SORTIE DES GRAINS
Une telle modification est beaucoup plus compatible avec une loi perniancntc ; parce qu'on pourrait envisager comme une institution con
stamnieut convenable, que la sortie des blés ne fût jamais permise qu'au bout d'un terme quelconque après la récolte; soit pour rendre auj)aravaut plus géuérale la connaissance des rapports entre les besoins et les quantités, soit pour donner le temps aux approvisionnements ultérieurs de se former.
CHAP. VI. — sun LES impôts a la sortie des guaiî^s.
Le peuple s'habitue à envisager le blé comme un bien de la nature semblable à l'air qu'il respire, et il n'est déjà que trop disposé à accuser les hommes de l'effet des saisons, sans qu'il fût convenable d'obscurcir encore son imagination par l'établissement d'un impôt sur la denrée nécessaire à sa subsistance. Celui qui serait mis à la sortie des grains n'empêcherait pas qu'on n'en exportât dans les temps de chertés générales, et le peuple croirait bientôt que c'est pour enrichir le fisc qu'on favorise ce commerce ; on ne saurait trop éloigner tout motif de confusion dans les idées du peuple sur le seul objet qui remplit sa pensée, le pain et le blé.
D'ailleurs toute sortie permise, en payant certains droits, participerait nécessairement aux inconvénients généraux de la libre exportation ou à ceux de la prohibition.
Un impôt faible n'arrêterait pas la sortie du blé, qu'il serait important de conserver.
Un impôt considérable empêcherait dans d'autres temps l'exportation du blé, qu'il serait convenable de vendre au dehors.
L'établissement d'un impôt ne peut donc pas mettre à l'abri des inconvénients attachés à la prohibition et à la liberté constante.
CHAP. Vn. — SLR LES PRIMES ACCORDEES POUR l'EXPORTATION DES
GRALNS. .LOIS d'Angleterre a ce sujet.
Ce n'est qu'en Angleterre qu'on accorde une rétribution déterminée par la loi à ceux qui font sortir des blés, lorsque cette denrée est à un certain prix.
Le respect qu'on a pour les lumières d'une nation donne de l'autorité à tout ce qu'elle fait. Je suis persuadé qu'un des motifs qui a le plus contribué à fomenter en l'rance le désir de l'exportation, c'est la loi d'Angleterre, qui allait jusqucs à exciter cette sortie par des sacrifices ; l'on s'est cru modéré, en ne demandant que la liberté d'exporter ; tan disque l'usage de cette liberté était ailleurs un objet de gratification et dt* récompense.
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Mais l'Angleteterre ii'a-t-elle pas pu se tromper? Mais les dangers qu'elle a évités, la France pourrait-elle seu préserver de même? C'est ce que nous allons tâcher d'approfondir.
Examinons d"abord à quel but peuvent tendre les primes ou la rétribution qu'on accorde à ceux qui font sortir des grains ?
On dit avec assurance que c'est à l'institution de ces primes que l'Angleterre doit les progrès de son agriculture ; ces sortes d'attributions d'un fait quelconque à une seule cause, quand beaucoup d'autres ont pu y concourir, sont toujours infiniment douteuses. Comment peut-on faire une répartition exacte de ce qui appartient à cette loi, et de ce qui est l'effet naturel , ou de Faugmentation du commerce et des richesses, ou de la tranquillité intérieure, ou de plusieurs autres circonstances?
Qu'on prenne garde aussi que toutes les lois qui conviennent aux propriétaires sont toujours plus vantées que celles qui sont favorables au peuple ; cela est naturel , toutes les idées , celles même qui sont répandues dans les livres, ne se forment et ne se fortifient que par le commerce des gens instruits et capables de penser ; le peuple en est écarté : il n'a donc aucune influence sur les opinions; elles s'élèvent toutes de la classe des propriétaires. On y remarque sans doute un grand nombre de personnes capables de préférer le bien public à leur convenance particulière ; mais comme, sans y penser, chacun généralise son espèce , les propriétaires finissent par se persuader qu'eux seuls composent l'État.
Cette disposition à étendre le cercle auquel ou appartient s'applique à tous les objets, et peut être observée continuellement. Si l'homme porte au loin sa méditation, il compose l'univers de créatures semblables à lui ; s'il ramène son attention sur la terre, il s'en croit seul citoyen, et ne compte pour rien ces êtres capables de bonheur et de malheur, mais dont la forme est différente de la sienne ; s'il concentre ses regards sur l'humanité seule, il fait de sa couleur une classe privilégiée, le blanc se dit le maître et croit le noir esclave. Enfin dans lïntérieur des sociétés, on voit le même esprit ; le noble, le riche, le guerrier, le magistrat, chacun étend son espace et celui de son étal ; les erreurs alors se multiplient ; on croit successivement que les campagnes sont faites pour les villes , les villes pour les cours, les empires pour les souverains ; et les propriétaires de très-bonne foi célèbrent au nom du bien public toutes les lois qui ne sont faites que pour eux.
Qui sait s'il ne faut pas rapporter à ce principe une partie des éloges donnés en Angleterre à la loi des primes, si favorable au prix des grains?
11 arrive enfin souvent qu'une institution qui n'a fait que hâter un événement, est envisagée comme sa cause unique et nécessaire ; ces idées se perpétuent par la tradition, personne ne prend la peine de suivre l'enchainement des circonstances, et l'on renonce à former un jugement plus précis et plus éclairé ; une telle étude serait d'ailleurs infiniment difficile et encore plus incertaine.