DÉFENSE DE L'USURE.— INTRODUCTION. .^1S
Chacun des progi^ès politiques de la classe dus travailleurs, proiïrès qui toujours a été lié au développement général de la société, s'est manifesté par deux circonstances principales dans lesquelles on trouve des causes immédiates de la diminution des charges imposées aux travailleurs par les non-travailleurs, ou , pour nous servir des termes dans lesquels la question se présente ici plus particulièrement, de la baisse progressive du loyer des instruments de travail. Ces deux circonstances sont :
I" L'accroissement des richesses dans les mains des (yacaiUeurs ;
•2" Le développement de la confiance générale, représenté dans les relations industrielles par le développement et l'organisation du crédit.
On pourrait croire que les économistes ont déjà signalé l'inlluence de la première de ces circonstances lorsqu'ils ont dit que le taux de l'intérêt était déterminé par la quantité des capitaux disponibles et prètables, et que ce taux était naturellement bas dans les pays riches, et élevé dans les pays pauvres. >[ais, dans les termes généraux où ils parlent de l'augmentation des capitaux ou de l'accroissement des richesses, cette circonstance ne prouve rien nécessairement quant à la baisse de l'intérêt. Et en eflet, en supposant, par exemple, que cet accroissement neùt eu lieu jusqu'à présent que dans les mains des non-travailleurs, on ne verrait pas pourquoi le taux de l'intérêt aurait baissé. L'offre des capitaux serait bien devenue plus considérable ; mais comme il est évident que le nombre des travailleurs s'est accru au moins dans la proportion des richesses, la demande de ces capitaux aurait dû nécessairement se tenir toujours à la hauteur de l'offre; et ainsi les effets de cette double concurrence, quant au taux de l'intérêt, se seraient constamment neutralisés.
Mais l'accroissement des richesses dans les mains des iravaiUeurs présente un résultat tout différent.
En remontant à l'époque la plus voisine de l'esclavage, c'est-à-dire à celle où la propriété est à peu près nulle dans les mains des travailleurs, on voit ceux-ci dans l'obligation, presque absolue, de subir toutes les charges que les non-travailleurs jugent à propos de leur imposer. Ils ont bien sans doute la faculté légale de débattre leurs intérêts; mais cette faculté est alors à peu près chimérique. Pour vivre, il faut qu'ils travaillent. Or, en obtenant leur liberté, ils ne sont point entrés en possession des instruments qu'ils employaient dans l'état d'esclavage : ces instruments sont restés la propriété des anciens maîtres, auxquels la
n suit de là qu'en (k-sigiiant une classe d hommes sous le titre de non-liavaUleurs, nous ne voulons pas dire que cette classf n'ait pas eu, pendant un temps, une utilité politique, mais .seulement (jue, pendant ce tenips-l.j même, cette classe n'exploitait pas par elle-même les instruments du li'a\ail ou de la production matérielk-, mais les faisait exploiter à son prolit.
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force en assure la libre dispositiou, et qui en couse'quencc ne consentent ù en céder l'usage à la classe qui ne peut absolument s'en passer, qu'aux conditions les plus dures que la nature d'une pareille position puisse permettre de dicter.
3rais lorsque les travailleurs, malgré les obstacles qui s'opposent d'abord à ce qu'ils puissent mettre en réserve une partie de leur travail, sont parvenus à acquérir la propriété d'une portion des instruments qui leur sont nécessaires, la faculté légale dont ils jouissent de débattre leurs intérêts avec les non-travailleurs commence à prendre de la réalité, et à leur obtenir de meilleures conditions. L'avantage de la position des travailleurs, à chaque progrès de la richesse dans leurs mains, peut s'exprimer ainsi :
Nécessité moins pressante d'emprunter, et faculté plus grande, en conséquence, de suivre l'impulsion de ce pencliant naturel , de ce besoin impérieux , qui porte tous les hommes à améliorer leur sort autant qu'il est en leur pouvoir.
Les conditions imposées aux travailleurs par les non-travailleurs sont aujourd'hui moins onéreuses que jamais, ou, autrement, le lover des instruments de travail est moins éle\é qu'il n'a encore été. Ce n'est pas seulement parce que la richesse est en général plus grande de nos jours qu'à aucune autre époque, mais bien parce qu'elle a pris ce développement dans les mains des travailleurs. La richesse viendrait à décupler dans les mains des non-travailleurs, que l'on concevrait à peine que cette circonstance dût contribuer à faire baisser le loyer des instruments du travail.
Pour bien comprendre l'inttuence de la seconde circonstance que nous avons présentée comme une des causes immédiates de la baisse du taux de l'intérêt, savoir. Je dévcloupemehl JeJa C()ii(iance (jènèrah' , reprèstidë dans Vinditstrie par Je développement et Vorganisalion du crédit , il convient de reconnaître , comme les économistes , deux éléments dans le taux de l'intérêt : une prime d'assurance, garantissant en quelque sorte la solvabilité de l'emprunteur, et le loyer proprement dit.
La prime d'assurance peut-être très-élevée, et dans certains cas l'emporter sur le loyer : elle est proportionnée aux risques que court ou que croit courir le préteur, soit en raison des circonstances générales, politiques ou industrielles, soit en raison des qualités et de la situation personnelle de l'emprunteur.
Cette distinction n'a rieii d'arbitraire : son exactitude se démontre par les variations que subit d'un jour à l'autre le taux de l'intérêt, en raison d^s accidents politiques ou industriels, et par la différence que l'on remarque, dans les mêmes circonstances générales, entre le taux auquel traitent les premiers crédits, et celui que paient les crédits hiférieurs. Ainsi, lorsque aujourd'hui, par exemple, les uns obtiennent, moyennant 3 pour 100, des capitaux que les derniers ne peuvent se
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procurer qu'à 5 ou à 6, terme moyen , on peut dire que 3 pour 100 sont à peu près le taux réel du loyer, et que tout ce qui l'excède, dans les prêts qui se font à un taux supérieur, forme la prime d'assurance.
Il est bien évident qu'à mesure que la eonliance sélabiit et saccroit dans les divers ordres de relations sociales, la partie du taux de l'intérêt qui forme la prime d'assurance que stipule le prî-teur pour les risques auxquels il est exposé doit devenir de moins en moins élevée; mais il convient d'observer cet cllet de la contiance générale dans l'organisation du crédit, qui en constate les progrès dans les relations industrielles, et qui devient à son tour une cause puissante de leur extension.
L'organisation du crédit consiste dans l'interposition d une classe spéciale de travailleurs, les banquiers, entre les prêteurs et les emprunteurs. L'objet de cette organisation est de porter les capitaux ou les instruments du travail dans les branches de l'industrie qui en ont le plus besoin, et dans les mains les plus capables de s'en servir utilement. Il résulte de cette seule fonction du crédit, que ses agents sont appelés non-seulement à diriger le travail, mais encore, jusqu'à un certain point, la conduite individuelle des travailleurs. Plus son organisation se perfectionne, et plus aussi cette double action se manifeste. Le perfectioiHiement du crédit s'opère dans luie double direction , spécialisation et généralisation; e'est-à-dire, d'une part, par la subdivision toujours de plus en plus grande des centres créditants, jusqu'au point où cette subdivision correspondrait exactement à celle de l'industrie, et où par conséquent les agents directs du crédit seraient le plus rapprochés possible des circonstances qu'ils sont appelés à apprécier; et, d'autre part, par la subordination toujours de plus en plus intime et régulière de ces centres particuliers envers des centres plus étendus, jusqu'au point où tous viendraient aboutir à un centre général : ce qui donnerait pour résultat la direction industrielle la plus eflicace, fondée sur la connaissance la j)lus parfaite du détail et de l'ensemble des besoins de l'industrie.
L'organisation actuelle du crédit est bien loin sans doute de présenter ce résultat : mais elle tend sans cesse à s'en rapprocher.
Chacun de ses progrès, à cet égard, a pour effet direct de faire baisser la prime d'assurance comprise dans le taux total de l'intérêt, et cela de deux manières : d'abord, parce qu'en déterminant une meilleure entente du travail, il diminue proportionnellement, et dans la réalité, et dans ro[>inion, les risques qui ])euvent être attachés aux conceptions industrielles ou résulter de l'incapacité de ceux qui sont apj)elés à les exécuter, et ensuite parce que les agents du crédit , devenant toujours de plus en plus capables d'apprécier les circonstances pi'rsonnellcs des emprunteurs, ne sont point obligés, comme le préteur isolé, de prélever sur tous indistinctement la prime d'assurance ht pins
élevée que puisse comporter Ja nature des risques provenant dts personnes.
3Iais ce n'est pas seulement sur la partie du taux de l'intérêt , représentant une prime d'assurance, que le développement de l'organisation du crédit exerce sou Inlluence. En facilitant directement les progrès de l'industrie, il donne chaque jour une nouvelle extension à la première circonstance dont il a été parlé, savoir, V accroissement des richesses dans les mains des travailleurs , et ainsi contribue encore puissamment, bien que d'une manière indirecte, à faire baisser la seconde partie du taux de l'intérêt, ou le loyer proprement dit des instruments du travail.
J^n jetant un coup- d'oeil général sur le passé, on voit que le taux de l'intérêt a toujours été en diminuant.
En observant les faits dont il subit directement rinlluencc, ou voit que ces faits, par le seul développement qui leur est propre, tendent encore à le faire diminuer.
De cette double investigation il est permis de conclure que l'intérêt, en tant que représentant le loijer des instruments du travail, tend à disparaître complètement, et que, des parties qui le composent aujourd'hui, la prime d'assurance est la seule qui doive rester, en se réduisant elle-même, par suite des progrès de l'organisation industrielle, sur la proportion des seuls risques qui peuvent être considérés comme audessus de la prévoyance et de la sagesse humaines.
Mais il faut bien se persuader que la disparition complète de l'intérêt présente des difïicultés dont il est impossiJjle de trouver la solution dans le développement isolé de lindustrie : c'est quau fond, comme nous lavons dit déjà, la question de l'intérêt est une question politique. On peut bien s'expliquer comment , par le seul progrès possible de l'industrie dans l'état de choses actuel, le taux de Tintérêt doit encore diminuer; mais pour concevoir d'une manière nette son entière extinction, il faut absolument supposer un nouveau progrès général de la société , ou autrement , une nouvelle combinaison politique des travailleurs et des non-travailleurs, combinaison qui, au cas particulier, aurait pour résultat une nouvelle constitution de la propriété. Cette révolution sans doute est inévitable, et il serait facile d'en démontrer la nécessité ; mais il n'entre point dans le cadre que nous nous sommes tracé de nous arrêter à cette importante considération, dont le déveloj)pement excéderait toutes les proportions de la question particulière qui nous occupe.
Le but principal que nous nous sommes proposé d'ailleurs en exposant les vues qui précèdent est maintenant atteint : on peut voir clairement, en effet, qu'en publiant des écrits qui attaquent les lois contre l'usure, nous n'avons pas prétendu nous faire les apologistes d'un état de choses où le taux de l'intérêt serait généralement élevé, mais seule-
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nienl «oiilribucr par cette publicalion u faire ré>oqucr des lois qui, en tant quelles peuvent avoir queUjue elïieaeité, ne fonl qu'aggraver le mal auquel elles ont voulu remédier, et apporter des obstacles au progrès des causes qui seules peuvent faire baisser le taux de l'intérêt.
La manière dont le prêt a intérêt vient d'être considéré peut jeter de nou^ elles lumières sur le fondement des préjugés contre l'usure, .lusqu'ici on a généralement rapporté ces préjugés à l'autorité de ce j)assage de l'Evangile : Bcnr facile, cl wulinim finie, viliil inde speranles ; " Faites le bien et j)rète/. sans en attcFidre aucun avantage" ^saint Luc, VI, ?io, ; et à celle des premiers chrétiens, qui admettaient entre eux la eoiinuunauté des biens. Mais plusieurs écrivains, et Tin^got principalement, ont prouvé que dans tous les temps l'opinion populaire s'était montrée hostile envers les prèteujs a intérêt, et cpie le christianisme n'avait fait que changer la fornuile de cette opinion. Si on admet ce que nous avons dit plus haut touchant la nature et l'origine du prêt a intérêt, il doit être évident que le préjugé contre l'usure n'est autre ehose, dans sa source, que la protestation de la classe pauvre contre la classe riche; c'est-à-dire, en remontant à l'époque oii celte protestation peut avoir pris naissance, dune classe opprimée et exploitée contre la classe qui l'opprimait et qui l'exploitait. Si depuis létablissejneut du chri.stianisme, et dans l'esprit de ceux qui ont élé chargés d'interpréter et de développer les préce[)tes de cette religion, le prêt à intérêt a pris un caractère de criminalité qu'il n'avait point eu jusque là, c'est que le christianisme plus qu'aucune autre doctrine a représenté les intérêts du pauvre et adopté ses griefs. De là semble résulter uue sorte d'apologie pour les théologiens qui ont prohibé le prêt à intérêt; cependant, pour que cette apologie, qui, bien entendue, ne peut s'appliquer ici qu'a l'intention, se trouvât vraiment fondée, peut-être faudrait-il remonter aux premiers auteurs de la prohibition dont nous parlons, attendu qu'il est permis de penser que la plupart de ceux (pii ont marche sur leurs traces ont été plutôt déterminés par des motifs sii|)eislilieii\ rpie |)ar un sentiment de philanthroj)ie religieuse.
Une dcniurc ijucslioii se présente : Pourquoi l'opinion a-t-elle plutôt condamné les prolits des prêteurs d'argent que ceux de toute autre classe de prêteurs ? La réponse est facile : c'est d'abord parce que l'argent étant considcn'' comme la richesse par excellence, et étant en conséquence l'objet principal de l'ambition de chacun, tout ce qui semblait ajouter aux diflicultés de .s'en procurer devait naturellement frapper les esprits beaucoup plus vivemcjif que hs circonstances qui paraissaient Martceter (pie le prix des autres choses; et ensuite parce que, la plupari (les prêts se faisant sous cette forme, c'était aussi presque ton-