‹ Necker, Sur la legislation et le commerce des grains. Montyon, Quelle influence ont les diverses especes d'impots sur la muralite, l'activite et l'industrie des peuples. J. Bentham, Lettres sur la defense de l'usure, Precedes de notices historiques sur chaque auteur, et accompagnes de commentaires et de notes explicativesChapitre 7 sur 96 · TROISIÈME DIALOGUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME DIALOGUE

Les Interlocuteurs précédents , le 24 novembre 1768, chez madame ***.

Avant dîner.

Le IVIarquis. Vous êtes homme de parole, La maîtresse de la maison n'est pas encore rentrée, ainsi nous aurons le temps de reprendre notre discours; et j'espère que nous sortirons enfin de cette Genève où vous me laissâtes encore impitoyablement il y a huit jours.

Le Chevalier. Ah ! de tout mon cœur.

Le Marquis. Nous allons à Paris, sans doute?

Le Chevalier. Nous passerons par la Hollande.

Le^Luiquis. Comment? •

Le Chevalier. C'est notre chemin le plus court.

Le IVLvrquis. Quand finirez- vous de vous moquer de moi ? Me croyezvous aussi ignorant en géographie qu'en économie politique?

Le Chevalier. Dieu m'en garde ! Mais après avoir observé ce qui convient à une souveraineté extrêmement petite, qui ne serait composée que d'une ville ou deux, il ne faut pas passer toutde suite aux grands empires. Allons par degrés. Observons ce que les États dune médiocre étendue doivent faire, quel changement il y a du petit au moyen ; de là nous verrons très-clairement ce qui convient aux plus grands États. Ainsi la route du raisonnement est par la Hollande, quoique ce ne soit pas le chemin géographique.

Le3Iarquis. Allons donc, eu Hollande, puisque cela vous plaît. Lu vérité, vous avez un pouvoir magique sur mes volontés.

Le Chevalier. 11 y a deux espèces de souverainetés médiocres. Quelques-unes ont un territoke si chétif, si maigre, qu'on peut le compter pour rien ou pour peu de chose, surtout dans notre question, s'il ne produit point de blé. Telles sont les Provinces Unies, la république de Gènes et d'autres ; elles sont à cet égard, comme Genève, des souverainetés pour ainsi dire sans territoire. D'autres, au contraire, quoique d'une médiocre étendue , sont très-fertiles, telles que la Sicile, la Sardaigne, le Milanais, la l'iandre, etc. ; car quoique ces pays appartiennent à des souverains qui ont d'autres États, je les regaide à présent dans mou discours «omme des États eux-mêmes et non comme des provinces; ce sont des

pays détachés qui se gouvernent avec leurs lois , et qui forment un tout. Je n'appelle provinces que des pays qui tiennent à d'autres et qui ne forment pas un État séparé. A présent il faut voir ce qui convient à la Hollande, à Gênes, etc. Et puis nous verrons ce qui convient à des pays tels que la 8icile, la Sardaigne, etc.

Le Marquis. Chevalier, puisque ces pays, quoique plus grands et plus puissants que Genève, sont dans le même cas à peu près, c'est-à-dire, de n'avoir pas de blé qui soit production de leur sol, je dirai, moi, tout bonnement qu'ils feront fort bien d'adopter le système que nous avions trouvé le plus convenable pour Genève, Au reste, je dis cela sans trop y réfléchir, et uniquement par l'envie que j'ai de m'en débarrasser et d'arriver plus tôt où vous savez que je suis impatient de me trouver avec vous.

Le Chevalier. Et c'est précisément pour que vous ne disiez ni ne pensiez cela, qu'il faut vous arrêter un peu. Armez-vous de patience. Je veux vous faire remarquer combien une petite différence fait de grands changements. Rien de ce qui convient à Genève ne convient plus ni à la Hollande ni à Gênes.

Le Marquis. Est- il possible ?

Le Chevalier. Nous avons dit, s'il vous en souvient, que la raison d'État, la première de toutes les raisons dans l'ordre politique, obligeait les très-petites souverainetés à se passer du commerce des blés qui ne devait être pour elle qu'une véritable munition de guerre. Cette raison disparaît dans une souveraineté plus puissante. Quand même elle ne serait pas capable de soutenir avec succès une longue guerre , sa force est au moins suffisante pour ne pas craindre une surprise ni un coup de main. On ne bloque pas une province comme on bloque une ville. Il faut mettre en mouvement une grande armée pour l'attaquer, et ce mouvement s'annonce d'avance et on a le temps de se prémunir. En second lieu, nous avons dit que la force des petits États consistait dans la manufacture ; or, un pays plus grand a besoin pour subsister de quelque chose de plus que des manufactures.

Le Marquis. Pourquoi?

Le Chevalier. Parce que ces manufactures, quelque nombreuses et variées qu'elles soient, n'emploieront jamais assez de monde. Yous verrez une ville de trente mille âmes qui ne se soutient que par l'horlogerie ou par l'imprimerie ; mais de trois millions d'hommes, vous ne pouvez pas en faire la moitié horlogers et l'autre imprimeurs. Où trouver le débit de tant de mauvaises montres et d'encore plus mauvais livres? Ainsi , pour faire subsister trois millions d'habitants , outre les manufactures , il faut la navigation, qu'on appelle plus communément le commerce maritime , ou le commerce tout court. C'est là la grande manufacture des grands pays. Je vous avais dit que le commerce du blé ne pouvait être une manufacture pour Genève ; mais il l'est pour un pays qui a une marine florissante. Le transport d'un pays à un autre très- éloigné est une

•M] GALIAM.

espèce de manufacture ; il ajoute a la matière première, il ajoute le uolis, et ce uoiis emploie et l'ait vivre bieu du monde. Il ne faut donc pas priver la Hollande dune branche très- considérable de commerce. Ce commerce devient encore plus précieux en ce qu'achetant le blé d'un royaume pour aller le revendre dans un autre , le commerçant hollandais ne peut jamais nuire à sa nation, soit qu'il réussisse a acheter à très-bon marché, ou à vendre très-cher ; il fera tort tantôt à l'agriculture, tantôt au consommateur des pays étrangers, jamais a son pays : malheur à ceux qui en sont les dupes. Son pays deviendra toujours plus florissant et plus riche par les fautes d'administration des autres États.

Le Marquis. J'entends très-bien cette différence. Dans un État qui n'a ni côte de mer ni commerce maritime, tel que Genève, celui qui veut y faire le commerce de hlé ne peut que Tacheter de l'étranger pour le revendre aux citoyens, de sorte que, s'il le vend trop cher, il leur fait tort, et sa richesse est un suc qu'il a pour ainsi dire exprimé de ses concitoyens. Mais lorsqu'on fait le commerce des blés comme la Hollande, qui en achète en Pologne pour le revendre en Portugal, le pays n'est plus qu'un entrepôt; souvent même les hàtiments qui^sont chargés de hlé n'y touchent pomt. Ainsi que le Hollandais monopolise en vendant ou en achetant, cela peut être ruineux à la Pologne ou au For • tugal; mais lui et sou pays n'en seront que mieux. J'entends cela; mais vos greniers pubUcs?

Le GHEVALiEfti Les aimeriez-vous dans un pays de deux ou trois millions d'habitants?

Le jMarquis. Ah! pour cela, Chevalier, vous m'amèneriez ici tous les capucins du monde, qu'ils ne me persuaderaient jamais que ces greniers ne devinssent à la lin la source d'une pillerie effroyable.

Le Chevalier. Je n'en appellerai point, car je suis en tout de votre avis. Approvisionner et nourrir avec règle et économie deux ou même un million d'habitants est au dessus des forces humaines, parce qu'alors il est au-dessus delà force de l'esprit humain de découvrir les fraudes, et qu'il est encore plus au-dessus des forces de la vertu humaine de résister à la tentation d'un gain énorme tel qu'il peut se faire dans une régie d'une étendue immense.

Le 3Iarquis. Cela est vrai ; mais comment vous y prendrez-vous pour soutenir dans ce pays toujours le même prix du pain, vous qui ne voulez pas le taxer?

Le Chevalier. Je ne le soutiendrai point et vous savez pourquoi. Soutenir un même prix veut dire la même chose que vendre quelquefois à perte. Il serait affreux et absurde de vendre constamment le pain à un prix assez hautpour n'y pas perdre même dans les aimées de disette. Or lorsque l'on est dans le cas d'y perdre, il faut pouvoir fermer sa porte pour n'être pas ruiné dans la disette par les achats que l'étranger vient faire chex vous. Lu pavs tel que la Hollande ou la république de Gêneg

ne saurait s'assurei' qu'il ne sortira point de blé en contrebande l'année ((uon en aura défendu la sortie. Si vous empêchez les étrangers de venir acheter le blé, vos sujets mêmes l'enlèveront sous raille prétextes : tantôt ce sera l'approvisionnement d'un vaisseau, tantôt en feignant d'aller d une ville à une autre de votre pays, et ils ne seront pas plutôt sortis (lu port quils iront le vendre à l'étranger. Vos magasins disparaîtront et vous manquerez votre but, puisqu'après avoir fait manger le pain ;i vos sujets plus cher dans les années abondantes que si le commerce eut été libre, vous n'aurez pas de quoi les nourrir dans la cherté, et que létranger, qui n'aura pas souffert ce dommage dans les temps d'abondance, en partagera le bénéfice d^us le temps de la détresse et l'aura enlevé à vos sujets.

Le 3Iarquis. Voilà la véritable histoire des aniiones municipales que j'avais lue dans des Ecrivains judicieux et que j'avais souvent vue de mes yeux. Je suis bien aise de vous en entendre faire la critique.

Le Chevalier. Oui, mon cher Marquis, l'annone de toute ville et de tout pays dont on ne peut fermer les portes à sou gré avec facilité et sûreté est détestable. C'est une gêne et un impôt dans l'abondance qui ne sert qu'à faire mourir de faim dans la disette ; car le gouvernement s'étant fié sur l'approAdsionnemf nt de ses magasins, s'ils viennent à manquer, tout est perdu. Vous ne pouvez pas avoir recours à vos particuliers commerçants, parce qu'ils n'ont jamais fait le commerce des blés, attendu qu'il était défendu et contrebande, ils ne savent connnent s'y prendre ni par où commencer, surtout dans un temps difficile. Ils n'ont ni correspondants, ni magasins à eux, ni moyens de transports soit par mer, soit par terre. Tout commerce, même celui des allumettes, est une science. Le novice s'y trompe et est très-souvent dupé. Toute science pratique demande une dextérité qu'on n'acquiert qu'avec l'exercice et le temps. Aurez-vous donc recours à vos voisins? Mais puisqu'ils vous ont escamoté une partie de votre blé, c'est une preuve qu'ils n'en avaient pas assez; ainsi, ou ils ne vous en donneront point, ou ce sera le vôtre même qu'ils vous revendront; mais pourri dans les transports, mais renchéri de doubles nolis et de tout ce que leur avidité pourra avoir calculé de profit. Vous ne pouvez donc vous adresser qu'aux pays les plus éloignés. Ce secours sera faible, arrivera tard et coûtera énormément.

Le Marquis. On voit que vous faites à présent l'histoire de la disette de l'Italie.

Le Chevalier. Précisément, et de tout ce qui arriva à Rome et à Xaples avec Gênes et Livourne et ensuite avec les blés d'Angleterre, de Hollande et de Bretagne. Naples, ville de trois cent cinquante mille habitants, en avait cinq cent mille dans l'hiver de I "(M, et tous les environs, au nombre de six cents autres mille habitants, venaient chaque jour a la ville acheter leur pain. Imaginez si des [irovisions et des mesures

prises et calculées sur trois cent cinquante mille consommateurs pouvaient suffire à un million cent mille bouches. Ainsi la loi du prix constant fut enfreinte ; on diminua le poids, on augmenta le prix du pain , et l'on n'en souffrit pas moins tout ce que la famine a de plus affreux. Le résultat de tout ce spectacle horrible a été pour moi cette vérité trèssimple, c'est que les hommes, tant que vous ne pouvez pas l'empêcher, suivent le pain partout où il est : de sorte que s'il ne restait qu'un pain de quatre livres dans une ville, on y verrait une procession assez curieuse, elle serait à rebours des autres. Le pain irait devant comme la châsse, tous les habitants suivraient deux à deux jusqu'à perte de vue, et accompagneraient ce pain de quatre livres tant qu'on le promènerait, sans chanter, mais en criant toujours qu'on le leur donnât.

Le Marquis. A travers vos plaisanteries et tout ce que vous me dites contre les annones municipales, j'aperçois très-bien. Chevalier, une petite malice que vous me cachez tant que vous pouvez : en me faisant la cour et en me disant ainsi du mal des greniers, vous voulez me faire perdre de vue une difficulté très- embarrassante qui me vient dans la tête.

Le Chevalier. Je n'ai point de malice avec vous, soyez-en sur. Embarrassez-moi, je suis fait pour l'être. Vous m' éclairerez ensuite, ou nous resterons tous deux dans l'embarras. Ce qui nous consolera, c'est que ce ne sera pas la première fois que cela est arrivé à deux personnes de bonne foi.

Le Marquis. Voici l'embarras que je vous prépare. Vous souvient- il que vous m'avez dit, lorsque nous étions à Genève, qu'il fallait soutenir le même prix du pain pour le bien des manufactures? Vous êtes à présent en Hollande, qui est un pays de manufactures, vous n'y voulez pas de prix fixe au pain, que deviendront- elles donc?

Le Chevalier. Ce qu'elles pourront, serait une réponse que je pourrais vous faire si j'étais bien méchant, et je vous dirais que l'intérêt du commerce maritime étant plus précieux à ces souverains que celui lies manufactures, il faut sacrifier celui-ci au premier. Je pourrais vous dire que lorsqu'un pays par sa constitution peut profiter d'un avantage il ne doit pas le négliger, et que lorsqu'il ne le peut pas, il faut bien qu'il s'en passe. Si Genève peut avoir des greniers publics saus inconvénients et avec utilité, elle fait bien de les avoir. Si la Hollande ne le peut pas, elle fera bien de n'y pas songer. Mais toutes ces réponses seraient de mauvaise foi.

Le Marquis. Sans doute, car vous ne résolvez pas la question. En admettant ce que vous venez de dire, il s'ensuivrait toujours que les manufactures en Hollande dépériraient, et au contraire elles y sont très florissantes. C'est ce phénomène qu'il faut que vous expliquiez malgré l'inégalité du prix du pain que vous y laissez.

Le Chevalier. Faut-il donc absolument être de bonne foi avec vous?

Fh bien! soyons-le, mais sans tirer à conséquence. Le vrai est que par la nature même de la chose le prix ne varie presque point dans un pays stérile et commerçant, tel que la Hollande ou la lisière de Gènes. Ainsi voilà la difficulté disparue, puisque le phénomène n'existe pas.

Le IMarquis. Oui, mais vous l'escamotez au lieu de la résoudre. II faut que vous m'expliquiez, s'il vous plaît, comment il se fait que dans ces pays le pain soit toujours à peu près au môme prix.

Le Chevalier. Cela est aisé ; c'est (ju'il est toujours cher, ces peuples y sont accoutumés et ne crient jamais contre la cherté, parce qu'ils n'ont jamais connu la douceur du hov: marché. Si vous ne m'en croyez pas, informez- vous- en, et vous verrez que je ne vous en impose pas.

Le Marquis. Je conviens du fait ; je l'ai éprouvé moi-même dans mes voyages. Je n'ai trouvé dans aucune ville de lltaiie les auberges aussi chères qu'à Gênes, et tous les voyageurs m'ont dit la même chose de celles de la Hollande. Mais je suis piqué au jeu, et je veux vous pousser à bout. Au lieu d'un embarras, je vous en prépare deux à présent, et à compte d'une infinité d'autres si vous ne me satisfaites pas. H faut m'expliquer 1° pourquoi le pain est à peu près d'une égale cherté dans les bonnes ou dans les mauvaises années? 2° Pourquoi ce haut prix ne nuit point aux manufactures? La main-d'œmTC doit en être chère, donc les ouvrages fabriqués doivent se vendre cher et trop cher pour ne pas perdre en concurrence des autres ?

Le Chevalier. Voilà bien des embarras. Cela retardera notre retour en France.

Le Marquis. "N'importe; vous voulez m'échapper, mais je ne sortirai pas de la Hollande que vous n'ayez ou résolu la question ou avoué que je vous ai mis dans l'embarras.

Le Chevalier. Avouer? Oh pour cela, non ! Chi confessa è impiccato, dit le proverbe italien. J'espère résoudre vos difficultés. Vous voulez savoir pourquoi ces peuples ont toujours à peu près le blé au même prix dans les bonnes et dans les mauvaises années?

Le Marquis. Oui.

Le Chevalier. Mais s'ils nont ni bonnes ni mauvaises années, comment voulez- vous qu'ils en ressentent les effets? Vous avez oublié que leur territoire est stérile en blé, que les manufactures et la navigation constituent le fond et la base de toute leur richesse, et vous avez oublié que je vous ai dit à Genève que ni la grêle, ni la pluie, ni la sécheresse ne tombent jamais sur les montres, los dentelles , les nouveaux libres, les quincailleries, la faïence, les étoffes, les papeteries, etc. La navigation de même a quelques tempêtes en hiver, quelques calmes en été ; mais cela est régulier. Une nielle inattendue ne vient point enlever en une nuit le fruit entier de l'espérance d'une année de navigation. Donc si le gain, l'industrie, la richesse des Hollandais, ont une marche constante et

pxempte de la vicissitude des saisons, ils ne peuvent pas sentir les maux

de la disette.

Le Marquis. Tout doucement. Vos raisons m'embarrassent plus qu'elles ne me persuadent. Je vois là... J'entrevois... >'e me trompezvous pas?... Eh oui, sûrement... Quoique les Hollandais n'aient pas de blé du produit de leur sol, s'il est renchéri dans le pays où ils l'achètent, ils doivent l'acheter plus cher?

Le Chevalier. Oui, s'ils étaient condamnés a Tacheter toujours au même endroit ; mais ils se gardent bien de l'acheter où il est trop cher.

Le Marquis. Et où vont-ils?

Le Chevaijer. Ailleurs. Voyez les registres des douanes de Hollande, vous trouverez que dans une année ils ont acheté beaucoup de blé de Picardie et d'Angleterre; dans une autre ce sont des blés de Pologne; dans une autre les achats se sont faits en Espagne, quelquefois dans le Levant. Enfin la Russie ou le royaume de Maroc leur en a fourni. Pour dernière ressource ils ont aussi les blés des colonies anglaises de l'Amérique. Il est impossible que dans une si vaste étendue de climats différents, partout il y ait une mauvaise récolte dans la même année, ce cas du moins n'est guère arrivé. Je vous dirai la même chose de Gènes; elle achète tantôt en Provence, tantôt eu Catalogne, tantôt en Sicile ou en Sardaigne, dans la Pouille, ou enfin dans le Levant. H faut qu'elle trouve le bon marché quelque [)art ; voilà pourquoi je vous ai parlé a Genève des craintes et des précautions contre la disette. Un petit Etat sans navigation ne peut acheter du blé que des provinces voisines; s'il est cher en Bourgogne et en Eraiiche-Comté, Genève en souffrira autant que si c'était une ville de ces provinces. Mais une nation qui a une marine florissante et une grande mer ouverte devant eUe, cherche et trouve le bon marché au bout du monde.

Le Marquis. Je continue a être plus embarrassé que persuadé.... Attendez que je rêve un peu sur ce que vous dites... Eh bien, soit, les Hollandais peuvent trouver à peu près le blé toujours au même prix ; car je vois bien que vous ne tenez pas compte des petites différences qu'une plus longue navigation ou d'autres causes peuvent occasionner ; j'entends Ijien que ces variétés ne peuvent pas faire une grande altération, comme elles ne le font pas sur nos marchés dans les années communes. Mais puisque les Hollandais ont ce bonheur , pourquoi la France ne peut- elle pas l'avoir de même?

Le Chevalier. ?>'ous n'avons pas encore parlé de la France.

Le Marquis. Parlons-en. Quel mal y aura-t il?

Le Chevalier. Et que voudriez- vous faire ?

Le Marquis. Que sais-je moi! de bonnes lois, un bon système, commerce, navigation, liberté, aller acheter le blé partout où il est à bon marché; enfin nous procurer un état pareil a celui de la Hollande.

DIALOGUES SUR LE COMMERCE DES BLÉS. IH ii

Le Chevalier. Monsieur le Marquis, ce projet n'est pas de vous; il n'est pas nouveau ; il a déjà été donné par un homme de beaucoup d'esprit.

Le Marquis. Oui... Tant mieux... Qui est cet homme et qu'est-ce qu'il proposait?

Le Chevalier. Mais il proposait dans sa Comédie des Fâcheux de mettre la France tout en ports de mer.

Le Marquis. Quand finirez-vous de railler?

Le Chevalier. Lorsque je n'eu trouverai pas l'occasion. Comment voulez- vous que ce qui convient à uii million ou deux d'habitants, puisse convenir à un nombre dix-huit ou vingt fois plus grand? Pouvez- vous réduire vingt millions d'hommes à n'être que manufacturiers ou navigateurs? et où trouver le débit de tant de marchandises et l'occasion d'employer une aussi grande navigation? La nature a mis des bornes en tout : on ne la viole pas jusqu'à ce point. Vous ne ferez jamais des ports de mer de vos montagnes de l'Auvergne '. Quelle comparaison à faire entre la France et la Hollande, pays tout entouré de la mer, percé dune infinité de rivières et de canaux, de façon qu'il n'y a presque point d'endroit qui oblige a plus de deux lieues de transports parterre? Combien de provinces n'y a-t-ii pas eu France qui ne peuvent être qu'agricoles? Leur richesse est dans la terre et leur sort dans le ciel. Des provinces entières sont exposées à voir leurs habitants se coucher riches et se réveiller pauvres. Des millions, peut-être, de setiersde blé ont disparu dans une seule nuit. En Hollande le malheur de tout perdre peut arriver u un particulier seul ou à quelques familles par un naufrage ; mais jamais une province entière ne peut être ruinée par la perte d'un ou de deux vaisseaux. Si la richesse de vos provinces est sujette à cette vicissitude du sort, vous voyez de là naître l'inégalité des richesses et celle des condi ■ tions. De là les formes des gouvernements divers, dans une contrée, monarchique, dans une a utre,démocratique. Dans une distribution de facultés moins inégales, il nV a personne assez pauvre pour se laisser fouler, ni assez riche pour prédominer. De là l'esprit de luxe ici, l'es-

* L'Auteur n'aurait pas fait ce raisonnement, s'il avait fait quelqu'attention à la marche du commerce et à la manière dont se fout les approvisionnements d'une denrée qui croit en plusieurs endroits d'un jjrand royaume. Pour avoir en France des blés, par la navijçation, même nationale, il n'est pas nécessaire qu'il y ait un port de mer sur les montagnes d'Auvergne. 11 suffit qu'il y ait dans nos provinces méridionales des blés qui soient à assez bon marché, pour que les blés de l'Auvergne, n'étant plus attirés par cette cherté locale, ne sortent pas en trop grande quantité de l'Auvergne; car, alors, on aura des blés en Auvergne, sans qu'il y ait un port de mer sur le Mont-d'Or. Or, c'est l'effet que produira la navigation et l'entière liberté de l'exportation et de l'importation. Deux libertés qui ne peuvent subsister l'une sans l'autre. ) Le défaut de canaux qui couduisent des extrémités du royaume au centre, le défaut d'un port de mer sur les montagnes li'Auvergne n'empêchera donc pas que nous ne puissions être approvisiouues de blés par la navigation, »oit nationale, soit étrangère, dans un État de pleine liberté.

Réfutation de l'abbé Uoreliet, p. 119.

prit d'économie ailleurs; de là l'esprit guerrier dans les uns, le goût pour la paix dans les autres; de là... Mais j'irais trop loin et je neveux pas m'écarter. Vous voyez enfin, mon cher Marquis, que la France ne peut pas être la Hollande ni l'imiter.

Le Marquis. Et moi je vois.... Savez-vous ce que je vois? Que vous riez sous cape de m'avoir fait rester comme un sot.

Le Chevalier. Vous voyez mal. Je ne ris pas, je vous plains et ce n'est pas vous seul que je plains. Je plains des nations entières trompées par le zèle de quelques hommes très- bien intentionnés qui avaient envie d'être utiles et se trompaient eux-mêmes. C'est peut-être d'après vos écrivains que vous imaginez qu'au moyen d'une liberté entière vous pourrez avoir en France comme en Hollande le blé toujours au même prix, et ce projet n'est au fond autre chose que celui de mettre toute la France en ports de mer.

Le Marquis. Chevalier, vous êtes implacable contre mes bons écrivains; mais je ne veux pas me charger la conscience. Ce que j'ai dit était peut-être de mon imagination. Peut-être je les ai, ou mal lus, ou mal entendus; peut être ils disent autre chose.

Le Chevalier. La délicatesse de votre conscience me donne la plus grande édification; mais elle ne diminue en rien mes soupçons. Oui, la prospérité de la Hollande au milieu d'une liberté entière dans le commerce des blés est la cause de l'erreur. On n'a fait au fond qu'une petite méprise. On n'a pas averti que les pays stériles n'ont pas de blé qui soit de leur cru, ainsi le blé est leur grande et principale dépense. La navigation et les manufactures leur fournissent le moyen de l'acheter, et ces moyens sont égaux dans toutes les années. Ainsi ils ont pris la dépense pour la recette et confondu le revenu avec l'entretien. Le blé est la richesse et le revenu de tous les habitants des pays fertiles et agricoles. Pour les Hollandais, il est au contraire l'objet le plus fort de dépense nécessaire'. Leur revenu n'étant pas exposé aux vicissitudes des saisons.

' C'est d'après ce raisonnement et le développement qu'on y donne, que M. le chevalier témoijjne une grstnde compassion pour les nations entières trompées par le zèle de quelques hommes bien intentionnés, et que M. le marquis remarque a<ïréablement <{uc CCS écrivains ont pris leur cul pour leurs chausses, et se sont tromés diablement loin de leur compte.

Pour moi, javoue que je ne puis ni partager la tendre compassion de M. le chevalier, ni applaudir aux bonnes plaisanteries de M. le marquis.

Je remarquerai d'abord combien les notions, que nous donne l'Auteur, de la dépense et de la recette, sont confuses et fausses. En appelant le blé la recette des Français, et la dépense des Hollandais, il ne peut rien entendre autre chose, sinon que les Français le recueillent et ne l'achètent pas, au lieu que les Hollandais l'achètent avec de l'argent ; mais cette notion n'est pas juste. Un agriculteur Français paie aussi avec de l'argent le blé (|ue la terre lui donne; il achète sa récolte de la terre aussi réellement qu'un Hollandais achète le blé d'un Flamand ou d'un Gascon.

La recette en France est la récolte du blé ; ce n'est pas la seule, puisque les vins, les huiles, les chanvres, les soies, les laines, les bestiaux, etc., sont recettes tout comme les blés. La dépense est la consommation de ces mêmes blés, quand on les convertit enfariné

ils n'ont pas besoin de grande prévoyance pour faire marcher la dépense d'un pas constant et réglé *. Mais lorsque le revenu est incertain, inégal, variable, il faut une grande prévoyance pour se mettre à l'abri de l'indigence. Voulez- vous voir combien cela est vrai? Ces pays qui ne craignent point la famine, craignent infiniment la guerre, parce que la guerre seule troublant leur navigation et interrompant le débit de leurs manufactures, fait varier la recette et leur fait éprouver les horreurs de la misère ; tandis que les pays fertiles ne craignent pas autant la guerre, lorsqu'elle ne dévaste pas leurs campagnes; puisqu'au milieu de cette guerre ils peuvent avoir une année heureuse qui les rende très-riches dans l'instant.

Le Marquis. Vous croyez donc que mes écrivains ont pris la recette pour la dépense, éj la dépense pour la recette?

Le Chevalier. Sans doute.

Le Marquis. Cela s'appelle en bon français prendi'e son cul pour ses chausses. Ils doivent à la fin s'être trouvés diablement loin de leur compte ! Mais, Chevalier, avec tout cela je ne tiens encore ni eux ni moi pour battus; car si je montais sur notre grand cheval de bataille, je vous pousserais vivement et je ne sais pas trop comment vous vous en tireriez.

Le Chevalier. Je ne vous dirai pas que vous ressembleriez au paladin Astolphe de l'Arioste dont la vaillance était dans l'Hippogriffe qu'il montait; mais je vous demanderai quel est donc ce terrible cheval?

Le Marquis. L'Angleterre. Ah ! si je vous citais son exemple?...

Le Che\ alier. Dans les anciens temps vous auriez retiré peu d'hon-

et en pain pour les manger. En Hollande, où il n"y a point de récolte de grains en nature, il y a des produits annuels de la culture des prairies, des travaux, de l'industrie, de la navigation, de la pêche, qui sont la première recette et qui sont échangés contre des blés, lesquels, importés du dehors en Hollande, repiésentent une partie au moins de la recette annuelle avec laquelle on les a obtenus, et sont eux-mêmes une recette pour chaque particulier, lorsqu'il prend chez lui la provision de ces blés qu'il est en état d'acquérir. Lorsque ensuite ce blé est converti en pain et mangé, voilà la dépense des Hollandais en blé; dépense en tout semblable à celle qu'on en fait en France lorsqu'on y consomme les grains qu'a produits le sol.

Réfutation de l'fibbé Morellet, pp. 120 et 121. * ' Pour que l'Auteur tire quelque avantage de l'incertitude des récoltes dans les Etats agricoles, il faut que la récolte ou recette y soit plus incertaine que dans les Etats manufacturiers. Or, la recette des Hollandais, c'est-à-dire, selon l'Auteur lui-même, le revenu de leurs manufactures, de leur navigation, etc., est sujette à la même incertitude que la récolte des pays agricoles. Les nations manufacturières partagent le sort des nations agricoles dont elles achètent les productions, et l'inconstance des saisons, qui enlève la récolte d'une provincede France, se fait sentir eu Hollande, avec la différence des avantages que donne la liberté elle-même aux Hollandais qui en jouissent. Il est bien constant, que lorsque la récolte en blé de la Flandre française, du Languedoc, etc., manquent en une nuit, la Hollande s'en ressent, sans qu'il périsse de vaisseau dans le Zuiderzée, puisque le prix de tous les grains mis en vente, est affecté par cette diminution, à proportion du vide qu'elle lais.se ou qu'elle cause, de proche en proche, dans les marchés, ou de la concurrence quelle excite p.3rmi les acheteurs concurrents des Hollandais.

Ibid., pp. 126 et 127.

neur de combattre à cheval tandis que je suis à pied. Je ne suis monté sur rien que sur ma raison. Aussi je n'accepterai pas le défi; le combat serait trop inégal. Je vous demande seulement en grâce de ne point parier de l'Angleterre, et qu'il n'eu soit jamais question dans notre discours.

Le Marquis. Ah ! vous avez peur, je le vois.

Le Chevalier. J'ai peur de ne pas aller en France oii vous voulez que j'arrive; j'ai peur enfin d'embrouiller toutes vos idées plus encore, s'il est possible, que vos écrivains ne l'ont fait.

Le Marquis. Si cela était, je laisserais là l'Angleterre à l'instant; mais je ne sens pas sur quoi votre crainte est fondée.

Le Chevalier. Daignez faire une petite réflexion et vous verrez si j'ai tort. L'Angleterre est la machine la plus compliquée en politique qui soit à présent en Europe et qui ait peut-être jamais existé dans le monde entier. Ce pays e* à la fois agricole, manufacturier, guerrier, commerçant; il est, malgré son étendue, mis par la nature tout en ports de mer, comme nous disions en plaisantant qu'il faudrait mettre la France. Son gouvernement est le plus mixte, le plus artistement composé qu'il y ait jamais eu. Enfin mœurs, caractères, sol, climat, productions, rapports politiques, force, faiblesse, ressort, tout est particulier à ce pays différent du reste du monde et souvent unique en son genre. Comment étudier une matière en commençant par le plus difficile? Pour vous instruire du mécanisme des montres, commencerez-vous par celles qui sont à répétition et qui indiquent les secondes, les jours, les mois, la lune, etc. Jamais vous ne pourriez en prendre des idées claires, et vous finiriez par en savoir moins qu'auparavant. Plût à Dieu que a^os écrivains n'eussent jamais ni connu, ni cité l'Angleterre, ils se seraient épargné quelques mauvais raisonnements. Au reste, je ne crains point d'en parler; j'ai passé dans ce pays un temps considérable, je crois l'avoir assez bien étudié et assez bien vu ; mais je vous réserve ce discours pour le dernier de tous; alors sans me démentir sur aucun point de ce que je vous ai dit, je vous démontrerai que les mêmes vérités que nous avons aperçues avec clarté dans les machines les plus simples se trouvent dans les plus compliquées, et y produisent les mêmes effets, quoique moins aisés à se laisser apercevoir, à cause de la différence du mécanisme; et si je ne vous ennuie pas, j'espère vous persuader.

Le Marquis. Tant que je vous comprendrai, je ne m'ennuierai point ; mais voilà la question.

Le Chevalier. Si je ne réussis pas à me faire entendre de vous et que ce ne soit pas ma faute, ne sera pas non plus la vôtre ; prenez-vous-en aux écrivains qui vous ont embrouillé les idées en voulant parler d'un pays qu'ils nontjamaisni connu ni calculé. î\Iais, encore une fois, dispensez-moi de vous entretenir à présent d'une nation si singulière qu'elle tire des trésors du Bengale pour les jouer aux courses de Newmarket, qui augmente en crédit et emprunte à un plus bas intérêt à mesure qu'elle manque de

DlAUMiUES 8UK LK COMMEltCE [)ES BLÉS. — III. ÎS

moyens pour payer ses dettes ; d'un paysdout le sol n'est fertile qu'eu blé. et ils eu mangent très-peu ; qui ne produit poiutde vin, et ils en boivent avec passion ; d une nation qui ne met point d'impôt sur le pain, qui charge toutes les boissons d'uue accise effrayante et qui, malgré cela, n"a jamais été encouragée ni à manger plus de pain ni à boire moins de liqueurs; d'une nation enlin si singulièremeut constituée qu'elle exerce ses troupes lorsqu'elle fait le commerce des blés*.

' Toutes ses réponses se réduisent, comme on ^oit, à assigner entre l'Angleterre et les autres pays, des différences qui peuvent, selon l'auteur des Dialogues, autoriser une législation différente sur le commerce des blés. Je dois donc prou\er que ces différences sont ou faussement alléguées ou peu essentielles.

r Tous les grand^ pays de l'Europe, pour lesquels il est question de rechercher la meilleure législation sur le commerce des blés, sont, comme l'Angleterre, des machines très-compliquées en politique, et le sont même beaucoup plus que l'Angleterre, quant à la forme du gouvernement ; car il y a plus de complication là où des droits les peuples, du Souverain et des corp> intermédiaires sont moins clairement connus et moins bien lixés. Au reste, je suppose que l'Auteur veut parler ici de la complication dans la forme du Gouvernement. Si ce n'est pas cela qu'il entend, ma réflexion sera perdue; mais ii ne se sera pas explique clairement, car le sens que je donne à ces paroles, machine compliquée en politique, est leur sens le plus naturel.

2" Tous les pays de l'Europe, pour lesquels nous cherchons une bonne administration 'du commerce des blés, et en particulier la France, sont comme l'Angleterre, tout à la fois agricoles, manufacturiers, guerriers, commerçants.

3° Vouloir nous faire regarder les mœurs, le caractère, les rapports politiques, comme des différences qui peuvent faire changer la police des blés, c'est rendre la législation absolument arbitraire en celte partie. Il n'y a point de principe si mauvais en administration, qu'on lie puisse le justifier par cette allégation vague, que les mœurs et le caractère d'une nation et ses lapports politiques, demandent qu'on la conduise ainsi. Quels que soient les mœurs, le caractère et les rapports politiques, les causes qui influent sur la production du blé, et les motifs qui déterminent à en faire le commerce, sont les mêmes partout, et exigent partout la même administration.

11 faut dire la même chose des différences de sol, de climat et de productions. Si le sol est fertile en blé, si le climat y est favorable à cette culture, si les récoltes , y sont abondantes, il faut que le commerce en soit libre ; et si ces circonstances ne sont pas favorables, il faut encore que le commerce soit libre, et l'industrie de l'homme triomphera de la résistance de la nature. En un mot, qu'il y ait peu ou beaucoup de blé, cette différence ne peut jamais autoriser à faire des lois contraires au droit que doit avoir tout 'propriétaire, de faiie de sa terre et des productions qu'elle donne l'usage qu'il veut.

4" Les trésors du Bengale et les courses de JVewmarket, n'ont rien à faire ici.

5" L'Auteur, qui trouve si étrange que l'Angleterre emprunte à plus bas intérêt à mesure qu'elle s'endette davantage, nous paraît ne pas connaître toutes les causes qui déterminent le taux de l'intérêt. Cette matière importante serait trop longue à traiter ici. Il nous suflit de remarquer que le taux auquel le gouvernement emprunte, ne fait rien au commerce des blés, et que le bas prix de l'argent dans le commerce est lui-même un effet de la liberté du commerce des grains et du bon état de la culture qui en est la suite. Le plus haut prix de l'argent ne peut donc pas être une raison de ne pas donner la liberté.

6" Quoique les Anglais, en général, mangent peu de pain, ce n'est pas une raison pour leur laisser exporter leur blé, tandis qu'on gênerait l'exportation pour un pays où l'on en mangerait beaucoup. On ne veut mettre cette différence dans la législation que parce qu on considère déjà le ble comme tout produit, et qu'on écarte de son esprit la considération des moyens qui servent à le faire produire. Or, il n'y rien de plus faux que cette manière de voir. 5>i la récolte de 1770 était la dernière récolte que dussent à jamais produire l'Angleterre et la France, quoique dans cette chimérique supposition I exportation put être proscrite, on conçoit qu'elle pourrait être plus sévèrement défendu* dam le

Le Mabqlis. Comment cela?

Le Chevalier. Sans doute. L'Angleterre n'a point de forteresses, ses murailles sont ses vaisseaux, et ses matelots sont ses troupes; plus il y a de matelots, plus il y a de défenseurs de la patrie. Ainsi les vues politiques s'allient aux intérêts du commerce maritime des blés.

Le Marquis. Mais c'est de même en France.

Le Chevalier. Mais, vous allez trop vite. Revenons à nos moutons. Laissons-là l'Angleterre et les Anglais ; n'entrons pas en France, et poursuivons notre discours sur la Hollande.

Le Marquis. Eh ! il n'y a plus rien à dire sur son compte.

Le Chevalier. Quoi? Vous avez oublié la seconde difficulté que vous m'aviez proposée?

Le Marquis. Ne vous embarrassez pas si je l'ai oubliée ou non, je vous en tiens quitte.

l£ Chevalier. Comment quitte?

LeIMaequis. Oui; vos réponses commencent à me faire trop de peur; je sais d'avance que je disais une sottise.

Le Chevalier. Vous avez tort. Votre seconde difficulté vaut bien mieux que la première et elle est en effet embarrassante.

Le ]\U.rquis. Parlez-vous tout de bon?

Le Chevalier. Oui, ma foi.

Le IVIarquis. Eh bien , je m'en rapporte à votre parole, et si elle était bonne, j'entends et veux vous obliger à la résoudre.

Le Chevalier. Cela n'est pas aisé. Il s'agit d'expliquer comment dans les pays stériles et industrieux, le prix des vivres étant constamment cher, les manufactures cependant y fleurissent, et comment il se fait que les marchands réussissent même à pouvoir les débiter à très-bon compte.

pays où la consommation en est plus grande, et qui, par cette raison, serait exposé à en manquer plus tôt. Mais si la vente de la récolte de 1770 doit influer sur la reproduction en 1771, et si cette reproduction se proportionne toujours en raêmetemps, à l'exportation au dehors et à la consommation au dedans, qu'on consomme plus ou moins de blé, la loi doit être la même. Car, si elle nuit à la production, elle la détruira également dans le pays où l'on consomme moins de blé, et d'où l'on en exporte davantage, et dans celui où l'on en consomme davantage et d'où l'on en exporte moins.

7° Que les Anglais boivent beaucoup de liqueurs, quoiqu'elles soient accablées d'impôts, et mangent peu de pain, quoique le pain n en supporte pas, ce n'est pas une raison de laisser libre le commerce des grains chez eux et de le gêner ailleurs. Le fait et la conséquence prétendue qu'on en veut tirer n'ont aucune liaison.

8" La France, l'Espagne, et tous les autres pays qui ont des ports et une marine, exercent aussi leurs matelots, lorsqu'elles font le commerce du blé. Il y a plus, si une puissance a des ports, des établissements éloignés, des colonies, moins elle est, pour ainsi dire, maritime par sa situation et sa constitution, et plus elle doit désirer d'exercer ses troupes par le commerce des blés, et par conséquent plus elle a de motifs, dans les principes de l'Auteur, de donner la liberté chez elle au commerce des grains. C'est le cas là de le France.

Réfutation de l'abbé Morellet, pp. 48, i9, 50, 51 >t 52.

Le Marquis. C'était là ma difficulté?

Le Chevalier. Oui, sûrement.

Le Marquis, Ma foi, elle est bonne ; je me sais très-bon gré de vous lavoir proposée. Eh bien ! comment y répondrez- vous?

Le Chevalier. En serrant et haussant tant soit peu les épaules. Le fait est vrai et constant. Nous voyous, par exemple, que le prix des choses nécessaires est sûrement plus cher en Hollande qu'en France, et nous voyons en même temps que les livres imprimés eu Hollande se vendent un grand tiers meilleur marché que ceux d'ici.

Le Marquis. Eh bien ! que dites- vous à cela? '

Le Chevalier. Que voilà Madame qui rentre et qu'il faut aller audevant d'elle. Elle est arrivée bien à propos.

Le Marquis. Allons; mais difficulté tenante. Je vous somme d'y satisfaire après le diner.

Le Chevalier. Nous verrons; peut-être le diner nous dounera-t-il à tous deux de nouvelles forces.

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