SECOND DIALOGUE
Après le dîner.
Le Marquis. Nous voici à présent en état d'accorder l'exportation de tout le pain du monde, au moins jusqu'à souper. Ainsi nous pouNons en délibérer à notre aise.
Le Chevalier. Comment est-il possible que la bonne cbère que nous venons de faire ne nous ait pas chassé de la tète un triste discours de famine? Jouissons du présent, bannissons les idées sombres. Savez- vou^. que la tristesse est tout à fait fâcheuse, et que ^ ous y allez par le chemin le plus court?
Le Marquis. Ce n'est pas tout à fait cela. V ous m'avez fait rêver ce qui ne marrive pas souvent, et je voudrais, si vous le trouvez bon, continuer le discours.
Le Chevalier. Si c'est votre goût, j'y consens.
Le Marquis. J'ai fait réllexion sur ce que vous avez dit; je vois à présent que vous ne tenez aucun compte de l'autorité des exemples, à moins qu'ils ne soient tirés de deux cas exactement semblables. Mais où trouver deux souverainetés qui se ressemblent ? Vous ne respectez aucunement les systèmes des plus grands hommes d'État, par la même raison, car il en est des siècles comme des souverainetés, aucuns ne se ressemblent? Les mœurs, les lois, les découvertes physiques, le canal du commerce, les combinaisons politiques, tout a changé, tout change et tout changera. Je n'ai pas osé vous demander ce que vous pensiez des ordonnances de police, des règlements très-nombreux que nous avons sur le seul fait des blés, craignant toujours la même réponse.
Le Chevalier. Sans doute j'aurais toujours fait la même réponse. Que si les ordonnances et les règlements ont été faits, parce qu'ils se pratiquaient ailleurs ou parce qu'ils s'étaient pratiqués autrefois, sans autre examen et sans autre motif , c'est un pur hasard si cela vaut quelque chose. Au reste, je conviendrai que la plupart des anciens règlements, lorsqu'ils ont été faits pour la première fois, étaient pleins de sagesse et de raison, parce qu'alors ils ont été faits selon le temps et les circonstances.
Le Marquis. Oh ! que j'ai de plaisir à vous entendre parler ainsi ! Ln vérité tous ces auteurs modernes trailenl nus ancêtres bien (hircinent. {Mélanges t. ii.) ^
A les en croire, on dirait qu'ils marchaient a quatre pattes. On répète à chaque ligne: Ils ne connaissaient ni les vrais intérêts de la nation, ni la balance du commerce, ni lesprinripes de la bonne administration: ils ne respectaient ni la proi)riété , ni la liberté. En un mot, ils les représentent à mes veux comme une tronpe de tyrans aveugles qui frappaient dune barre de ïvv sur un troupeau desclaves stupides. Les plus doux et les plus réservés de ces écrivains se contentent de dire que nos bons ancêtres étaient un peu bêtes. Os propos mont toujours t'ait de la peine par mille bonnes raisons, el surtout parce quil me parait a moi incontestable que nous descendons de nos ancêtres.
Le Chevalier. Consolez-vous, monsieur le Marquis. Ces lois étaient bonnes et vous descendez de ceux qui les ont faites. Ceux qui les critiquent descendent peut-être de ceux qui les critiquèrent lorsquelles parurent. L'histoire, le .seul tableau qui nous reste des mœurs passées, nous est garant de la sagesse et de l'utilité d'un grand nombre de lois qui ne sont plus bonnes aujourd hui, parce quelles ne sont plus à propos. Admirons la sagesse de nos pères et tâchons de 1 imiter en faisant ce qui convient à notre siècle.
Le Marquis. Mais quel sera notre guide ?
Le Chevalier, ^otre raison a nous; n'en avons- nous pas une? iN'empruntons pas celle de nos pères, ni celle de nos voisins, employons la nôtre. Le bon sens est la seule cour souveraine qui ne vaque jamais, il siège toujouis. Ktablissons des principes tirés de la nature même des choses. Qu'est-ce que c'est que l'homme ? Quel est le rapport du pain à l'homme? Appliquons ensuite ces principes au temps, aux lieux, aux circonstances. Quel est le royaume dont on veut parler? Comment estil situé? Quels en sont les mœui's , les opinions, les avantages a obtenir, les risques à éviter, et décidons. Si la raison est M'aie, a quoi servent lexeraple et l'autorité? Pour prou\cr que langle dans le demi cercle est un angle droit, Euclide a-t-il jamais recouru aux autorités des auteurs classiques? A-t-il dit que dans une ville de la Grèc^ cela se pratiquait ainsi? >on assurément, il l'a démontré et c'est assez.
Le Marquis. Savez-vous , nio)i cher chevalier, que ceci m accommode à merveille. J'ai la mémoire faible el je ne brille pas par les citations; si ^ous vous fussiez avisé dappuyer vos idées sur des autorités, j aurais joué dans tout ceci un rôle muet ou tout au plus un rôle de contident ; mais puisqu'il n'est question que de faire des raisonnements, j'en ai tant lu dans toutes ces brochures, que, quand je n'en aurais re tenu que le quart, j'en aurais à peu près assez pour (igurer à côlé de vous.
Le Chevalier. Tant mieux; il y en a donc beaucoup dans ces livres que vous avez lus et que j ignore?
Le iMarquis. S'il y en a ! Ils en regorgent, et ce sont toutes idées liées.
Le Chevalier. Et etabiissent-ils des principes?
Le Marquis. Des principes?... Attendez.... je crois qu'oui.... Oii !
DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. — IL i§
oui, sûrement ils en établissent. Dabord ils posent pour principe fondamental , et c'est même selon moi leur grand pivot) que l'agriculture est la base des ricbesses de tout pajs.
Le Chevalier. L'agriculture est la base des richesses de tout pays? S'expliquent-ils précisément en ces termes?
Le Marqlis Md loi, je crois qu'oui.... ou à peu près.... vous savez que je n'ai pas la mémoire trop lionne.
Le Chevalier. Mais s'ils disent précisément comme vous venez de dire, ils partent d'après un principe faux.
Le Marqlis. Quoi! l'agriculture, le sol.... la propriété foncière....
le produit net.... la classe productive Oli ! vous badinez; ceci est
un axiome.
Le Chevalier. Faux.
Le Marquis. Mais comment?
Le Chevalier. Et à Genève?
Le Marquis. Quoi! Que voulez- vous dire?
Le Chevalier. Genève n'a point de territoire. Il y a bien d'autres souverainetés qui n'en ont pas non plus. Donc l'agriculture n'est pas la richesse de ces pays ?
Le Marquis. Oh ! bon ; j avais raison de dire que vous plaisantiez. Où diable allez>vous chercher Genève ? qui est-ce qui se sou\ient de cela lorsqu'il est question de Paris?
Le Chevalier. Moi, et pourquoi pas? l.,es habitants de Genève ne sont- ils pas des hommes ? >e forment- ils pas une société politique qui a besoin de lois, d'administration? >e faudra-t-il pas savoir un peu comment ou y doit régler limportante police des blés? D'après votre principe, voyez où vous vous trouverez.
Le Marqlis. Ma foi, ils s'arrangeront à Genève comme ils voudront. Me prenez- vous pour un syndic? Tenez; j'aime mieux passer condamuation. Peut-être me suis-je mal rappelé les expressions de nos écrivains. Je conviens qu'il y a des villes, des pays , des souverainetés sans terre et par conséquent sans agriculture ; mais ces auteurs écrivaient en Lraiice, imprimaient à Paris, voulaient parler de ce pays-ci et ne voulaient parler d'aucun autre.
Le Che\ alier. Vous conAcuez dune qu'ils n'ont parlé ni des petites souverainetés telles que Genève, Francfort, Lucques, etc., ni des médiocres telles que la HoUande, Gènes, etc., parmi lesquelles il y en a qui ont si peu de territoire et si mauvais, que lagriculture n'est sûrement pas le principe de leurs grandes richesses, et qu'enfin ils n'ont pas entendu parler davantage des grandes monarchies telles que la Russie, la l'urquie, l'Espagne, etc.?
Le Marquis. Pour cela j'en conviens ; mais qu'eu avaient-ils à faire? Us ne voulaient que le bien de la France.
Le Chevalier. Et pour procurer ce bleu, ou aurait dû Uui diie
20 GAUANI.
comme Hamilton : Bélier, mou ami, ne pourrais-tu pas commencer par le commencement, voir les cas les plus simples, les combinaisons les moijis compliquées, les gouvernements en petit, comme un peintre lait toujours une petite esquisse avant que dentreprejulrc un grand tableau'? Euclide commence par la ligne, jiar Jangle, par les triangles, pour aliei- aux carres, aux eereks, aux pentagojies, etc.
' Keniai'quuuï d'abord la ( untradictiuii dans laquelk- l'auteur tuuibe ici. Il emploie tout sou pieiniei dialoi;ue u pi ouvcr qu'il ue faut pas conclure d un Etat à l'autre. 11 suit niaudestenient de ce principe que ce qui se passe dans un Ktat petit ou médiocre, n'est pas le conunencenient , l'esquisse, le modèle de ce qui se passe dans un grand ; et que pour savoir ce qu'il faut faite en l'ratice.il faut ccnnuieiicer par la France ellemènie.
Mais il faut le dire, l'auteur emploie ici l'artitice ordinaire de tous ceux qui veulent obscurcir les vérités les plus claires. Cet artilice consiste a présenter toujours le sujet rlaiis quelque fait isolé qui forme un e\cepti<in dépendante de plusieuis causes absolument étrangères aux principes simples et généraux de la matière. Il est bien clair que la marche la plus naturelle s(îrait d abord de rechercher le principe ^général , celui qui s"aj)pli(iue au plus grand nondjre de cas, sauf à leconnaitre ensuite les exceptions si le principe en doit recevoir, et a rechercher les causes île ces exceptions. Certainement le commencement de la question du commerce des blés est la considératuni des ino)eu\ par lesquels le blé est produit et des inotijs qui déterminent les hommes a s'occuper de sa production. Ces moyens et ces niotijs sont le prolit que 1 agriculteur peut faire sur le commerce du blé, et, en général, l'intercî réuni du propriélaiie et de sou entreprenem de culture. On trouve (jue cet intérêt t:st diminué par les gouvernements, les prohibitions, les droits; qu'il est excité par la libellé. On en conclut (ju il faut ijue le coinnierce d«'s blés soit libre, (^u'oii examine ensuite si dans une ville assiégée il faut laisser sortir le grain, ou si, dans un petit Ktat sans territoire, il faut former des greniers publics : ce sont la les dernières de toutes les que>tions à examiner dans la reclierche des principes de l'administration du commerce îles grains, et c'est bien «'ii coinmençant p.ir elles qu'on ne commence pas par le comniencement.
Assigner l'élude des gouvernements en petit ( onnne le premier objet dont il fallait s'occuper dans la recherche des principes d*- radministration ûu commerce des grains , c'est comme si l'on prescrivait à celui qui veut étudier l'anatoniie de Ihoinme de commencer par disséquer un sujet auquel il niaïKiueiait les deux jambes.
Lin petit ttat manque de certaines branches de culture, de commerce, d'industrie, de navigation. La Hollande n'a ni blé ni vin ; la Sicile n a ni navigation , ni pèche, ni manufactures ; la ."sardaigne n a presque aucun genre d'industrie, etc. La France , au contraire, a toutes les jiroducjtions, tous les genres d'industrie et de commerce ; <'t puisque, dans toute question d économie politique, il s agit d'observer les divers inouvemeiits d'un corps politi<iue et les etfets de ces inouvenunls, ne vaut-il pas mieux les étudier dans un lilat doni l'organisation est grande et l'omplele .'' C'est dans ces grands Ltats «jue le jeu de toutes les parties de la machine politique est libre et facile; c'est dan» un grand litat que tous les mobiles qui agitent les lionnnes, les passiims de toute espèce, l'amoui de la liberté , de la propriété , le désir d'acquérir, de conserver, d'augmenter ses richesses, exercent toutes leurs Idrces et sont contenus i ependanl dans de certaines bornes, par l'opposition même et les etlorts semblables tie tous Us individus de la société. C'est la (JU on peut voir avec facilité les résultat.- de la fermentation politique, comme on observe mieux les i)héi)omenes et c omine on coimait mieux les produits d une lermeutation spiritueuse dans les grands vaisseaux que dans les petits.
luilln il s'agit de rechercher les priiici|)es de la législation d'un tint politique sur le lommerce des blés, et Ceiiève est une ville «le nianufactuies plutôt qu un htat politique. L'auteur compaie lui-même les petits Llats de cttle espèce a un couvent de capucins; mais nous ne crovmis pas, comme lui, que la besace du Jière quêteur des capucins pui.^.se jamais être un modèle à étudier pour aucune admini.stration. Ou a donc pu rechercher l'administration convenable aux grands litats sans commencer par étudier les petit».
Héjutation de l'abbe Uoiellef, p. G3.
DIALOGUES SUR LU COMMERCE DES BUES — IL m
Le Marquis. Enfin ils no l'ont pas fait. Si cela vons tient tant à comu', je conviendrai avec vons (piils ont en tort. Pnisqn'ils ont tant écrit, il ne lenren aurait pas coûté da\antage ; mais, an moins, vons ne nierez pas que l'agriculture ne soit assurément la base de la richesse de la l'rance.
Le Chevalier. Oh ! je ne vais pas si vite, (juaud je raisonne, .le ne sais pas encore ce que c'est que la France ; quelle est sa force principale, si c'est lindustrie ou l'aiïricultnre. Je conviens que dans un grand pays il y a de tout, que les provint ; s même qui le composent ne se ressemblent point, qu'il y en a d'industrieuses, qu'il y en a d'agricoles et de mi-parties; mais quand il serait vrai que l'agriculture ferait la base de la richesse française, il n'en serait pas moins vrai que ces auteurs ont mal raisonné.
Le Marquis. Pourquoi'.'
Le Chevalier. Parce qu'on ne peut jamais prendre pour axiome une proposition dont la proposition contraire est quelquefois vraie , parce que leur principe énoncé en termes généraux est faux, et <|ue, pour l'appliquer en particulier à la France il fallait prouver auparavant qu'il lui convenait; ce qu'ils n'ont pas fait.
Le Marquis. Comme vous êtes dilliciic ! Tenez, voici encore un de leurs principes fondameutaux que je me rappelle à présent. Voyons ce que vous en penserez. Us disent que la cherté du blé ne fait aucun tort aux manufactures ni aux artisans; car, s'il est vrai d'un coté qu'ils paient le pain plus cher, il est vrai de même que les fermiers et les agriculteurs, ayant mieux vendu leur blé et étant plus riches, leur donneront plus de travail et plus d'ouvrage. De ce principe ils tirent une foiile de conséquences que vous entreA'oyez déjà et qui me paraissent assez justes.
Le Chevalier. Faut-il vous dire franchement ce que je pense de cet autre principe? ■
Le Marquis. Oui, je vous prie.
Le Chevalier. H est tant soit peu faux et surtout très- vicieux.
Le Marquis. Comment vicieux ?
Le Chevalier. Oui. Il se retourne sur lui-même et fait \v cercle qu'on appelle vicieux ; ainsi il ne nous avance guère.
Le Marquis. Comment ?
Le Chevalier. C'est que si le fermier riche donne plus d'ouvrage à l'artisan, l'artisan riche fera une plus grande consommation des fruits de la terre. Ainsi il n'est pas nécessaire (juil faille commencer par enrichir le fermier pour faire fleurir les manufactures; car vous pouvez dire avec autant de vérité : Enrichissez l'ouvrier, et il fera fleurir l'agriculture. Voilà en quoi votre principe est vicieux. Je vous ai dit aussi qu'il était tant soit peu faux, et voici pourquoi. Le fermier, le campagnard ne dépense point à mesure ni à proportion qu'il s'enrichit; sa vie
22 GALIAM.
dure , laborieuse , frugale , son séjour au village, loin des comparaisons ( source inévitable de la vanité et du luxe ), loin, dis-je, du spectacle de l'opulence, le ramènent toujours à l'état naturel de l'homme qui a peu de besoin et peu de désirs. 11 amasse, prend le goût de l'épargne , thésaurise, enfouit sous terre, f/artisan au contraire vit dans les villes; tout ce qu'il gagne il le consomme, il le dissipe. On observe même communément que plus il excelle dans son art, plus il contracte les vices ordinaires aux habitants des villes; en un mot, tout ce que l'artisan, grand ou petit , gagne dans sa semaine est consommé , le dimanche au cabaret , par l'un; en choses de luxe, dans l'intérieur de sa maison, par l'autre. Or, s'il boit ou mange le dimanche le profit de sa semaine, vous conviendrez bien qu'il le rend à l'agriculture d'une main prompte et libérale. Savez- vous en quoi consiste l'erreur de vos écrivains , erreur dont ils ne se sont jamais aperçus et qui a enfanté toutes les autres? c'est qu'ils croient que l'homme consomme toujours la même quantité de nourriture. Cela est si faux, qu'il y a au moins la différence d'un tiers sur ce que l'homme peut consommei- de plus ou de moins sans que sa santé en paraisse altérée. Le total de la consommation n'est donc pas une quantité fixe et constante? Elle n'est pas seulement proportionnée à la quantité des habitants; elle est en raison composée de la population et de leur opulence : ils peuvent manger plus ou moins sans que d'abord on observe de différence bien marquée ; mais elle est inmiense entre un peuple pauvre qui se nourrit mal et ([ui souffre , et un peuple riche et heureux; mieux celui-ci se nourrit, plus il travaille. La population augmente à cause de la plus grande fécondité des femmes. Il y aura moins de maladies , les malades, plus soignés , échapperont plus aisément à la mort. La vie des habitants aura un terme moyen plus long; enfin, je le répète, la disproportion de l'effet est immense.
Le Marquis. Vous êtes un délicat anatomistc de l'homme.
Le Chevalier. C'est ce qu'il faut être lorsqu'on veut parler des hommes. II faut les avoir bien étudiés pour se mêler de les gouverner. Je mets en fait que mille artisans riches feront plus de consommation, donneront plus de mouvement à l'argent , aux denrées , aux manufactures, que deux mille fermiers d'égale richesse; ei voilà pourquoi (cela soit dit en passant \ la nation anglaise quoique laborieuse, indus trieuse, patiente, n'a pu jusqu'à cette heure faire prospérer ses manufactures au ])oint où elle le souhaiterait, et pourquoi elles perdront toujours à la concurrence non-seulement avec les Français, mais encore avec les Allemands. Les Anglais ont beau faire des lois , leurs mœurs y résistent, et les mœurs sont toujours plus fortes que les lois. Chez eux un fermier, s'il voit un galon , une broderie, croit voir le diable, crie au luxe, au scandale, au french-dog, et les manufactures ne vont pas. Le campagnard ira toujours jusqu'à la propreté, même à l'aisance delà frugalité , mais il s'y arrêtera.
DIALOGURS SLR LE COxM-MEHCt: DES BLÉS. — 11. 23
liE Marquis. Votre lo<iiqiie, Chevalier, me chiffonne cruellement. Elle est épineuse comme la j)lant(' de ce nom , on ne sait par oii Ja prendre ; je ne puis men approcher sans me piqnei-. A.h' vivent mes écrivains! ils y vont bien plus rondement. Ils posent de gros principes que personne ne doit leur contester, ils tirent leurs conséquences franchement, nettement, à droite et à gauche, sans rencontrer d'obstacles, et ils mettent moins de temps à achever leur besogne et à conclure que nous n'en avons rais à commencer la nôtre.
Le Che\ai,iek. Que voulez-vou» y faire? je suis comme cela. Mais permettez-moi de vous faire encore une question sans vous impatienter, et ce sera la dernière. Sous quel point de vue vos écrivains ont-ils envisagé la législation des blés?
Le 1\[arqijis. Que voulez-vous dir(î?... Comment, sous quel point de vue?... Sous celui de ragriculture... Est-ce qu'il y a deux manières?
Le Chk\alieu. Certainement. Le blé peut être regardé comme une production du sol . et sous cette vue il appartient au commerce et à la législation économique. Ensuite il peut et doit être en même temps regardé comme la matière de première nécessité et le premier soin dans Tordre civil des sociétés, et sous ce point de vue, il a])partient à la politique et à la raison d'État. Dites-moi, lorsque vous approvisionnez une place frotitière , lorsque vous faites marcher une armée, lorsque vous équipez un vaisseau, ne pensez- vous pas autant et même plus au blé, au pain , au biscuit, qu'à la poudre et au canon? Ce que je dis est si vrai ({ue dans tous les traités de paix nous trouverez que les vivres sont contrebande de guerre , et qu'il est défendu aux puissances neutres d'en porter à l'ennemi, avec la même sévérité qu'il est défendu de lui porter des armes et des munitions de guerre. Or, ce qui est vrai dans une petite souveraineté composée dune seule ville, peut s'appliquer aux États d'une médiocre étendue, et de degré en degré il s'appliquera également jusqu'aux grandes monarchies, avec les différences ])ourtantque la grandeur, la situation, la puissance, le ju'oduit du sol entraînent; ce qui doit être calculé , discuté et approfondi . ,
Le Marquis. Pour cette fois je rougis et pour mes auteurs et pour moi. Pour eux, car, en vérité, ils ne s'en sont pas même doutés; pour moi, qui ai fait si longtemps la guerre... Je sais bien que, dans les plans d'opérations militaires, trouver des vivres est le grand point de la question. .le me souviens qu'une fois... c'était en i.'î... Oh! cela fut excellent. Nous devions faire une marche...
Le Chevalier. Faisons halte à votre marche, et rentrons dans nos quartiers. Vous m'avouez donc (|ue la partie politique, la raison d'Etat, celle à laquelle toute autre considération doit céder, n'a pas même été envisagée par vos écrivains ; que le mot n'en a pas été une seule fois prononcé ?
24 GALIAM.
Le Marquis. II n'est que trop \rai , je conviens de tout et je me rends ; mais je fais à présent une petite réflexion bien triste. Je me croyais tout à l'iieure, d'après mes lectures, très riche en syllogismes, et très en état de vous tenir tète, et vous venez de me prouver que de mes deux principes fondamentaux , l'un était vicieux , l'autre était faux ou trop légèrement établi , et que mes auteurs n'ont seulement pas envisagé la matière sous le point de vue le jilus délicat et le plus important. Me voilà bien dans mes affaires. Parlez donc et j'écouterai. .Fe vois que mon sort me reléguera toujours avec vous au rôle de confident.
Le Chevalier. Pas toujours, pas toujours. Chez madame...
Le Marquis. Laissons cela, parlez et j'écouterai.
Le Chevalier. Par où commencerai- je?
Le Marquis. Par où vous voudrez.
Le Chevalier. Si c'est à mon choix, je commence par Genève.
Le Maequis. Quoi ! Je rencontrerai toujours cette triste Genève sur mon chemin. Ne pourriez- vous pas en prendre un de traverse et me mener dioiten France, où je bride d'impatience d'arriver?
Le Chevalier. Je ne le puis pas en conscience.
Le Marquis. Eh bien ! voyons donc Genève ; mais y resterons-nous longtemps ?
Le Chevalier. Nous ne ferons qu'y changer de chevaux.
Le Marquis. Mais, dites-moi, je vous prie, d'où vous vient cet amour pour Genève ? Pourquoi vous y arrêter ?
Le Chevalier. Parce qu'il faut voiries différents rapports de l'administration du blé dans les petites souverainetés, dans les médiocres et dans les grandes. Dans les petites, le blé est une affaire entièrement du ressort de la politique. Dans les grandes, il pourrait n'être qu'une affaire de commerce. Les petites souverainetés sont susceptibles d'une administration qui est impraticable dans les grandes, par la raison de leur grandeur même ; de même qu'on peut faire une machine de quatre roues et que l'on n'en peut faire une de mille. A'ous verrez donc par mon discours la preuve de la sagesse de nos ancêtres dont nous parlions tout à l'heure. Ils administraient de petites souverainetés, telles que la Bretagne, la Provence, le Dauphiné, ou même des villes détachées, comme Metz, Strasbourg, Lyon, etc., et nous avons à présent a nous occuper de l'empire Français qui réunit en un seul corps tous ces membres épars. Nos ancêtres ne regardaient le blé qu'aux lumières de la politique et de la raison d'État; aujourd'hui nous ne voulons le regarder que comme un objet de commerce; il n'est pas étonnant que sous deux rapports différents la législation devienne différente.
Le Marquis. Ceci est lumineux; restons à Genève.
Le Chevalier. Je savais bien que Genève vous plairait, .h- dis donc qu'une ville sans territoire ne saurait faire tort aux agriculteurs quelle
DIALOCIKS SUR LE COMMERCE DES 15LES. - Jl. r.i
n'a pas, et quVUo n'a que faire de nos discours sur l'importation et l'exportation. (ïomme elle achète de l'étranger tout le l)lé dont elle a besoin, elle ne peut pas forcer le vendeur qui n'est pas son sujet; ainsi, si elle voulait laisser aux particuliers le soin de l'approvisionnement de son marché, il faudrait absolument qu'elle accordât la liberté la pkis entière, la plus absolue, sans nulle restriction; car le monopole que les plus riches familles du ])avs pourraient exercer sur ses citoyens, en s'em parant de l'achat et de la revente du blé , serait le seul inconvénient qu'elle pût craindre, et il est paré par la liberté même si elle est absolue. Règle générale, le monopole ne se doit parer qu'en établissant la concurrence; tont autre moyen est aussi mauvais et aussi dangereux que le mal. Donc liberté absolue à tout étranger ou citoyen qui voudra apporter ou vendre du blé dans la ville. Il est vrai cependant qu'il y a d'autres inconvénients dans cette souveraineté qu'elle ne saurait éviter par ce moyen.
Le Marquis. Quels?
Le Chevalier. Une petite souveraineté est d'ordinaire enclavée dans les États d'une autre, souvent dans ceux d'une seule grande puissance qui l'environne de toutes parts. Or la raison d'État exige que non-seulement elle ait ses marchés toujours bien garnis, mais il lui faut des provisions et un magasin de blé sullisant pour soutenir un siège de quelques mois ; sans cela la puissance voisine la surprend brusquement par une guerre imprévue ; et sans efforts, sans siège même, un blocus vons la réduit par la famine. Mais si elle a de bons magasins, comme elle a de bons bastions et des citoyens prêts à mourir pour la patrie, elle soutient le siège, elle réclame ses alliés, et la balance politique de l'Kuropc a le temps de venir à son secours. Or, si vous laissez rapprovisionnemcnt de la ville à la prévoyance des particuliers, vos magasins ne seront point remplis, et vous n'y trouverez pas une demi -année de provisions suffisantes pour un peuple entier. Il faut toujours supposer que tout particulier fait son commerce avec le moins de fonds possible. C'est la prompte et très-prompte circulation de la mise à la rentrée des fonds qui fait tout son profit. Tout commerçant est économe de ses fonds; une mise plus forte qu'elle n'est nécessaire, lui parait un argent perdu qu'il regrette, et c'est là le secret du commerce des marchands d'allumettes. Aussi dans une souveraineté où le particulier serait seul chargé de l'approvisionnement, je parie que dans un cas d'alarme subite, toute reclicrche faite, on ne trouvera pas de provisions pour plus de quinze jours '.
' On peut considérer Genève dans deux situations différentes ; dans un état île {;uei re actuelle avec quelqu'une des puissances voisines, ou dans l'état ordinaire de paix dont elle jouit, mais voulant prévenir les suites fâcheuses des disettes qui arri\ent dans les Etats environnants. Dans les ( irtonstances du premier ^vuve on y fera tout ce qu'on voudra et tout sera fort bien fait. Oa y formera des magasins de blé; on y taxera le pain ;
Le Marquis. Mais quel remède à eela ?
Le Chevalier. Il faut donc dans ces sortes de souverainetés que l'ap provisionnement soit une alîaire du gouvernement et que le blé ne soit que dans le grenier public.
Le Marquis. Ah ! mon cher Chevalier, ne me parlez point de greniers publics, ô'annones, de ma/fislrals , (yah(tndarice. Se suis brouillé avec eux, el sur cela je suis persuadé, .le sais que c'est un monopole affreux et injuste, onéreux pour le petit peuple, une source d'abus, de pilleries, une perte réelle |)Our l'État.
Le Chexauier. Mais si je nous indiquais une autre administration oîi l'approvisiorniement allât à merveille et sans abus? un grenier le mieux régi du monde, vous raccommodcrie/-vous avec eux?
Le 3L\rquis. Oui, si vous pouvez m'en indiquer un seul.
Le Chevalier. Vous l'avez pourtant sous vos yeux.
Le Marquis. Où? Lequel?
Le Chevalier. La besace du frère quêteur des Capucins.
Le Marquis. Vous plaisantez toujours. Que diable , nous parlons à présent de choses sérieuses, il est question de gouverner les hommes et vous mettez sur la scène des Capucins !
Le Chevalier. C'est que moi je les crois des hommes. Je vous prie de rélléchir un instant sur l'approvisionnement du réfectoire des Capucins. Voyez de quelle difficulté cela paraît d'abord ? Leur récolte est tout à fait précaire, elle ne consiste qu'en aumônes qui varient à l'infini selon les lieux, les saisons et les années. Malgré cela, malgré la pauvreté extrême des Capucins, il n'est peut-être jamais arrivé qu'un seul ait man-
on y fixera la consommation qu'en doit faire chaque famille; on pendra celui qui fera sortir un pain hors de la ville. Ce ne sera plus là une administration , mais un état violent de choses, dont nous n'avons rien à dire, parce ([ue tout ce que nous en dirions, ne nous conduirait à aucun résultat prati(|ue, ni pour un autr»' Etat, ni pour d'autres circonstances. Personne n'a jamais étendu h's principes de la liherte du commerce des };rains à une ville assiégée.
Mais Genève n'esl-elle pas une ville continuellement a.Nsiégée par sa situation , el ne doit-elle pas avoir toujours l'administration d'une ville assiégée ? voilà ce ([ue je nie et Je crois en avoir de honnes raisons.
Il me semble que les traités de la ville de Geiu've avec les puissances voisines, et sa faiblesse mèm(',sonl les seuls i^arants contre une ciitrepiise sur la liberté. Il me semble que si cette «garantie ne lui suffisait pas, tous les ma<j;asins de blé lui seraient inutiles, parce «lu'on ne sera jamais réduit à l'attaciuer par blocus et par famine, ni nuSue par un siège assez long pour con.smiuner de bien grandes piovisions. Or, les magasins ne sont utiles (|ue pour les longs sièges; à (pioi lui servent donc des magasins relativement à sa situation politi(|ue?
Il ne faut pas (prune ville qui a le btmheur de ne pouvoir pas être en état de guerre se mette en état de guerre, c'est-à-dire se soumette volontairement et constamment à toutes les inconmiodilés (|u'entraine cette situation. Il ne faut pas manger coniinuellenient du pain fort mauvais <•! fort cher, dans la crainte cliiméri(iu<', en pleine paix, de n'avoir pas de provisions pour six mois, en cas d'un siège «iiii ne peut arriver, et qui, s'il arrivait, ne durerait pas six >emaines. La situation à Cienève ne peut donc pas y autoriser les greniers publics, si ces établissenicnts y ont d'ailleurs les inconvénients dont ils sont ordinairement accompagnés. Réfutation, p. 68.
que de patin à son dincr ou à son souper. Ils n'ont jamais rien voulu changer à leur système ; ils n'ont pas voulu laisser à chacun d'eux la liberté entière et absolue de se pourvoir, et tout va à merveille. Cherchons à présent quelles sont les causes naturelles de ce grand miracle de saint François? Les voici : 1 ° Le petit nombre qui compose leur communauté, cent ou deux cents personnes au plus à régir. Dans une petite administration ou ne saurait introduire de grands abus, on est éclairé de trop près, on ne saurait voler beaucoup. 2° (ceci est le plus important); chaque soir lorsque les religieux sont rentrés, on ferme les portes à la grosse clé, et personne n'entre plus ; ainsi le frère cuisinier sait d'avance le nombre des consommateurs, il y a pourvu et il est sur qu'il n'y en aura ni plus ni moins. Voilà pourquoi et comment tout se trouve en règle. Quatre personnes de plus qui surviendraient dérangeraient toute l'économie dès le lendemain ou dès le soir même. Or, appliquons ces vérités théoriques aux grandes villes et vous verrez combien elles sont lumineuses. Premièrement, si une ville est d'une population médiocre, le grenier public pourra pendant longtemps y être bien régi, régi sans abus ; mais il faut observer surtout si une ville peut fermer ses portes ou si elle ne le peut pas. Si c'est une souveraineté détachée, elle le peut sans injustice, elle ferme ses portes en cas de disette, elle exclut tout étranger, ils ne sont point ses sujets, elle ne leur doit rien. Mais si une ville fait partie d'un royaume, de quel droit en exclure les sujets du même souverain? Jamais vous ne le pourrez sans cruauté. Comment établirez-vous vos provisions d'avance, si vous ne savez pas le nombre des consommateurs que vous pouvez avoir? Et si vous ne le savez pas et que vous ne soyez pas maître de le borner, dès lors abus, vols, pilleries, désordres, l'n magasin immense disparaîtra en un clin d'oeil, sans que vous puissiez prendre personne en flagrant délit. Ainsi, mou cher 3Iarquis, raccommodez- vous avec les greniers dans de certaines circonstances, toutes les fois qu'il est question dune ville comparable à un couvent de moines.
Le Marquis. Voici une des bonnes œuvres de charité que les Capucins aient jamais faites. .Pétais brouillé avec les greniers, mais brouillé à n'en pouvoir souffrir le nom, et ils m'ont raccommodé avec eux. Je ne sais si je me trompe, mais j'entrevois à présent une inlinité de choses dans l'histoire et même dans notre siècle, dont je n'avais jamais aperçu la véritable raison, .le vois. . . .
Le Chevalier. Vous voyez que toutes les villes d'Italie, comme Gènes, Lucques, Plaisance, Parme, Vérone, Padoue, Milan, etc., étaie?»! autant de souverainetés séparées, autant de couvents, (^t que par conséquent leur système de greniers eiiVannoïics était bon en poliliiiiie, aisé dans la pratique et utile aux citoyens.
Le Marquis. Parce que vous êtes Italien , vous croyez (pic lorsque je fais tant que de réfléchir, je porte mes regards vers l'Italie ; point
du tout : je réfléchis sur notrcviouv temps, je vois qu'en France toutes nos villes dans les temps de troubles et de guerres civiles étaient autant de villes de guerre. Partout le gouverneur et le maire avec les échevins en répondaient sur leurs tètes. Il importait qu'un peuple enclin à la défection fût toujours content. De là est venue la distinction qui reste encore entre le citoven et l'étranger. 11 importait peu à un gouverneur d'Amiens qu'Abbeville se révoltât à cause de la disette; il ne répondait que de son gouvernement, il faisait ses provisions suivant le nombre de ses habitants et fermait la porte aussitôt qu'il voyait trop de foule. Voilà comme le Roi était servi et comme les choses allaient. Moi, si l'on me donnait le commandement d'une ville de guerre , je répondrais de n'v jamais laisser manquer de pain. Je ferais mes provisions ; j'en ferais chaque jour la distribution de porte en porte à tous les chefs de famille: je tiendrais compte de leur nombre ; on ne me Aolerait pas un boisseau de farine; je ferais fusiller le premier qui s'aviserait d'em porter un pain de quatre livres hors des portes. Ce n'est pas la mer à boire lorsqu'on sait prendre ses arrangements.
Le Che\alij:h. Lt vous traiteriez l'habitant d une ville voisine comme étranger et presque comme ennemi ? Dès que la consommation est fixe et qu'elle vous est connue, rien de si facile que de vous faire rendre compte de l'emploi de votre blé. J'avais donc raison de vous dire qu'une petite souveraineté peut avoir un grenier public , et peut laisser au gouvernement le soin entier de son approvisionnement. Elle aura |)ar ce moyen un magasin qui la mettra en ('tat de soutenir un long siège ; mais ce système a d'autres avantages.
Le Marquis. Je ne les aperçois pas encore. Je suis juste. Vous voyez que j'ai été au-devant de vous lorsque vous m'avez dit des choses raisonnables. >fais à \otre tour, vous conviendrez avec moi qu'un magasin public fait cesser d'abord tout le commerce en blé que les particuliers pourraient faire. Vous appauA rirez donc votre petite souveraineté de cette branche de commerce? Kt c'est un inconvénient.
Lr Chevalier. VA c'est là précisément le second avantage. >e vous elfarouchez pas et écoutez- moi. Quel est le territoire, la richesse, la force dune ville qui n'a ni sol ni agriculture? Les manufactures. La manufacture est une espèce de [)ioduction en ce quelle ajoute a la matière première. Dans un pa>s tel que celui dont il s'agit , le but du gouvernement doit donc être toujours d'atigmenter et dencourager la manufacture. Or le commerce du blé nest point manufacture , il n'ajoute rien à la matière ; il faut donc en dégoûter le citoyen ' : s'il rap-
' Je dis que c'est là une fausse et mauvaise politique. M ne faut rieiïoùter rte rien, car dégoûter si«;iiifie ici (lonner atteinte h la lil)crtc naturelle »|ue tout citoyen doit avoir de faire de ses capitanv ce quil \eut, et de vendre des hiés à ses concitovens, s'ils veulent en acheter. De ce que la ville de (;enève n'a point daiitres richesses que ses manufactures, il ne s'ensuit pas (ju'il faille dégoûter le citoven du commerce des blés.
porte du profit, c'est parce qu'on vend le blé aux citoyens plus cher qu'on ne l'a acheté de l'étranger. Voilà un véritahle impôt; et il vaut bien mieux ([uun impôt aille au profit de l'Ktat qu'à celui des particuliers '. S'il ,\ a (lu i^ain , il faut (pie l'ttat en profite; s'il y a de la perte, il vaut infiniment mieuv que Tlitat la soutire ; il lui est plus aisé d'en supportei- le choc. Une perte de l'Étal se répand sur tous les citoyens également et devient moins sensible a chacun. L'État a plus de crédit et il peut la réparer plus facilement .
Dans une ville où les iiianulactiiies sout la principale occupation des citoyens et \ attirent des richesses, il doit arriver, après un peu de temps, que des citoyens auront des capitaux qu'ils ne voudront pas et niènie «juils ne pourront pas employer en entreprises de manufactures. Car les entreprises de ce genre sont bornées par la quantité et l'étendue d(!s débouchés et de la consonunation, par la situation, par la rivalité et la concurrence des autres nations, etc. Or, ([uel inconvénient pourrait-on voir à ce que quelques-uns de ces capitalistes approvisionnassent la ville de Genève en blés , en concurrence les uns des autres ? Enlin ce conseil de dégoûter le citoyen du commerce des blés, ne peut tourner au proiit des manutactures qu'autant qu'il empêcherait le blé d'être plus cher pour le manufacturier. Or, en dégoûtant les capitalistes du commerce des grains, on rendra au contraire le pain toujours plus cher pour le manufacaurier, et <e ne sera pa> assurément ini moyen d'encourager les manufactures.
tiéftitalioit, p. 72.
' ISous osons dire que ces principes d'administration sont les plus mauvais du monde. Sans doute tout citoyen de (jcnève qui entreprendrait le commerce des blés pour sa ville, les voudrait vendre plus cher qu'il ne les aurait achetés. C'e>t I objet de tout commerçant d'acheter à bon marché et de vendre plu> cher (lu'il n'a acheté. Mais ce prolil fait par un ou plutôt par plusieurs particuliers, pourvu qu 11 soit limite pai- la concurrence, n'est pas à cliarge aux citovens ; il n'est que le >alaire des soins du conuiierçant et l'intérêt de ses capitaux. Si le citoyen faisait lui-mênu' ses appro\isionnements en grains, il faudrait aussi (ju'il y donnât des soins et qu'il y employât de l'argent, ei il lui en coûterait davantagi' pour satisfaire au même besoin.
(Jest bien pis lorsque le gouvernement fait l'approvisionnement, car alors l'achat des blés est bien plus a charge aux citoyens. Ce n'est plus ce que gagnaient les <:oinmerçants particuliers seulement que les habitants d'une ville paient ; ce sont les déchets et les pertes du grain, la dissipation qui s'en fait par linlidélité des gardiens, l'excédant du prix auquel l'a payé le gouvernement, la mauvaise qualité surtout qui est au fond une plus grande cherté, et tout cela est inhninuni plus à charge aux citoyens que le proiit des conunerçant.s.
Il ajoute que regarder le proiit connue un impôt dont l'Ktat doit proliter, c'est une idée insoutenable. Voilà assurément une forme «l'inqxit bien entendue! (,)ue l'auteur ne cousiùtle-t-il aussi au gouvernement de Genève d acheter i<; vin, les viandes, les étoffes et de les revendre aux citoyens, pour empêcher que les Genevois qui font ces diverses sortes de conunerce en prolitent , en vendant à leurs concitoyens plus cher qu'ils n'ont acheté de l'étranger ; et que ne dit-il au.ssi ([ue ce sera là un impôt dont il vaut bien mieux (jue i Etat prolite que le particulier.
Si l'Etat se ch.irgeant des approvisionnements, le prix de la denrée était le même (|ue lorsqu elle est vendue par des particidiers con<urrents les uns contre les autres, on pourrait absolument le laisser seul vendeur de blés; mais n'est-il pas constant et convenu <jue l'Etat achète toujours plus chèrement et par conséquent vend plus chèrement, même quand il vend sans proiit , (juc des particuliers dans un comuiene libre? Quand il vendrait au même prix, si la luarchandise est dune moins bonne qualité , comme il arrive constanuneut à Genève, ne sera-ce pas, dans la vérité, vendre plus cher, puisque la cherté est en raison du prix et de la qualité de la marchandise ; puisque du blé à 'Il livres le setier est vraiment plus cher *iue du blé meilleur d'un sixième en sus qu'on vendrait 24 livres, c'est-à-dire un douzième seulement ?
Hcjutatioii, p. 69.
3n (GALIAM.
Le Marquis. Mais le gouvernemeut (léi)ciisera toujours plus que ne feraient les particuliers. Je conviens qu'on pourra éviter les grandes déprédations; mais vous néviterez i)as les petites. Ln particulier économise bien mieux , spécule avec infiniment plus de soin qu'un magistrat qui lait ijrosso modo les devoirs de sa charge.
Le Chevalieu. .le conviens de cela. Mais quand une foiç l'approvisionnement intéresse la politique, il cesse d'être objet de commerce. Le magasin à blé coûtera sans doute, mais ce sera une dépense nécessaire comme celle des troupes et comme toutes celles qui sont relatives au salut de l'Etat. Les avantages que j'ai dit compensent cette perte ; et enfin le troisième avantage que je vais vous indiquer, en dédommage avec usure. jNous avons dit quune souveraineté sans territoire ne peut subsister que par 1 industrie des manufactui'es. Avez-vous jamais examiné quelle est la différence fondamentale entre les productions du sol vX celles du manouvrier ?
Le Marquis. Je ne me souviens pas si je lai lue; mais pour ce qui est d'y avoii* rétléchi, assurément non.
Le Chevalier. Je vous le diiai : c'est qu'il n'y a ni bonne ni mauvaise année de récolte en manufacture. Les montres de Genève ne craignent ni les gelées, ni la grêle, ni la sécheresse. Voyez à présent la variété des effets que produit cette différence. Lorsque dans une année votre correspondant de vin en Champagne vous mande que les vignes ont été gelées, et qu'il vous faut payer une queue de \ in le double de ce qu'elle coûte ordinairement , vous vous rendez à la raison et vous payez selon sa demande. Mais si un horloger venait vous demander îiuit louis d'une montre faite en 1700, à cause que dans cette année le blé était cher, et qu'il ne vous demajidàt que six louis d'une autre toute pareille, parce qu'elle a été faite en 1701, année abondante, que diriez-vous * ?
Le Marquis. J'entends très-bien à présent ce que vous voulez me dire : sans doute une proposition pareille serait tout à fait ridicule.
Le Chevalier. Vous voyez donc la différence. Bonne ou mauvaise année la manufacture doit aller son train. 11 faut faire la même quan-
' Remarquons combien est étrange l'explication que donne l'auteur de la manière dont se règle le prix des deinées, selon lui, après une mauvaise récolte; l'acheteur paie alors une pièce de vin le double de ce qu'elle coûte ordinairement, parce que son correspondant lui mande que les l'ignes ont été gelées ; sur quoi cet acheteur se rend à la raison et paie selon la demande. Il est bien question ici de raison et d'examen de la part de l'acheteur '. S'il pouvait se dispenser de payer plus cher en refusant dentendre raison, on peut être sûr qu'il le ferait. Une force plus puissante que tous les raisonnements le contraint à payer le surcroit de prix, c'est liinpossibilité d'avoir du vin autrement qu'en le payant ainsi ; impossibilité qui vient du chaugenuut de rapport entre la quantité demandée et la quantité mise en vente, la première demeurant à peu près la même et la seconde étant diminuée par la mauvaise récolle. Voilà les vrais principes de l'augmentation de la valeur vénale, que l'aiileur parait ignorer entièrement.
Réfutation, p. 70.
tité de montres. Car si dans nne année on diminuait, la quantité du travail , que deviendraient les mains qui > sont régulièrement employées? Comment vivraient-ils. ces malheureux ouvriers? Il faut en outre vendre les montres toujours le même prix ; vons ne pouvez pas l'augmenter une année pour le diminuei- la suivante , eela serait absurde et ridicule. Vous ne pouvez pas non plus en augmenter le prix avec intention de vous soutenii- t<mjours à <e prix une fois haussé, parce que eela \ous ferait perdre dans la concurrence avec les manufactures des autres pays. Une nation ne se pourvoit , par exemple , des montres de Genève préférablenient à celles d'Angleterre , que par le bon marché qu'elle y trouve. Si! variait et qu'on les trouvât trop chères , cette branche de commerce pourrait être perdue. Le prix de la main-d'œuvre doit donc être calculé sur celui de la vente de l'ouvrage; et l'ouvrage se vendant toujours au même prix , la journée de l'ouvrier sera inévitablement payée toujours le même argent. L'entrepreneur de la manufacture ne peut donc pas augmenter le prix journalier de la main-d'œuvre qu'il emploie, l.es manouvriers ne peuvent ni allonger les jours de leur travail, ni multiplier leurs bras. Ils travaillent déjà toute l'année tant que le jour dure et tant qu'ils ont de force. Cependant le prix du pain est augmenté et leur salaire ne peut pas augmenter. Si vous y forcez l'entrepreneur, vous faites une injustice et vous le ruinerez ; car il faudra qu'il vende ensuite à perte. Ainsi, ou le journalier ou l'entrepreneur sera au désespoir , et dans l'inévitable situation ou l'un de manquer de pain, ou l'auti'c de paver au journalier les ouvrages plus cher qu'il ne les vendra : dans cette position le seul remède qu'il y ait, c'est de faire vendre le pain toujours au même prix.
Le Marquis. Il faut donc le taxer?
Le Chevalier. A Dieu ne plaise. Le comble de l'injustice, de 1 atrocité et de la folie est de taxer le prix d'une denrée que vous n'avez pas achetée. Vous n'avez pas ce droit sur les particuliers. Savez-vous ce qu'elle leur coûte ?
Le Marquis, On peut le savoir, le calculer.
Le Chevalier. On ne le peut ni ne le doit. Qui est-ce qui peut calculer et savoir quel déchet, quelle perte je puis avoir fait. .le puis avoir acheté cber. C'est à moi, si j'ai été dupé, à m'en tirer le mieux que je pourrai ; mais personne n'a droit de s'en mêler. Règle générale, le prix du pain ne doit être fixé que quand c'est le gouvernement lui -même qui l'a acheté, et que c'est le grenier public qui le fournit au ])euple. Alors ce n'est plus une spéculation des particuliers ni une affaire de commerce. La puissance souveraine fait vendre le pain avec quelque prolit dans les années abondantes ; elle y perd dans les aimées de disette ; mais elle soutient toujours le même prix. La manouvrier sait alors au juste ce qu'il lui l'an! pour vivre ; sans incertitude sur la vicissitude des saisons, sur son besoin il règle le prix de ses journées. L'entrepreneur qui cal
32 GALIAlM.
cule au juste ce qu uu ouvrage a coûté, peut, sans se tromper, fixer jle prix de la vente. Ainsi tout va bien et toutes les années sont égales. Le crédit de l'État est assez fort pour soutenir la perte pendant assez longtemps et attendre les années de fertilité qui la répareront. Mais surtout voici l'avantage de ce système ; si le grenier public vend avec profit , on laisse venir l'étranger des pays voisins acheter du pain tant qu'il lui plaira ; c'est autant de profit de plus que le grenier fait : si au contraire le grenier vend à perte, on ferme les portes qui sont eu même temps celles de la ville et celles du royaume , vous restez avec vos sujets seuls; le reste du monde deviendra ce qu'il pourra; vous ne faites d'injustice à personne.
Le Marquis. Votre discours m'explique enfin une grande difficulté qui ma toujours tourmenté la tète. Je ne pouvais comprendre pourquoi, dans les temps de disette, les garçons des artisans sont toujours les premiers à crier et à se révolter. Je les croyais plus mutins , mais je me demandais comment et d'où pouvait leur venir cet esprit séditieux et turbulent ; habitants des villes, amollis par une vie sédentaire, adoucis paila société, comment sont-ils plus féroces, plus braves même que les laboureurs? Car enfin c'est un fait, dans les disettes, les premiers à s'ameuter sont partout les garçons tisserands, drapiers , etc. On n'entend jamais parler eu temps de famine d'une révolte de vignerons.
J.E Chevalier. Ils ne sont pas plus mutins; mais ils ont plus de faim. Dans une année de mauvaise récolte, l'agriculteur, le campagnard n'est pas le plus à plaindre ; il est possesseur du peu de bien que le Ciel a don né; et si le Ciel en a peu donné , du moins il le vend plus cher. Le mal heureux est le journalier ; il se trouve pris (^ comme on dit) entre le battant et la porte ; il ne peut ni avancer ni reculer. Le pain est cher et l ouvrage ne peut pas être mieux payé. Le désespoir fait l'émeute.
Le Marquis. Mais , Chevalier , je vois ici un grand embarras. Votre secret du grenier publie pour faire toujours bien aller les manufactures , suppose que la ville est une souveraineté séparée ; si elle fait partie d'un royaume, y établirez-vous de même un grenier?
Le Chevalier. Non, assurément, et je vous en dis la raison. Lorsqu'on ne peut pas, sans injustice, fermer les portes, il ne faut pas d'aunones publiques. Voilà pourquoi j'applaudis aux greniers de Genève, pendant que je vous ai blâmé hautement ceux de Rome. Rome est la capitale d'un pays d'une assez vaste étendue, incapable d'être nourrie en entier par la voie d'un grenier, et en outre, eu sa qualité de métropole de la catholicité, elle ne pourrait sans scandale expulser ceux que la dévotion ou les affaires y amènent. Point de greniers utiles si on ne peut réduire à une quantité fixe et déterminée le nombre des consommateurs.
Le iMarquis. Vous ne pouvez donc pas y soutenir toujours le pain au même prix ; car vous ne voulez pas le taxer?
Le Chevalier. Non certainement. Le grenier public peut seul >endie
à un prix lixé par la loi. C'est une injustice atroce d'\ obliger des boulangers auxquels on a laissé courir tous les risques de l'inégalité des achats; et si, pour assurer les boulangers, vous vous avisiez de fixer le prix de la vente des blés aux cultivateurs, il n'en faudrait pas davantage pour détruire de fond en comble l'agriculture.
Le Marquis. Eh ! quel remède donc?
Le Chevalier. Je ne crois pas qu'il y en ait aucun de bien bon ; aussi c'est peut-être une des plus fortes raisons pour laquelle les manufactures réussissent toujours mieux dans les petites républiques que dans les grands royaumes.
Le Marquis. Eu ce cas- la je ne me soucie plus tant de nos études sur les greniers et sur Genève, puisqu'ils ne peuvent pas s'appliquer à nos grandes villes manufacturières. Ainsi, si nous sortions de cette \ille, je crois que ce serait bien fait.
Le Chevalier. Je ne m'y oppose pas: mais puisque nous sommes encore dans la ville de l'horlogerie , profitons de l'occasion, sachons quelle heure il est.
Le Marquis. A Paris î'car ma montre en est', il est cinq heures et demie juste.
Le Chevalier. Heure du spectacle.
Le Marquis. Quoi ! vous nous quittez aii beau milieu du discours?
Le Chevalier. La pièce nouvelle. C'est un devoir sacré.
Le Marquis. Mais vous continuerez donc une autre fois?
Le Chevalier. Tant qu'il vous plaira.
Le Marquis. Prenons jour. A huitaine, dans cette même maison, cela vous convient-il?
Le Chevalier. Tout ce qui peut vous faire plaisir me convient infiniment.
Le Marquis. Mais venez de bonne heure; avant que tout le monde soit arrivé.
Le Chevalier. Je n'y manquerai pas.
{Mélanges t. ii.)