CAI.IAM
immense. Lu canal qu'on aura creusé, un port qu'on aura construit, une province acquise , une place perdue , une manufacture établie suffit pour obliger à changer le système entier d'un grand empire , relativement au commerce des blés. Je ne veux pas même aller si loin. Je dis que dans deux royaumes également fertiles, également peuplés, égaux en tout enfin, si la province fertile en blé est différemment située, cela seul suffit pour obliger les gouvernements à suivre deux systèmes opposés. Si l'un peut permettre l'exportation, l'autre doit la défendri; ou du moins la modifier.
Le Marquis. Expliquez-moi cela plus clairement, je vous prie.
Le Chevalier. Volontiers. Dans les grandes monarchies , toutes les provinces ne sont pas également fertiles en blé: il y en a une ou deux qui le sont particulièrement et qui nourrissent celles dont les produits sont en denrées différentes , vins , oliviers , mûriers , pâturages , bois , etc. Or, si la province à blé est piacée dans le milieu de la monarchie, il faut encourager l'exportation. Si elle est frontière, il faut la défendre ou la modifier beaucoup.
Le Marquis. Et pourquoi?
Le Chevalier. Le voici. Vous en allez savoir la raison et voir eu même temps l'application de cette théorie. En Espagne, la province à blé, le réservoir, le grenier de toutes les autres, est la Vieille Castille. Cette province occupe à peu près le milieu d'un royaume qui est presque rond; or vous ne courez aucun risque à permettre l'exportation des blés de la Castille hors des ports de la monarchie; car de quelque côté qu'on aille de la Castille à la mer, le blé doit traverser les provinces de lEspagne avant d'arriver aux ports, comme par autant de rayons du cercle qui vont jusqu'à la circonférence. Et si quelqu'une de ces provinces est dans la disette, le blé s'arrêtera où il trouvera le besoin, la recherche, le haut prix et n'ira pas plus loin. Personne n'est assez dupe pour traverser, sans s'arrêter, toute une province où le blé est à un prix considérable, refuser de le vendi'e et aller chercher une fortune incertaine plus loin. L'on ne s'expose point à doubler la dépense du transport pour courir tous les risques d'un commerce par mer avec l'étranger. Ainsi, quoique l'exportation soit libre en Espagne, vous pouvez être sûr qu'il ne sortira de blé de la Castille par mer que lorsque toute l'Espagne sera dans l'abondance d'une récolte généralement bonne, ou qu'elle sera déjà suffisamment approvisionnée. Vous remarquerez que je ne vous parle ici que des blés de la Castille. Mais si la Erance, par exemple, avait malheu reusement ses provinces à blé placées sur les frontières, telles que la Flandre, la Picardie, la Normandie, etc., vous courez un grand risque avec votre liberté; car, si dans la même année la llandre autricliienne ou l'Angleterre d'un côté, et le Bauphiné, la Provence, le Languedoc de l'autre se trouvent dans la disette, votre blé ira indubitablement nourrir l'étranger, l'ennemi peut-être de la nation, et les sujets du roi mour
DIALOGUES SUR LE COMMEliCE DES liLÉS. IS
ront de faim : de même, si vous avez une terre sur une colline .formée en pain de sucre et que vous ayez le bonheur d'avoir une source d'eau précisément sur le sommet, tout au milieu de votre terre, laissez-la courir librement , elle arrosera parfaitement votre champ. Si vous voyez qu'il s'en écoiUe hors de vos limites, soyez tranquille, car ce qui en sort est un vrai superflu dont votre terre pleinement arrosée n'a plus aucun besoin. ]\rais si au contraire la fontaine est placée au bas de la colline sur le bord de votre terre, prenez-y garde , elle s'écoulera toujours suivant sa pente, et jamais elle n'arrosera votre terre. 11 vous faudra alors des chaussées, des écluses, des pompes pour corriger, pour forcer la nature et combattre son niveau. De même, si vous laissez aller librement le blé de Picardie, il ira en Flandre, en Hollande, en Danemark , et partout où il peut aller par eau plutôt que de remonter par un ])etit espace de transport de terre, puisqu'il n'y a pas de comparaison à faire entre les frais d'un transport maritime et ceux d'un transport par terre. Ainsi vous vous engagerez à nourrir la moitié de l'Europe aussi long temps qu'elle demandera votre blé, avant que d'en avoir un scptier pour donner aux provinces intérieures de votre royaume.
Le 3IARQLIS. On vous reconnaît là. Votre comparaison est lumineuse et me fait entendre clairement le fond de la question ; mais si l'on creusait un canal ?
Le Chevalier. Voilà précisément où je vous attendais. Vous voyez donc qu'un seul canal peut changer toute la police des blés d'une province ou d'un royaume entier. Le grand Colbert faisait des ordonnances et projetait des canaux, des ports, etc. Peut-être attendait -il l'achèvement de ses travaux pour changer ses ordonnances. Imitons le grand Colbert et ne le suivons pas. Imiter et suivre sont des choses très-différentes, quoique bien des gens s'y méprennent. Faisons ce qu'une bonne tête comme celle du grand Colbert aurait fait aujourd'hui.
Le Marquis. En vérité, mon cher Chevalier , vous me tenez dans des transes continuelles. Tantôt je vous vois brouillé avec l'exportation. Tantôt il me parait que vous vous raccommodez avec elle ; je ne puis deviner votre avis, et je tremble que vos idées ne soient pas conformes aux miennes, et que vous ne réussissiez à me prouver que c'est moi qui ai tort.
Le Chevalier. Il n'y a que votre politesse qui puisse vous faire regarder comme une humiliation de n'être pas du même avis que moi. Je serais mieux fondé que vous à avoir la même alarme ; mais pour nous guérir de ces peurs réciproques , dites-moi , avez-vous des idées qui soient les vôtres sur cette matière ?
Le Marquis. A vous dire le vrai, je n'en ai pas que je puisse en conscience appeler miennes. Je n'y ai jamais réfléchi, je me suis contenté de lire tout ce qui a paru sur cette question, et j'ai lu beaucoup à droite et à gauche; 11 m'a paru quelquefois qu'on me persuadait, d'autres fois
Il) GALIANl.
je ii'ai,pas trop bien compris ce que les auteurs voulaient dire, et j'ai cru que c'était ma faute. Ce n'est pas que je ne me sois aperçu de temps en temps d'une espèce de charlatanerie qui m'a donné de l'ombrage : entre autres dans un certain ouvrage où l'on affectait un style populaire et bas, pour prouver que l'on était profond dans la matière, on y parlait un jargon tout à fait boulanger. L'auteur se faisait un scrupule d'écrire autrement qu'en lettres italiques, non- seulement les mots sacramentaux, mais les termes même les plus usités, pain blanc, pain bis, pain de ménage, prix chers, petit 2)euple, bonne récolte, liberté, mouture, boulangerie, approvisionnements, achats, etc. Tout était en lettres italiques, comme si ces mots venaient des Indes et qu'on en fit pour la première fois l'importation en France. Cette bigarrure ridicule me déplut; je n'achevai pas le livre, je vis que l'auteur voulait m'en imposer par sa profonde érudition en boulangerie, taudis que je savais, moi, qu'il n'avait jamais acheté une livre de pain dans sa vie. Voilà où j'en suis avec mes idées.
Le Chevalier. Eh bien moi. Monsieur, je suis plus avancé que vous, car je n'ai rien lu du tout. J'ai réfléchi. J'ignore si d'autres ont écrit des réflexions semblables aux miennes, mais je suis porté à croh^e que toutes les tètes organisées comme la mienne les auront faites ou les feront. Ainsi, si je vous les communiquais, je ne disputerais aucunement vos idées, puisque vous n'en avez point; mon discours serait la lecture d'un livre de plus, et, selon toute apparence, celui-ci ne vaudrait guère mieux que les autres.
Le Marquis. A tout hasard, commencez.
Le Chevalier. Cela serait trop long.
Le Marquis. Il n'y a de long que ce qui est ennuyeux, et je vous promets que je ne m'ennuierai pas.
Le Chevalier. Vous vous engagez beaucoup. Après le dîner je croirais cela plus vraisemblable, mais à présent....
Le Marquis. Nous avons encore du temps. Commencez, je vous en supplie.
Un domestique entre et annonce qu'on a servi.
Le Chevalier. Ah ! voici une bonne nouvelle qui me tire d'embarras. Allons manger notre pain avant de décider s'il faut en accorder l'exportation.
Le Marquis. Mon faible avis serait de la défendre, quant à celui qui est sur la table.
Le Chevalier. Et le mien aussi.
Le Marquis. Donnez-vous la peine de passer.
Le Chevalier. Vous le voulez, j'obéis.
Ils vont dîner.
DIALOGUES SUR LK COMMERCE DES BLÉS. — II. i^