LE 16 NOVEMBRE 1768, CHEZ MADAME ***, AVANT LE DÎNER
Le Marquis. En vérité, mou cher Chevalier, je suis ravi de vous vonde retour. Quelle longue absence! Et où avez- vous donc été depuis quatre ans que nous ne nous sommes vus?
Le Chevalier. J'ai voyagé, j'ai passé les années 64 et 65 dans ma patrie. De là j"ai été faire un tour en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, et depuis près d'un an je suis encore une fois Parisien.
Le Marquis. Pour longtemps?
Le Chevalier. Je m'en tlatte.
Le îIarquis. Pourquoi n'ètes-vous pas venu cet été nous voir à ma compagne? Yous y auriez été reçu à bras ouverts.
Le Chevalier. Je n'en doutais point. Aussi en ai-je été bien tenté ; mais j'étais las de voyager, et rassasié des grands chemins.
Le Marquis. Il est vrai que la course est un peu longue. A présent, vous n'aurez pas cette peine. 3Ia famille et moi nous sommes de retour, et je compte que vous ne nous négligerez pas cet hiver.
' Il est inutile d'avertir que ces entretiens ne sont pas supposé-. On s'en apercevra bien à la familiarité du ton , à la liherté de la plaisanterie , à la \ élite des caractères, et en général à une sorte de né£;liicence (itii n'eu rendra peut-être la lecture que plus ai;réalile aux personnes d'un goût naturel et simple. ( ^>>/c </c rjitteitr.
Le Chevalier. J'y perdrais trop.
Le Marquis. Vous êtes- vous bien amusé en Italie?
Le Chevalier. Non.
Le 3Iarquis. Hors de Paris point de salut. Votre patrie n'avait plus de charme pour vous?
Le Chevalier. Ce n'est pas cela; mais j'ai mal pris mon temps pour la revoir. Je me suis trouvé à Rome lors de la disette. Les nouvelles de Toscane et plus encore celles de Naples augmentaient l'horreur de cette situation, tapies a souffert bien plus qu'une disette. Une famine des plus cruelles a réduit des milliers de malheureux à brouter l'herbe et à mourir de faim , et l'épidémie a achevé ce que la famine avait commencé.
Le Marquis. Ce spectacle devait être effrayant, et vous ne l'avez pas vu tranquillement; mais comme vous êtes homme à tirer du plus grand mal des réflexions toujours utiles pour l'humanité , je vous avouerai franchement que je ne saurais être fâché que vous vous soyez trouvé à Rome dans cette circonstance. Vous avez une manière de voir qui vous est propre, vous envisagez les événements tout autrement que la plupart des autres hommes , et je ne doute pas que vous n'ayez fait une foule de réflexions sur les causes de ce terrible fléau du Ciel. A quoi l'attribuez-vous?
Le Chevalier. Aux fautes des hommes.
Le Marquis. Et qu'a-t on fait pour les réparer ?
Le Chevalier. Des fautes qui n'ont servi quà les aggraver.
Le ]\L\^rquis. Vos réponses sont laconiques.
Le Chevalier. Elles contiennent pourtant l'histoire complète de toutes les famines qui ont existé depuis Adam jusqu'à nous. Et Dieu veuille que ce ne soit pas Ihistoire aussi des disettes avenir î
Le Marquis. Mais quelles fautes a-ton donc faites?
Le Chevalier. Est-ce qu'on en peut faire plus d'une? Les hommes n'en font jamais qu'une, et c'est toujours la même.
Le 3Larquis. Ceci me paraît nouveau. Je vous avoue que j'ai le plus grand désir de vous entendre raisonner sur cette matière et sur cette faute générale de tous les hommes et de tous les siècles.
Le Chevalier. Elle est facile à deviner. L'expérience et la raison sont ^os guides, n'est-ce pas?
Le Marquis. Oui, sans doute.
Le Chevalier. Personne ne peut gratuitement tomber en erreur. Ainsi tout le monde veut suivre la raison et l'expérience ; mais lorsqu'on suit une idée raisonnable en elle-même et que l'on se fonde sur une expérience ou sur un fait vrai et éprouvé , mais qui ne s'adapte point, qui ne saurait s'appliquer au cas dans lequel on est, on croit bien faire et l'on fait une faute.
DIALOGUES SUIl LE COMMERCE DES BLES. f»
Le Marquis. Mais n'y a-t-il pas des hommes qui agissent sans nulle raison et contre l'expérience?
Le Chevalier. Oh ! non. Ces gens-là ne jouissent pas de la liberté du pavé de Paris, on les enferme. ]\[ais le commun des hommes, ceux qui se promènent dans les rues et qu'on appelle raisonnables sur cette seule indication, les magistrats, les philosophes, les hommes d'Etat enfin ne sont pas d'ordinaire aussi fous que cela. Ils n'agissent jamais contre toute raison, tout exemple et toute expérience. Ils en ont quelques-unes, mais ils les appliquent mal. Ils continuent surtout à agir d'après les mêmes principes qui jadis leur servaient de guides, sans prendre garde que les circonstances sont changées, et cette faute est vraiment la plus commune. Par exemple, un vieillard se donne une indigestion, savez-vous quelle est sa faute? Celle de manger autant qu'un jeune homme, autant qu'il mangeait à vingt-cinq ans. Il a donc lexpérience de sa jeunesse pour guide; mais son âge n'est pins le mèm.e; il a vieilli, mais il n'y prend pas garde. Appliquez cet exemple à tous les cas de la vie, à toutes les actions morales des hommes, aux gouvernements, aux empires, et vous trouverez partout la même faute.
Le Marquis. En effet, j'en vois plusieurs exemples, et je trouve comme vous que bien des affaires fâcheuses ne sont que des indigestions qu'on aurait évitées en connaissant mieux la force de son estomac. Mais....
Le Chevalier. Avez-vous jamais vu personne manger du bois, des cailloux, des rasoirs?
Le 3[arquis. jN'on, assurément.
Le Chevalier. Et pourquoi? c'est que personne n'en mange. Mais vous voyez souvent des gens manger des champignons, des truffes et s'en trouver très-mal. Pourquoi? C'est que d'autres à la même table, tout à côté d'eux, en mangent sans en être incommodés.
Le Marquis. J'entends. Ainsi selon vous, la déraison totale est rare parmi les hommes.
Le Chevalier. Si rare qu'il ne faut pas la mettre en ligne de compte.
Le Marquis. La raison mal discutée , l'expérience mal appliquée , l'exemple tiré d'une chose dissemblable sont les causes de toutes nos fautes?
Le Chevalier. Précisément.
Le 3Iarquis. Ceci est trop général ; appliquons-le, s'il vous plaît, à no tre thèse. Qu'est-ce qui a causé la famine à Rome?
Le Chevalier. Ce que j'avais tout à Iheure l'honneur de vous dire, mon cher 3Iarquis : l'indigestion du vieillard.
Le Marquis. Expliquez-vous.
Le Chevalier. Il y a à Rome de vastes et immenses greniers destinés pour les blés, et des règlements encore plus vastes et plus immenses que les greniers; et tout cela s'appelle VAnnone.
10 GALIAM.
Le Marquis. Eli bien ?
Le Chevalier. Les greniers et les règlements sont à peu près les mêmes que ceux que l'on fit du temps de César, d'Auguste et de Titus. Ces Messieurs ne sont plus à Rome ; mais à leur place , il y a des Clément , des Innocent et des Boniface qui n'ont d'autre ressemblance , que je sacbe , avec les empereurs que leur aversion constante à porter perruque.
Le Marquis. Vous êtes comique. Vous ne leur trouvez pas d'autre ressemblance?
Le Chevalier. Non, en vérité; malgré cela les greniers et les règlements restent. Ceux d'Auguste pouvaient être bons, je ne l'ai pas approfondi, je veux le croire. Rome possédait alors la Sicile, l'Afrique et l'Egypte. Un peuple immense était souverain, sa colère était à craindre, l'abondance et l'opulence devaient être la juste récompense et le fruit de sa valeur ; il fallait donc que les pays conquis payassent tous le tribut de leur blé pour en nourrir ce peuple-roi. Rome n'a plus aujourd'hui ni la Sicile, ni l'Afrique, ni l'Egypte. L'excommunication même (la seule légion fulminante qui reste à ce vieil empire), n'est plus respectée nulle part; mais on conserve néanmoins l'ancien système. On a des greniers; le premier soin du gouvernement est que le pain soit cà bas prix, comme si l'on devait craindre les cris du cirque et de l'amphithéâtre, d'un petit peuple bien dévot, bien soumis, qui ne s'assemble aujourd'hui que pour faire des processions et pour gagner des indulgences sous les doigts de sa Sainteté.
Le Marquis. Permettez- moi, Monsieur, de vous interrompre. Je vous avouerai que je ne me suis point trop occupé de cette question ; mais on en a tant parlé depuis trois ans en France , tant de brochures de toute espèce ont paru sur ces matières ; tant de journaux , tant de gazettes en ont été remplis, qu'il a fallu enfin que bon gré, mal gré, tant bien que mal, chacun en fût instruit; je le suis comme les autres, par des ouï-dire. Il me semble donc avoir entendu soutenir pour premier principe que le bas prix du blé favorisait les manufactures en rendant moins chères les mains-d'œuvre.
Le Chevalier. Et quelles manufactures trouvez-vous établies dans la ville de Rome? Je n'y connais quune fabrique de bulles et de dispenses qui commence même à être assez décriée.
Le Marquis. Oh! quanta celle-là, je n'ai pas oublié, lorsque j'ai voulu épouser ma cousine, que la main-d'œuvre en est très- bien payée, et ce ne sera pas sûrement la cherté du blé qui , établissant la concurrence ailleurs, fera tomber la fabrique des dispenses de Rome.
Le Chevalier. Je le crois; mais je conviendrai avec vous que ce bas prix du pain est toujours utile, lorsqu'on le peut obtenir. Il favorise la population , il appelle l'étranger , il facilite tout le commerce; mais sa\ez-vous par quel moyen on l'obtient à Kome? Au
défaut des ressources que procuraient l'Egypte et l'Afrique , on met à contribution de blé les environs de Rome même , on en écrase les cultivateurs, on monopolise tout le blé ; et c'est une vérité de fait que le peuple de Rome est écrasé pour procurer l'abondance au peuple de Rome. Cela est vrai au pied de la lettre, avec cette différence cependant que, comme la ville est remplie de prélats , de cardinaux , d'étrangers, de voyageurs, de pèlerins, de vagabonds, c'est le vrai citoyen Romain, le vrai bourgeois, le vrai possesseur de biens-fonds, qui se trouve opprimé pour nourrir le passager, le pèlerin, le pécbeur converti qui viennent à Rome passer une semaine , voir saint Pierre , le Pape , les filles , les spectacles , la Rotonde , le Colisée et s'en aller.
Le Marquis. Ah! Chevalier, vous parlez d'or. J"ai toujours été du même avis que vous, pleine liberté, point d'entraves, point de magasins , point de défenses. On a combattu longtemps pour persuader au peuple ces grandes vérités. Et croiriez-vous qu'il a fallu combattre bien plus encore pour les persuader aux gens en place ? Enfin la vérité a percé , on a triomphé.
Le Chevalier. J'ignorais cet événement. J'ai quitté Rome vers le printemps de 65, et je n'avais pas entendu dire que le cardinal Torrégiani eût changé de système dans cette importante partie de l'administration.
Le Marquis. Mais ce n'est pas de Rome que je vous parle.
Le Chevalier. Et de quoi donc?
Le Marquis. D'ici. De la France.
Le Chevalier. Et qu'y a-t-il de commun entre Rome et Paris?
Le Marquis. Ce que vous venez de dire. Ici l'on a senti les inconvénients du système de Roms et l'on a pris la route opposée.
Le Chevalier. Oh! par ma foi ceci est trop plaisant, trop singulier. Je vous avais averti^ il n'y a pas trois minutes, que la seule faute des hommes est de se régler sur des exemples et par des raisons qui ne s'appliquent point aux circonstances où ils se trouvent , et vous venez de m' avouer que toute la France s'est exposée à faire cette faute, et vous la faites vous-même dans l'instant? De grâce , monsieur le Marquis, réfléchissez un peu. Vous convenez de la différence immense qu'il y a entre la monarchie française et les Etats du Pape. Climats , sol , canaux , rivières , agriculture , commerce , argent , navigation , étendue, possessions, productions, administration, tout est différent; et vous coucluez par ce raisonnement : On fait mal à Rome de faire telle chose , donc on fera bien en France de faire Je contraire. M'est-ce pas là précisément ce qu'on appelle déraisonner? J'ai eu l'honneur de vous dire qu'on faisait mal à Rome de suivre le système établi du temps d'Auguste, qui pouvait être bon , mais qui ne peut j)lus l'être, parce que Rome moderne n'est pas celle d'Auguste. Or, supposons an instant que la monarchie française dans l'état actuel ressemblât à