PEIGNE ET HACHETTES
A PROPOS DES FOUILLES DE M. GAUCKLER A CARÏHAGE ; PAR M. LÉON HEUZEY 1.
Ayant eu récemment l'occasion de m'entrelenir avec M. Gauckler, directeur des Antiquités de la Tunisie, au sujet des fouilles qu'il poursuit dans la nécropole de Garthage, je lui signalai la découverte faite en Espagne, dans la vallée moyenne du Guadalquivir, non loin de Carmona, d'une série d'objets funéraires de fabrication phénicienne et probablement carthaginoise, parmi lesquels on remarque des peignes d'ivoire gravés au trait. Cette découverte est due à M. Bonsor, archéologue anglais, qui publie actuellement dans la Revue archéologique les résultats très instructifs de ses patientes recherches. Le bassin de l'antique Ba>tis est, en effet, la région de l'Espagne où l'importation phénicienne et punique devait être plus active que partout ailleurs, à cause de la colonie de Gadès, postée à l'embouchure du fleuve. M. Gauckler me répondit aussitôt qu'il avait recueilli lui-même, dans les tombeaux puniques de Dermech, qu'il considère comme datant du vie et du
1. [Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, 1900, p. Hi-'22.
vne siècle avant notre ère, les fragments d'un peigne en ivoire portant des gravures d'un caractère analogue, et il me promit de m'en faire parvenir une reproduction . C'est le dessin que j'ai l'honneur de mettre, en son nom, sous les yeux de mes confrères.
Comme les peignes de Carmona, celui-ci est gravé sur ses deux faces, dans la partie moyenne qui sépare la double rangée de dents. Bien que la moitié supérieure des figures soit détruite, on peut se faire assez facilement une idée des deux compositions. D'un côté se faisaient face deux femmes ailées, dont la tunique serre étroitement les jambes. Les ailes, abaissées et légèrement recourbées, venaient en avant ; le milieu de la composition est occupé par un support en forme de cône renversé, qui pourrait être la base d'un petit autel. Le sujet, aisé à reconnaître, provient certainement de l'art égyptien ; c'est le groupe bien connu des deux déesses sœurs Isis et Nephthys. Sur l'autre face, deux figures, également affrontées, ont plutôt un caractère viril, car leur vêtement, relevé par devant à la liaul des genoux, découvre leurs jambes écartées, bien qu
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laisse retomber en arrière un angle de l'étoffe, bordée de longues franges. Ici l'indication du costume répond exactement aux conventions adoptées dans la représentation de certains génies assyriens. Ceux-ci, un bras levé, tenaient une offrande ou un symbole que l'état incomplet du monument ne permet pas de déterminer avec certitude. On peut dire que le graveur, en opposant ces figures à celles de l'autre face, se trouve avoir opposé l'un à l'autre les deux éléments qui forment en se combinant le style d'imitation de l'industrie phénicienne, l'élément égyptien et l'élément assyrien. Tous les deux néanmoins sont légèrement modifiés et comme rapprochés par une exécution moins scrupuleuse et quelque peu inconsciente dans la reproduction des détails. Le caractère général a beaucoup de rapport avec celui que l'on observe dans la gravure des célèbres coupes phéniciennes et carthaginoises de style égyptoassyrien. Il faut remarquer que l'on n'entrevoit encore ici aucune trace de l'influence grecque, qui est venue dès le vic siècle ajouter à cet art composite un troisième élément. Parmi les peignes gravés de la région de Carmona, il y en a quelques-uns, au contraire, qui ne sont peut-être pas exempts de toute imitation de l'archaïsme grec. La découverte de M. Gauckler n'en confirme pas moins par un fait positif les conclusions historiques que M. Bonsor a tirées de ses recherches personnelles dans les nécropoles de l'Espagne méridionale : la pénétration par la vallée du Baetis des produits phéniciens, particulièrement des ivoires, dont Carthage trouvait abondamment la matière première en Afrique, et cette exportation commerciale était certainement antérieure à l'occii-
pation militaire du pays par les armées cTAsdrubal. Ces résultats sont conformes d'autre part à ceux que j'ai obtenus moi-même, par l'examen d'une autre série de faits, dans une notice déjà imprimée pour le prochain fascicule des Monuments et Mémoires de la Fondation Piot.
A l'envoi de M. Gauckler sont joints les dessins de deux objets qui appartiennent à une catégorie différente, mais qui relèvent du même art, bien que les figures qui les décorent soient non pas incisées, mais gravées au pointillé. Le P. Delattre a été le premier à signaler, dans les tombes carthaginoises fouillées par ses soins, de nombreux spécimens d'une sorte de hachette en bronze, de forme très particulière. L'extrémité opposée au tranchant qui est évasé, se termine par un pic figurant une tête d'oiseau ; les deux faces portent de curieuses gravures, et le bord supérieur est toujours percé d'un trou ou anneau, ménagé dans le métal. L'usage d'une pareille arme reste quelque peu énigmatique. Je serais porté h croire qu'on l'insérait, comme les haches de pierre, dans un manche perforé, et que le trou servait à faire passer le lien qui consolidait l'emmanchement.
Toutes semblables par leur conformation générale sont les deux hachettes ', trouvées par M. Gauckler dans la même nécropole où il a recueilli le peigne d'ivoire. Seulement, les courbes imbriquées qui figurent les plumes sur le cou de l'oiseau et vers la naissance des ailes, sont répétées dans la région du tranchant, sans doute pour indiquer la queue. La fantaisie du graveur, abusant de ce que l'ancien art oriental emploie des imbrications analogues pour donner l'idée d'un sol rocailleux,