I.Kl.ISLAiluN 1:T CoM.MERCb: Utïs CliAIN
Tâchons donc de juger la question dont il s'agit par les lumières de la raison.
J'aperçois d'ai)()rd que ces primes d'exportation ne sont pas nécessaires, pour produire léehange des blés superllus contre l'argent ou les diflerents biens dune antre contrée; car le même blé qui est sorti d'Angleterre, quand le |)ri\ était à \ingl~sept livres la mesure, parce que le gouvernement accordait trois livres de rétribution, serait sorti à vingtquatre livres, si cette rétribution n'avait pas existé.
Quel est donc le but manifeste des ])rimes? c'est de taire en sorte que le blé superllu d'un |)avs puisse sortir dans le temps même que les prix sont liants, de manière (jue ce superllu ne puisse jamais servir à les modérer.
lin eflet, si lorscjue la mesure du blé en Angleterre valait vingt-sept livres, il n'y avait pas eu nue prime de trois livres accordée à la sortie ; les étrangers qui en ont exporté à ces conditions , j)arce que le blé ne leur revenait qu'à vingt-quatre livres, auraient attendu que le blé fût réellement tond)é à ce dernier cours , s'ils avaient été privés de la gratilication accordée par le gouvernement : et comme lellet d'un superllu vraiment inutile est de tempérer les prétentions et le pouvoir des vendeui's, il est certain que, sans la rétribution de sortie, les blés auraient baissé en Angleterre, au prix auquel les étrangers pouvaient en aciieter ; et l'Etat cependant aurait reçu deux la même somme d'argent pour des ventes faites sans prime à vingt -quatre livres, que pour celles à vingtsept sur lesquelles le trésor public bonifiait trois livres.
Ces primes d'exportation sont donc simplement un moyen imaginé pour faire hausser le prix des grains dans l'intérieur d'un pays. Le renchérissement de cette denrée favorise les propriétaires de terre, aussi longtemps que la somme des impôts, le prix de la main-d'ouivre, et celui des autres productions du sol, ne s'y proj)ortionnent [)as. Ainsi, jusqu'à cette époque, ce renchérissement excite la culture; mais nous avons montré qu'entre tous les moyens qui peuvent tendre à ce but, c'était le plus dangereux, le plus funeste et le moins durable.
Ce fut le roi Guillaume, à son avènement au trône, qui donna lieu à la promulgation de cette loi relative aux primes; il était sûr du parti des W'higs ; il cherchait à captiver celui des Tories, composé principalement des seigneurs de terre ; et certainement cette institution était un moyen de leur plaire. Il est rare que des motifs particuliers conduisent au bien ]>ublic, en matière d'administration ; si, en raison composée des diverses circonstances qui sont le bénéfice des propriétaires, le prix du blé ne paraissait pas assez haut, il eût mieux valu les favoriser en modérant les impositions; mais c'est un moyen auquel les souverains donnent rarement la préférence , parce qu'ils ont bien de la peine à ne pas distinguer leur contenance de celle de lu société, et leur trésor de celui de l'État.
Enûn, si la culture des terrai us négligés avait besoin deucouragemeut il valait mieux accorder une prime de défrichement qu'une prime d'exportation ; ou aurait atteint au même but, sans hausser le prix général des subsistances, et à sa suite celui de la main-d'œuvre *.
Cependant c'est à cette dernière circonstance, qu'il faut attribuer eu partie, la supériorité qu'ont acquise, dans le commerce de l'Europe, la plupart des manufactures rivales de celles d'Angleterre.
Celte supériorité, qui devait ôter à la Grande-Bretagne le moven de payer les biens étrangers avec son industrie en même temps que son sol était déjà privé de productions particulières ), aurait nui prodigieusement à la prospérité de ce royaume, si mille circonstances fortunées n'avaient coutre-balancé ces désavantages. Indiquons-en quelques-unes.
On voit d'abord l'Angleterre remédier à la clierté de ses manufactures en se servant de sa force politique pour faire des traités de commerce avec la Russie, et surtout avec le Portugal ; au moyen desquels elle s'est procuré une préférence que les simples calculs des marchands n'auraient pu lui donner.
Avec cette même force ou par son habileté, elle a empêché l'Espagne de faire de pareils traités avec la France, comme il pouvait convenir aux intérêts réciproques des deux royaumes.
Par sa supériorité sur mer, elle a rendu pendant la guerre la navigation de ses vaisseaux plus sûre , et par conséquent plus économe que celle des autres nations ses rivales ; avantage qui donnait alors une faveur particulière à ses marchandises.
Par cette même puissance maritime, elle s'est procuré un commerce privilégié d'une étendue prodigieuse, en établissant des colonies considérables en Asie et en Amérique.
Par l'institution d'une monnaie de papier, à laquelle la foi publique est attachée f circonstance inhérente à la nature de son gouvernement), elle n'a pas eu besoin de payer, ou en productions de la terre , ou en travaux d'industrie, cette somme d'argent nécessaire à tous les États pour la circulation, et la facilité des échanges.
Un royaume, où la main-d'œuvre est à plus haut prix qu'ailleurs, a besoin de s'opposer avec une vigueur extrême à l'introduction des manufactures étrangères; et l'Angleterre, à l'ombre d'une liberté politi-
• Je sais bien qu'on présente des tables, d'où il résulte que le prix des blés en Angleterre était moins cher dans les années qui ont suivi la loi des primes que dans celles qui l'ont précédée ; mais cette mcme disparité s'observe en France aux époques semblables, quoique les prohibitions y régnaient pendant que l'exportation était encouragée en Angleterre, ainsi la modération des prix survenue dans les deux royaumes sous des lois contraires, doit nécessairement être attribuée à des circonstances générales. Ce qui paraît certain, c'est que depuis l'époque de la loi des primes en Angleterre, les prix des grains y ont été d'environ vingt pour cent plus cher qu'en France, année moyenne ; cela devait être, et suffit pour appuyer les raisonnements contenus dans ce chapitre.
( yofc de l'Âiitciir.\
LECISl.AlloN VA CUMMEKCi; DKS liKAl.NS. rio;!
qui" , généralement chérie et respectée, a pu établir des lois iiiiiiiinient rigoureuses pour la recherche de la contrebande ; lois qui n'auraient jamais été tolérées dans les pavs monarchiques , où les particuliers ne voient aucune union constante entre leur i)onheur, et le maintien de la force et de la richesse nationale '.
Enfin, l'Angleterre traversée dans le commerce de ses ouvrages d'industrie, privée de productions particulières a son sol, et n'ayant i)as encore les immenses ressources (jue ses colonies lui ont procurées, devait être inquiète sur les moyens qui lui resteraient pour payer les biens des autres pays ; et ce fut pour diminuer cet inconvénient qu'elle mit obstacle, par des droits excessifs, à l'entrée des vins étrangers , et de ceu\ de France en particulier. C'est encore à l'ombre de ce précieux gouvernement, qui attache les Anglais à leur patrie, qu'on a pu les assujettir à des privations qui [)araîtraient dures aux nations du ><)rd les moins riches.
On voit néanmoins qu'en même temps que l'Angleterre excitait la sortie de ses grains par des gratifications, elle employait toute sa force peur diminuer le nond)re des échanges avec les étrangers ; et tandis que, par ces mêmes gratifications, elle élevait le prix de la main-d'œuvre, elle redoublait d'cdorts et d'inquiétude pour s'opposer à Tintroduction des ouvrages d'industrie des autres nations.
Il y a de la contrariété dans ces vues économiques. Le meilleur moyen de prévenir les plus grands périls dans le commerce avec les éti-angers, c'est d'empèclier que ce commerce ne puisse nuire à la population nationale; mais alors il ne faut pas exciter par des s-aerifices la sortie des denrées de nécessité.
Le meilleur moyen de garantir l'industrie nationale contre la concurrence étrangère , c'est d'entretenir la modération du prix de la main d'œuvre; mais alors il ne faut pas élever le prix des subsistances par des primes d'exportation.
' Si l'Angleterre avait dû sa supériorité industrielle aux moyens énuniérés par M. Neckcr, elle se trouverait probahlenient aujourd'hui reléguée au dernier rang des nations, rar elle a successivement renoncé à la plupart de ces errements d'une politique usée. Le traité de Méthuen a cessé d'être en vigueur, le système colonial est prutondément entamé par la réforme de la législation des sucres, enfin le système protecteur est, au moment où nous écrivons, à peu près abandonné en Angleterre. Cependant la prospérité de la Grande-Bretagne n'a cessé de s'accroître, et, chose significative, l'industrie anglaise a réalisé ses progrès les plus considéiabics chaque fois (jue l'on a porté atteinte aux lois qui la protégeaient. C'est de la substitution opérée par M. Uuskisson d'un droit modéré sur les soieries étrangères à la Prohibition, que datent les principaux progrès de l'industrie des soieries en Angleterre; c'est depuis que l'acte de navigation a été modifié par des traités de réciprocité conclus avec la plupart des nations étrangères, <|ue la marine britanni(|ue a progresse avec le plus de rapidité. D'après tous les documents que l'agitation en faveur dt; la liberté commerciale a mis eu lumière sur ces importants objets, il est maintenant avéré <|ue le système restrictif a toujours nui au développement de l'industrie britannique au lieu de le favoriser. L'industrie britanni<|ue a prosp^'ré malgré le système protectc ur et non à cause de ce système.
G. ni; M.
Les Anglais favorisés de mille manières, par les diverses circonstances que nous avons développées, n'ont pas dû épi'ouver d'une manière sensible l'effet de leurs lois sur les grains; contents d'ailleurs de la prospérité de leur pays, et naturellement éloignés des recherches de théorie en matière de commerce et de finance, ils ont dû respecter toutes leurs anciennes institutions; et peut-être y aurait-il eu de l'inconvénient à changer subitement celle des primes, lorsque toutes les autres circonstances sociales s'y étaient proportionnées. Cependant l'inquiétude et la nécessité ont souvent contraint le gouvernement à suspendre jusques à la liberté même d'exporter , et l'on compte douze années de prohibition depuis l'époque de la loi des primes jusques cà nos jours.
Il me reste encore une observation à faire sur les primes de sortie ; c'est qu'elles obligent nécessairement à mettre des obstacles à l'introduction des blés étrangers ; sans cette précaution, en portant des grains dans le pays où l'on accorde une rétribution sur leur sortie, on pourrait, en les remportant et en renouvelant cette manœuvre , exposer le trésor public à de grandes dépenses ; et c'est ainsi qu'une première institution qui tend à renchérir les blés , en entraine une autre de même genre. .
L'Angleterre n'a pu tirer qu'un seul avantage particulier de l'établissement de ses primes d'exportation et de ses impôts sur l'importation^ c'est qu'en les graduant respectivement en raison du cours de ses marchés, elle concourait ainsi à entretenir une sorte d'égalité dans les prix ; mais elle aurait pu y parvenir par d'autres limites, et par des arrangements qui n'auraient point élevé constamment le prix de la denrée de nécessité.
]Ne doutons point au reste que l'Angleterre ne puisse être plus hardie que la France dans le commerce des grains ; environnée de la mer de toutes parts, elle a de beaucoup plus grandes facilités pour recevoir du secours ; et tandis que ses colonies sont agricoles et lui apportent des blés, la France, bien loin d'en pouvoir attendre des siennes, est obligée de les nourrir.
Enfin , il est une grande considération applicable à tous les arguments qu'on tire de l'exemple des autres États pour donner des leçons à la France ; c'est que la disparité de population change absolument tous les principes sur cette matière. Il est aisé de faire sentir cette vérité.
La Hollande contient un million d'habitants, l'Angleterre six j la France vingt- quatre ; ainsi, à égalité de récolte, quand la Hollande ou tout autre État semblable a besoin d'un secours extraordinaire de cent mille setiers pour modérer ses prix, il en faut six cents à l'Angleterre, et deux millions quatre cents à la France ; cependant il s'en faut bien que cette disproportion dans les besoins soit balancée par une semblable disproportion dans les ressources ; car s'il n'y avait , par hasard , que trois cent mille setiers à vendre dans les marchés de l'Europe, et
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que les seuls acheteurs fussent les trois nations que nous venons de nommer ; la Hollande parviendrait à s'emparer du tiers de ces blés, vu que, pour l'acquisition d'une telle provision , elle serait égale en force à la France et à l'Angleterre. Alors cependant elle atteindrait à son but, tandis que les deux autres rovaumes , en obtenant la même quantité, ne seraient pas secourus.
Ainsi, plus un pays est peuplé , plus il doit être timide dans les lois d'exportation, parce qu'il éprouve nécessairement de plus grandes difficultés que les autres Ktats, lorsqu'il veut obtenir des secours proportionnés à SCS besoins.
Concluons donc de ces différentes observations, que lors même qu'on n'envisagerait pas la loi anglaise sur les primes, commeîétant contraire aux principes politiques qui doivent être adoptés par tous les États, elle serait au moins absolument incompatible avec les circonstances générales d'un royaume tel que la France.
CHAI*. VIII. — SUR LES MODIFICATIOPiS COlNNUEi , APPLICABLES A LA LIBERTÉ DU COMMERCE ENTÉRIEUR. EXAMEN DES AISCIEINNES LOIS A CE SUJET.
Depuis plusieurs siècles les temps de disette et de cherté ont donné naissance à une multitude de gènes auxquelles on a renoncé dans les temps de calme et d'abondance.
Ces gênes ont été plus ou moins exagérées, selon l'esprit du temps, et les degrés d'alarmes. Il fut longtemps défendu de transporter des blés d'une province à l'autre, sans une permission particulière; quelquefois on prescrivait la quantité qu'on pouvait garder en magasin ; dans d'autres moments, toute provision même parut un crime; enfin l'épouvante et l'ignorance ont donné lieu successivement à une multitude de règlements, dans le détail desquels il serait inutile d'entrer. Je m'arrêterai seulement sur les anciennes institutions, renouvelées par la loi de 1770, maintenant abrogée.
On permettait la liberté intérieure du commerce des grains ; mais les législateurs ayant présumé sans doute qu'on pouvait en abuser, l'avaient assujettie à diverses conditions ; je n'examinerai que les plus essentielles.
On ordonnait à ceux qui voulaient exercer le commerce des blés, de faire enregistrer leurs noms et leurs qualités aux greffes des juridictions.
On interdisait aux receveurs des deniers publics et aux fermiers de campagne, de s'initier dans ce commerce.
On défendait de vendre ailleurs que dans les marchés.
(Mf^/nit'jrs ^ T. II.) -20
30G .NECKEU.
J'ol)servcrai d'abord sur la proinière coudiliou, que ce n'esl pas !a connaissance des personnes qui font un commerce qui peut être importante au bien de l'État, c'est tout au plus celle de leurs opérations. Or, pour aller de la connaissance de Ibomme à celle de ses actions, s'il n'est aucun chemin tracé par la loi, il n'en est aucun de juste ; toute loi donc qui ordonne aux négociants d'inscrire leurs noms pour faire le commerce des grains, et qui n'annonce pas en même temps dans quel cas et de quelle manière on pourra prendre connaissance de leurs entreprises, les expose à l'oppression, on leur en donne du moins l'inquiétude. D'ailleurs, tant que l'opinion jette une sorte d'opprobre sur le commerce des grains en général, c'est interdire ce commerce que d'ordonner c|u'on fasse enregistrer son nom et ses qualités pour l'exercer; il n'y a que de petits blatiers qui peuvent se soumettre à cette condition ; elle ne serait jamais remplie par des hommes d'une classe supérieure. Une telle gêne ne serait donc convenable qu'autant que l'intervention des négociants riches ne serait jamais utile dans ce commerce ; mais de petits marchands ne peuvent faire qu'un commerce de voisinage ; ils n'ont ni les correspondances ni les fonds nécessaires pour charger un vaisseau, ni pour l'expédier d'ui^port de Trance à l'autre ; ils n'ont pas non plus des capitaux pour acheter dans les temps d'abondance, avec le dessein de earder leur marchandise 'un ou deux ans, si les bas prix d'achats encouragent cette entreprise.
L'une et l'autre de ces opérations sont cependant utiles à la société ; et puisque la dernière peut être faite par des financiers c^mme par des négociants ; interdire le commerce des grains aux hommes de finance, c'est ne présenter aucune idée fixe sur cet objet ; car ce commerce ne peut pas être nuisible en raison des personnes, mais seulement en raison des faits et des circonstances.
Enfin , dans les temps où il peut convenir au bien de l'État qu'on achète pour garder, il n'y a aucun inconvénient que les fermiers de campagne le fassent ; c'est un moyen même de faire sortir leur argent, et de le tirer d'une oisiveté nuisible à la société ; cette classe d'hommes ne peut le faire valoir que par des affaires à leur portée, et dans le district de leur intelligence; au lieu que les négociants, dont l'industrie s'applique à beaucoup d'objets, ont des ressources de toute espèce pour mettre leurs capitaux en mouvements.
Sur la défense d'acheter ailleurs que dans les marchés.
Entre toutes les conditions de la loi que nous examinons, la défense, très- ancienne , d'acheter ailleurs que dans les marchés, tient ( ce me semble ) à un coup d'oeil plus intelligent : tâchons de découvrir quelle fut l'idée du législateur à cet égard. On peut improuver cette défense, en alléguant que c'est gêner la liberté des citoyens , srus aucun avantage
pour la société. Qu'importe, en effet, au bien de l'Etat, que Paul vende a Jacques son blé dans sa métairii' ou dans un marche voisin, dès que la première manière leur est à tous deux plus commode?
On ne justifie pas cette prohibition, en alléguant que de pareilles ventes diminuent nécessairement l'abondance dans les marchés publics ; car si ces -sentes sont faites à des négociants, ces derniers auront le même intérêt que les propriétaires à porter aux marchés les blés qu'ils ont acquis ; si ces ventes sont faites à des consommateurs, la quantité de blé à vendre aux marchés sera sans doute diminuée, mais la somme des besoins le sera de même , puisque ceux qui auront acheté dans les greniers, ne seront plus acheteurs aux marcliés ; ainsi les proportions qui peuvent y composer l'ahondance ou la rareté, ne seront pas changées.
D'ailleurs, laisser la liberté aux propriétaires de vendre leur bié où bon leur semble, ce n'est nullement abolir les marchés, puisque la commodité générale qui seule les institua demeure toujours la même et concourt à leur maintien .
Enfin, interdii'e de vendre ailleurs qu'aux marchés, c'est en même temps défendre d'acheter dans aucun autre endroit , puisqu'il n'y a point d'acheteurs sans vendeurs. Or, défendre à toute une nation d'acheter ailleurs que dans tels lieux, la denrée nécessaire à la vie, c'est faire prendre au souverain une sorte d'obligation d'y rassembler toujours des vendeurs, et même des vendeurs raisonnables.
J'ai développé jusqu'à présent les principales raisons qui combattent la défense de vendre ailleurs que dans les marchés ; elles sont bonnes, sans doute ; mais on les affaiblit en les exagérant , et en représentant, par exemple, un vendeur et un acheteur domiciliés dans le même endroit, qui font trois ou (fuatre lieues pour traiter ensemble de deux sacs de blés, que l'un porte eu allant et l'autre en revenant. Ces tableaux sont chargés; la rigueur de la loi ne s'est jamais étendue juRcmes à mettre obstacle à ces sortes de ventes. D'ailleurs, les consommateurs vivent pour la plupart dans les villes, dans les bourgs et daus les villages où il y a des marchés ; ceux qui n'y demeurent point , et qui ne sont ni fermiers ni propriétaires de blé, ont presque toujours quelques ventes ou (luelques autres achats à y faire, et ne sont nullement gênés, lorsqu'à leur retour de ces marchés où tant d'intérêts les appellent, ils rapportent, quatre ou cinq fois dans l'année, la provision de grains qui leur est nécessaire.
En général , quand on porte aux marchés , ce sont les propriétaires qui vont chercher les consommateurs ; et quand on vend dans les fermes et dans les greniers , ce sont les marchands ou les consommateurs qui vont chercher les propriétaires.
Supposons d'abord que ce soient les consommateurs, : ccl usage serait très-facheux ; car il eu résulterait une perte de temps considérable. Un seul homme, propriétaire de mille setiers de blés, peut les faire trans-
porter et les vendre au marché , en se déplaçant avec quelques uns de ses serviteurs pendant une journée ; au lieu que les raille consommateurs qui achèteront ces mille setiers se déplaceront chacun un jour , s'ils doivent aller au-devant de leur subsistance : ce n'est pas même assez dire ; car s'il ne faut qu'un jour à un propriétaire pour vendre ses mille setiers , parce qu'il connaît le rendez-vous général des acheteurs, il faudra peut-être deux journées à chacun des mille consommateurs, s'ils doivent errer dans les campagnes pour chercher de ferme en ferme, nonseulement les propriétaires de blés, mais encore ceux qui seront disposés à vendre, et quelquefois, entre ces derniers, ceux qui consentiraient à se déranger pour de petits objets. Les propriétaires de grains ont déjà trop davantage sur les consommateurs , il serait très-malheureux qu'une nouvelle manière de contracter vînt fortifier encore cette supériorité.
l ne telle inquiétude, dira-ton, ne serait point fondée ; les marchands achèteront des propriétaires et porteront à leur place des blés au marché; cela peut être : cette substitution serait même alors très- nécessaire pour l'ordre public ; car il faut que le consommateur pauvre sache où trouver sans peine la petite portion de blé qu'il peut acheter chaque fois. Ainsi à mesure que les propriétaires se dispenseraient de porter aux marchés , ou s'habitueraient à attendre chez eux les acquéreurs ; les marchands, les blatiers, et tous les agents et entremetteurs, qui achètent des propriétaires pour porter aux marchés, deviendraient des hommes d'une utilité absolue.
C'est ici, sans doute, qu'on commence à découvrir l'intention du législateur en défendant de vendre ailleurs que dans les marchés. Il crut qu'il fallait opter entre cet assujettissement et lïntervention continuelle des marchands : il crut que , pour éloigner cette intervention dispendieuse au peuple , il fallait obliger les propriétaires et les consommateurs à traiter ensemble ; en contraignant les premiers à porter leurs blés aux marchés ce rendez-vous général des consommateurs), au lieu de vendre dans les greniers où les marchands seuls iraient traiter.
Voilà, ce me semble, le véritable esprit de cette loi ; c'était un aj)erçu intelligent', mais imparfait à plusieurs égards.
• On croirait, en vérité, entendre les déclamations des socialistes modernes contre les intermédiaires. C'est toujours cette idée fausse que rinterniédiaire est un être inutile, un parasite, qui vient se placer entie le producteur et le consommateur pour les exploiter l'un et Tautre. Mais si le marchand ne rend aucun service effectif, comment donc se fait-il que l'on se serve de son entremise? Les propriétaires qui lui vendent le blé, les consommateurs qui le lui achètent sont-ils aveuglés ou frappés d'imbécillité.'' Personne, en effet, ne les oblige à nourrir cette sangsue 1 M. Necker et les socialistes ne veulent pas comprendre qu'en mettant les denrées à la portée des consommateurs, c'est-à-dire en les transportant dans le temps et dans l'espace, le marchand remplit une fonction utile et qui mérite salaire. Us ne veulent pas comprendre, non plus, que cette fonction serait ixaucoup plu- mal remplie par le |)ropriétaire ou le fermier, par exemple, qu'elle
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Car si ce règlement avait pour but de prévenir les clierlés qu'occasionne souvent l'action du commerce , il ne sullisait pas d'ordonner qu'on ne pourrait aclieter qu'aux marchés; puisque cette obligation mettait bien obstacle aux opérations des marciiands qui achètent dans les greniers pour vendre dans les marchés publics, mais ne prévenait pas les achats qu'on pouvait faire dans ces mêmes marchés par simple spéculation , et pour revendre quelque temps après ; genre de commerce par lequel les marchands concourent également à la cherté des grains.
En même temps cependant que cette loi ne prévenait pas assez com- ])létement l'intervention des marchands, dans les circonstances où cette intervention est dangereuse, cette même loi contrariait le commerce dans un genre d'entreprises utiles au bien de l'État ; tels sont, par exemple, les grands achats par spéculation dans le temps des bas prix, achats (ju'on exécuterait difficilement et avec répugnance, s'il n'était pas permis alors d'acheter dans les greniers ; tels sont encore en tout temps les envois de blés d'une province à l'autre ; ces secours, du droit le plus étroit et le ])lus incontestable, ne pourraient pas être donnés, si l'on était astreint à n'acheter qu'aux marchés ; car uji besoin pressant doit être rempli avec célérité ; souvent plusieurs vaisseaux attendent dans un port la subsistance d'une partie du rovaume, et l'on ne peut pas les retenir jusqu'à ce qu'on ait fait avec lenteur aux marchés voisins les provisions nécessaires. D'ailleurs , un achat tant soit peu considérable , exécuté dans le même lieu et dans un temps donné , exciterait un mouvement sensible dans les prix ; les hommes distingués qui font le commerce maritime , jaloux de leur réi)utation , ne voudraient jamais accomplir de pareils achats dans des marchés publics, et en présence du peuple qui , dans les temps de cherté, voit toujours ces sortes d'opérations avec répugnance.
Kn général, on observe souvent une sorte de contradiction ou de timidité dans les anciennes lois dont nous venons de parcourir les conditions principales : on y voit, d'un côté, la liberté intérieure du commerce des grains déclarée utile et permise positivement ; de l'autre, on aperçoit des conditions ([iii tendent presque toujours à en arrêter l'usage. Il semble (pie le législateui' avait eu un sentiment confus ([ue la pleine liberté du commerce des grains était mêlée d avantages et d'inconvénients ; mais qu'il ne s'était pas rendu compte, avec précision, du moment où l'utilité finissait, et de celui où l'abus prenait naissance. Cette incertitude devait nécessairement conduire à des précautions imparfaites, qui obligeaient à suppléer par la tolérance à l'exagération, et
ne l'est par le marchand, car celui-ci en fait son affaire spéciale, tandis que la production ajjricole a déjà son occupation particulière, qui consiste à cultiver le sol. L'erreur de M. Necker vient, on a pu déjà s'en apercevoir, d'un« ob^eCvation inexacte des loi» de la divisioR du tra\ail et de la concurrence. G. de M.
3iO NECKER.
appelaient sourdement l'opinion à poser elle mèmeles barrières que la loi n'avait pas osé fixer.
Cet esprit en législation est plus timide que sage, c'est décourager et permettre , exciter et retenir. Si l'opinion publique est raisonnable, il faut y conformer la loi : si cette opinion est contraire au bien de la société, ou ne doit ni la fortifier ni l'entretenir. Le doute, l'incertitude et la crainte doivent agiter la pensée du législateur, mais ce n'est que lorsque cette agitation est calmée par la découverte et le sentiment de la vérité , que la loi doit être donnée ; car il faut qu'elle soit franche et positive comme l'obéissance doit l'être.