‹ Necker, Sur la legislation et le commerce des grains. Montyon, Quelle influence ont les diverses especes d'impots sur la muralite, l'activite et l'industrie des peuples. J. Bentham, Lettres sur la defense de l'usure, Precedes de notices historiques sur chaque auteur, et accompagnes de commentaires et de notes explicativesChapitre 8 sur 96 · QUATRIÈME DIALOGUE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DIALOGUE

Après le dîner.

Le Chevalier. C'est une belle découverte de notre siècle que celle de faire une très- grande chère après un beau discours d'économie philosophique. I

Le Marquis. Vous estropiez les noms. U faut dire philosophie économique.

Le Chevalier. Ah! il n'importe guère que Pascal soit devant ou que Pascal soit derrière. Ces deux grands mots ne signifient pas graud'chose; assor lissez-les, comljinez-les comme vous voudrez; ensemble, détachés, le résultat sera toujours le même. Le fait est que nous avons bien dîné.

Le Marquis. Pas moi, je n'ai fait que rêver.

Le Chevalier. Mauvaise méthode, contraire aux préceptes de l'école de Salerne.

Le Marquis. Vous en parlez bien à votre aise ; mais vous secouez diablement la tête de vos auditeurs. C'est vous qui m'avez empêché de dîner, je ne sais plus oii j'en suis. Vous entassez paradoxe sur paradoxe, et je ne sais comment cela arriA^e ; dans Aotre bouche tout devient clair et vous avez toujours raison. D'abord rien ne paraît si commun que ce que vous dites, et puis en y rêvant on trouve que rien n'est si nouveau et

^S (iAI>lANI.

que tout le monde s'y était trompé. Par exemple, comment diable pouvez-vous arranger que des hommes d'esprit aient pu prendre la dépense pour la recette, et la recelte pour la dépense? On ne peut pas se tromper sur cela, ce serait une faute très-grossière. Je n'y comprends rien. Le Chevalier . Est ce là ce qui vous a fait rêver à table ? Le Mauquis. Et oui vraiment.

Le Chevalier. Et que ne parliez-vous à vos amis? En deux mots je vous aurais tiré de peine. Avez- vous oublié que vos auteurs posent pour principe fondamental de leui* tliéorie, que l'agriculture est la source de la richesse de tous les pays? Ce principe, qu'ils prennent pour général, n'appartient en particulier qu'aux pays purement agricoles. Ce principe faux les a induits en erreur. Ils ont xa du blé dans un pays, ils ont dit : Voilà la richesse, voilà la recette et c'était la dépense. Ils croyaient être en France. Ils ont vu une liberté entière et absolue; ils ont dit : Il n'y a rien de mieux qu'une liberté entière et absolue pour faire fleurir l'agriculture. Comme si la liberté d'acheter les marchandises étrangères était la même chose que de vendre les siennes. Enfin ils ont vu de bonnes et de mauvaises années en France, et ils ont cru qu'il y en avait partout, et ils n'ont pas pris garde que le renversement des saisons, qui produit des aimées stériles, est encore meilleur pour un pays commerçant que les années communes. Dans les années stériles il y a plus de mouvement, plus de transports, plus de bâtiments occupés , plus de vivacité , plus de profit dans le change de place en place ; ainsi donc si dans une année quelque pays de l'Europe se plaint de la disette, comptez que le banquier hollandais s'en réjouit. Le Marquis. Ils sont bien heureux, ces gens -là. Le Chevalier. Ils le seraient, s'ils n'étaient pas tristes au milieu de leur opulence.

Le Marquis. Et qu'est-ce qui les attriste?

Le Chevalier. Le travail qu'il leur en coûte pour se la procurer. Elle est le fruit d'une perpétuelle économie, d'une industrie toujours agissante, toujours occupée, toujours vigilante, toujours tendue ; rien n'ennuie tant à la longue que l'obligation d'avoir toujours toutes les cordes tendues. Vous fatiguerez un cheval et vous le mettrez plutôt eu nage en un quart d'heure de leçon au manège, qu'en le menant d'ici à Pontoise la bride sur le cou.

Le Marquis. Ah ! vous allez me faire l'apologie de votre passion favorite, la chère paresse? ii sacrosanto far niente.

Le Chevalier. N'en craignez rien; j'en suis bien éloigné, je n'aime point à prêcher les convertis.

Le Marquis. Ah! le méchant! Au vrai, vous n'avez pas tout à fait tort. Je ne suis pas aussi paresseux que vous; mais j'avoue que j'aimerais encore mieux être gai dans l'indigence que de pleurer dans la richesse. Du reste, chacun a sou goût.

Le Chevalier. Dites que chacun se fait le goût que la coustitution physique de sou corps ou la constitution morale de son esprit lui donne. Le goût devient habitude, l'habitude nature. L'homme parait envier la condition qu'il n'a pas, et si on la lui donnait, il en serait au désespoir et ne saurait s'en accommoder.

Le Marquis. Ainsi tout est égal et balancé dans ce monde. Mais ceci est de la morale, Chevalier. Et ma difficulté, quand voulez-vous la résoudre?

Le Chevalier. Je yieas de le faire.

Le Marquis. Quand?

Le Chevalier. Tout à l'heure.

Le Marquis. Je ne m'en suis pas aperçu.

Le Chevalier. Je viens de vous parler de cet esprit triste d'économie et d'épargne qui doit toujours régner chez les peuples auxquels la nature a laissé en partage un sol stérile et ingrat. Cet esprit d'économie est, je crois, la principale cause qui fait prospérer leurs manufactures malgré la cherté des vivres. Ces peuples paient chèrement le nécessaire ; mais ils se passent du superflu, et ce superilu est souvent une espèce de besoin pour d'autres nations. Leur nécessaire est cher, mais il ne l'est jamais à l'excès, et cette balance égale rassure leur commerce et fait aller leurs industries. Enfin ces peuples ont des impôts, mais la surcharge d'impôts, c'est-à-dire le luxe, leur est inconnu.

Le Marquis. Voilà un terrible c'est-à-dire. La surcharge d'impôts ^ cesl-àdire le luxe.

Le Chevalier. Oui, ces deux mots sont synonymes. Tout le luxe vient de la surcharge d'impôts, soit dans l'imposition, soit dans la perception, et toute surcharge d'impôts vient du luxe qu'on veut soutenir. Ces peuples l'ignorent. Leur forme de gouvernement est la plus économique et la moins dispendieuse; leurs mœurs ramènent à l'égalité, par conséquent à la modestie ; comme au contraire les mœurs chez d'autres nations obligent à ce faste et cet éclat qui est la trompette de l'inégalité. Enfin vous trouverez ces choses liées toujours ensemble et se donnant mutuellement la main. Pays stérile, mœurs et gouvernement républicain, industrie de manufactures ou de navigation, paix, silence, économie, tristesse et vide dans l'histoire. Dans les pays fertiles, vous trouverez toujours inégalité de conditions, gloire, honneur, charges, gouvernement monarchique, grand bruit,;;grandes secousses et une histoire amusante à lire. Vous trouverez cela dans les familles particulières ; vous trouverez cela dans les nations ; et si vous poussez à bout mon imagination, je vous dirai que vous le trouverez également dans les plantes et dans les animaux ' .

V Remarquons d'abord qu'il est bien étrange que M. le Chevalier, qui voit dans l'his- {Mélanyes t. 11.) , ♦ -

50 GALIANl.

Le aiâJiQuis. Cela serait fort curieux.

Le Chevalier. Oui, je vous ferai remarquer, par exemple, que les plantes et les arbres qui gardent leur feuillage en hiver, ont toujours les feuilles minces,- modestes et d'un ver sombre, et que celles qui ont des feuilles larges, pompeuses et riantes, les perdent toujours a la mauvaise saison.

Le*3Iarquis. Oh ! ceci est tout à fait plaisant ! Des plantes monarchiques et des plantes républicaines. Tournefort n'eu a jamais parlé.

Le Chevalier. Je ne l'en estime pas moins. 31ais que voulez-vous de moi? Si vous me faites parler après diner, il faut s'attendre à de la poésie, et même de la poésie orientale. Ce n'est pas poux- rien que j'ai bu du marasquin.

Le Marquis. Béni soit ce marasquin. J'aime la poésie et j'aime à promener mon imagination sur tous les êtres, à voir cette multiplicité de liaisons, cette foule de rapports ; jaime à voir les lois physiques se rencontrer avec les lois morales. Vous croyez donc que l'esprit économique sullit pour résoudre la dilliculté?

Le Chevalier. C'est la cause principale; mais il faut y en ajouter d'autres. Une marine florissante facilite les transports du produit des manufactures, réduit le prix du nohs presque à rien, étend le débit sur

toire comme dans les nuages, tout ce qu'il veut voir, n'ait pas pris la peine de nous citer un seul Etat politique ancien ou moderne, où les choses se soient passées comme il prétend qu'elles se sont passées toujours. Mais s'il n'a pas rempli en cela ses obligations, au moins il a été fort prudent, car il eût pu essuyer beaucoup de contradictions, et on lui eût bien disputé la justesse de ses exemples. Au moins, j'avoue qu'en cherchant de bonne foi, je ne trouve aucune raison qui ait ressemblé à celle qu'il nous peint.

Je vois, au contraire, dans l'histoire un grand nombre de peuples, chez lesquels ces cho^es, qui doivent être liées, ont été absolument séparées.

Si je jette les yeux sur les anciennes républiques Grecques, je vois les deux plus célèbres, celles d'Athènes et de Sparte, placées sur des sols peu fertiles, presque sans industrie de manufactures et de navigation, agitées de grands mouvements, presque toujours en guerre, et jouant le plus grand rôle dans l'histoire, c'est-à-dire réunissant des circonstances que l'Auteur dit ne devoir se trouver que dans les pays tVrtiles. Carthage, sol fertile, gouvernement républicain, industrie de manufactures et de navigation, et cependant grandes secousses, honneurs, gloire, dignités. Inégalité de conditions, grand bruit, et une histoire amusante à lire, si nous l'avions. Rome et Tltalie, pays fertiles, et cependant gouvernement républicain, mœurs austères, et peu d'inégalité dans les conditions pendant plusieurs siècles, et cependant sans manufactures et sans navigation. La Sicile, pays fertile, mœurs et gouvernement républicain, industrie, manufactures et navigation, et, eu même temps, grandes secousses et grand bruit dans l'histoire. La Macédoine, pays fertile, gouvernement monarchique, inégalité des couditions, guerres continuelles, rôle éclatant dans l'histoire. La Judée, pays fertile, gouvernement monarchique, nulle industrie, nulle na\igation, etc. On multipliera ces exemples tant qu'on \oudia, et si Ion veut s'en donner la peine, on trouvera mille exceptions pareilles à la maxime générale qu'avance ici l'Auteur.

Je ne m'arrête pas a relever l'application que l'auteur fait dej sa théorie aux plantes , dont les unes sont, selon lui , républicaines , et les autres monarchiques. M. le marquis trouve cela fort plaisant, et le chevalier convient que c'est de la poésie , et de la poésie Orientale, qui lui est inspirée par le marasquin qu'il a bu. Quant à moi , inutilement boirais-je du marasquin , je sens que je ne goûterais jamais cette poésie-là.

Réfuiation de l'abbé Morellet, pp. 143 et 144.

DIALOGUES SUR LE COMiJEKCEiDES BLÉS. — IV. 51

presque toute la surface du globe \ Alors ce grand débit permet au marchand de gagner moins sur chaque marchandise. Le grand conmierce favorise les petits ; il les porte en croupe pour ainsi dire, et une cargaison de bois de construction fait quelquefois vendi-e à meilleur marché les boites, les montres, les quincailleries. Ceci tous paraît ol)Scur, peut-être, mais c'est une considération fort importante et j) reviendrai. A tous ces avantages qu'ont les nations commerçantes, il faut encore ajouter les prolits du change -, il tourne presque toujours à leur avantage, et ce profit est quelquefois si considérable qu'il égale celui que l'entrepreneui' d'une manufacture devait faire sur la main d'œuvre. Ainsi le commerçant parait vendre sans bénéfice, tandis que le change seul lui eu donne un assez raisonnable^.

' Je conviendrai, avec l'auteur, qu'une grande navigation favorise les manufactures ; mais je lui demanderai pourquoi cette grande navigation ne pourrait pas se trouver ailleurs que dans les États d une étendue médiocre et d'un sol qui ne produit point de blé .'' Pourquoi ue se rencontrerait-elle pas dans un pays qui produirait beaucoup de blé/ Si la HoUaude, située comme elle l'est, entre le JNord et le Midi , au lieu d'avoir des bestiaux, du beurre, du fromage pourproduciious du sol, avait un sol produisant l>eaucoup de blé , cette circonstance empéclierkit-elie qu'elle neùt des manufactures et en même temps une navigation à bon marché , qui favoriserait le transport de ses manufactures.'' Pourquoi donc une circonstance toute pareille qui se rencontre en France , avec de beaux ports sur les deux mers , empécherait-elle l'établissement d'une navigation à bon marche , qui y favoriserait aussi les manufactures .''

Je ue prétends pas pour cela qu il n'y ait des causes qui peuvent faire et qui font acluellemeut, qu eu Hollande la navigation est à meilleur marché qu'en France. Mais en opposant, comme tait ici l'auteur, les pays agricoles à ceux qui nont point de blé , et eu avançaut que ceux-ci peuvent donner au commerce des grains toute liberté et payer leur blé plus cher, sans que leurs manufactures en soutirent, parce qu'ils ont une grande navigation , on s'impose l'ubligation de prouver que la raison de cette différence vient de ce que les derniers n'ont point de blé et que les autres en ont ; paradoxe qu'il est impossible de rendre vraisemblable.

Réfutation de l'abbé Morellet, pp. 132 et 133.

'■i Voilà encore, et toujours, la Hollande. C'est elle seule qu'on oppose ici aux États agricoles, gu'est-ce que les uauons commerçant^ opposées aux États agricoles? La France et l'Angleterre ne sont donc pas des nations commerçantes ? >e font-elles pas aussi des profits dans les opérations du change .'* et si elles n'en font pas , proportion gardée , autant que la Hollande, n'est-ce pas uniquement l'effet de la situation physique de la Hollande et d'autres circonstances qui pourraient se trouver dans d'autres nations ?

Mais M. le chevalier serait bien embarrassé de nous expliquer comment les profits du change peuvent taire qu'un Hollandais , malgré la cherté des blés, peut donner à ineilleur^compte les productions de son industrie. Si les profits du change et la fabrication des productions de l'industrie étaient dans la même main , ou conçoit que cette reunion. poui rait déterminer l'entrepreneur à se contenter d'un moindre profit ; mais il n'en est pa ainsi. Les banquiers , ou de gros négociants , entrepreneurs de commerce , et non de manufactures, attirent à eux tous ces profits , sans que les manufacturiers les partagent, ni puissent se dédommager par là de la cherté des subsistances qu'ils ont consommées en les travaillant. 11 faut que leur travail soit payé et qu'ils y trouvent le remplacement de leurs dépenses et un profit quelconque. Lorsque les productions de l'indu>;trie qu'ils ont livrées se paient par la nation qui les achète, elles ne se paient pas aux manufacturiers , mais à un négociant en gros ou à un banquier, qui gardent pour eux-mêmes le profit du change ; ce profit ne revenant donc point au manufacturier ne le met pas en état de donner sa marchandise à meilleur marché, et si la cherté des blés l'en empêchait, les profits du change ne l'eu dédommageraient pas.

52 GALIAJNI.

Le IVIarquis. Chevalier, je vous prie, ne me parlez point du change.

Le Chevalier. Pourquoi?

Le Marquis. C'est un logogriplie pour moi; je n'y ai jamais rien compris, et je ne \eux plus rien comprendre. Laissons le là et n'en parlons pas. Je veux devenir avec vous un très-savant boulanger, et je veux rester un banquier très- ignorant; car je vois que c'est un secret et cela me donne de furieux soupçons.

Le Chevalier. Quels soupçons?

Le 3Iarqliis. J'ai toujours observé que le secret des marchands était le mieux gardé de tous, et cela m'a paru naturel, puisque c'est lui qui rapporte le plus de prolit a ceux qui le gardent. Cela étant, le secret du change pourrait bien être comme celui de l'Etat dont la force principale consiste à bien persuader le peuple qu'il en existe un. 3Ioi je suis franc; je dis ce que je pense; je n'aime point du tout ce genre-là d'industrie.

Le Chevalier. Il y a une sorte de vérité dans vos soupçons. La vertu du change n'est en substance qu'un tour de prestesse de main ; prévoir et prévenir. Le plus alerte est celui qui seul peut tirer parti de la disette d'argent dans un pays, et de la surabondance dans un autre; il faut savoir prévoir, etc.

Le Marquis. Chevalier, en grâce ne m'en parlez pas.

Le Chevalier. Eh bien, voyez combien je suis honnête homme, je ne veux pas agir en juif avec vous, je vous fais remise du change et je vous parlerai au pair dorénavant; mais ce n'est pas un petit bénéfice que je vous sacrifie là.

Le Marquis. Je le sens bien, et je vous en suis infiniment obligé. Pour vous en donner une preuve, d'abord j'abandonne une difficulté qui m'était sui^venue, et que je ne vous ferai point.

Le Chevalier. Vos procédés sont dignes de vous. Vous n'êtes jamais en reste de bienfaits avec pei^oune ; mais pour me faire connaître toute l'étendue de mes obligations, indiquez-la-moi en deux mots, et vous me tiendrez quitte d'y satisfaire.

Le JMarquis. Oh rien c'était une bagatelle....

Le Cilevalier. Mais au moins....

Le Marquis. Ah ! si vous l'exigez absolument, la voici. Vous avez

Eniiu, ces prolits du change sont un objet très-peu considérable et qui ne dédommagerait certainement pas des millions d'hommes occupés à tous les travaux de l'industrie, à la navigation, à la pêche, etc., de la cherté du commerce des blés dans les Etats d'une étendue médiocre, plutôt que dans un État agricole et d'une grande étendue ; et la subtile théorie de M. le chevalier, sur cela, me parait tout à fait fausse et sans fondement.

On ne voit point, au reste, pourquoi M. le nianjuis n'aime point le change, et pourquoi M. le chevalier applaudit à ses soupçons. Ce genre d'industrie est un commerce comme tous les autres, dans lequel Ictude des circonstances, du besoin plus ou moins grand, de la concurrence plus ou moins empressée conduisent à des prolits très-légitimes.

Héfutution de l'abbé Morellet , pp, 134 et 135.

attribué à l'esprit économique, frugal, éloigné de toute espèce de luxe, des nations industrielles et stériles, la prospérité des manufactures, malgré les vivres plus chers chez elles qu'ils ne le sont communément dans les pays fertiles et agricoles.

Le Chevalier. Je l'ai dit.

Le Marquis. Or, je vous avouerai que j'aperçois bien une différence, considérable dans le luxe entre les grands seigneurs et même les gens aisés de l'un et de lautre pays. Mais dans le bas peuple, dans les artisans, les marchands de boutique, fabricants, je n'aperçois point chez nous un plus grand luxe ; au contraire, si on examinait bien de près, je crois qu'on trouverait que cette classe est plus sujette chez nous à tirer, comme on dit, 4e diable par la queue. Ainsi je ne vois pas ce que le luxe peut faire de différence en cela.

Le Chevalier. Vous avez donc oublié tous les synonymes du luxe?

Le Marquis, Ah ! cela est vrai; je m'en souviens à présent, j'ai tort; je suis honteux de vous avoir voulu faire remise d'un effet sans valeur.

Le Chevalier. Ma reconnaissance n'en est pas moins grande. Enfin je venais de vous indiquer un synonyme du luxe si étrange et auquel vous étiez si peu accoutumé, qu'il n'est point extraordinaire que vous l'ayez oublié.

Le Marquis. Ce sourire ironique qui vous échappe, fait un peu de tort à votre générosité ; mais je suis bien aise de vous dire que ces marécages de la Hollande ne me conviennent point du tout; plus j'y reste, plus cela va mal; voudriez-vous m'en tirer?

Le Chevalier. Comme il vous plaira.

Le Marquis. ,Que j'en suis aise. INous irons enfin en France.

Le Chevalier. En droiture?

Le Marquis. Pourquoi non?

Le Chevalier. Il faudrait nous embarquer, je crains la mer, prenons le chemin de terre.

Le Marquis. Pourvu que nous partions.

Le Chevalier. Nous passerons par la Flandre; il serait bon de nous y arrêter un peu.

Le Marquis. Mais quelle rage avez- vous de me promener ainsi de pays en pays sans me faire jamais arriver à Paris? Voulez-vous que je vous dise vrai? je soupçonne en cela un peu de pusillanimité. Vous craignez la France et vous voulez éviter den parler.

Le Chevalier. Craindre! et quoi?

Le Marquis. Que sais-je? Je vois que vous me promenez de république en république pour parler avec liberté....

Le Chevalier. Combien vous êtes dans l'erreur! Je ne serai rassuré sur la jouissance de la liberté que lorsque je serai en France. Les républiques accordent ce qu'elles appellent liberté aux étrangers par un bas motif d'intérêt; elles veulent se peupler, mais au fond ellesfont Icsprit

mesquin, concentré, soupçonneux, hargneux; et si la corruption y pénètre une fois, elles sont persécutrices. Mais les grands empires ont un repos naturel, fondé sur la grandeur de leurs forces et la majesté du mépris. Cela est bien autrement rassurant.

Le Marquis. Pourquoi donc rester en Flandre?

Le Chevalier. Parce que j'v ai affaire. Il faut voir à présent un pays agricole, fertile qui produise du blé pour lui et pour les autres ; et même, si vous le trouvez bon, nous n'examinerons point la Flandre et nous prendrons pour sujet de notre examen un pays tel que la Sardaigne ou la Sicile, c'est-à-dire un pays purement cultivateur. Il y a trop de manufactures en Flandre; elles troubleraient nos recherches.

Le 3IARQUIS. Cela serait fort bon, j'en conviens; mais je commence à m'impalienter. Je suis vif et je veux aller au fait.

Le Chevalier. Monsieur le Marquis, vous m'avez soupçonné d'une malice que je n'avais pas, et vous ne vous doutez pas de celle que peutêtre j'ai. Vous êtes comme un jeune homme qui ayant commandé une montre à un horloger va tous les jours presser l'ouvrage. Il le trouve occupé tantôt à dresser une roue, tantôt à polir un ressort et il s'impatiente; il ne s'aperçoit pas qu'il fait la montre. Les pièces une fois faites, on n'a qu'à la monter, et l'ouvrage se trouve achevé.

Le Marquis. Diantre! vous êtes si fin que cela? m'auriez- vous parlé de la France sans que j'y eusse pris garde?

Le Chevalier. Je n'en sais rien; c'est à vous à vous en apercevoir; je vais toujours mon train.

Le Marquis. Sans m'en avertir?

Le Chevalier. Sans vous en avertir.

Le 3Iarquis. Cela est ma foi trop méchant. Comment voulez-vous que je me ressouvienne de tout ce que vous m'avez dit ?

Le Chevalier. AUons, tranquillisez- vous; lorsque nous monterons les pièces, je vous en ferai ressouvenir.

Le Marquis. Tous serez charmant ; en revanche je ne serai plus impatient. Parlez-moi de la Flandre, parlez-moi de la Sicile, parlez-moi de la Laponie, si vous voulez; je vous écouterai d'autant plus volontiers qu'en m'eutrctenant des pays agricoles, je vois d'abord que vous vous rapprochez de nous, et puis j'espère que vous en \iendrez enfin à ce que j'attends avec tant d'impatience.

Le Chevalier. Qu'est-ce donc?

Le Marquis. L'exportation. Vous m'avez parlé jusqu'à présent des villes sans territoire et des pays stériles où il ne peut y avoir d'exportation proprement dite. La sortie des blé n'y est qu'un transport d'un lieu d'entrepôt à sa destination, ou n'est tout au plus qu'un superflu qu'on renvoie ; et à vous dire vrai, puisqu'il faut tout vous dire, je crains que vous ne l'ayez fait exprès.

Le Chevalier. Vous me soupçonnez toujours de malice et je vous

ai assuré que je n'en avais point avec vous. Qu'est-ce donc que j'ai fait exprès?

Le I\L\rquis. Évité de parler de la grande loi d'exportation que nous avons faite en mil sept cent soixante-quatre et qui est aujourd'hui l'Hélène de notre Troyes, le sujet de la dispute ^ c'est là-dessus que je voudrais vous entendre.

Le Chevalier. Ce n'est que cela?

Le Marquis. Et oui, cela me tient à cœur. En deux mots, la trouvezvous bonne ou mauvaise cette loi?

Le Chevalier. Que ne parliez-vous plus tôt? Toutes affaires cessantes, je vous en aurais dit mon sentiment.

Le Marquis. Ah ! vous me délivrez d'un grand poids, et puis nous causerons à notre aise de tout ce que vous voudrez.

Le Chevalier. Comptez sur le désir que j'ai de vous plaire. Mais à propos, Marquis, qu'avez-vous fait de ce superbe habit brodé en paillettes que vous aviez?

Le ^Marquis. .Te vois ce que c'est. Vous n'avez sûrement pas envie de m'impatienter, ainsi entendons-nous. Si vous avez des difficultés à vous expliquer sur la loi de l'exportation et que vous trouviez ma demande indiscrète, laissons ce discours et parlons de toute autre chose.

Le Chevalier. Des difficultés î et pourquoi en aurais -je?

Le Marquis. Peut-être des égards des considérations Vous

comptez beaucoup de gens en place au nombre de vos amis.... Au reste, vous auriez tort de craindre; nous sommes entre nous, vous pouvez tout dire. Vous êtes ici en sûreté.

Le Chevalier. Ici et partout. On ne pourra jamais me persuader qu'il ne soit pas permis de dire qu'une loi est mauvaise, dans un pays où on a envie d'en faire de bonnes. Si cette envie n'existait pas, je ne dirais rien sur celles qu'on va faire et je trouverais bonnes toutes celles qu'on a faites, parce qu'elles sont faites. Mais sous un gouvernement doux, auprès de magistrats qui veulent le bien, qui le cherchent et l'adoptent, je crois que tout homme peut, je dis même que tout homme doit parler. Et nos écrivains n'ont-ils pas dit que les vieilles lois étaient mauvaises? est-ce qu'elles n'étaient pas émanées de la puissance souveraine? Otez de votre tête toute idée d'incertitude, je vous dirai assurément tout ce que je pense. Mais votre habit qu'est-il devenu ? Il était superbe; un peu trop jeune pour vous, mais de bon goût.

Le Marquis. Ce n'est donc qu'une simple envie de me faire enrager? Mon habit, je le garde.

Le Chevalier. .Te croyais que vous l'aviez ou vendu ou donné.

Le Marquis. .Te ne vends point mes habits; et je n'ai point donné celui-ci; je ne l'ai mis que quatre fois tout au plus.

Le Chevalier. Mais il ne vous sert de rien ; nous avons un deuil de Cour.

Le Marquis. Quel diable de propos ! Le deuil va finir et je compte m'en faire honneur au premier jour de l'an dans mes visites.

Le Chevalier. Yous ne regardez donc pas comme superflu quelque chose dont vous comptez vous servir ?

Le Marquis. IN on assurément.

Le Chevalier. Mais voyez combien vous êtes mauvais calculateur, vous qui voulez apprendre l'économie politique ; il fallait le vendre au commencement du deuil, vous servir de l'argent et ensuite en acheter un autre.

Le Marquis. Je ne fais pas de ces marchés-là ; quand on veut les vendre on n'en retire rien, mais rien, vous dis je.

Le Chevalier. Les fripiers sont donc bien usuriers?

Le Marquis. Quarante fois plus juifs que les Juifs. C'est une ligue entre eux ; il n'y a pas moyen de s'en tirer. Le premier y met un prix, vous en appelleriez cent ensuite qu'ils mettraient tous au rabais. C'est au moins ce que mes gens m'ont dit.

Le Chevalier. Je sais cela. Mais vous ne faites donc jamais de réforme dans votre garde-robe?

Le Marquis. Chevalier, plaisanterie à part, avez-vous entrepris d'écrire les chroniques de ma garde-robe ?

Le Chevalier. A peu près.

Le 3Iarquis. Écrivez donc que je donne quelquefois de mes habits à mes valets de chambre.

Ll Chevalier. Des habits neufs?

Le Marquis. Je ne suis pas si magnifique. Je leur laisse ceux dont je ne compte plus me servir.

Le Chevalier. Parce qu'ils sont fort usés.

Le Marquis. Parce que... Parce que... Parce qu'ils me sont inutiles; ils en font ce qu'ils veulent et ils savent en tirer parti.

Le Chevalier. Et si les vers s'y mettent avant qu'ils soient usés?

Le Marquis. Oh pour ceux-là, je vous avoue que je les donne bien à regret.

Le Chevalier. Eh pourquoi?

Le Marquis. Ceci est une affaire de politique relative à mes principes ; parce qu'il me paraît que c'est leur faute si les vers s'y sont mis; s'ils en avaient eu soin, cela ne serait point arrivé; ma garde-robe est bien construite, elle est exposée au >'ord; il n'y a ni poêle ni cheminée qui en approche; aussi je les gronde, mais je les gronde très fort; je menace de les renvoyer, ce que je n'ai cependant jamais fait.

Le Chevalier. Et enfin vous leur donnez ces habits?

Le Marquis. Rh sans doute; que voulez- vous faire?... Ah çà êtesvous satisfait?

Le Chevalier. Avez-vous beaucoup d'habits?

Le Marquis. Oui, j'en ai plus qu'il ne m'en faut. J'aime à en chan-

DIALOGUES SUR LE COiMMERCE DES BLÉS — IV. 57

ger souvent. C'est un p;oùt de jeunesse, me direz- vous; mais je vous avouerai que je vieillis à regret.

Le Chevalier. Vous n'êtes pas le seul. Ainsi nous le verrons, cet habit brodé.

Le 3L\rqlis. En avez-vous encore pour longtemps de ce chien d'interrogatoire qui me désespère?

Le Chevalier. Oh non, cela est fini. J'ai su tout ce que je voulais savoir.

Le 3Larquis. Dieu soit loué ! C'est donc à mon tour à présent d'interroger?

Le Chevalier. Oui.

Le M.vrquis. Cet édit de mil sept cent soixante-quatre sur la libre exportation, le trouvez-vous bon ou mauvais?

Le Chevalier. Je suis en tout de votre avis.

Le Marquis. Autre espèce de torture. 3Iais si je n'ai aucun avis? Si je n'y ai jamais réfléchi?

Le Chevalier. Pardonnez- moi, vous venez de nous le dire.

Le Marquis. Moi?

Le Chevalier. Vous nous avez dit que vous ne regardiez pas comme superflu ce qui pouvait vous servir encore. Que vous ne regardiez comme tel, que ce qui ne devait pas vous être nécessaire selon le cours régulier des probabilités humaines. Vous nous avez dit que c'était un très-mauvais marché que de vendre un effet inutile pour l'instant et de le racheter peu de temps après; qu'il fallait se garer des gens qui n'achètent que pour revendre et qui ne vendent que pour acheter toujours au plus bas prix et vendre toujours au plus haut prix possible : qu'il valait mieux garder ses effets; que si l'on vous disait que l'effet en question n'est pas de garde, qu'il se gâte, que les vers s'y mettent, vous attribueriez ce déchet à la néghgence et au défaut de soin des gardiens plutôt qu'à la nature, surtout ayant pris les précautions nécessaires dans la construction de l'édifice destiné à la conservation de ces effets, et que vous ne voudriez pas récompenser cette négligence et l'encourager; que vous voudriez même la punir, quoique à la fin il fallait bien se résoudre à tirer d'un effet un profit quelconque plutôt que de le laisser gâter entièrement. Vous avez dit en outre que vous aimiez à jouir d'une sorte d'abondance plutôt que de vous réduire au plus précis nécessaire ; que c'est un goût en vous qui tient à la magnificence sans approcher de la folie, et que c'est une espèce d'habitude qui pourtant vous fait plaisir et que vous quitteriez à regret. Vous avez donc tout dit, et il ne me reste qu'à souscrire à vos sages décisions. Voyez si la loi de 64 s'accorde avec vous ou si elle y est diamétralement opposée, et jugez*.

* Toute la comparaison que fait M. le chevalier du blé aux habits de M. le marquis,

S8 GALIANJ.

Le Marquis. Ah le traître! se cacher dans ma garde-robe ! C'est un guet-apens; un guet-apens dans les formes. Se glisser tout doucement

qu'il appelle lui-même une histoire de friperie, nous paraît futile et sans justesse. C'est ce que nous allons faire voir.

1° L'auteur y suppose faussement que la liberté d'exporter fera exporter' en effet une partie rie blé qu'on sera ensuite obli<ié de racheter. Nous disons, au contraire , que la liberté entière ne fera exporter de grains qu'une partie qui ne sera pas nécessaire, même dans les années de disette, et que le royaume bien cultivé, la liberté du commerce et des magasins bien établie, il y restera toujours assez de grains pour n'être pas obligé d'avoir recours aux étrangers, si ce n'est pour maintenir le bas prix des marchés intérieurs ; ainsi le blé vendu au dehors ne sera pas comme les habits dont M. le marquis aura besoin l'hiver d'après, mais comme des habits dont il ne doit plus se servir.

2" Cène serait pas un mauvais marché à M. le marquis de vendre ses habits au printemps s'il gagnait sur l'habit qu'il vend, et s'il prévoyait qu'à l'entrée de l'hiver suivant un habit tout semi)lable lui doit coûter moins cher. Or, lorscfu'on vend le blé d'une année abondante, c'est qu'on gagne sur cette vente : c'est qu'on espère qu'en en rachetant, on le paiera moins cher; c'est qu'on en vend beaucoup et qu'on en rachètera peu, de sorte qu'en le payant même plus cher, on aura toujours gagné à vendre pour racheter. Ce marché ne ressemble point du tout à relui que M. le marquis a la sagesse de ne pas faire.

3° Si les soins qu'il faut prendre pour conserver les habits de M. le marquis d'un hiver à l'autre étaient fort dispendieux; quedis-je, si ces habits se gâtaient, quelque soin qu'on en prît, de manière à ne pouvoir plus être portés, M. le marquis ferait encore fort bien de les vendre au printemps et d'en racheter d'autres en hiver. Or, les blés coûtent beaucoup à ctmserver, et ils courent risque de se gâter malgré toutes les précautions, lorsqu'on les laisse accumuler; et si l'on veut se convaincre de cette grande difficulté de conserver les grains, on n'a qu'à entendre l'auteur des Dialos^iies lui-même, qui en vingt endroits de son livre a insisté fortement sur ce point. 11 peut donc être utile de les vendre , dût-on les racheter plus chèrement.

4° Si M. le marquis avait besoin d'argent pour rétablir une de ses fermes, et qu'il n'eût point d'autre moyen de s'en procurer que la vente de toute sa garde-robe d'hiver; que, faute de ce secours, sa grange et son écurie dussent tomber ; que sa récolte dût en souffrir; que le fermier dût lui demander des dédommagements, et que '\T. le marquis dût perdre à cela la moitié de son revenu , il ferait sans doute fort sagement de vendre ses habits pour rétablir sa ferme, dût-il les racheter plus chèrement l'année d'après. Eh bien ! c'est précisément la situation où se trouvent tous les agriculteurs du royaume. C'est la vente de leur blé au meilleur prix possible, et par conséquent la liberté de l'exporter, accordée à tous ceux qui peuvent le leur acheter, qui doit leur fournir les moyens de soutenir leur exploitation; sans cela, l'année abondante leur devient aussi funeste que la chute de la grange, que la perte des bestiaux, et tous les fléaux auxquels l'agriculture est exposée; et comme la conservation de l'agriculture est le plus grand intérêt de l'État, il faut donc qu'on puisse vendre le blé. dût-on être obligé de le racheter.

5° 11 est ridicule de dire que les blés qu'on veut vendre sont comme des habits vieux ou dont on s'est servi, uniquement parce qu'on les veut vendre : et que ceux qu'on veut acheter sont iilus rhers, précisément parce qu'on veut les acheter. Ces blés qu'on veut rendre, quelqu'un veut le^ acheter, et lorsqu'ensuite on veut les racheter, quelqu'un les veut vendre. Cette circonstance se trouve également des deux côtés dans les deux marchés. Elle ne peut donc pas rendre la condition de l'un des contractants plus mauvaise que celle de l'autre. Il faut cherr-her ailleurs les principes de la valeur vénale des grains dans les deux cas. File dépend du besoin respectif des acheteurs et des vendeurs, et de leur concurrence à l'achat ou à la vente. Or, ce besoin et cette concurrence peuvent être en faveur du premier vendeur, que nous supposons ici le Français ; car il peut se faire qu'après avoir vendu son blé dans un temps où il voit un bon prix au dehors, lorsqu'il le rachètera il lui coûte moins. Il peut se faire qu'il vende cent mille setiers de blé en 1769 à 30 liv., et qu'il les rachète à 27 liv. en 1770 ; ou encore qu'il en vende rent mille setiers, et qu'il ne soit obligé d'en racheter que cinquante mille : cela dépend des récoltes, des circonstances où se trouve l'F.urope conunerçante, etc. C'est à la liberté seule à faire ces calculs, et elle les fait toujours avantageusement pour l'État.

Réfutation de l'abbé MoreUet, pp. 287, 288, 289 et 290.

chez moi sous prétexte de voir mes habits, et puis sans que je m'en aperçoive, faire en sorte que ce soit moi qui aie critiqué une loi dont je n'ai jamais entendu parler! A-t-on jamais vu une pareille perfidie?

Le Chevalier. C'est votre faute, vous m'avez inspiré des frayeurs, des égards, des considérations que je n'avais pas. J'ai cherché à avoir des complices. A présent si on m'accuse d'avoir blâmé la loi, je dirai que c'est vous.

Le Marquis. Moi? je n'ai rien dit. C'est vous qui me l'avez fait dire.

Le Chevalier. N'importe, vous n'en serez pas moins coupable.

Le ]\lARQtis. Tout ceci est une plaisanterie. Mais sérieusement, mousieur le Chevalier, je suis au désespoir. Je croyais l'Edit de 64 bon, excellent. Toutes les brochures qui l'ont précédé et suivi m'en avaient persuadé; mon cœur était gai et mon esprit en repos. Je ne sais pas trop, dans toute cette histoire de friperie et dans cette surprise inattendue où vous m'avez jeté, ce que vous avez dit, ou ce que vous m'avez fait dire , je ne l'ai pas encore discuté , approfondi ; mais j'entrevois , oui j'entrevois à mon grand regret que la loi pourrait ne pas être bonne, ou être du moins imparfaite. Si cela est, nous sommes perdus. En vérité j'en ai le cœur serré de chagrin.

Le Chevaller. Vous vous désespérez trop tôt. Perdus, et pourquoi?

Le Marquis. Parce que nous n'en aurons jamais d'autres. Vous ne connaissez pas les Français. C'est une nation vive , impatiente , capable des choses les plus difficiles, les plus hardies , les plus grandes , les plus fortes , mais incapable de s'ennuyer. Avec eux il faut rencontrer juste du premier coup ou ne plus y songer. La révolution est faite à présent ; on en a parlé tant et tant. En reprendre le discours serait une chose insupportable. Qui voulez- vous qui lise la moindre brochure sur un sujet épuisé?

Le Chevalier. Et qui n'est pas encore effleuré.

Le Marquis. Cela peut être, mais on en a déjà tant parlé. L'ennui... l'ennui. . . L'idée seule d'être obligé à recommencer effraie ; ainsi voilà qui est fait , je n'y songe plus.

Le Chevalier. J'avais raison de dire que vous désespériez trop tôt. Monsieur le 3Iarquis, y pensez- vous ? Manger du pain ou n'en pas manger n'est pas une affaire de goût, de caprice ni de luxe, c'est un*^ nécessité de tous les siècles et de tous les âges. De deux choses l'une : la loi est bonne ou elle est mauvaise. Si elle est bonne, on n'en parlera pas; tant mieux, preuve qu'elle produit de bons effets ; les hommes, lorsqu'ils se trouvent bien, deviennent taciturnes. Sicile est mauvaise, elle produira de mauvais effets, la dispute recommencera avec la plus grande vivacité, et chacun y prendra intérêt, n'en doutez pas. Croyez-vous que de manger de bon pain et à bon marché soit une chose qui puisse passer de mode ? Je vais plus loin et je soutiens qu'à la longue tous les pa>s prennent eu

fait de blé la législation qui leur convient le mieux ; il est vrai, comme je vous l'ai déjà dit. en parlant de Home, que Thommc est timide, paresseux , habitudinaire , il se plait à continuer sur les anciens errements sans regarder si l'état des cboses est changé. Le bien que le vrai philosophe , le sage peut faire, est d'accélérer le temps des corrections. Il peut épargner à une nation bien des essais , et bien des épreuves qu'elle aurait faites à ses dépens, et aurait souvent pajées bien cher. Il voit, il calcule le bien, l'utile, l'a -propos; et il l'indique. Peut-être la nature seule, abandonnée à ses propres forces, les différents effets, les erreurs commises, le mal qui en résulterait, apprendraient autant que les sages ; mais cette connaissance arriverait peut-être trop tard. Le vrai philosophe politique n'est en substance que le médecin d'un Etat. Les bons médecins ne guérissent pas , mais ils hâtent la guérison , ils aident la nature.

Le 3Iarqlis. Tout cela est bel et bon , vous voulez me rendre le courage ; mais je suis abattu. Vous ne savez donc pas combien il en coûte à la nature humaine pour se rétracter ?

Le Chevalier. Je vous parle franchement. La loi de 64 , telle qu'elle est, est une des plus glorieuses choses que l'on ait jamais faites : elle mérite de faire époque dans notre siècle. C'est une de ces lois rares que la seule vue du bien public a dictée entre le souverain et le peuple , un acte de confiance réciproque qui n'a pas d'exemple. On a voulu le bien et on l'a voulu avec cette force, ce courage, ce zèle, qui est si rare. Les écrivains l'ont indiqué ; on les a crus experts, parce qu'ils en avaient le maintien et Tassurance, et que d'ailleurs ils étaient universellement reconnus honnêtes gens et voulant le bien. On a fait ce qu'ils ont dit. Un désir si vif du bien pubhc n'a pu certainement s'allumer que dans des cœurs honnêtes, et ceux qui ont eu le courage de faire la loi ont à coup sur l'àme ferme, sage et vertueuse. Or, je pars de là, s'ils sont sages et vertueux, ils sont bons philosophes , et la bonne philosophie commence par douter et ne finit jamais par s'obstiner.

Le Marquis. Je veux voir jusqu'où peut aller la magie de votre discours pour changer le blanc en noir. Comment diable voulez-vous qu'on rétracte une loi faite avec examen, discussion, revêtue de toutes les formalités et reçue avec applaudissement de tous les corps les plus respectables de l'Etat, sans compter les deux mdle brochures qui nous ont assommés de son apologie?

Le Chevalier. Ce n'est que cela qui vous tient? Eh bien! je vous promets que le jour où quoiqu'un qui entendra la matière, aura démontré les défauts de la loi, vous entendrez dire priiiw aux écrivains, que ce que l'on a fait n'est point du tout ce qu'ils avaient proposé.

Le Marquis. Ceci pourra bien être, je l'avoue; ils le disent déjà. Ils s'écrient dans leurs dernières brochures qu'on n'a rien fait de ce qu'ils voulaient.

Le Chevalier. Secundo. Ceux qui ont fait la loi diront qu'ils ont cédé à lïmportunité publique. La pureté de leur intention est incontestable ; ainsi leur honneur est à l'abri. Les corps respectables qui ont applaudi diront qu'ils ont rendu témoignage d'un succès ; d'ailleurs qu'ils n'ont parlé que des heureux effets de la libre circulation ; et comme il y a une différence immense entre la libre circulation et l'exportation, quoiqu'on les ait toujours confondues , on n'aura rien en effet à leur reprocher ; ainsi voilà tout le monde d'accord.

Le Marquis. Avez-vous tout dit ?

Le Chevalier. Oui.

Le Marquis. Eh bien ! je ne suis pas encore persuadé. Je vous dis qu'on n'en fera pas d'autre.

Le Chevalier. Cela peut être. Mais savez-vous pourquoi on n'en fera pas d'autre? Ce n'est par aucune de vos raisons, mais c'est que pour faire changer une loi qu'on démontre mauvaise , il faut dire et montrer en même temps quelle est la bonne. Yoilà ce qu'il faut faire.

Le Marquis. A merveille, monsieur le Chevalier, je vous entends. Vous voudriez à présent me dire la loi qu'il fallait faire, et moi je n'ai plus d'envie de vous écouter sur cette matière.

Le Chevalier. Il le faut; jusqu'à présent j'ai parlé malgré moi parce que vous avez voulu m'entendre ; à présent vous devez mécouter parce que je veux parler. 31on honneur est compromis. Il ne m'est pas permis dédire qu'une loi est défectueuse, si je ne le prouve; et je ne dois point blâmer une loi, si je n'en indique une meilleure. Quiconque ne sait que médire et critiquer est un sot , il est le plus méprisable des hommes ; car rien n'est parfait dans ce monde, et tout est bon jusqu'à ce que l'on connaisse le mieux. Ainsi, monsieur le 3Iarquis , reprenez courage et patience, et je vous donne rendez-vous à huitaine.

Le Marquis. J'y viendrai sans faute ; mais nous parlerons d'autre chose.

Le Chevalier. C'est à savoir.

62 GALIAxM.

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