CHAP. XIX. — RAPPORT DU PRIX DES BLES AVEC LES BIENS ÉTRAN- GERS
Nous avons vu la somme des impôts , les fruits du travail et de l'industrie, se proportionner dans un espace de temj)s au prix des denrées de nécessité ; nous avons montré qu'il existait aussi des proportions constantes entre le prix des blés et la plus grande partie des autres productions de la terre.
Examinons maintenant quel est le rapport du prix des grains avec celui des marchandises étrangères qu'on introduit dans un royaume.
Il n'est pas douteux d'abord que, pour tous les pays peu favorisés pax la nature, le haut prix constant du blé est un avantage, puisqu'ils n'ont ni des productions particulières, ni des arts ou des manufactures, et qu'ils sont contraints de payer les biens étrangers avec leurs deurées de nécessité.
Les blés sont la seule monnaie politique de pareilles nations, et plus la valeur en sera portée haut, plus elles recevront d'autres richesses en échange ; mais un tel pays serait alors dans le cas de ceux ciui, contrariés
LÉGISLATION ET COMMEKCE DES GKALNS. -^jI
par la nature, ou dans une sorte crcnfauce et de barl)arie, doivent permettre constamment la sortie des grains, ainsi que nous l'avons expliqué en traitant au commencement de cet ouvrage des principes généraux de l'exportation.
Ici cependant l'on peut observer que, si deux États ont un intérêt fort différent à la cherté des grains, celui des propriétaires est partout le même : ils peuvent être indifférents à la valeur de leui's blessons les divers rapports que nous avons parcourus; mais le haut prix constant de cette denrée les intéresse pour la partie de leur revenu qu'ils emploient à acheter des marchandises étrangères, vu que le cours des blés dans un pays ne peut avoir aucune influence sur celui des biens achetés dans un autre royaume.
Je cherche la vérité, et je ne suis pas le défenseur d'une opinion : ainsi je conviendrai d'abord que c'est, en effet, pour ce genre d'échanges que les propriétaires ont le plus d'intérêt à la cherté constante de cette denrée.
Ce n'est pas cependant que le prix des grains dans un pays n'influe un peu sur celui des marchandises étrangères qu'on y débite; car un prix de vente se forme non-seulement eu raison du prix d'achat, mais aussi en raison des moyens plus ou moins avantageux qu'on trouve pour s'acquitter ; et ces moyens tiennent en partie à la modération du prix des blés et de la main-d'œuvre, puisque cette modération, en multipliant et variant l'industrie, accroît le nombre des objets d'échange et les ressources du commerce. D'ailleurs, comme toutes les marchandises sont renchéries par les profits des agents nationaux qui transportent, achètent et revendent , la ^ aleur modique des denrées qu'ils consomment, et du travail dont ils jouissent, tempère ces mêmes prolits ; et cette circonstance influe encore sur la valeur des biens étrangers qu'on introduit dans un pays.
Au reste, c'est pour suivre notre sujet dans toutes ses branches que nous sommes entrés dans cette dernière discussion. Quimporterait, en effet, qu'il y eût un rapport sous lequel la cherté constante des grains fût avantageuse aux pro])riétaires de cette denrée ? La société ne peut être intéressée à leur procurer le plus grand bénéfice possible, qu'autant que les progrès de l'agriculture dépendraient de cette condition. C'est ce que nous allons examiner dans le chapitre suivant.
CHAP. XX. DISTINCTION ENTRE l'eSTÉRÈT DES PROPRIETAIRES DE
RLÉS, ET LES ENCOLRAGEMEÎSTS HÉCESSAIRES A l'aGRICLLTURE
Les progrès de l'agriculture ne sont pas attachés strictement à la plus grande étendue du profit des propriétaires de terres ; le gain les
ûiyi NECKEH.
excite sans doute a culliver; mais là où dix degrés de force sutliseiit, un demi degré de plus n'est pas nécessaire : le sol, qui rend six fois la semence, est mis en valeur comme celui qui ne la multiplie que dans une proportion de cinq et trois quarts j et toutes les terres du royaume seraient cultivées lors même que, dans un arrangement dicté par le bien général, il se trouverait une chance qui ne s'accorderait pas avec la plus grande étendue possible du profit des propriétaires de blé.
D'ailleurs, je Nais faire remarquer que ce profit repose sur des bases hypothétiques et nécessairement variables.
Le bénéfice du propriétaire est toujours le résultat d'une comparaison faite entre le capital de la terre qu'il possède et le revenu qu il en tire.
Supposons qu'il ait reçu de ses pères, ou quil achète pour quatrevingt mille francs une terre qui ( tant que les grains sont à vingt livres le setier ) lui rend, au denier quarante, deux mille livres de rente; il ne manque pas de solliciter toutes les lois qui peuvent élever le prix de sa denrée; il fait valoir, pour réussir, l'importance infinie de l'agriculture ; enfin ses vœux sont satisfaits, le prix monte à trente livres, et sa terre alors lui rend le denier trente.
Le revenu de cette possession ainsi augmenté de deux mille à trois mille livres, si le denier quarante est le taux général établi pour le prix des biens-fonds , quand ce même domaine passera dans les mains d'un autre propriétaire par une vente ou par un partage de famille, il le recevra sur le pied de cent vingt mille livres au lieu de quatre-vingts qu'avait payées son prédécesseur.
Alors ce nouveau propriétaire ne tirera plus de sa terre que le denier quarante, quoique le prix du blé soit à trente livres ; et il aura les mêmes raisons que son devancier pour demander, au nom de lagriculture, que le prix monte à quarante-cinq livres, afin d'avoir à son tour le denier trente au lieu du denier quarante; et c'est ainsi que, de degrés en degrés, il n'y aurait aucun terme à la hausse des grains, si le souhait des propriétaires les plus raisonnables était exaucé.
En général, il n'est que trop fréquent de voir confondre l'intérêt des pro])riétaires avec celui de ragricultui'e , l'intérêt des fabricants avec celui des fabriques , l'intérêt des négociants avec celui du commerce, et cependant ce sont autant d'objets qu'il est nécessaire de distinguer.
Un gouvernement, uniquement guidé par le vœu de ces différentes classes de la société, ne j)ourrait jamais en favoriser une sans restriction qu'aux dépens de l'harmonie générale; au lieu que les degrés d'encouragements qui sont dus à l'agriculture, au commerce et a l'industrie , ne peuvent jamais être connus qu'en étudiant cette harmonie salutaire, le but de toutes les pensées du véritable homme d'Ktat.
LÉr.lSr.ATION Kl COMMERCi: Ur.S GRAINS. -2;i;i
CÏÏAP.XXl. LES RENCHÉRISSEMENTS MOMEINTAÎNÉS DU PRIX DES RLÉS
SOJNT TRÈS-iSUISlBLES AUX MAINUFACTURES.
iVoiis nous arrêterons peu sur le préjudice que portent aux manufactures les renchérissements sensibles dans le prix des grains , effet inévitable de la libre exportation , puisque nous avons déjà eu occasion de faire connaître que les hommes de travail en étaient nécessai rement victimes. Ces renchérissements tiennent les ouvriers dans un état d'inquiétude et de mécontentement qui nuit à leur activité; souvent même, découragés par la réduction de leurs profits, et n'ayant pour tout bien que leur industrie, sorte de richesse mobile et sans bagage, ils se transportent ailleurs, et l'on a vu plus d'une fois la cherté des grains renverser une fabrique, ou suspendre du moins son activité pendant longtemps.
CHAP. XXII. ■ — LE HAUT PRIX CONSTANT DES GRAINS CONTRARIE LES MANUFACTURES DESTINEES A l'uSAGE DE LA NATION.
Si le prix constant des blés intéresse peu les propriétaires de terres, il semble que ce même prix doit être pareillement indifférent aux ou> vriers d'industrie, puisque celui de leur journée s'y proportionne ; cependant cette proposition n'est juste qu'à certains égards : tâchons de faire connaître la distinction qu'elle exige.
Le prix constant des denrées est indifférent à la classe d'ouvriers qui n'a point à craindre la concurrence étrangère : tels sont les hommes attachés à la terre, les domestiques de toute espèce, les maçons, les char- ])entiers, et toutes les personnes enfin dont l'industrie ne consiste pas en ouvrages transportables, mais en services qui exigent leur présence.
On peut ajouter encore à cette énumération les fabricants d'ouvrages transportables, mais dun trop petit prix ou d'un trop gros volume pour que les étrangers, assujettis à payer des frais de transport, puissent devenir les concurrents des ouvriers nationaux.
Toute cette classe d'hommes industrieux est sûre que, dans un espace de temps donné, le prix de ses travaux sera proportionné au prix des subsistances : ainsi le prix constant des grains est aussi indifférent pour elle que pour la classe des propriétaires.
Mais tous les ouvriers en galons, en broderies, en dentelles, en montres, en bijoux de toute espèce, etc., peuvent craindre la concurrence étrangère, parce que les frais de transport ne forment pas un objet considérable sur une marchandise précieuse, ni même sur une marchandise commune, quand elle est de petit volume.
2S4 NKCKER.
D'ailleurs ces frais de transport, ajoutés au prix de plusieurs ouvrages étrangers, ne feraient pas revenir ces ouvrages plus chers que d'autres de même genre fabriqués eu France, dès que ceux-ci seraient composés d'une matière première produite dans un autre pays , puisque la dépense de son extraction ferait partie du prix auquel les manufacturiers français pourraient vendre : tels sont cependant les draps fabriqués avec les laines d'Espagne, les étoffes de Lyon faites avec des soies de Valence ou de Piémont, les étoffes mêlées de coton du Levant, tous les bijoux enfin composés de diamants ou de métaux tirés du Brésil ou du ^Mexi-
que.
Il résulte de ces différentes circonstances que beaucoup de fabricants nationaux ont un grand intérêt à la modération du prix des subsistances, afin que celui de leurs ouvrages soit pareillement modéré , et que les propriétaires des richesses ne trouvent pas leur avantage à donner la préférence aux travaux des autres royaumes ; et cet intérêt des manufacturiers devient un intérêt social , puisque toutes les fois qu'on achète au dehors des ouvrages d'industrie , on favorise la population et la richesse étrangères aux dépens de la prospérité nationale.
Si les autres États de l'Europe fournissaient à la France tous les objets dont nous venons de parler, elle aurait de très-grandes sommes d'argent de moins et une population infiniment moins considérable.
OB.lECTIONS.
On dira peut-être que tous les manufacturiers, quelque nombreux qu'ils soient, font une petite portion de la population, puisque la multitude est composée de ces hommes qui font des ouvrages grossiers et qui n'ont point à craindre la concurrence étrangère , ainsi que jeu ai fait l'observation moi-même.
Cela est vrai : mais quand on perd des manufacturiers, ce n'est pas d'eux seulement qu'on est privé , c'est encore de tous les artisans qui travaillent pour leur service, qui font leurs liabits, leurs souliers, leurs chapeaux, etc. ; car la distribution des subsistances se fait du premier propriétaire aux derniers consommateurs par une gradation successive. Un propriétaire paie pour une tapisserie des Gobelins une somme d'argent représentant la subsistance annuelle en blés de cinq cents personnes ; le chef de la manufacture en donne une partie aux ouviiers qui font les dessins, une partie à ceux qui ourdissent la tapisserie , et il distribue son propre bénéfice à d'autres hommes industrieux qui obéissent à ses volontés ou travaillent pour sa commodité : ces hommes re(;oivenl de lui, non-seulement leur nourriture , mais encore celle des divers artisans qu'ils sont obligés d'employer, et c'est ainsi que se fait la répartition des subsistances ou de l'.irizent (jui les représente.
Ce n'est donc pas dans les ateliers d'un chef de manufactures qu'on aperçoit tous les ouvriers qui lui doivent leur subsistance.
Enfin, sauf les aumônes, nul homme sans propriété n'est nourri qu'à la charge d'un travail agréable à quelqu'un : ainsi il y a un étroit rapport entre la multiplication des travaux et l'entretien ou l'accroissement de la population .
seco:nde objection.
Lois prohibitives.
Je dois encore répondre à une objection.
Quel que soit le prix de la main-d'œuvre en France, il semble qu'on ne doit pas craindre la concurrence étrangère, puisqu'elle est arrêtée parles lois prohibitives établies à l'entrée du royaume.
Cette remarque n'est vraie quejusques à un certain degré, parce que ces lois prohibitives ne sont pas un obstacle complet : on l'évalue de 5, 6 à tO p. 0/0, selon la vigilance des hommes préposés par la ferme et selon la nature des lieux : ainsi les institutions qui entretiennent à un taux modéré le prix de la main-d'œuvre, et qui accroissent et diversifient l'industrie nationale, sont la meilleure et la moins dispendieuse de toutes les sauvegardes contre la concurrence étrangère.
Au reste, il n'est pas indifférent de remarquer ici que les obstacles mis à la libre exportation des grains et les lois prohibitives à l'entrée du royaume dérivent d'un même principe; ces précautions ont également pour terme l'encouragement du travail national et l'entretien de la population. Si l'on adoptait en France le système de la liberté illimitée du commerce des grains, les obstacles mis à l'introduction de plusieurs marchandises étrangères deviendraient doublement utiles ; mais les personnes qui se déclarent en faveur de la libre exportation, se prononcent avec autant de force contre les lois prohibitives à l'entrée du royaume : il en est peu dont on parle avec plus de dédain ; il en est peu dont l'intention soit plus paternelle ; elles tendent à réserver le travail aux enfants de la patrie, afin de leur assurer la subsistance qui en est le prix, et d'augmenter ainsi la population et la force publique.
Si toutes les nations consentaient à lever les barrières de commerce qui subsistent'entre elles, la France y gagnerait sans doute ; le point de perfection auquel son industrie est parvenue lui promettrait pendant longtemps une grande supériorité.
Mais, dira-ton, indépendamment de cette réciprocité, il faut permettre l'entrée des manufactures étrangères, puisque, si l'on peut les acheter à meilleur marché que celles de Irance, c'est un bénéfice qu'on procure aux consommateurs, et par conséquent à l'Ktat dont ils sont membres.
2r,6 NECKER.
Ce raisonnement est illusoire. L'avantage de l'État ne peut jamais èliti l'effet du bénéfice de quelques particuliers, si ce bénéfice nuit à la richesse publique.
3Iontrons l'application de ce principe à la question présente.
Supposons que les étrangers puissent fournir mille aunes d'étoffe pour mille setiers de blé, ou pour une somme d'argent équivalente, tandis qu'il en faut distriJjuer onze cents aux ouvriers nationaux, afin d'obtenir d'eux le même travail : les consommateurs libres dans leur choix profiteront certainement de cette différence ; mais la société sera exposée à perdre les habitants que cette fabrication occupait, et que ces mille setiers fournis aux étrangers pouvaient nourrir ^
Fort bien ! va s'écrier quelqu'habile rhéteur: ainsi, d'après votre raisonnement, si les étrangers nous offraient deux mille aunes d'étoffe pour deux setiers, il faudrait encore les refuser, puisque à cet échange on perdrait un homme?
C'est la grande manière en économie politique que de pousser les vérités à l'extrême, pour les changer en erreur; il n'en est aucune qui pût supporter cette épreuve, et la raison en est simple : toutes les questions de commerce tiennent à des rapports, et ces rapports sont euxmêmes fondés sur des circonstances ordonnées par la nature et qui ne sont pas susceptibles d'un grand écart. Par exemple, l'on peut prononcer affirmativement quil est conforme à l'intérêt de l'État d'éloigner toutes les productions de l'industrie étrangère; car si l'on compare la fertilité du sol de la France à celle des autres contrées, et l'intelligenci» de ses habitants à celle des autres hommes , on aperçoit bientôt les bornes de l'économie que l'industrie étrangère la plus perfectionnée
' Cet argument est encore aujourd'hui le mortier monstre de l'arsenal du système proliibitif. Si vous achetez du coton à l'étranger, disent iesprohibitionnistes, que feront les ouvriers de vos manufactures de coton? Ne seront-ils pas rejelés de l'atelier dans la rue, et pouvez-vous affirmer que le faible bénéfice réalisé par le consommateur suffira pour compenser ce grand désastre ? Pris isolément, l'argument a une certaine force; mais, quand on envisage l'ensemble des besoins de la société, et la situation des industries qui y pourvoient, il perd toute valeur. Sur un seul article, l'économie réalisée peut n'avoir qu'une faible importance, mais sur la masse des articles que renchérit le système protecteur, <lle devient considérable. Or cette somme économisée, le consommateur ne l'enfouit pas, il la dépense soit en consommations improductives, soit en consommations reproductives, c'est-à-dire, qu'il la consacre à acheter des produits, qu'il n'avait pas les moyens d'acheter auparavant. la production de ces denrées augmente, par suite de l'accroissement de la consommation, et avec elle la demande de travail. Ainsi trouvent un «■mploi les ouvriers, auxquels la concurrence étrangère a ravi leurs occupations accoutumées. Objectera-t-on que si toutes les industries indigènes se trouvent compromises, si, par consécpient, tous les producteurs sont atteints dans leurs revenus, la consommation générale n'augmentera point ? Rien n'est plus vrai, mais ceci supposerait que toutes les industries indigènes seraient /«c//ce,î, qu'aucune de ces industries ne se trouvciait en état de soutenir la concurrence étrangère. Or, en fait, les industries factices sont l'exception, et les industries naturelles la règle. En fait donc, la liberté des échanges ne saurait ruiner la production d'aucun pays, et le danger dont parle M. Necker est purement illusoire. O. de M.
LEGISLATION ET COMMERCE DES GRAINS. ^rû
peut nous offrir ; et il deTient évident que cette économie ne saurait compenser les sacrifices de population et d'argent auxquels un tel commerce exposerait le royaume. 3[ais que , par un miracle, la nature de r homme et du sol devienne tout à coup différente dans un pays de TEurope en particulier, et qu'il puisse donner mille aunes d'étoffe pour deu\ setiers , alors nos raisonnements changeront avec le bouleversement du monde '.
On ne dira pas, sans doute, que si la liberté qu'on réclame détruisait quelques manufactures, les ouvriers de ces manufactures s'appli- (jueraient à d'autres ouvrages qu'on vendrait aux étrangers, et qu'ainsi la population et la richesse ne seraient pas contrariées ; ce raisonnement ne serait juste qu'autant qu'une réciprocité de commerce serait établie, et elle n'existe pas. Sans une telle réciprocité cependant, sans une convention qui l'assure, la France, en abolissant ses lois prohibitives , ne ferait que seconder la population et la richesse des autres nations aux dépens de ses propres ressources.
Ici, les adversaires des lois prohibitives se retrancheront peut être à soutenir que si ces lois ne paraissent pas nuisibles, elles sont du moins inutiles. La nature des choses, disent-ils, préserverait seule de l'introduction des ouvrages étrangers ; car les frais de transport auxquels ils seraient soumis rendraient ces ouvrages nécessairement plus chers que les productions de l'industrie nationale.
3ïais j'ai déjà montré, dans le commencement de ce chapitre, que les étrangers, possesseurs des matières premières , pourraient vendre les marchandises fabriquées avec ces mêmes matières, à aussi l)on marché que les Français seraient en état de le faire ; il me reste à indiquer comment ces mêmes étrangers obtiendraient souvent la préférence, si nulle loi prohibitive ne s'y opposait.
' Les mousselines sont la seule manufacture dont rintroducîioii soJl permise dans tous Us Etats de l'Europe indistinctement. Plusieurs motifs ont pu dé.'crunncr les souverains à cv.tte exception.
Le bas prix extraordinaire de la main-d'œuvre dans l'Inde où cinq à six sous par jour suffisent aux besoins des ouvriers.
L'obligation où l'ou eût été d'aller également chercher dans cv.:^ contrées la matière de «es mousselines, vu que les cotons (l'Amérique et du Levant naiiraient pas pu suffire à ■cette immense fabrication.
Les obstacles que les Indiens auraient pu mettre à cette extraction, quand il.> auraient senti qu'elle était nuisible à leurs intérêts.
Enfin l'espèce d'accord tacite qu'avaient fait les nations de l'Europe d'admettre ces mousselines ; accord qui diminuait pour toutes l'inconvénient de ce commerce ; puisque cette uniformité de conduite les obligeait à concourir, chacune selon ses moyens, au tribut d'argent imposé par l'Inde à l'Europe ; et de cette manière le> mêmes proportions de richesses étaient entretenues entre toutes les nations rivales, seule condition néces- >aire dans l'estime politique qu'on fait des métaux. Ainsi le commerce des Indes (avant les conquêtes des Anglais) n'était qu'un moyen de soulager également tous les Etats de i'Enrope des embarras qu'apportait dans la circulation l'accroissement annuel de l'or et de r argent.
{Mélanrjes. t. ii.) 17
-2oS NECKEK.
Toute la partie de la France qui borde la mer, ou forme les frontières est plus éloignée des provinces intérieures du royaume que des pays qui Tenvii-onnent ; c'est une observation que j'ai déjà faite au sujet du commerce des grains, et qui est encore applicable a celui des manufactures. Mais de plus grandes considérations se présentent encore.
Les États qui n'ont point de places fortes à garder, qui n'ont point d'armées à soudoyer, qui n'ont point de dettes publiques, sont dispensés d établir des impôts considérables, et peuvent par cette exemption procurer des avantages particuliers à leurs manufactures. Ils ont donc, fi cet égard, une supériorité naturelle sur les sociétés obligées, comme la France, à tous ces genres de dépenses; et si ce royaume permettait dans tous les temps la sortie des blés et l'introduction des manufactures étrangères, il arriverait peut-être qu'avant un siècle une partie de ses établissements d'industrie serait transportée en Suisse, ou dans d'autres pays affranchis, par leur position ou la nature de leur gouvernement, de cette masse d'impôts auxquels la France et d'autres empires sont assujettis.
Enfin , lors même qu'un État serait soumis à la même proportion d'impôts que la France, il suffirait que la distribution de ces impôts fût différente pour qu'il pût souvent introduire dans le royaume une partie de ses manufactures. Par exemple, si la France avait mis un droit de marque sur la vaisselle et tous les bijoux d'or et d'argent, ces sortes d'ouvrages y seraient apportés et vendus avec avantage par les nations qui n'auraient point établi cet impôt.
On voit donc qu'il y a une liaison étroite entre les lois prohibitives et tous les établissements politiques d'une société.
Je pourrais remarquer encore que ce n'est pas uniquement par des motifs d'économie qu'on préfère certaines marchandises; car la fantaisie, l'imagination, la mode, peuvent facilement balancer une légère difFérence dans le prix ; et les manufactures de Lyon, de Sedan, d'Elbeuf et de Louviers, seraient souvent en grand péril, si elles ne pouvaient se défendre contre la concurrence des draps d'Angleterre ou des étoffes des Indes que par l'avantage qu'elles offriraient aux acheteurs.
On allègue encore en faveur de la libre introduction des manufactures étrangères, que c'est un moyen d'exciter l'industrie nationale; mais l'émulation ne dépend pas du plus grand nombre de rivaux possibles. La France contient plus de fabricants et d'ouvriers qu'il n'est nécessaire, pour attendre d'eux tout ce que peut inspirer le talent excité par la vanité, la concurrence et Famour du gain. D'ailleurs, ce n'est pas pour se prêter à tous les raffinements du luxe intérieur que l'économie politique doit désirer la perfection des manufactures nationales, c'est pour leur assurer la supériorité dans le commerce au dehors; et
LEGISLATION Eï COMMERCE DES GKALNS. ±-i9
pour ce genre d'émulation, l'introduction des manufactures étrangères dans le royaume n'est pas nécessaire, puisque c'est hors de la France qu'il faut lutter contre elles.
Enfin, il est une dernière objection générale contre les lois prohibitives qu'on présente au nom des propriétaires. Ces lois sont injustes, leur fait-on dire ; n'est-il pas tyrannique de nous obliger à acheter en France , ce que nous pouvons obtenir à meilleur marché dans d'autres pays? Sommes nous réunis en société pour notre préjudice ou notre malheur ?
Quels écarts des vrais principes de la société que de pareilles objections, quand on les fait sérieusement. Je ne tarderai pas à discuter ces grandes questions de propriété et de liberté : ainsi j'observerai seulement ici que cette plainte qu'on prête aux propriétaires tendrait à faire envisager également tout impôt social comme une injustice; car il n'en est peut-être aucun qui ne renchérisse pour ces mêmes propriétaires le prix de l'industrie nationale. Il est impossible de leur procurer la sûreté, l'ordre et la tranquillité qu'ils désirent au sein de leur aisance, sans des institutions politiques qui entretiennent la population et la richesse publique ; et les plus douces , les plus modérées , sont les lois prohibitives , lorsqu'elles sont contenues dans les bornes raisonnables qu'on observe en France.
Pour maintenir l'harmonie sociale, pour assurer entre tous les habitants d'un royaume ces rapports si nécessaires au repos et à la puissance des nations, on pourrait bien, sans doute, exiger quelques légers sacrifices de la part des heureux citoyens qui tiennent de si vastes propriétés et qui disposent de tant de superflu. Assez de privilèges leur sont réservés ; mais les règlements ménagent encore avec soin tous leurs goûts : on n'interdit pas l'entrée des biens dont le royaume est privé , on s'oppose uniquement à l'introduction des objets de luxe ou de fantaisie pareils à ceux qui se fabriquent en France, Comment peuton méconnaître que ce sont des lois sages, conformes à tant d'autres qui règlent le concours de tous les particuliers à la prospérité générale ?
L'on approuve le monarque , lorsqu'il fait fortifier une place frontière, lorsqu'il entretient des soldats et des matelots pour la défense de l'État, lorsqu'il lève les impôts nécessaires à ces dépenses; comment pourrait- on le blâmer de veiller en même temps aux lois qui mettent le royaume en situation de pourvoir à ces différents besoins? Usera-til de la force publique, sans prendre soin de l'entretenir? Dira-t-il, au nom de la société qu'il représente, il faut à sa sûreté tant d'hommes et tant d'argent, et ne songera- t-il point à multiplier dans cette société les sources de la richesse et de la population ?
Non ; ces idées sont liées ensemble : toutes celles qui peuvent tendre au bien général appartiennent au souverain , et leur méditation
-jiO MXKEfl.
lait une partie essentielle des superhes fonctions qui lui sont confiées ' .
CHAP. XXlll. — LA LIBERTÉ CONSTANTE d'EXPORTER DES GRAJDsS KUIT AU COMMERCE DES MANUFACTURES NATIONALES AVEC l'ÉTRANGER : SUPÉKIOIilTÉ DE CE COMMERCE SUR CELUI DES BLES.
Jusques à présent nous avons considéré les inconvénients du haut prix constant des subsistances et de la main d'œuvre, relativement aux productions de l'industrie française dont le débit a lieu dans le royaume même ; mais l'effet de ce haut prix est bien plus fâcheux sur la partie des manufactures nationales qu'on vend aux étrangers, et par conséquent sur le plus utile de tous les échanges.
Entre tous les moyens donnés à la France pour payer les biens qui lui manquent, les plus avantageux, sans contredit, sont la vente de ses ouvrages d'industrie ; ce commerce vaut mieux que celui de ses vins, quoique ce dernier soit préférable à la vente des blés. Rendons sensible, s'il se peut, cette gradation , parce qu'elle est très -importante pour bien juger de la plupart des questions économiques.
L'on doit acheter annuellement cent mille quintaux de tabac de la Caroline.
Si l'on accomplit ce paiement avec cent mille setiers de blés produits par vingt mille arpents de terre, on prive le royaume du nombre d'hommes que ces vingt mille arpents peuvent nourrir.
Si l'on paie cette même quantité de tabac avec le produit de cinq mille arpents de vignes, on ne diminue la population que du nombre d'habitants que ces cinq mille arpents peuvent entretenir : l'on aura bien mieux fait que de pa\er en blé.
^laissi l'on peut payer ce tabac avec le simple travail des hommes , l'on fera bien mieux encore ; car on ne vendra que leur temps , et non le produit d'une terre qui peut les nourrir : c'est donc ce genre d'échange qui donne à la population sa plus grande étendue.
Je sais bien que presque tous les objets d'industrie sont composés d'une production du sol ; mais quand le prix de ces ouvrages dérive
1 Tous ces raisonnements seraient parfaitement justes, si l'intérêt jïcncral s'accordait avec le système prohibitif ; mais s'il est avéré que ce, système ne profite qu'à quelques individus, aux dépens de la masse, s'il est avéré que ce système diminue la somme des richesses de la nation, en empêchant laconsonmiation générale et par suite la production de se développer autant qu'elles le feraient sous un système libéral, que devient l'argumentation de M. Necker ? G. de M.
LÉGISLATION ET CO.MMLRCL DES GRALNS. 261
principalement du travail, la portion de terre consacrée à la matière première est presque imperceptible.
Si le lin produit par un arpent était la matière première de dentelles estimées cent mille francs ;
. Si les vers à soie nourris par un mûrier devenaient celle d'une étoffe précieuse par la perfection de Tart et du goût ;
Si l'arbre d'une forêt était la matière première des travaux ingénieux et multipliés d'un babile sculpteur : si un pouce carré de métal était celle d'une montre de Julien Le Eoy , une once de couleur, celle d'un tableau de Vernet ; certainement on pourrait considérer le prix de tous ces objets précieux comme dérivant uniquement du travail des hommes.
Il est donc manifeste que plus la valeur des marchandises qu'on vend aux étrangers est composée du prix du travail, plus on fait un commerce favorable à la population nationale.
Si vous vendez, je suppose, le produit brut de cent mille arpents, vous perdez peut-être le moyen de faire subsister cent mille hommes.
Si vous vendez au même prix le produit de cinquante mille arpents travaillé par cinquan'^L mille hommes, vous ne perdez que le moyen de faire subsister ciuquaule niille hommes.
Et en continuant cette gradation , on verrait que le meilleur échange serait celui du produit de mille arpents , mis en valeur par le travail de quatre-vingt-dix-neuf mille personnes*.
Cependant on soutient dans plusieurs livres sur cette matière, que la vente des blés est la plus avantageuse aux nations. Penserait-on ainsi parce qu'on ne s'intéresse point à la population d'un pays, mais à sa richesse? Il me sera facile de montrer que, sous ce dernier point de vue , le commerce des manufactures est également le plus convenable.
Quoi ! dira-t-on, la dépense d'un ouvrier n'est elle pas égale à !a récompense qu'il reçoit de son travail? et cette dépense n'est-elle pas égale aux productions de la terre qu'il consomme ou qu'il donne à consommer à sa famille, et aux hommes qui lui font un habit , des souliers, un chapeau, etc. ? L'argent qu'il reçoit et qu'il distribue, peut-il représenter autre chose que ces différents besoins ? Ainsi la valeur totale du travail doit être égale à la valeur totale des productions de la terre que les ouvriers consomment, ou dont ils disposent.
On peut d'abord observer que, lors même qu'on choisit les richesses pour l'unique but de ses spéculations politiques, les raisoiniements les plus favorables au commerce des grains se bornent à l'assimiler à celui des manufactures ; mais il est facile de détruire jusqu'à cette parité.
Supposons un homme, à la fois souverain et propriétaire de tous les
' On sentira bien qu'en comparant ici le. produit d'un arpent à la nourriture d'un homme, je le fais pour présenter nue mesure facile, ut non pour déterminer ce rpi'd faut précisément a l'cntrtMien de cliafjue individu.
biens d'un royaume, dédaignant l'accroissement de la population, et bornant tous ses vœux à l'acquisition de l'argent. Voyons, pour y parvenir, quel commerce il favoriserait.
Si tout le royaume dont je suis le propriétaire, se dirait-il à lui-même^ ne produisait que des grains, le raisonnement qu'on vient de faire serait juste, et il me serait égal de vendre du blé ou du travail ; mais, outre des terrains propres à la culture des champs, j'en ai qui ne peuvent servir qu'à nourrir des troupeaux, à produire des bois et des fruits. J'ai des rivières qui ne contiennent que des poissons ; des carrières qui ne renferment que des pierres propres aux bâtiments ; j'ai des maisons et des édifices publics, et beaucoup d' autres biens enfin, qui ne sont pas transportables: comment donc les converti rai-je en argent?
Il n'est qu'un seul moyen pour y parvenir : au lieu de vendre mesblés aux étrangers, je les distribuerai à de nouveaux habitants démon royaume. Il leur faudra de plus à chacun du bois, une maison, des fruits, et une part enfin dans les diverses productions que je ne puis exporter ; leur valeur cependant fera partie du prix de leur travail. Ainsi, en le vendant aux autres nations, j'aurai trouvé le secret de convertir en métaux précieux une multitude de biens dont il ne m'était pas possible de faire commerce au dehors.
Ainsi, sans prendre aucun intérêt à la population, mais uniquement par amour pour la richesse, je dois préférer le commerce des manufactures à celui des denrées de nécessité.
Enfin, on doit faire encore une remarque essentielle à l'appui de ces différentes considérations.
Le prix du travail commun et grossier est composé de la valeur des diverses productions nécessaires aux ouvriers; mais le prix du talent ou d'une industrie rare ou particulière est encore composé d'une somme quelconque qu'on ne dépense pas, mais qu'on thésaurise. Ce désir d'acquérir pour garder , pour accumuler et pour reproduire, est un sentiment général ; et il résulte de cette circonstance morale , que la valeur du travail des artistes et des ouvriers est infiniment supérieure à la somme de leurs dépenses , et par conséquent à celle de leurs consommations.
Rendons cette vérité sensible. Un habile peintre fait dans le cours d'une année un nombre quelconque de tableaux qui sont vendus aux étrangers, et qui introduisent en France dix mille écus ; ce peintre cependant n'en a voulu dépenser que cinq mille : ainsi , lors même que toutes les productions que lui , sa famille et ses serviteurs ont consommées, auraient pu être vendues aux étrangers , il est sur qu'elles n'auraient rapporté dans le royaume que la moitié du prix du travail du peintre.
Cet exemple frappant peut s'appliquer à tous les hommes industrieux ^ depuis l'artiste célèbre ou le chef de manufacture qui thésaurisent peut-
être dix mille francs chaque année, jusqu'à l'artisan grossier qui n'épargne qu'un écu.
Concluons donc que de toutes les manières de payer les biens étrangers, la plus avantageuse à un royaume c'est la vente du temps , c'est-àdire, celle des productions de l'industrie ; mais comme la préférence que les acheteurs donnent aux manufactures de tel ou tel pays est fondée en partie sur la comparaison des prix, et que ces prix sont réglés par la valeur de la main-d'œuvre qui dépend à son tour du taux des suLsistances , on sent combien la modération constante du prix des blés importe au commerce le plus avantageux de la France.
On.TECTIO^ .
Pourquoi ce royaume craindrait-il la concurrence des autres nations dans son commerce au dehors? JN'a-t-il pas des productions tellement particulières que les étrangers sont forcés de les acheter ? et dans ce cas, plus de pareilles productions seront renchéries par le haut prix de la main-d'œuvre, plus l'État y gagnera, puisqu'il recevra d'autant plus de biens étrangers en échange.
Il est, sans doute, quelques productions particulières à un pays, et lorsqu'elles sont en même temps généralement recherchées, le haut prix du travail nécessaire pour leur culture ue mettrait pas obstacle à leur débit ; mais le nombre de ces productions est trop petit pour en composer une règle générale , d'autant plus que par un droit de sortie , il est toujours facile de renchérir ces productions pour les étrangers, quand ou le juge convenable. C'est ce que la France observe pour ses vins ; c'est ce que la Hollande pratique d'une autre manière pour ses épiceries, et le Portugal pour ses diamants, en remettant leur vente entre les mains d'une Compagnie exclusive qui en élève le prix sans craindre de concurrence.
Quant aux manufactures et à tous les ouvrages qui ne tiennent qu'aux talents et à l'industrie des hommes, on ne peut jamais les envisager comme un bien particulier à une nation. L'industrie n'est pas une jouissance exclusive, et les hommes doués d'un talent particulier ne font pas eux- mémos la propriété certaine de l'État où ils vivent; car ils appartiennent à la terre où ils trouveront le plus de bonheur.
Il est cependant une sorte d'ouvrages d'industrie qui semblent un bien particulier à la France : ce sont ceux dont la valeur consiste principalement ou dans le goût, sorte d'intelligence rapide et llexible qui a besoin d'être exercée par la variété des dépenses, ou dans le renouvellement des modes, espèce d'émulation qui règne dans un pays où de vasles propriétés asservissent à la dépense d'un seul la subsistance
de plusieurs; où d'immenses richesses en tout genre, amassées par le temps, commandent aux hommes industrieux d'inventer de nouveau sous peine dètre délaissés ; où l'art est encore forcé de se varier et de se renouveler, en raison de lindifférence et de la délicatesse de ces riches, ])îasés par l'usage même de leur fortune et par l'aspect du luxe qui les environne.
Ce sont ces diverses circonstances particulières à une nation magnifique, spirituelle et légère, qui perfectionnent et renouvellent les idées dans les ouvrages d'industrie; et comme le goût n'est pas une science de démonstration, la renommée en ce genre est un titre de possession. C'est ainsi que la nation française gouverne les modes par son exemple ; et comme les bijoux, les étoffes, les parures et tous les autres objets de luxe font une partie essentielle de sou commerce, en changeant continuellement de fantaisie à cet égard, elle oblige les étrangers à varier leurs dépenses, et sous ce rapport, son inconstance même concourt à sa richesse.
Il est donc probable que le renchérissement du prix de la maind'œuvre en France ne nuirait pas sensiblement au débit des ouvragesdont la valeur principale dépend du goût ou de la mode ; c'est par ce motif, sans doute , qu'on a pu les soumettre sans inconvénient à quelques droits de sortie.
Ce sont ces droits établis aux frontières du royaume qui suppléent à l'insuffisance des principes généraux en économie politique, et à l'impossibilité où l'on est de faire aucune loi absolue pour ou contre l'introduction des marchandises étrangères et la sortie des marchandises nationales.
L'étude de ces droits me paraît fort importante, et l'on découvrira facilement qu'elle a de fréquents rapports avec les différentes questions que nous avons parcourues.
Il est des marchandises étrangères qu'il ne faut jamais renchérir par des droits d'entrée, parce quelles deviennent la matière première de plusieurs manufactures, objet essentiel du commerce de la France avec d'autres pays : tels sont l'or et l'argent dont on fait les bijoux et la vaisselle , les laines d'Espagne dont on fait les draps, les soies d'Espagne et de Piémont dont on fait les étoffes , etc.
11 est des marchandises étrangères sur lesquelles on a raison de mettre un impôt, parce qu'elles ne sont pas nécessaires et que cet impôt ne tombe que sur les riches : de ce nombre sont les tabacs , les mousselines, les épiceries, les vins de liqueur, etc.
Il est enlin des ouvrages étrangers à l'introduction desquels on doit s'opposer formellement, alin que le travail national, appliqué à de pareils objets, ne soit point contrarié : tels sont les draps, les toiles, les étofl'es de soie, les galons d'or et d'argent, et tant d'autres manufactures du même genre.
D'un autre côté, il ne faut pas laisser sortir du royaume les instruments des métiers et les matières premières qui pourraient aider les étrangers à se passer de l'industrie française.
11 est un petit nombre de denrées qu'on peut renchérir par des droits de sortie, soit pour modérer leur exportation et leur culture , soit pour forcer les étrangers à les payer aussi cher qu'ils y sont disposés : tels sont certains vins particuliers à la France et recherchés dans toute l'Europe.
Les diverses productions de l'industrie nationale doivent être affranchies de tout droit de sortie, parce que c'est le commerce qu'il faut le plus favoriser et celui qui a le plus à redouter de la concurrence ; mais s'il est une exception convenable, elle ne peut s'appliquer qu'aux modes et aux ouvrages dont la valeur dérive de la perfection du goût , tant que ce goût ou sa renommée paraîtront appartenir exclusivement à la France.
CHAP. XXIV. — LA QUESTION DE LA LIBERTE DE l'EXPOUTATION DES GRAINS EXAMINÉE DANS SON RAPPORT AVEC LA NATURE HU- MAINE.
Jusques à présent nous n'avons examiné la liberté de l'exportation des grains que sous un point de vue abstrait, c'est-à-dire, par l'influence de cette liberté sur la population et la richesse ; il nous reste à considérer ce même sujet dans son rapport avec l'opinion des hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils seront toujours.
La libre exportation des grains fût- elle aussi favorable à la prospérité publique que je l'y crois contraire , comment pourrait-on maintenir une loi qui l'autoriserait constamment? Comment pourrait-on y soumettre les passions du peuple? Le pain qui le nourrit, la religion qui le console , voilà ses seules idées : elles seront toujours aussi simples que sa nature; la prospérité de l'État, les siècles, la génération suivante, sont des mots qui ne peuvent le frapper ; il ne tient à la société que par ses peines, et de tout cet espace immense qu'on appelle ravenir, il n'aperçoit jamais que le lendemain -, il est privé par sa misère d'un intérêt plus éloigné.
Ainsi, lorsqu'il verra le prix des grains monter et rendre sa subsistance incertaine, comment ne s'élèverait-il pas contre l'exportation, ou contre toute loi politique à laquelle il im[)uterait son malheur et son inquiétude ! Au sein du travail et de l'indigence, il supporte tranquillement le spectacle de l'oisiveté, de l'abondance et du boDlieui- apparent des riches ; il s'habitue à les envisager comme des êtres d'une nature différente ; leur pompe et leur grandeur sont une sorte de magie
qui lui en impose : mais lorsqu'une alarme bien ou mal foudée sur les moyens d'atteindre à sa subsistance s'empare de lui , comme cette inquiétude frappe le seul sentiment auquel il est accoutumé, toute son énergie se réveille ; et ce peuple enfant, qu'on promène avec des lisières au milieu de l'inégalité des propriétés et à travers mille objets de privation et d'envie, n'est plus qu'un lion qui rugit, quand il craint pour son nécessaire.
Ici j'entends dire que les principes de la justice sont inaltérables , qu'on ne doit jamais les soumettre aux passions des bommes, et que, si le peuple n'entend pas raison, il faut l'y amener par la force.
Mais qu'est-ce que la force, quand elle veut beurter un sentiment général? Dès cet instant elle n'est plus la force; toute erreur d'ailleurs qui tient à la nature bumaine doit être traitée comme une raison.
Quel principe! dira-ton. Ainsi les préjugés du peuple feraient la loi î Sans doute, ils la feront toutes les fois que ces préjugés seront inhérents à sa nature : mais qu'on ne s'effraie point de cette vérité ; le peuple n'aura jamais qu'un seul sentiment énergique et puissant, qu'un seul enfin qui ne puisse être vaincu par l'administration , c'est celui qui tient à sa subsistance. Il s'accoutume à la bausse insensible du pris des blés, parce que celui de son travail s'y proportionne ; mais un renchérissement subit et considérable l'irritera toujours. Il faut donc que le gouvernement prévienne ces sortes de mouvements dans les prix, autant que les lois peuvent y parvenir. Ces lois s'accorderont sans doute avec le plus grand avantage de la société ; mais elles seraient encore sages, lors même qu'elles paraîtraient contraires aux principes qu'on aurait adoptés comme les plus conformes à la prospérité du royaume ; car cette prospérité ne peut être fondée que sur la félicité publique, et cette félicité ne peut jamais dépendre uniquement d'un système, parce que la condition essentielle du bonheur c'est le sentiment qu'on en a. Ainsi toutes les fois que, pour mener à ce qu'on estime le bien de l'Ktat, il faut entretenir dans l'inquiétude le plus grand nombre des citoyens, ce bien alors n'est plus un bien : voilà pourquoi toute discussion purement abstraite en matière d'administration est toujours insuffisante. Ainsi, quand on voudra soumettre la passion dominante du jjeuple à un système général , on se méprendra , c'est au contraire le système qu'il faut combiner avec cette passion ; elle est alors comme la donnée en administration; c'est la force des vagues de la mer qu'il faut calculer, en élevant une digue sur le rivage.
Pourquoi tous ces ménagements ? Il faut écrire, la lumière viendra; avec cette lumière, toutes les passions du peuple changeront , el peutêtre sommes-nous près de l'heureux moment oîi la force de l'évideucc gouvernera l'univers. Je le souhaite ; mais quand celte évidence serait constatée entre tous les hommes qui pensent et qui disputent ( accord trcs-éloigué peut-èlrc% elle n'aura jamais de force sur le peuple, |)arce
que sa rudesse, son aveuglement et son ignorance tiennent aux lois sociales et ne changeront jamais '.
La faculté de savoir et d'entendre est un don général de la nature, mais il n'est développé que par l'instruction. Si les propriétés étaient égales , chacun travaiUerait modérément , et chacun saurait un peu , parce qu'il resterait à chacun une portion de temps à donner à l'étude et à la pensée : mais dans l'inégalité des fortunes, effet de l'ordre social, l'instruction est interdite à tous les hommes nés sans propriétés ; car toutes les subsistances étant entre les mains de la partie de la nation qui possède l'argent ou les terres , et personne ne donnant rien pour rien, l'homme né sans autre ressource que sa force est obligé de la consacrer au service des propriétaires dès le premier moment où elle se développe, et de continuer ainsi toute sa vie, depuis l'instant où le soleil se lève jusques à celui où cette force abattue a besoin d'être renouvelée par le sommeil.
A côté de cet usage énergique de la propriété si bien servie par la concurrence des hommes pressés de travailler pour vivre, où e^ le moment qu'ils ont pour s'instruire? Que les propriétaires veuillent les nourrir, sans exiger le dévouement de toute leur journée, qu'ils leur donnent en même temps des livres et des instituteurs, alors ce peuple pourra raisonner sur la prospérité publique ; il entendra peut-être, par l'étude d'un calcul économique, que plus le pain est cher, plus on doit être heureux ; jusque là son ignorance est notre ouvrage : à ce titre, nous devons la ménager, et ne pas nous irriter, lorsque par hasard le seul sentiment que ce peuple peut avoir, et le seul intérêt que nous lui avons laissé, blessent nos convenances.
D'ailleurs, si l'aveuglement du peuple pouvait être dissipé par la force de l'évidence, effet de la science moderne , est-il bien sûr que cet accroissement de lumières fût un avantage pour les propriétaires ? Si le peuple était capable de se rendi'e aux vérités abstraites, n'aurait-il pas eu même temps la faculté de réfléchir sur l'origine des rangs , sur la source des propriétés, et sur toutes les institutions qui lui sont contraires? Est-il bien sûr enfin que cette inégalité de connaissances ne soit pas devenue nécessaire au maintien de toutes les inégalités sociales qui l'ont fait naître? Mais toutes ces inégalités ne cesseront jamais, et le peuple de tous les temps sera toujours le même; il n'entendit jamais raison sur la cherté du pain, et ne l'entendra jamais.
' Pour lin philanthrope, voilà une prévision bien désespérante. Si M. Neckcr était né un demi-siécle plus tard, s'il avait assisté à la grande transformation de l'opinion publique que les généreux efforts de la Ligue ont accomplie en Angleterre, il n'aurait probablement pas écrit cette phrase pessimiste. Ce grand spectacle lui aurait appris que le peuple peut être éclairé et sa condition améliorée. Les lois sociales dont parle M. Neckcr sont si peu immuables que quatorze ans après la publication de son livre, elles étaient complètement bouleversées en France. M. Neckcr était décidément mauvais prophète.
r.. de M.
268 NECKEH.
En Angleterre, où, par la nature du gouvernement et par le meilleur prix des salaires, le peuple est moins peuple, et participe davantage à l'accroissement des lumières générales, il s effarouche également lorsqu'il survient des hausses trop sensi])les dans le prix des hlés ; et depuis quelques années les inquiétudes à cet égard et les gènes de toute espèce s'y sont multipliées : cependant combien de circonstances qui rendent les mouvements sur le prix des grains beaucoup plus importants eu France qu'en Angleterre!
Il n'y a point de fêtes en Angleterre, il y en a beaucoup en France ; en sorte que le travail de trois jours doit suppléer à la nourriture de quatre. Dès lors tout écart entre le prix de la denrée et celui du travail devient plus sensible au peuple de France ' .
Ce royaume contient un plus grand nombre d'habitants que la Grande-Bretagne, proportion gardée de l'étendue ; car il a maintenant environ neuf cents hommes à nourrir par lieue carrée ^, population considérable, si l'on fait attention à l'espace de terrain destiné à d'autres productions.
Enfin le peuple est pauvre en France, et cela est iné^^table parce qu'il est nombreux, et qu'il n'a aucun moyen pour être considéré, ni pour se défendre contre l'empire des propriétaires ; au lieu qu'en Angleterre le peuple fait partie du gouvernement en sa qualité d'électeur des représentants de la nation. Le peuple anglais peut donc avoir plusieurs sortes d'intérêts dans la société ; celui de la France n'y est rien, ainsi tout doit lui être indifférent, hors le prix du pain : et quand on le voit quelquefois s'associer en tumulte aux événements publics, ce n'est pas qu'il les entende, ce n'est pas qu'il y prenne part, comme nous aimons souvent à nous le persuader pour donner plus d'éclat à nos passions, c'est plutôt que, portant continuellement en soi le sentiment de sa misère, il profite de toutes les occasions de le répandre et d'imputer à quelqu'un son infortune, parce qu'il ignore ce que c'est qu'une cause abstraite, et ne le saura jamais.
Enliu, il est encore un motif qui, ce me semble , doit rendre plus attentif en France qu'en Angleterre à prévenir les révolutions daus le prix des blés ; c'est qu'eu Angleterre les peines et les mécontentements du peuple sont connus presque dès leur naissance. 11 est par la constitution du gouvernement beaucoup plus près du souverain que le peuple français ; et des corps entiers d'artisans peuvent porter leurs peines au pied du trône, et s'y plaindre ou du haut prix du pain ou de la cessation de leur travail. En France , le moindi'e attroupement est
' Il résulte aussi de plusieurs observations générales, que les Anglais consomment moins de pain que les Français.
* La France a vingt-six mille neuf cent cinquante lieues carrées de vingt-cinq au degré, ainsi, en calculant sur une population de vingt-quatre millions d'honunes, ce royaume contiendrait huit cent quatre-vingt onze habitants par chaque licuc carrée.
LKGISF.ATK» F.T COMMEHCE DES GRAIXS- 269
prévenu , et il n'en est aucun de légal ; ainsi la misère , la mort et les maladies, ont détruit plusieurs familles avant que le peuple ose s'élever. Combien n'est-il donc pas conforme à la justice de prêter l'oreille à ses souffrances et de les prévenir ; c'est une belle idée dans un souverain, que de veiller sur l'infortune de son peuple, en raison de l'impuissance de ses plaintes et de la facilité qu'il aurait à l'opprimer.
Aussi n'ai- je jamais compris une pbrase du préambule d'un arrêt particulier du V. de T.' : elle contenait, que le roi ne devait pas la suhsislance à son peuple. Voulait-on dire que le monarque ne pouvait pas faire germer la semence au sein de la terre? C'est, en effet, l'œuvre de la Providence. Voulait-on dire qu'il ne pouvait pas forcer les propriétaires des subsistances à les céder pour rien ? C'est une vérité conforme à la justice. Mais comme cette phrase était relative au commerce des grains , si l'on entendait que le souverain devait être indifférent aux lois qui peuvent assurer l'abondance dans le royaume , et prévenir les écarts entre le prix des denrées et celui du travail ; si on lui conseillait d'abandonner aveuglément ces rapports aux prétentions de la propriété et aux caprices de la liberté; ce serait, à mon sens, une grande et funeste erreur : ce serait prétendre que le souverain doit être insensible à la circonstance la plus essentielle au bonheur de la multitude et à l'ordre public. Quoi! le représentant de la société pourrait contraindre le peuple à exposer sa vie pour la défense de l'Etat, il pourrait le forcer à venir éteindre le feu qui menace la maison du riche, et il ne veillerait point à sa subsistance ; il n'établirait pas les lois qui peuvent l'assurer ; il ne craindrait pas les écarts dans les prix ; il ne les préviendrait pas, s'il le pouvait; il ne modérerait pas l'abus de la propriété envers l'indigence, et celui de la force envers la faiblesse ! On serait bien étonné peut-être si l'on disait que les lois relatives aux subsistances sont presque les seules par lesquelles on peut adoucir le sort du peuple. On serait bien étonné d'apercevoir qu'elles sont plus efficaces que la diminution , que l'exemption même des impôts.
Développons cette idée en indiquant la source de la misère du peuple.
CHAP. XXV. — COMMERT LES LOIS SUFx LKS GRAIÎN'S SO?»T PRESQUE LES SEULES QUI PEUVENT ADOUCIR LE SORT DU PEUPLE : SOURCES DE SA IM ISÈRE.
On dispute souvent sur les causes de l' infortune du peuple ; les pauvres en gémissent sans l'étudier, et les riches, qui ont le temps de réfléchir et de s'instruire, ne manquent jamais d'attribuer uniquement cette
' l-f P.irlonirnt He Toulou'>(:.
270 NECKEK.
infortune à l'excès des impôts , et croient exercer sullisamment leur compassion en accusant le gouvernement d'ignorance et d'inconduite , et en disant de temps en temps au coin de leur feu : Ce pauvre peuple, comme il est mené ! tandis que sa misère est leur ouvrage , et l'effet inévitable de leurs droits et de l'usage qu'ils en font.
On ne peut pas fixer les limites du mot peuple, ni le degré d'indigence qui le constitue; on ne peut pas comprendre sous cette dénomination tous les hommes nés sans propriétés, parce qu'il est des personnes qui en acquièrent par le talent et des circonstances particulières; l'on ne peut pas non plus en exclure tous les hommes nés avec une propriété, parce qu'elle peut être tellement petite qu'elle ne suffit pas pour les préserver de la misère. Cependant comme toute propriété, quoique modique, est une sorte d'avantage et de distinction , et que je suis forcé d'ailleurs de donner au mot peuple un sens fixe, je n'entendrai par ce nom dans cet ouvrage que la partie de la nation née, sans propriété, de parents à peu près dans le même état, et qui, n'ayant pu recevoir d'eux aucune éducation, sont réduits à leurs facultés naturelles, et n'ont d'autre possession que leur force ou ([uelque art grossier et facile. C'est la classe la plus nombreuse de la société et la plus misérable par conséquent, puisque sa subsistance dépend uniquement de son travail journalier.
Le peuple ainsi défini, d'où vient sa misère dans tous les temps, dans tous les pays, et quelle en sera la source éternelle ?
C'est le pouvoir qu'ont les propriétaires de ne donner en échange d'un travail qui leur est agréable que le plus petit salaire possible, c'est-à-dire, celui qui représente le plus étroit nécessaire.
Or, ce pouvoir entre les mains des propriétaires est fondé sur leur très-petit nombre en comparaison de celui des hommes sans propriété , sur la grande concurrence de ces derniers, et principalement sur la prodigieuse inégalité qu'il y a entre les hommes qui vendent leur travail pour vivre aujourd'hui, et ceux qui l'achètent pour augmenter simplement leur luxe ou leurs commodités : les uns sont pressés par l'instant, les autres ne le sont point ; les uns donneront toujours la loi, les autres seront toujours contraints de la recevoir ^
' Ah ! voici enfin la clef de tout ce système d'intervention de l'État. Nous avons vu plus haut que M. Necker recommande la restriction au point de vue de l'accroissement de la richesse publique, le voici maintenant qui demande des lois restrictives dans l'intf^rêt de l'équitable répartition des richesses. Tout à l'heure il était protectionniste, il est maintenant socialiste ; tout à l'heure il s'appuyait sur cette donnée fausse, que l'argent seul constitue la richesse des États, et que la seule manière avantageuse d'en acquérir consiste à développer les manufactures aux dépens de l'agriculture ; maintenant il se fonde sur cette hypothèse, qu'il y a antagonisme naturel entre la classe propriétaire et la classe non propriétaire, et que celle-ci doit être nécessairement opprimée par celle-là, à moins que l'État n'intervienne. Avons-nous besoin d'ajouter que M. Necker se trompe une seconde fois ? Avons-nous besoin de dire que le prix du travail ne se règle nullement selon la volonté de la classe propriétaire, mais bien selon le mouvement de l'offre et de la demaiulo, et que l'avanlage que posséderaient les propriétaires, au dire de IM. Necker, est
LÉGISLATION ET COMMERCE DES CRAINS. i71
C'est à ces différents rapports qu'il faut attribuer l'empire du propriétaire sur l'homme sans propriété; cet empire ne changera jamais, et il augmente au contraire par i'cfl'et de deux circonstances.
L'une, c'est que les propriétés tendent plutôt à se rassembler qu'à se diviser ; la pauvreté ne peut pas tirer parti des terres qui exigent des avances ; elle ne sait pas se défendre contre les impôts arbitraires ; elle ne jouit pas communément des prérogatives attachées à la noblesse. Les petites possessions se réunissent donc insens-ibleraent dans les mains des riches, le nombre des propriétaires diminue, et ils peuvent alors dicter une loi plus impérieuse aux hommes dont ils achètent le travail ; car, dans tout échange, la force des vendeurs et des acheteurs dépend en partie du nombre respectif des uns et des autres.
Iiniin, la seconde circonstance qui tend à affaiblir la résistance des hommes industrieux luttant pour leurs salaires contre les hommes propriétaires, c'est qu'à mesure que la société vieillit, il s'amasse une trèsgrande quantité d'ouvrages d'industrie propres au luxe ou à la commodité, vu que la durée d'un grand nombre de ces ouvrages surpasse la vie des hommes : tels sont tous les bijoux, les glaces, les édifices, les diamants, la vaisselle et beaucoup d'autres objets encore ; cet amas de richesses qui s'accroît journellement établit une concurrence sourde et permanente contre le travail nouveau des ouvriers, et rend leurs prétentions plus impuissantes.
Les propriétaires ont donc toute la force nécessaire pour réduire au plus bas prix possible la récompense de la plupart des travaux qu'on leur consacre, et cette puissance est trop conforme à leur intérêt, pour qu'ils renoncent jamais à en profiter.
Supposons donc que vingt sous soient le prix auquel ils peuvent réduire la journée d'un homme obligé de se nourrir avec sa famille.
Supposons en même temps que ce journalier paie un sou par jour au trésor public.
Si cet homme est déchargé de cet impôt , sa journée ne tardera pas à être réduite à dix-neuf sous, parce que les propriétaires tendent toujours à user de leur puissance , et que celle des journaliers ne peut y résister.
une pure chimère? L'trreurde M. Nccker, erreur qui malheureusement est parta<;t'c de nos jours encore par hicn d ;s gens, peut avoir les conséquences les plus funestes. Si l'on admet que les propriétaires sont plus forts que les non-propriétaires, le seul moyen de les affaiblir consiste à restreindre le droit de propriété. Or, quel est, dans la pratique, l'effet inévitable de toute restriction apportée au droit de propriété ? C'est de décourager la formation de nouvelles propriétés, c'est de diminuer la production. Mais en diminuant la production, ou ralentit la dimaiide de travail, et par conséquent l'on abaisse le taux des salaires. La protection que le lé<,'islateur a voulu accorder au peuple en restreignant la propriété n'aboutit donc à rien moins qu'à aggraver la condition des masses laborieuses, qu'à mettre effectivement le travailleur sous la dépendance du propriétaire. Combien souvent les /^/-o/ec/eHri du peuple ont été ses plus grands ennemis !
G. de M.
:272 NFXKER.
Ainsi quelle que soit la distribution des impôts , le peuple est condamné par l'effet des lois de propriété à n'obtenir jamais que le nécessaire en échange de son travail. A moins donc de détruire ces lois et de troubler sans cesse Tordre public par le partage des terres ( méthode aussi injuste qu'impossible à réaliser , la puissance souveraine et législative ne peut exercer sa bienfaisance envers le peuple qu'en lui assurant du moins ce nécessaire auquel il est réduit; qu'en le préservant d'inquiétude à cet égard ; qu'en prévenant les commotions dans les prix qui dérangent les rapports établis entre son travail et sa subsistance : et tous ces soins, toutes ces précautions dépendent uniquement de la sagesse des lois sur les grains.
Qu'on juge donc maintenant si, sous ce point de vue, le souverain doit s'occuper de la subsistance de ses sujets ; c'est , à mes yeux , le premier de ses devoirs, et le plus grand des moyens qui reposent entre ses mains pour adoucir le sort du peuple et le défendre contre l'infortune.
Mais il ne peut le faire, s'écrie -t-on , qu'en gênant les droits de la propriété ou ceux de la liberté du commerce, et ces droits sont inviolables par leur nature ; y porter la moindre atteinte , c'est ébranler les fondements de la justice, c'est bouleverser l'ordre polilic.
Qu'il faut se délier de certains mots généraux! Plus leur sens est étendu , plus ou est facilement induit en erreur , parce qu'on ne peut se résoudre à leur imposer une exception. Souvent même on la fuit quand on l'aperçoit , tant on aime à classer toutes ses idées sous des rapports simples , tant on aime à trouver le repos à côté de l'effort , et tant il est aisé de faire des prosélytes , lorsqu'on peut leur promettre qu'à l'aide de deux ou trois principes ils seront initiés à l'intelligence des matières les plus abstraites ; mais l'architecture sociale se refuse à cette unité de moyens et à cette simplicité de conception si précieuse à notre paresse.
En même temps que les idées les plus chères aux hommes sont attachées aux mots de propriété et de liberté , c'est à l'abus de ces mots qu'on peut attribuer les plus grands malheurs.