commerce des blés entre M. de Roquemaure et le cheialier Zannbi, 1770.» Il faut avouer que Coiidorcet n'avait pas tout à fait tort ; Necker a fait, sans le moindre scrupule, de très-larges emprunts au spirituel et sophistique auteur des Dialogues. Ce qu'il dit, par exemple, des proviiïces frontières, d'où le blé s'écoule plus facilement à l'étranger qu'il ne remonte dans l'intérieur, n'cst-il pas à peu près textuellenient emprunte à Galiani ? G. de M.
* Voir 1« prernirr volume (Ic< iMci.A>i;ls. Oliavres économiques de Condcucet, p. iQf«.
LÉGISLATION ET COMMEKCE 1>ES GHAhNS. 231
la France que le droit à leur superflu, ce même royaume leur donnerait les moyens d'obtenir une partie de son nécessaire.
Quand il serait possible enfin que tous les souverains de l'Europe consentissent, d'un commun accord, à la libre exportation des blés, ce serait un traité de commerce téméraire, et auquel on ne pourrait pas se fier ; car, dans les temps de cherté, les gouvernements modérés ne pourraient jamais le faire exécuter, et les souverains les plus despotes ne •î)ourraieut souvent y parvenir qu'en faisant la guerre à leur peuple ' .
Enfin cette réciprocité n'existe pas ; presque tous les pays de l'Europe défendent l'exportation ou la modifient.
On ne sort des blés d'Italie que sur des permissions qu'on suspend ou qu'on renouvelle à chaque récolte ; en Suisse, en Savoie, la prohibition absolue existe depuis plusieurs années ; la plupart des États d'Allemagne qui nous avoisinent suivent le même exemple ; dans la Flandre Autrichienne , l'exportation n'est permise que par intervalles ; en Angleterre, elle est interdite à un certain prix ; au Levant , on la permet ou on la défend selon les circonstances; en Barbarie, on limite les quantités; en Espagne et en Portugal , on a des besoins continuels ; en Sicile même , pays purement agricole, on ne laisse sortir des grains qu'après s'être assuré qu'il en reste dans le pays une provision suffisante.
Au milieu de toutes ces lois prohibitives , si la France , qui est le pays le plus peuplé de l'Europe, se laissait aller aux principes de la liberté absolue , toutes les nations en seraient étonnées , et ce royaume ne tarderait pas à ressentir des troubles et des malheurs qui le forceraient à changer de système.
CHAP. XIII. — IMPORTANCE DES IKCOVÉlSIEiNTS ATTACHES A LA LIBRE EXPORT ATIO?i DES GRAIIV'S.
On peut convenir qu'il est possible d'abuser de la libre exportation des grains , mais soutenir en même temps que ces abus sont d'une si
' Les faits ont montré déjà combien les prévisions de lVI.;iN'ecker à ret égard étaient fausses. En 1846, année de pénurie jjénérale dans l'occident de rEiiropt, rAngleferre a autorisé à la fois la libre importation et la libre exportation des blés. Cette expérience de la liberté absolue a pleineuient réussi : pendant toute la durée de la crise des subsistances, l'Angleterre a été mieux approvisionnée que les autres pays, où l'exportation avait été interdite. Cbose extraordinaire! on a vu les prix des céréales sur les marchés anglais descendre au-dessous des prix des marchés du continent. A quoi cela tenait-il ? Tout siinplement à ce que les blés étrangers se rendaient de préférence en Angleterre, assurés qu'ils étaient de pouvoir en sortir librement, si les marchés étrangers leur présentaient plus d'avantage. Lorsqu'il y a, au contraire, défense d'exportation, le marché intérieur devient une sorte d'impasse, où les marchands étrangers n'envoient leurs grains qu'avec la certitude de les vendre immédiatement, et à un prix plus élevé «juailleurs. La défense d'exportation n'est, en définitive, qu'un obstacle apporté à liniportation. Voilà ce que tous les gouvernements finiront sans doute par comprendre, et alors les lois restrictives de l'exportation tomberont d'elles-mêmes. C. de M.
petite importance qu'il ne vaut pas la peine d'enfreindre la liberté pour les prévenir.
On cite même des faits pour appuyer cette proposition , et Ton dit que pendant les trois années qui ont suivi la loi de liberté donnée en 1 764 , il n'est sorti de France que douze à quinze cent mille setiers de plus qu'il n'y en est entré : c'est quatre à cinq cent mille setiers par an , à peine la centième partie de la consommation annuelle ; quel grand danger peut-on apercevoir dans une telle exportation? C'est tout au ])Ius» la nourriture de deux cent cinquante mille hommes ; il vaudrait mieux avoir ce nombre d'habitants de moins que de gêner la liberté ' .
Il est difficile sans doute , vu la variété des récoltes, que la somme des subsistances soit toujours égale à celle de la consommation : il faut donc que cette inégalité soit balancée par l'exportation ou par l'importation.
Le ])ays qui exporterait chaque année cinq cent mille setiers de grains aurait , toutes choses d'ailleurs égales , cinq cent mille habitants de moins que celui qui importerait cette même quantité de grains ; ce n'est pas un avantage indifférent , mais il s'en faut bien que la question se réduise à un calcul de cette espèce.
Plus on insiste sur la modicité de l'exportation occasionnée parl'édit de 1764 , plus on fait connaître les inconvénients majeurs de la liberté , puisqu'on montre que la sortie d'une très-petite quantité de grains suffit ])Our occasionner une révolution prodigieuse dans les prix ^.
' Il faut en France environ deux setiers de grains par personne, chaque année, plus ponr les unes et moins pour les autres.
Eh comptant 24 millions d'âmes en France, la consommation annuelle serait d'environ 'i8 millions de setiers. j
Dans plusieurs livres sur les matières économiques, on calcule la subsistance générale du royaume sur le pied de trois setiers par personue, mais c'est une erreur certainement.
On convient i;éncralement, d'après plusieurs observations, qu'il faut cbaque jour une livre un quart à une livre et demie de pain par tète; comptons une livre et demie, c'ost la r.-^tion du soldat : les hommes de travail en mangent quelquefois davantage, mais un grand nombre de personnes en consomment beaucoup moins; les enfants en bas .îge et les malades n'en font aucun usage.
Voyons maintenant combien il faut de blé par an pour faire une livre et demie de pain par jour.
Une livre et demie de pain, multipliée par trois cent soixante-cinq jours, fait cinq <;ent quar.uite-sept livres de pain par an.
Or deux setiers de blé, dont on ne retranche point le son, comme on le pratique à I egard du pain de munition, produisent, selon l'expérience des munîtionnaires des vivres, six cent ((uarante-huit livr(;s de pain.
Deux setiers <le blé, sur lesquels on prélève un (|uart en son, font ordinairement quatre cent soixante livres de pain, et peuvent en produire davantage, vu l'exemple ci-dessus.
Supposons MU milieu entre ces deux manières pour nous conformer à la variété du sort des habitants de la Fiance ; aloi s deux setiers de ble produiraient cin<| cent cinquante-quatre livres de pain. Ainsi plus d'une livre et demie de pain par jour.
{^'o^c de l'Auteur.) " Ils montèrent de piè^dc leiit jiour ( ent daii.». jilusicurs provinces à la suite de ces exportations, ' .\ot( fie rjiilrur.)
i.i":(;iSLAri(>i\ kt cuMiMEHCE des grains. 233
L'expérience démoDtre h cet égard ce que la réflexion indique , et je vais montrer par quelles raisons , dans le commerce des grains , une si petite cause produit un si grand effet.
Il est très-important de prouver qu'on ne peut jamais se faire une idée précise de l'étendue du mal qui résultera dune exportation , quoique modérée , lorsqu'on n'apporte pas les plus grandes précautions pour la diriger.
Si tous les habitants d'un royaume achetaient , au commencement de la récolte nouvelle , les deux setiers de blé qui sont nécessaires à leur subsistance pendant une année, l'on reconnaîtrait avec certitude la quantité dont on aurait besoin, l'on y pourvoirait par des achats dans les pays étrangers ; et si leurs lois prohibitives s'y opposaient , tout habitant qui n'aurait pu obtenir ses deux setiers s'expatrierait pour chercher sa nourriture ailleurs.
Évaluons ce vide à 400,000 setiers pour avoir un objet de comparaison ; voilà 200,000 habitants, qui, dans cette hypothèse , sont obligés de sortir de leur pays ; ce serait un mal , sans doute , mais sa mesure serait connue.
Supposons maintenant que ces mêmes habitants , au lieu de se pourvoir en entier de leur subsistance au commencement de l'année, achètent leur pain ou chaque semaine , ou chaque jour ; non-seulement le vide sera connu beaucoup plus tard , mais le danger de ce vide s'accroîtra d'une manière terrible.
En effet , chez la nation où l'on a partagé la masse totale des subsistances au commencement de l'année , le vide de 400,000 setiers n'a pu représenter que la nourriture de 200,000 hommes ; mais dans un pays où le partage se ferait tous les trente jours, le vide de 400,000 setiers ne s'apercevrait qu'au commencement du dernier mois; et alors, ces 400,000 setiers seraient la nourriture nécessaire à 2,400,000 hommes jusqu'à la fin de l'année.
Si les provisions ne se faisaient que chaque semaine , au commencement de la dernière, ce même vide de 400,000 setiers priverait 10,400,000 âmes de leur subsistance.
Et pour pousser l'hypothèse à l'extrême , une nation composée de 24,000,000 d'hommes pourrait mourir de faim avec un vide de 400,000 setiers , si elle faisait sa provision tous les trois jours , parce que les trois derniers de l'année il n'y aurait plus de blé, vu que 400,000 setiers composent la nourriture de 24,000,000 d'hommes pendant cet intervalle ^
' M. Necker voulait le pr/in à bon marché. Rien de mieux sans doute. Malheureusement M. Neeker se trompait sur le moyen; il croyait que le bon marché peut s'obtenir par la I estriclion tandis que la liberté seule peut le donner. Aussi son livre n"cst-il (|u"iin lonii fnehainement d'erreurs et de sophismes. I.e voici, par (wemplc, qui prétend qu'un dch-
23i .NEChLU.
C'en est assez pour faire apercevoir qu'il ne suliit pas qu'une exportation soit modérée pour qu'elle soit indifférente et à l'abri de grands inconvénients; et l'on obser^era facilement 'que plus une nation est nombreuse , ou plus elle est composée d'une grande quantité de gens de travail , qui , par indigence ou par babitude , ne font que de très-petites provisions de pain ou de blé , plus les dangers de l'exportation augmentent ; non-seulement parce que le vide est aperçu plus tard , mais encore parce qu'à mesure que l'année s'écoule, la même quantité de blé représente la nourriture d'un plus grand nombre de personnes.
Je sais bien qu'un vide réel n'existe presque jamais , quoiqu'on ait vu quelquefois les épis arrachés avant leur maturité ; mais il faut observer que le superflu qui reste communément dans un pays , à l'époque d'une récolte nouvelle , est un superflu de nécessité absolue et qu'on ne peut entamer sensiblement sans éprouver les plus grands malheurs.
S'il n'y avait dans un pays qu'une quantité de blé égale aux besoins, une grande partie des habitants serait exposée à périr, parce que cette égalité générale entre toutes les subsistances et tous les besoins d'un royaume n'existerait jamais dans tous les lieux , dans tous les moments; et lors même que la circulation de cette denrée serait aussi rapide que parfaitement dirigée , il suffirait qu'un homme eût plus que sa part pour qu'un autre fût dans la disette.
Enfin, et c'est ici la considération la plus importante, il n'y a nulle égalité entre le désir de réaliser du blé contre l'argent, et le besoin d'échanger son argent contre du blé.
Ainsi, s'il n'existait pas dans les mains des propriétaires de grains une assez forte quantité de superflu, la partie du peuple qui vit de son travail serait dans un état continuel d'oppression et de détresse ; cet heureux superflu excite les jjropriétaires à vendre, par la crainte d'être devancés, tempère leur puissance et affaiblit leur empire naturel sur les acheteurs ; c'est le fondement enfin de l'égalité qui règne entre des contractants si inégaux par leurs besoins, et qui se présentent au marché, les uns pour vivre aujourd'hui, les autres souvent pour entretenir leur luxe ou leurs commodités.
L'importance infinie de ce superflu est une idée sur laquelle on ne saurait trop s'arrêter; c'est par elle qu'on découvre les principaux in-
cit de 400,000 setiers pourrait occasionner la mort dune nation de 2i millions d'individus. Il ne fait pas attention que si un pareil déficit existait sans qu'il y eût aucun moyen de le combler, le prix monterait bien avant que tout le blé ne fût consommé, et que cette liaussc naturelle aurait pour résultat iné\itable de diminuer dans une certaine u>esure ]a consommation du blé et de repartir ainsi le déficit sur une période assez longue pour écarter tout danger. La nation souffrirait sans doute, elle serait oblii^ée de subir, pendant cette période de pénurie, une sorte de jeûne; mais du jeûne à l.i mort par inanition il y a loin. L'erreui de M. Necker vient d'une incomplète observation des faits. Conmie la plupart des liommes chez (jui limaj^nnation domine, il remplaçait volontieis des observations i)ar(les liypotliè^LS. C. de m.
LEGISLATION ET COMMEllCE DES GRALNS. 235
couvéïiieiits de la liberté illimitée du commerce des grains et la nécessité d'y mettre des bornes.
Qu'on me permette donc de développer encore cette proposition par un exemple sensible.
Qu'on se représente cent mille hommes dans un espace fermé ; cent mille pains sont nécessaires à leur subsistance journalière, et quelques marchands viennent chaque jour les apporter.
Tant que cette fourniture est faite exactement, le prix convenu ne change point; mais qu'une ou deux fois l'on s'aperçoive qu'il manque seulement un ou deux pains, vide qui prive deux personnes de leur subsistance, la crainte d'être l'un de ces malheureux excite une telle ardeur d'acheter, que les marchands parviennent à doubler ou tripler le prix ordinaire ^
Bien plus, si les cent mille hommes n'ont aucun moyen facile pour compter ces cent mille pains lorsqu'on les apporte , troublés par leur inquiétude, ils en jugeront mal ; souvent leur imagination ne leur en ^ montrera que quatre-vingt-dix-neuf mille, tandis qu'il y en aura cent. Les vendeurs, à leur tour, tâcheront d'entretenir cette crainte par la manière adroite avec laquelle ils entasseront ces pains pour en diminuer l'apparence, et ils réussiront ainsi à vendre beaucoup plus chèrement; eniin le prix ne reviendra à un taux raisonnable que lorsque les marchands auront vu plusieurs fois qu'il leur reste beaucoup de pains , et que leur empressement à vendi^e aura redonné aux acheteurs la tranquillité qu'ils avaient perdue.
Voilà l'idée succincte du commerce des grains. Ce que je viens de développer en citant des circonstances précises s'exécute seulement d'une ]nanière confuse dans une grande société ; mais on aperçoit également par cet exemple comment lexportation d'une très-petite quantité de blé (égale , si l'on veut, à la centième partie de la consommation totale) suffira très-souvent pour doubler le prix des grains sans qu'il y ait un vide réel. On en trouve le motif dans l'importance infinie de ce superflu dont nous venons de parler, et dans les idées nécessairement vagues et incertaines que les habitants d'un pays vaste et peuplé doivent s'en faire.
Ces diverses observations font connaître poui'quoi le prix des grains est exposé à des variations dont celui des autres denrées n'est pas susceptible.
Toutes les fois que le risque de manquer pendant quelque temps d'une marchandise n'imprime aucune terreur , les négociants ne pourraient
* M. Necker suppose ici que le nombre des marchands de pain ne peut être augmente; mais il n'en est pas ainsi dans la réalité. Si le nombre des pains n'est pas sufQsant et que, par ce fait, le prix s'augmente, de nouveaux vendeurs se présentent, alléchés par lappàt du gaiu, et le niveau de l'offre et de la demande ne turJe pas à se rétablir.
G. de M.
:>3(1 NECRliK.
tirer qu'une faible part des manœuvres qu'ils emploieraient pour enlever cette marchandise, ou la rendre rare momentanément. Aussi remarque-t-on que le monopole sur les marchandises peu nécessaires doit être complet, c'est-à-dire, qu'il faut les enlever presque toutes pour dicter la loi; mais en fait de denrées de nécessité, telles que le blé, il suffit que le monopole soit partiel pour faire impression, parce que l'inquiétude des consommateurs fortifie la puissance des marchands ; la petite crainte de manquer du nécessaire agit plus sur les esprits que la probabilité la plus grande d'être privé d'une chose simplement agréable.
C'est faute d'envisager cette question sous ce point de vue , qu'on tombe dans de grandes erreurs; on lit dans les ouvrages sur cette matière, que, pour augmenter le prix du blé d'un cinquième ou d'un dixième , il faudrait s'emparer du cinquième ou du dixième de la masse de la denrée ' .
En attribuant un si petit effet à une si grande cause, on a raison de ne craindre ni les exportations, ni les accaparements qui en sont quelquefois le simulacre ; mais la méprise est manifeste. Ce n'est point dans cette proportion, ni sous ce rapport, que le prix des grains monte ; l'enlèvement du cinquième ou du dixième de la masse des grains, et de beaucoup moins, pourrait, dans certaines circonstances, porter le prix à des excès inouïs ; et quand on veut s'en faire une idée, ce n'est point avec la masse des blés existant qu'il faut comparer les quantités enlevées, mais avec la somme de superflu nécessaire pour tempérer la puissance des vendeurs et les alarmes des consommateurs.
Je dois répondre maintenant à une objection plus générale.
La libre exportation des grains peut exposer à des renchérissements d'où résulteront des souffrances et des mortalités; mais ces mêmes renchérissements donneront un nouveau zèle pour la culture , on en verra naître de plus grands moyens, et les pertes momentanées que la population aura pu faire seront avec le temps amplement réparées.
Quel argument nous propose-t-on ?
D'abord est-il quelque parité, soit en morale, soit en sentiment, entre mille citoyens qui périssent et raille cent dont la génération se prépare ? C'est l'homme qui connaît le bonheur et qui souffre ; c'est l'homme qui tient à la vie et qui est contraint d'y renoncer ; c'est lui qui est mon semblable ; c'est avec lui que j'ai fait alliance ; c'est pour lui que les lois sont faites ; elles n'obligent point les hommes à se multiplier sur la
' Voici coiimienl s'exprime laiitenr des Observations sur le Commerce des groins : « Or, en temps de liberté, toutes causes secondes de terreur et d'alarmes supprimées, » pour auiïmenter la livre de blé d'un dixième, il faut retirer de la masse un dixième de "la denrée: pour ratij,'mentor de deux liards ou d'un cintiuième, il faut s'emparer du eimiiiième de cette masse • ^\ofc de l'.luteur.)
LÉlilSLATJON I:T CU.MMKI'.CF. UKS (iKAINS. 237
terre, mais elles iulligout la mort à celui qui la donne ; et je ne puis rien entendre à cette froide compassion de l'esprit pour les races futures, qui doit fermer nos cœurs aux cris de dix mille malheureux qui nous entourent.
Et pour dire encore un mot de ce calcul singulier, lors même qu'il ne serait permis de le discuter qu'avec la précision des sciences exactes , lors même que les hommes présents et futurs ne seraient que des X en algèbre , la proposition qu'on avance serait encore fausse ; car ce n'est pas seulement les mille hommes qui périssent par la cherté du blé qu'il faut comparer avec un accroissement futur de population , il faut ajouter à la perte de ces mille hommes le malheur de dix millions d'autres qui n'échappent à la mort que par la souffrance, la douleur d'un pareil nombre soumis comme spectateurs aux angoisses de la compassion , ou qui vivent dans l'inquiétude au milieu d'une société agitée par la disette ou par la cherté.
Il n'y a donc aucune proportion entre le mal actuel d'un renchérissement considérable et le bien futur qui peut en résulter pour l'agriculture ; mais cet encouragement même est une illusion , ou du moins une ressource dangereuse et mal choisie. Il est temps d'approfondir cette j)roposition, et d'examiner l'influence de la libre exportation des grains sur les prix, et l'effet des prix sur l'agriculture et les manufactures.